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CHAPITRE II

Le bouddhisme en Asie centrale : l'influence gréco-romaine.

L/histoire de la pensée et de l’esthétique chinoises, qui jusqu’au Iv® siécle de notre ére peut s’expliquer par les seules lois de l’évolution interne, fut brusquement modifiée a partir de cette époque par l’invasion des idées et des arts bouddhiques.

Dés le Iv® siécle, nous voyons plusieurs des chefs tartares qui se sont installés dans la Chine du Nord se convertir a la religion de Cakyamuni. Au milieu du vé siécle le plus puissant de ces princes, le roi de Wei, de la famille T’o-pa, qui a supplanté tous les autres et dont la domination s’étend jusqu’aux approches du fleuve Bleu, érige le bouddhisme en religion d’Etat. Les empereuts purement chinois qui régnent toujours dans la Chine méridionale imitent leurs voisins sino-tartares du Nord (la dynastie sudiste des Leang, au vie siécle, ne sera pas moins dévote au bouddhisme que la dynastie nordiste des Wei), de sorte que c'est la Chine tout entiére qui se trouve dans l’espace de quelques années emportée vers un idéal nouveau. A la Chine millénaire d’un génie si continiment indigéne succéde pour prés de cinq siécles une Chine indienne d'un caractére tout différent.

Au tome II de cet ouvrage, nous avons montré quelles étaient les écoles indiennes au début de notre Moyen Age. D’une part, entre le premier et le cinquiéme siécle de notre ére, dans l’'Inde du Nord-Ouest (Penjab, région de Taxila) et dans les provinces indo-afghanes de la vallée du Kabul (Gandhara, Nagarahara, Lampaka et Kapica), l'art grécobouddhique, qui n’a d’indien que son bouddhisme et, pour tout le reste, est un art gréco-romain, relevant non de J’indianité mais du monde méditerranéen (t. II; p. 104-112). D’autre part, sur le Gange et au Dékhan, depuis le Ivé siécle jusqu’au vie, lart gupta, proprement indien celui-la, dont on pourrait donner la formule en le désignant comme un naturalisme tropical, apaisé, affiné et spiritualisé par lidéalisme bouddhique (t. II, p. 125-128).

I/ Asie centrale, la Kashgarie des anciens géographes, la « Sérinde » de Sir Aurel Stein, le « Sin-kiang » ou Turkestan chinois des nomenclatures actuelles, est, en sa partie cultivée, composée de deux chaines d’oasis : Kashgar, Kutsha, Qarashar et Turfan au nord, Yarkand, Khotan, Niya et les sites du Lob-nor au sud. Ces oasis, turquifi¢es depuis le vi11® et le rx@ siécle de notre ére, étaient auparavant habitées par des populations indo-européennes dont les langues ont été récemment retrouvées par les missions Pelliot, Aurel Stein et von Le Coq : le tokharien, parlé 4 Turfan et 4 Kutsha, et qui était une langue indo-européenne de type occidental, présentant des affinités non seulement avec l’arménien et le slave, mais encore, semble-t-il, avec litalo-celtique; liranien oriental, parlé a Khotan, et le sogdien, dialecte également

I, APPORT BOUDDHIQUE pa 143

iranien de la Transoxiane, transporté par les caravaniers de ce pays jusqu’aux frontiéres chinoises. Au vue siécle, une pattie de cette région, celle de Kutsha, Qarashar et Turfan, passa au pouvoir des Turces Uigur, le plus civilisé des peuples altaiques, qui, tout en turquifiant le pays, conserva, comme on le verra, l’héritage de la culture indo-européenne.

Car cette chaine d’oasis, au milieu d’ une immense zone déser- -tique, joua dans Vhistoire de la civilisation un role presque

FIG. 102. — Tapis brodé de Noin-ola. Fouilles Kozlov.

aussi important que, jadis, le chapelet d’iles de la mer Egée. Et lon pourrait dire qu’a cet égard le Gobi, la mer de sable ou de bancs pierreux, sillonnée par les escadres de caravanes, a été vraiment comme une « mer intérieure asiatique », comme une autre « Méditerranée » qui a fait communiquer entre elles toutes les cultures riveraines, et, par leur rapprochement,

donné naissance 4 un autre humanisme, 4 un alexandrinisme houveau. De méme que l’hellénisme, dans le monde alexandrin, avait réuni entre elles les. cultures égyptienne, syrochaldéenne, grecque et latine, le bouddhisme indien qui, a partir du me siécle de notre ére, se répandit a travers toute 1’ Asie centrale, y propagea, sous l’unité de sa foi religieuse, le plus fécond mélange d’influences artistiques grecques, indiennes et iraniennes.

