appartements privés de l’em
pereur sont peintes, quelquesunes avec de longs bras, d’autres avec de longues jambes, des créatures terribles qui vivent dans locéan orageux. Un jour, vers midi, nous étions en train de rire et de causer de ces portes, nous contant quelles choses hideuses c’étaient; nous étions occupées a placer de grands pots a fleurs en porcelaine verte prés de la balustrade de la véranda, pots que nous emplissions des plus délicieuses branches decerisiers en fleurs, longues FIG. 66. -— Sessht, paysage. de cinq pieds, tellement que les Collection Tanaka, Toky6. fleurs débordaient jusqu’ au pied
de la balustrade. Son Excel-
lence le Dainagon (le frére de l’Impératrice) approcha. Il portait une tunique nuance cerise, qui avait été assez mise pour avoir perdu sa raideur, et des pantalons de pourpre sombre. Son vétement de dessous, blanc, et qu’on apercevait a son cou, laissait voir un joli dessin d’une nuance écarlate foncé. Comme l’empereur était avec l’impératrice, il s’assit sur l’étroite plate-forme devant la porte et fit quelque rapport
Cliché Shimbishoin,
Cliché Lai.tzpce.
FIG. 67. — Paysage par Sessht. Collection Ulrich Odin. Par la courtoisie de MM. Odin et Van Oest.
sur des sujets officiels. Les dames d’honneur, avec leurs jaquettes sans manches et couleur cerise pendant librement a leurs cétés, les unes vétues d’étoffes glycine (pourpre) et d’autres. d’étoffes kerria (jaune) et de toutes sortes de couleurs ravissantes, ressortaient joliment sur l’écran formé par le panneau. Le diner fut alors servi dans les appartements impériaux. Nous entendions le trépignement des domestiques et l'un des chambellans crier : Moins de bruit,! L’ aspect serein du ciel était extrémement agréable. Quand tous les plats eurent été servis, l’empereur s’en alla par la porte du milieu, suivi de Son Excellence le Dainagon, qui vint bientét reprendre sa place parmi les fleurs. L’impératrice alors écarta le rideau et s’avanca jusqu’au seuil pour lui faire accueil. Il fit remarquer la beauté des choses qui l’environnaient et la bonne tenue des serviteurs, et il termina en citant ces vers :
Les jours et les mois s’écoulent, Mais le mont Mimuro demeure pour toujours.
J’étais profondément impressionnée et je souhaitais dans mon coeur que cela continuat ainsi pendant un millier d’années » (I).
Tandis que fleurissait cette haute civilisation, 4 la Cour méme de Kydto, au Gosho (2), linfluence des kampaku ou maires du palais de la famille Fujiwara commengait a réléguer la dynastie impériale dans des fonctions purement: honorifiques. L’empereur Uda (889-897), aidé de son conseiller Sugawara Michizane (cf. fig. 45), essaya de réagir. Son fils Daigo (898-930) eut la faiblesse de sacrifier Michizane. Aussi
(1) D’aprés la traduction de W. G. Aston et H. D. Davray, Littévatwie japonatse, Colin, éd.
(2) Le Gosho ou palais impérial de Kyéto fut bati par Kammu en 794.
le régne de Daigo, malgré la brillante floraison littéraire qu il évoque (période d’Engi, 901-922), malgré l’éclat de la Cour, vit-il le désordre pénétrer peu 4 peu dans le pays. Les gouverneuts de province perdaient lhabitude de résider dans les territoires confiés a leurs soins. Ils venaient vivre a la Cour ou ils formaient avec le personnel de l’administration centrale la noblesse civile des Kuge. A leur place, dans les provinces, les familles de la classe militaire substituaient leur autorité a la leur. Il y eut la une féodalisation progressive analogue a celle qui marqua le début de notre Moyen Age. Et bientdtle divorce devait éclater entre, d’une part, cette noblesse terrienne, maitresse désormais héréditaire du sol et de la force, restée profondément nationale et belliqueuse, et, d’autre part, la petite société civile, de culture sino-indienne, incroyablement raffinée, qui se pressait autour du Gosho.
Cliché Shimbishoin.
Fic. 68. — Paysage, par Sessht.
La période Fujiwara (890-1186).
La société élégante, éprise de cérémonial confucéen et de douceur bouddhique, qui se réunissait au gosho et dans les
ae
Clichés Shimdishoin.