Les influences grecques furent sans doute les premieres en date, parce que les plus immédiates. A Hadda, en effet, au

FIG. 103. — Fresques de Bamiyan. D’aprés la copie de M™e Godard.

Gandhara et a Taxila, la Gréce d’Alexandrie, d’ Antioche, d’Ephése et de Pergame continuait 4 vivre avec une séve renouvelée par la greffe bouddhique, tandis qu’au pays natal l’Hellade elle-méme se figeait dans l’art des époques dioclétienne et constantinienne. La Gréce restait la Gréce en pays bouddhique, tandis qu’en pays chrétien elle devenait Byzance. Si, comme le pense M. Hackin, les stucs de Hadda sont bien

en majorité des m1-ve siécles (1), ne peut-on pas dire que le génie hellénique, en tant que spontanéité créatrice et force de renouvellement, s’était réfugié et se survivait au Kabul? Nous ne nous étonnerons donc point de voir cette Gréce gandharienne donner a son tour naissance, en pleine Kashgatie, a tout un ensemble d’ceuvres helléniques.

A Rawak, a l’est de Khotan, l’influence gandharienne prédomine en effet sans conteste : sur les murs des cours ou s’élevaient les stfipas, les bas-reliefs en stuc figurant des bodhisattva debout (malheureusement décapités) sont remarquables

FIG. 104. — Fresques de Bamiy4n. D’aprés les copies de Mme Godard.

par l’ampleur, l’eurythmie, et aussi le conventionnalisme purement helléniques de la draperie. I] n’est pour sen convaincre qu’A comparer les reproductions que Sir Aurel Stein donne de ces pieces (2) aux photographies prises par

(t) Cf. tome I, p. 114-116. (2) Aurel STEIN, Ancient Khotan, II, pl. XIV et sq.

M. Godard de grandes statues de bouddhas (depuis lors détruites) trouvées dans les premiéres fouilles de Hadda (r). De fait, d’aprés Sir Aurel Stein, les piéces de Rawak dateraient des premiers siécles de notre ére, et seraient done contemporaines de celles de Hadda (2).

Dans ce site de Rawak, a Yotkan qui représente la Khotan primitive; et a Niya, point localisé plus a Test et dont les antiquités sont antérieures au Ive siécle (3), Sir Aurel Stein a trouvé toute une série d’intailles de travail romain: Pallas Athena armée du foudre et del’égide (4), Zeus, Eros, Herakleés, quadriges, etc. (5). ,

Plus loin vers l’est, 42 Miran, au sud du Lob-nor, la mission Aurel Stein a découvert des fresques datant sans doute des mre et Iv@ siécles, d’ aspect trés gréco-romain (6), avec influence particuliére des ateliers d’Asie-Mineure. Notons, parmi les fragments rapportés de cette localité, un Bouddha suivi de ses moines, qui, malgré la légére moustache indienne, est de tradition purement romaine (7); des sortes d’anges ou de génies imberbes, les uns ailés (8), les autres aptéres, en manteau rouge, et qui pourraient provenir de Pompéi, sauf que le type de ces beaux éphebes dénote, dans sa régularité classique, une sorte de langueur proprement levantine; aussi des personnages imberbes analogues, mais coiffés du bonnet phrygien, ce qui leur donne l’aspect de Mithra (g); une frise

(1) Salle d’Afghanistan, musée Guimet,

(2) Aurel STEIN, Ancient Khotan, II, pl. XIV et sq.

(3) Le site de Niya fut abandonné 4 la fin du mI? siécle A. D.

(4) Reproduite en frontispice de Valbum Ancien Khotan de Stein. Comparer a la téte « palladienne » en stuc de la mission Barthoux.

(5) STEIN, Ancient Khotan, pl. UXXI.

(6) Elles semblent l’ceuvre d’un certain « Tita » dont le nom ne serait autre que la forme indianisée de Titus.

(7) Sevindia, IV, pl. XLII.

(8) SLEIN, Sevindia, IV, pl. XL. Comparer aux Eros ailés d’une des fresques de Hadda, fouilles Barthoux. Musée Guimet.

(9) Serindia, I, fig. 136, 137 et sq., p. 520et sq. Comparer dans les stucs de Hadda la téte imberbe coiffée d’un bonnet phrygien, musée Guimet, collection Barthoux.

de joueuses de mandoline d’affinités semblables, beauté levantine, traitement gréco-romain (1); enfin un épisode du Vicgvantara jataka (cf. notre tome II, p. 69-70) : la princesse Madri représentée avec le type romano-levantin ci-dessus, et montée avec ses deux enfants sur un quadrige de forme purement romaine; l’éléphant blanc la précéde, le prince Vicvantara la suit a4 cheval et on remarque chez ce dernier le méme mélange d’influences indiennes et d’influences classiques venues de la Syrie romaine par le Gandhara.

On sait en effet aujourd’hui — comme nous l’avons déja

£ FIG. 105. — Fresques de Bamiydn. D’aprés la copie de M™* Godard.

indiqué — quel fut l’intermédiaire entre POrient gréco-romain et les fresques hellénisantes du Gobi : ce fut Pécole de peinture gandharienne, telle que nous l’ont révélee les fresques copiées A Bamiyan par Mme Godard, ou rapportees de

(1) A comparer, pour le type et la facture, a certaines figures féminines romano-syriennes de Doura-Europos (Salihiyé), reproduites par M. Cumont.

Hadda au musée Guimet par M. Barthoux. C’est ainsi que, a Badmiy4n, la partie centrale de la composition ornant le sommet de la niche du Bouddha de 35 metres (fig. 119) (1) nous montre, 4 cdté de détails iranisants, une figure guerriére ailée, réminiscence d’une Pallas, et surtout un quadrige de chevaux ailés — des Pégases —- que nous retrouverons a Qizil, a Qumtura et jusqu’a Touen-houang (2).

Les fresques de Hadda, d’ailleurs, forment aussi le lien entre lart du Bas-Empire et la peinture d’Asie centrale : tel fragment Barthoux, figurant un Bouddha debout en abhaya mudrd, donne déja une impression de « style des Catacombes » qui va presque jusqu’au byzantin. Par ailleurs les types pompéio-asiates, les anatomies et les attitudes d’école des peintures de Miran (notamment dans le groupe du Vicvantara-jdiaka déja cité) (3) pourront étre utilement rapprochés de certains porteurs d’offrandes volants des fresques de Bamtyan, reproduits par Mme Godard et datant aussi du mre siécle (4) (fig. 103-105).

De méme pour la sculpture. Les figures et les figurines de stuc, représentant les bouddhas ou leurs disciples, photographiées 4 Hadda par MM. Godard et Barthoux ou rapportées par eux au musée Guimet (5) ont leur réplique exacte dans les stucs analogues photographiés par Sir Aurel Stein a Rawak, au Khotan, et datant également des premiers si¢cles de notre ére (6) : mémes draperies classiques, d’une ampleur et d’une eurythmie irréprochables.

Les ceuvres hellénistiques des oasis septentrionales de la Kashgarie — Tumshuq, Kutsha, Qarashar et Turfan — sont en général d’une époque plus récente, vie, vir et vite siécles.

(1) GODARD-HACKIN, Antiquités de Bamiydn, pl. XXII, fig. 223-224.

(2) Cf. von LE Cog, Bilderatlas, p. 97.

(3) Sevindia, I, fig. 134, p. 517.

(4) GODARD et HACKIN, Antiquités bouddhiques de Bamiydn, pl. XVII.

(5) Photographies et piéces exposées dans les deux salles afghanes du musée Guimet. Cf. notre t. I, fig. 22, 23.