Fic. 69. — Paysage, par Sessht. FiG. 70. — Paysage, par Sdami. Collection Daté, Téky6. Collection Abé.
monastéres de Kyéto ne pouvait résister indéfiniment au tempérament batailleur de la race. Fleur trop exquise apparue prématurément sous des influences étrangéres, elle se trouva bientot masquée (quoique non ¢touffée) par la poussée
des passions primitives. Elle subsista cependant, mais sur un territoire restreint — le Gokinai ou région de Kyéto —, avec une vigueur atténuée, tandis que le reste du Japon entrait dans une sorte de moyen Age féodal qui fut, comme
Cliché Shimbis vin.
FIG. 71. — Paysage, par Sdami. Daitokuji, Toky6.
le ndtre, une époque de brutalité et de violence, mais atissi d’héroisme et de chevalerie.
Dés le xr® siécle, les kampaku ou maires du palais de la famille Fujiwara, quiexercaient le pouvoir au nom des empereurs dilettantes, se trouvérent débordés par le développement de la féodalité. Les grandes maisons seigneuriales brisérent la belle construction sino-indienne que les empereurs de Nara et les Fujiwara de Kyéto avaient substituée au régime des clans. L/empire unitaire subsista théoriquement, mais la souveraineté de l’empereur se mua en une simple suzeraineteé. Le régime administratif et centralisé du vim siécle fit ainsi place a une société militaire, basée sur l’hérédité des charges, Voctroi de fiefs aux guerriers et le morcellement de la souveraineté territoriale. Chacun des mydden ou daimyo, c est-a-dire des hauts barons, se considéra comme maitre absolu dans létendue de ses domaines. Tous théoriquement reconnaissaient lempereur de Kyédto comme pontife supréme et suzerain temporel, mais, en réalité, derriére les murs de leur shivo ils défiaient les foudres impériales comme les attaques de leurs pairs.
Les shivo ou chateaux forts étaient construits de blocs -cyclopéens assemblés sans ciment, masses puissantes et domi- natrices qui surveillaient au loin la plaine. Ils étaient precédés de tout un systéme de fossés et de douves destinés a protéger le seigneur contre les surprises des guerres féodales. Les hommes d’armes du seigneur, ses samurai, formaient une véritable chevalerie vouée héréditairement a son service. La loi du samurai était le bushidd, le code de Vhonneur chevaleresque. Une bravoure folle, un mépris absolu de la douleur et de la mort, une loyauté a toute épreuve envers la famille de son seigneut, telles étaient les vertus les plus ordinaires du samurai. Pour respecter son serment, il devait défendre jusqu’au dernier souffle !honneur du clan et laver dans le sang tout affront au blason seigneurial. Plutot que d’accepter le déshonneur il devait recourir au suicide héroique du harakiri. Le bushido, cette religion de l’honneur chevaleresque, conféra aux moeurs japonaises médiévales un caractére de noblesse et de courtoisie qui rappelle nos Chansons de gestes.
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Au physique comme au moral le samurai ressemblait au chevalier d’Occident. I1 portait un casque de cuir bouilli surmonté du cimier et des cornes-de guerre, une tunique de cuir bouilli protégée par des lamelles d’acier, un corselet, des épauliéres, des brassards, des cuissards, des jambiéres et des gantelets de métal. Comme armes offensives il possédait dimmenses arcs, dont il usait avec une merveilleuse adresse, lépée a double tranchant, le sabre droit ou en faux, la hache, la hallebarde. Entre les cornes de leur casque, au-dessus de leur visiére, les samurai arboraient le mon ou blason du clan.
Fic. 73. — Lao-tseu, Confucius et Gakyamuni, par Kano Masanobu. Collection Henri Riviére.
Avec le régime féodal l’art héraldique prit en effet un développement considérable, bien qu’emprunté ici a la flore ou a la décoration géométrique plutot qu’au totémisme animal. Les plus célébres de ces blasons furent, au cours de l’histoire, le chrysanthéme a seize pétales et le paulownia pour la famille impériale, la branche de glycine pour les Fujiwara, le papillon aux ailes éployées pour les Taira, les trois fleurs de gentiane
au-dessus de cinq feuilles de bambou pour les Minamoto, les trois triangles pour les H6j6, le paulownia pour les Ashikaga, les trois feuilles d’asarum dans un cercle pour les Toku-
Cliché Shimbishoin.