(6) Aurel STEIN, Ancient Khotan, II, pl. XIV et sq

Mais le canon classique n’y est pas moins présent. MM. Pelliot, von Le Coq et Aurel Stein ont rapporté de ces sites de nombreuses statuettes en stuc représentant des Bouddhas debout, quelques-unes encore ornées de polychromie, qui poutraient aussi bien avoir été trouvées a Haddaou a Taxila. Rien de

Fic. 106. — Stuc de Hadda. Musée Guimet, mission Barthoux.

plus suggestif 4 cet égard que le rapprochement de deux piéces typiques : d’une part la grande draperie d’un bouddha de-

bout, malheureusement décapité, relief en stuc de Hadda, rapporté par M. Barthoux au musée Guimet; d’autre part une statue de Bouddha, également en stuc, rapportée de Shortshug, prés de Qarashar, par M. von Le Coq, et dont la draperie, peinte en rouge, est non moins grécoromaine (1). Il en va absolument de méme pour la physionomie du Bouddha, c’est-a-dire pour le type apollinien « bouddhifié » par addition de l’urnd, de l’ushnisha et allongement du lobe des oreilles : on le retrouve dans toute |’ Asie centrale, tantot purement classique, tantdt avec l’empatement central-asiatique déja apparu a Hadda, et dont nous parlerons tout 4 V’heure (2). De méme encore pour les diverses figures de style ou de genre que les coroplastes de Hadda et de Taxila nous ont livrées en si grand nombre : type de moine au visage mince, spirituel et légérement malicieux, type de brahmane barbu, yaksha socratique et verlainien, type de barbare aux longues moustaches tombantes, que le visiteur du musée Guimet aura la surprise de retrouver presque pareils dans les vitrines de Hadda, provenant de la mission Barthoux, et dans les vitrines de Tumshuq et de Touen-houang provenant de la mission Pelliot (fig. 106-110). Il en irait de méme si on comparait les figurines gréco-bouddhiques du musée de Taxila (3) et les stucs correspondants rapportés de Qarashar et de la région de Kutsha au British Museum par Sir Aurel Stein. M. Pelliot 4 Tumshugq et Sir Aurel Stein a Qarashar et A Shortshuq ont trouvé les mémes séries que M. Barthoux a Hadda : bas-reliefs de stuc représentant des personnages, aux draperies impeccablement gandhariennes (4), bodmsattva imberbes au visage quelque peu empaté, figures

(1) Von LE Cog, Buddhistische Spatantike, I, pl. 39. Aussi bodhisattva de Chotsho (Turfan), rx¢ siécle, reproduit par von Le Coq dans son Bilderatlas zur Kunst und Kulturgeschichte Mittelasiens, fig. 178. Cf. Musée Guimet, n° 17434.

(2) Comparer les diverses tétes analogues du musée Guimet, salle de Hadda, et les tétes de stuc rapportées de Tumshuq et de Touen-houang, par M. Pelliot.

(3) Archaeological Survey of India Report, 1912-1913, p, 24, pl. XVII, XVIII.

(4) Serindia; IM, fig. 295, p. 1198.

de devatd également douces, agréables et un peu molles (fig. 106, 107, 113), brahmanes barbus au type purement indo-européen, inspiré de quelque Zeus, barbares (mleccha) (fig. 109) et ogres (yaksha) a barbe de Siléne (1),etc., (fig. rr0). Sur certaines de ces statuettes de stuc peint de Tumshuq, de Qizil et de Shortshuq représentant des divinités féminines — délicieuses petites statuettes polychromes au profil encore hellénique et aux yeux déja chinois, — nous voyons se faire directement et sans intervention indienne la jonction entre le génie grec et le génie de ?Extréme-Orient. Citons notamment, a Qumtura prés de Kutsha, une charmante figurine de devata en stuc, peinte en couleurs vives, les seins nus (2) : ne dirait-on pas une statuette alexandrine et n’est-il pas curieux de voir ainsi le cortége des Tanagras aller, jusqu aux frontiéres chinoises, a la rencontre de leurs sceurs, les danseuses funéraires de la céramique Tang? (fig. 111-112).

Mémes observations a propos de la peinture du Gobi septentrional. Les fresques de Duldur aqur, de Qizil, de Qumtura et de Kutsha, photographiées ou rapportées par MM. Pelliot, Griinwedel et von Le Coq, nous présentent toute une série de figures d’inspiration et de traitement classiques : brahma-

Fic. 107. — Stuc de Tumshuq. Louvre.

Mission Pelliot.

(1) Sevindia, IV, n° CX XXII.

(2) Von LE Cog, Buddhistische Spdatantike, I, pl. 35.