Fic. 74. — Paysage, par Kano Motonobu. Temple Reyun-in, Mydéshinji, Kyéto.
gawa, etc. Les oriflammes des grandes maisons seigneutiales, décorées aux armes du clan, guidaient le samurai dans la
Les Civilisations de VOrient. — T. IV. 7
mélée. Quant a l’insigne de commandement des généraux, c’était l’éventail de fer quils tenaient d’une main, tandis que
de l’autre ils maniaient l’épée. . . <
Cliché Shimbishoin.
FIG. 75. — Paysage, par Kano Motonobu. Reyun-in, Ky6to.
‘T/Eglise bouddhique elle-méme se trouva entrainée dans la mélée feodale. Casque en téte, au mépris de tous les siitra,
les moines se jetérent dans les luttes de clans, guerroyant entre deux prones. Ces ancétres de Frére Jean des Entomeutres finirent par scandaliser les plus dévots. Ies moines
Cliché Shimbishoin.
Fic. 76. — Tempéte de neige, par Kano Motonobu. Ky6to, Tokaian.
d@’Enryakuji, de la secte Tendai, au sommet du Hieizan et ceux du K6fukuji, 4 Nara, entretinrent des armées considé-
rables qui devinrent la terreur de Kyoto. Ce n’est pas une des moindres originalités du Japon que d’avoir ‘donné au monde, avec ces prélats inattendus, un bouddhisme de cape et d’€pée. En réalité, le Japon tout entier, des princes du sang au dernier des voémin ou chevaliers-brigands, des barons laiques aux abbés des grands monastéres, n’eut plus qu’une religion : le bushido, le code de l’honneur chevaleresque.
FIG. 77. — Paysage, par Motonobu. Collection Ulrich Odin. Par la courtoisie de MM. Odin et Van Oest.
Tout le moyen-dge japonais, du x1® au xuI® siécle, se trouve rempli par de grandes guerres féodales qui rappellent, a s’y méprendre, les luttes analogues de l’Occident. La premiére d’entre elles, celle qui engendra toutes les autres, fut la guerre des Taira et des Minamoto.
Les Taira et les Minamoto étaient ae grandes maisons apanagées fondées au rx® siécle par des cadets de la famille impériale. Les uns et les autres étaient de terribles bretteurs. Tandis que les chefs de la branche ainée, les empereurs,
Fic. 78. — Dans Jes pins, paysage attribué 4 Kano Motonobu. Collection Ulrich Odin. Par la courtoisie de MM Odin et Van Oest.
consacraient toute leur activité a improvisation d’un poeéme ou au choix d’tin décor, leurs cousins des branches collatérales semblaient avoir pris pour eux toute l’énergie de la race. Toujours 4 cheval et bardés de fer, ils supportaient mal le gouvernement civil, la bureaucratie chinoise des maires du palais Fujiwara, moins patiemment encore les prétentions du clan rival.
Dés 939, Taira Masakado se révoltait dans le Kanto. Il fut vaincu et mis a mort, mais son initiative devait étre suivie par tous les ambitieux des deux familles, notamment en ce
qui concerne le choix du Kantd, c’est-a-dire de la région de l’actuel T6ky6, comme point d’appui. Il y avait la une solide chevalerie qu’on devait entrainer facilement a la conquéte des riches provinces impériales du Gokinai, c’est-a-dire de la région de Kyoto. Taira et Minamoto cherchérent également a se l’attacher. Certains personnages de cette épopée sont d’ailleurs encore enveloppés d’un voile de légende, tel Minamoto Yorimitsu (944-1021) qui, par de fabuleux exploits, purgea la banlieue de Kyoto des bandits qui l’infestaient. Non moins célébre dans les contes le petit-neveu de Yorimitsu, Minamoto Yoshiie (1041-1108), comme lui paladin et justicier.
Le duel entre les Minamoto et les Taira entra dans une phase décisive avec Taira Kiyomori (1118-1181). Ce furent les deux guerres dites de Hégen (1156) et de Heiji (1159). Au cours de la seconde, le grand rival de Kiyomori, Minamoto Yoshitomo, fut vaincu et tué et Kiyomori resta maitre de Kyoto, ow il fit la loi. Soldat infatigable et puissant conducteur d’hommes, mais politique implacable et féroce, ses proscriptions rappellent Sylla. Pendant plus de vingt ans (1159-1181) une tyrannie de fer pesa sur le pays, toute tentative de révolte étant immédiatement noyée dans le sang. Kiyomori n’épargna méme pas les monastéres adverses, qu'il fit incendier par ses bandes. Il n’eut méme pas pour la personne sacrée des empereurs le respect protocolaire qu’affectaient les pires soudards. On le vit non seulement les éclipser par son luxe, mais les déposer et les emprisonner, ou encore leur imposer ses filles pour €pouses, si bien qu’a la fin il put placer sur le trone son propre petit-fils. Mais ce furent précisément ces excés qui, malgré son génie, devaient rendre son ceuvre caduque et permettre un retour de fortune inattendu en faveur des Minamoto.