Les Civilisations de VOrient. — T. III. 41

nes gandhariens et aussi yaksha copiés du type ordinaire du « philosophe » grec (1), — draperies traditionnellement imitées de l’Fcole, nus masculins un peu secs rappelant Pompéi et Bamiyan (2), — nus d’éphebes dignes des vases grecs (mingoi de Qizil, grotte dite« du Char au zébu») (3) — nus d’ascéte, avec l’anatomie squelettique du célébre bouddha gandharien

Fic. 108. — Téte de moine. Stuc de Tumshuq, Mission Pelliot. Musée Guimet.

| (1) WaLpscumipt, Gandhdva, Kutscha, Turfan, pl. 35 6. Aussi le Yaksha d’Atavi, de la grotte de Maya, a Qizil : Bilderatlas, fig. 160, p. 83. (2) GRUNWEDEL, Altbuddh. Kulst, p. 141.

(3) Lbid. p.. 125.

de Sikri (1) — scénes érotiques évoquant un sujet de banquet antique (2), le tout accompagné de motifs classiques, hippocampes, sirénes, etc. Il est intéressant de noter que ces peintures doivent dater des vi® et vu® siécles, c’est-a-dire qu’elles sont postérieures a la destruction des ateliers gandha-

FIG. 109. — Téte de mleccha. Stuc de Tumshuq, Mission Pelliot. Musée Guimet.

riens, en particulier de l’école de Hadda. Ainsi les couvents

(1) Von I Cog, Bilderatlas, fig. 165-166, et WALDSCHMIDT, Gandhdra- Kutscha, fig. 30-35.

(2) GRUNWEDEL, Alib. Kulst, p. 125, 125, 128.

bouddhiques de la région de Kutsha avaient recu a temps Vhéritage de l’école gandhdarienne et continuaient, en plein Moyen Age et en plein Turkestan chinois, 4 en transmettre les lecons, qui étaient celles de la Gréce et de Rome.

A Turfan, la plus orientale de ces oasis, nous arrivons en effet aux frontiéres chinoises. Or, dans les sites archéologiques de cette région, a Idiqutshahri, 4 Murtug, a Bazakliq, Chotsho méme, nous retrouvons encore jusqu’au Ix® siécle les tétes en stuc, style « Asie centrale » imitées des coroplastes de Taxila et de Hadda; nous avons la surprise, sur une fresque dIdiqutshahri, rapportée au musée de Berlin, de découvrir une femme coiffée a la grecque, drapée dans un peplum et une palla helléniques. Sur le méme site l’expédition allemande a mis au jour un grand nombre de statuettes ou de fresques représentant des bodhisattva ou des bouddha, certains assis a européenne, visages (pour ce qui est des statuettes) d’une grace souvent encore apollinienne, un peu efféminée et

: molle, draperie en poncif, traitée

Fic. 110. — Téte de yaksha. :

Stuc de Tumshuq, Mission Pelliot. partfois, dans la fresque, avec une Musée Guimet. stylisation assez byzantine

(que les fresques de Bamiyan et de Hadda annongaient déja), toutes ceuvres du style gandharien le plus évident.

Que le terme de byzantin que nous venons de prononcer n’étonne pas ici. Il était impossible que la peinture hellénisante d’Asie centrale, solidaire de toute I’évolution de l’art gteéco- romain, n’ait pas trahi la tendance finale de cet art a la byzantinisation. Aussi ne serons-nous pas surpris quand nous rencontrerons, au terme du cheminement de I’art gan-

dharien vers la Chine, 4 Touen-houang, sur une banniére du vure siécle rapportée au British Museum par Aurel Stein (1), un Cakyamuni debout, entouré de deux bodhisattva, qui est, par son hiératisme, du romain déja byzantin. Caractére d’autant plus frappant que les apsaras qui le survolent sont du pur indo-gupta, réunissant Ajanta 4 Horytyi (cf. fig. 104; voir aussi fig. 129).

(1) Buxvon, L’ Art asiatique au British Museum, Ars Asiatica, VI, pl. XV.

FIG. 111. — Stuc de Tumshuq, Mission Pelliot. Musée Guimet.

Le bouddhisme en Asie centrale : l’influence gupta.

Remarque curieuse : le bouddhisme indien, qui avait tout de suite répandu en Asie centrale lesthétique grecque, n’y introduisit que plus tard lesthétique purement indienne, ou

Fic. 112. — Devata, figurine de Qumtura.