Au milieu de ses proscriptions, le dictateur, par une singuliére imprudence, avait en effet épargné les fils de Minamoto Yoshitomo, Yoritomo et Yoshitsune, ainsi que leur cousin Yoshitaka. Arrivés a l’Age d’homme, ces jeunes gens, a travers toute une série d’aventures romanesques, s’échappérent du cloitre ott. on les tenait enfermés. Kiyomori mourut de
*‘JOWIIND s9SNW “OULY op 3099 ‘sI¥sN}Iog sop quaavied Oa OL Ist
Cliché Pivot.
Fic. 80. — Bouddha japonais,
XVI®-xvile siécle. Musée Guimet.
fureur en apprenant leurs premiers succes (1181). Lui disparu, les trois Minamoto, qui avaient groupé autour d’eux les forces du Kanto, semparerent de Kydto, tandis que les Taira s’enfuyaient vers le sudouest (1183). Deux batailles furieuses, deux victoires décisives des Minamoto a Ichi-notani (en Settsu) (1184) et 4 Dan-no-ura (en Nagato) (1185) anéantirent le parti et le clan méme des Taira. Yoritomo se vengea d’eux férocement, en retournant contre eux la législation de Kiyomori. Ce fut la destruction systématique de tout un peuple.
Le triomphe des Minamoto et l’extermination des Taira marquaient le triomphe du Nord sur le Sud. Les guerriers du Kant6 avaient vaincu les gens du Gokinai et de Kyisht.
Pendant sept siécles le Kant6 devait consetver l’hégémonie ainsi conquise.
Yoritomo, lainé des Minamoto, avait dirigé en politique consommé les événements qui avaient abouti att triomphe des siens. Plus habile manieur d’hommes que grand stratége, il avait laissé a son cadet, Yoshitsune, le commandement des troupes. Le succes une fois acquis, Yoritomo se débarrassa de son frére quwil réduisit au suicide (1189). Il était dés lors seul maitre du Japon.
Ces événements mirent fin a lépoque Fujiwara.
Fic. $1. — Cerf bramant 4 la lune, laque d’or, Collection Henri Vever.
Cliché
Xve-xvie siécle.
Laniepce.
Pendant ces siécles de fer, l’A4me japonaise avait cherché une consolation dans le bouddhisme.
Au bouddhisme ésotérique et déja en quelque sorte tibétain duTendaiet duShingon avait succédé une forme toute nouvelle des mémes doctrines, presque une nouvelle religion : ?amdisme ou culte d’ Amida.
Amitabha, « Iumiére Infinie », en japonais Amida (fig. 33, 47, etc.), est un bodhisattva du bouddhisme mahayaniste qui ne commenca a jouer un role qu’aux premiers siécles de notre ére, sur les confins de l’Inde, de l’Iran et de 1’Asie centrale, dans l’empire indo-scythe ou kushama (1). De fait il est possible que cette divinité soit d’origine iranienne, et qu'il faille y voir la transposition bouddhique de quelque génie « lumineux » du panthéon perse (2). N’est-ce pas un prince parthe, en chinois Ngan Che-kao, qui introduisit l’amidisme en Chine entre 148 et 170 denotre ére ? Le premier, il précha en Extréme- Asie la croyance au bodhisattva miséricordieux qui régne sur un merveilleux paradis, la Terre d’Occident ou Terre Bienheureuse (Sukhdvati, en japonais Jddo), séjour de beauté et de vertu oti les Ames pures renaitront a ses pieds (3). Cependant lamidisme, bien que répandu en Chine dés le me siécle de notre ére, n’y avait pris qu’assez tard un développement considérable. Au haut moyen Age, au début des Tang, c'est Maitreya, le Messie bouddhique (4) quinvoque le pélerin Hiuan-tsang, c’est dans son paradis qu il espére renaitre (vue siécle). Un peu plus tard au rx® et au xX® siécle,
(@)reistome Typ r102.