Berlin, Museum fiir Volkerkunde.

Mission von Le Coq.

Par la courtoisie de M. von Le Coq.

gupta. Alors que les stucs ou les fresques gréco-bouddhiques apparaissent des les trois premiers siécles, il faut attendre, semble-t-il, jusqu’au vie siécle pour rencontrer des statues qui nous rappellent les ceuvres de Sarnath (1), des peintures qui évoquent les fresques d’Ajanta (2).

Dans le Gobi méridional, par exemple, cest dans les fresques de Dandan Uilik, au vue siécle, que l'art gupta s’affirme sans conteste. A cdté de peintures relevant d’autres écoles et dont nous reparlerons, une fresque découverte sur ce site par Aurel Stein nous montre une jeune femme nue émergeant d’un bassin fleuri de lotus, délicieuse négi khotanaise qui, malgré son geste pudique rappelant la Vénus de Médicis, semble descendue d’un des plafonds d’ Ajanta (fig. 114).

Mais c’est surtout dans les oasis du Gobi septentrional que

(1) Cf. t. II, p. 128 et sq., fig. 41-42.

Cf ta1ip: 132°erisq.. He. gu=mse

Vinfluence indo-gupta se fait directement sentir. A Qizil, a Kutsha et a Qarashar, au viié et au vue siécle, presque toutes les fresques relévent d’elle. Signalons par exemple, a Qizil, la reine Maya en « attitude de danseuse », dans une scéne de nativité faisant partie de la représentation des « Quatre grands miracles » (1) ou« la danse de la reine » dans la légende de Rudrayana de la Grotte au Trésor (2), ou encore la dan-

FIG. 113. — Relief de Tumshuq, Mission Pelliot. Musée du Louvre.

seuse nue du groupe dit « le mort et la danseuse », reproduite également par von Le Coq (3). Dans toutes ces représenta-

(1) GRUNWEDEL, A/th. Kulst. Turk., p. 167, fig. 383 et von LE Coo, Bilderatlas, HOw15 7, P. o2. : f

(2) Von LE Cog, Spdtantike, IV, pl. 3. — WALDSCHMIDT, Gandhava-Kutscha, pl. 34.

(3) Bilderatias, pl. 226, p. 98.

tions, ce sont les mémes nus souples, onduleux, aux graces enveloppantes, aux charmes capiteux, fruits de la terre tropicale, qui contrastent avec l’allongement et la gracilité des membres, ce sont les mémes poses d’une esthétique raffinée empruntée a la science des bayadéres; pour tout dire d’un mot, c’est tout Ajanta. Parfois d’ailleurs les graces ajantesques viennent animer ici les lecons du classicisme grec, et on a alors des membres plus allongés encore, d’une élégance toute botticellienne (1). C'est encore Ajanta autant que Bamiyaén que nous rappellent les représentations de génies volants, gandharva et autres, si nombreux a Qizil (2), dou ils passeront a Touenhouang, a la tombe coréenne de Sammyori, et 4 Horytji, au Japon (cf. fig. 105, I15).

Du reste, c’est toute la peinture de l’Asie centrale qui, a partir du vr® siécle, est transformée par cet apport gupta; les ateliers de Kutsha ne font a cet égard que traduire une loi générale. Les anatomies s’'assouplissent, les contours s'adoucissent, les attitudes et Fic. 114.-— Dandan-uilik, fragment les gestes gagnent en élégance,

de fresque (ndgt). : A a Rove ee ope NMSA AE! Argel Shae bient6t méme en préciosité; la Par la courtoisie de l’India Office. douceur voluptueuse et chaste

des nus indiens vient, jusque dans les scénes sacrées, pénétrer l’art d’une tendresse nouvelle, et cette sensualité innocente, mise au service de

(1) WALDSCHMIDT, pl. 43.

(2) Bildevatias, fig. 172, et, pour la mission Pelliot, les gandharva de Qizil- Sairam, reproduits dans GODARD-HACKIN, Fresques de Bdmiydn, pl. XLIV- XLVI. :

Vidéalisme mystique, concourt encore a renforcer 1’impression de préraphaélisme de ces ceuvres.

L’école de peinture de Qizil, c’est, par tout un cdté, la sensibilité d’ Ajanta venant animer la régularité un peu froide des imitations gréco-romaines.

Mais l’école de Qizil, c’est autre chose encore : la révélation des influences iraniennes au Turkestan.

FIG. 115. — Génie volant. Mission Pelliot.

Fic. 116. — Fresque de Bamiyan. D’aprés la copie de M™* Godard.

Le bouddhisme en Asie centrale : l’influence iranienne.

Aprés linfluence gréco-romaine et Vinfluence proprement indienne, le bouddhisme propagea en Asie centrale et jusqu’aux frontiéres chinoises une troisiéme influence culturelle et artistique : celle de l’Iran sdsdanide (1).

Les rapports de l’Iran sdsdnide et du monde bouddhique se révelent en effet chaque jour beaucoup plus intimes qu’on

n’aurait été en droit de le croire au premier abord. Cest .

que la vieille province de Bactriane, convertie au bouddhisme dés le mre siécle avant Jésus-Christ et que Hiuantsang nous montrera encore si profondément indianisée au vite siécle de notre ére, fit A diverses reprises partie de l’empire d’Iran. Il semble bien que, vers 230, elle ait été soumise par le premier grand roi sdsdnide, Ardashir, qui aurait chassé ou se serait subordonné les princes Kushama de cette région. Vers 303-310 on voit méme le sasanide Hormizd II devenir le beau-pére et sans doute aussi le suzerain du dernier Kushana du Kabul. Depuis cette époque le pays de Balkh dépendit de la Perse jusque vers le milieu du vé® siécle, ou il fut envahi par les Huns Hephthalites. Encore fut-il recon-

(1) (Ch. t: 337 p..136-140.

quis vers 566 par le grand roi sdsdnide Khusraw I°', et ne fait-ce qu’a la fin de ce siécle que la Bactriane fut définitivement arrachée a la Perse par les Turcs. Cette longue cohabitation, en Bactriane, d’une vice-royauté sdsanide et de lEglise bouddhique explique l’accord révélé par les fresques de Bamtyan (cf. tomelI, p. 136- -139). Sur ces célébres fresques étudiées par M. et Mme André Godard et par M. Hackin, et qui appartiennent les unes au mre siecle, les autres au v®,

FIG. 117. — Peinture de Dandan-uilik, Fic. 118. — Peinture de Dandan-uilik, d’aprés Sir Aurel Stein. d’aprés Sir Aurel Stein. Par la courtoisie de 1’India Office. Par la courtoisie de 1’India Office.

on voit en effet des princes sAsdnides et des seigneurs iraniens voisiner avec des bouddhas gandhariens entourés de moines également gréco-bouddhiques, le tout non loin de génies

aériens qui a l’inspiration gréco-bouddhique joignent la tradition gupta (fig. 116). Nous ne nous étonnerons donc point de voir les missionnaires bouddhiques apporter en Asie centrale, c’est-a-dire dans le cercle politique del’empire chinois, en méme temps que l’art hellénique et que l’art indo-gupta, Vart petse sasdnide.

A ce point de vue, en effet, ce sont bien les derniéres découvertes d Afghanistan qui nous mettront sur la voie. Les fresques de Bamiydan et de Dukhtar-i Nushirwan, les premiéres sasano ~ gréco- bouddhiques, les secondes plus particuligrement sAsdnides, nous livrent, dans les photogra-

Fic. 120. — Fresques de la Grotte des Peintres, a Qizil.

Museum fiir Vélkerkunde, Berlin, Fig. 119. — Fresque de Bamiyan. Mission von Le Coq. D’apreés la copie de M™¢ Godard. j Par la courtoisie de M. von Le Coq.

phies que nous ont rapportées MM. Godard et Hackin, la plupart des éléments que nous retrouverons a Qizil. Parmi les peintures qui ornent 4 Bamiydn la niche du Bouddha de 35 metres (ve-vie siécle de notre ére) (1), comme sur les fresques de Dukhtar-1 Nushirwan (2), nous rencontrons le type du roi ou du vice-roi sdsanide barbu, a la coiffure ornée des symboles de la lune et du soleil (tome I, fig. 116) atuquel nous avaient accoutumés les reliefs de Naksh-i Rustam, de Shapur et de Taq-i Bustan. Or, ce méme type du prince sdsdnide, barbu et tiaré, nous le retrouvons dans la région de Khotdn, 4 Dandan Uilik,

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