(2) Tandis qu’Amitabha allait conquérir la Chine et le Japon, une autre divinité iranienne, Mithra, avait failli faire la conquéte de Rome en prévenant le christianisme, de sorte que notre Chrétienté fit peut-étre devenue une « Mithraicité ».
(3)eCte tomes p. 70.
(4) En chinois Mi-lo Fo; en japonais Miroku (Cf. fig. 7 et 31).
Cliché Laniepce.
FIG. 82, —- Jeune noble cavalcadant. Ecole de Tosa, XVe-XVIe siécle. Collection Henri Vever.
les peintures de Touen-houang nous montrent la prépondérance d’un autre bodhisattva, 1’ Avalokitecvara indien, devenu la Kouan-yin chinoise (Kannon en japonais) : et art de Naraet de Heian, inspiré par celui des 'T’ang, nous révéle la méme popularité de Kannon (fig. 5, 48, etc.). De fait importance d’Amitabha n’a commencé a s’affirmer en Chine qu’a la fin du vir siécle, et elle ne triomphe que dans la seconde partie
Cliché Giraudon
FiG. 83. — Cavalier combattant. Attribué 4 Tosa Mitsuyoshi. Musée du Louyre.
des T’ang. Ce fut alors, et sous les Cinq Dynasties et les Song, que la théorie du Paradis d’Amitabha devint tout a fait populaire.
Ce succés, comme l’a fait remarquer M. Pelliot, s’explique
logiquement. A mesure que les nécessités du sentiment poussaient certains fidéles 4 ne plus se contenter du nirvana et a chercher une consolation personnelle dans un au-dela bienheureux, on avait imaginé des paradis, dont la royauté avait été d’abord confi¢e a Maitreya, le Messie bouddhique; mais il y avait sans doute quelque incompatibilité entre ses fonctions messianiques et ce role céleste. Amitabha au contraire
) : : Cliché Giraudon.
Fic. 84. — Combat. Attribué 4 Tosa Mitsuyoshi. Musée du Louvre.
pouvait se consacrer entiérement a sa vocation paradisiaque. Il devint ainsi le centre d’un culte nouveau, d’autant plus répandu qu’il correspondait. mieux aux besoins du pictisme sino-japonais. Dans la détresse populaire qui accompagna les
oo LES CIVILISATIONS DE LORIENT
grandes guerres civiles de l’époque Fujiwara, toutes les Ames délicates, tous les coeurs simples se totirnérent vers ce sauveur divin qui ne demandait, pour répandre sa grace, qu'un peu de confiance et d’amour.
Il n’était pas en effet de doctrine plus consolante. Si l’amidisme partait du méme monisme mystique que le Tendai et le Shingon, il en tirait non plus un ésotérisme et une énergétique quelque peu entachés de magie, mais un pictisme, un quiétisme, un fidéisme délicieusement reposants, une religion toute de tendresse. Tous les étres font partie du dharmakaya, du corps mystique d’ Amida Bouddha. Celui-ci envisage tous les étres comme des parcelles de sa propre nature, il les aime comme étant lui-méme. Bien que fondé, comme on le voit, sur le monisme métaphysique, l’amidisme aboutit dans la pratique a un théisme véritable. Amida ne se présente nullement comme une divinité totale et vague. Aucun dieu nest plus personnel, plus proche de !humanité que ce miséricordieux rédempteur. Ta communion de l’Ame avec lui imptime a toute la doctrine un sentiment de confiance paisible, une indicible allégresse. Ne suffit-il pas aux croyants de prononcer tune seule fois son nom pour étre sauvés? Le temps d’un acte de repentir, d'un désir d’amélioration sincére, et les péchés sont effacés. Surtout la croyance aux paradis de pureté transforme enti¢rement la religion amidiste. La peinture japonaise va se complaire désormais a reproduire les splendeurs de cet au-dela lumineux ou, sous le regard d’ Amida, les Ames toutes blanches renaissent dans le lotus mystique (fig. 31).
Un des premiers grands propagateurs de l’amidisme au Japon fut le moine Ry6nin, ou Sho-6 daishi (1072-1132) qui, aprés avoir débuté au Hieizan, dans la secte Tendai, alla ansuite fonder en l’honneur d’ Amida les temples du Raikéin 4 Ohara en Yamashiro, et de Dai-nembutsuji 4 Sumiyoshi en Settsu. Mais ce fut Hénen-shonin qui resta dans Vhistoire l'apotre par excellence de l’amidisme.
Honen-shonin (1133-1212) — de son autre nom Genkti —
LE JAPON IOI
avait, comme Ry6énin, débuté au Hieizan, au monastére de Enryakuji, dans la secte ‘Tendai. Mais, ayant découvert un ouvrage amidiste, il embrassa les nouvelles doctrines, se sépara du Tendai et vint habiter d’abord Vermitage de Kurodani, puis la retraite de Yoshimizu « la Fontaine de la Joie», ot il fonda la secte de la Terre pure (J6do-shit) (x174). « La Fontaine de la Joie, écrit Anesaki, devint en effet une source de paix et d inspiration pour bien des Ames assoiffées : moines que la philosophie scolastique ou les mystéres rituels n’avaient pu satisfaire; nobles et dames de la Cour que le brusque déclin du luxe impérial avait bouleversés et qui cherchaient le bonheur dansl’au-dela; guerriers dégofités de trainer le sabre et qui aspiraient a une paix éternelle; pauvres gens quel’église
aristocratique avait te- “~ ee leamevca X 9k
nus a Vlécart et qu1 Fig. 85. — Kannon Reichojo. Ecole des Kano (Eitoku ?)
espéraient enfin étan- Collection Ulrich Odin.
cher leur soif spirituelle ..Au nombre des adeptes de Hoénen se trouvent, a coété du plus haut ministre d’Etat, les gens les plus
Io2 LES CIVILISATIONS DE I/ORIENT
humbles, y compris des prostituées et des voleurs » (1).
La simplicité de l’évangile de Honen en-facilita du reste la rapide diffusion. La foi a Amida, l’espérance en Amida, l'amour d’ Amida suffisaient, on I’a dit, a assurer la rédemption des hommes, de tous les hommes. « De méme, enseignait lapdtre, qu'une lourde pierre, chargée sur un navire, peut traverser la mer et accomplir un voyage d’un millier de lieues sans couler 4 fond, de méme, malgré nos péchés, aussi lourds
Cliché Laniepce. r Fig. 86. — Le prétre Kisen, attribué 4 Kéetsu. Collection Ulrich Odin.
que des pierres, nous qui sommes portés sur le navire des veeux d’Amida, nous pouvons accomplir le voyage de la Béatitude éternelle, sans nous noyer dans la mer des naissances
(1) ANESAKI, Quelques pages de l'histoire religieuse du Japon, p. 71, 74.
Cliché Laniepce.
Fic. 87. — Cerfs, plomb sur laque, par Kéetsu. Collection Henri Vever.
Les Civilisations de VOrient. — T. lV.
et des morts » (trad. ANESAKI). Amida avait en effet pour les hommes la tendresse d’un pére pour ses enfants. Un poéme de Hoénen nous dit toute l’étendue de cette sollicitude divine :
Dans tous les pays il n’est pas de hameau si petit
Ni si caché, que la lune d’argent
Ne l’atteigne de ses rayons. De méme, si un homme
Ouvre toutes grandes ses fenétres et regarde longuement, La vérité céleste entrera et demeurera en lui.
Au printemps la brume matinale voile la lumiére
Du jour naissant et transmet a contre-cceur
Quelques lueurs jaunatres, comme si
La pure lumiére n’existait pas. Cependant, derriére le voile, Voici le soleil qui inonde l’univers d’une blanche clarté.
(Traduction ANESAKI.)
Derriére ces transparentes images, des lecons d’une brilante charité qui, a travers les froides métaphysiques du Mahayana posterieur, nous rendent lame méme de la primitive Eglise bouddhique :
« Pensez avec amour et sympathie a tous les étres, quels quwils soient, qui nourrissent un désir profond du pays de la Béatitude et qui prononcent le nom du Bouddha; pensez a eux comme s’ils étaient vos parents ou vos enfants, quoiqu’ ils puissent vivre en n’importe quel lieu ou méme en dehors des systémes cosmiques. » (Hénen, trad. ANESAKI.)
Cette religion du cceur, cette religion de l’abandon et de la toute-confiance en la Divinité rendait inutiles les pratiques compliquées du rituel Tendai ou Shingon : « Notre pratique pieuse, enseignait Honen sur son lit de mort, ne consiste pas a méditer selon le conseil des sages d’autrefois. Notre pricre n’est pas le fruit des lumiéres que peut donner la science ou la sagesse. Quand nous invoquons le Bouddha, que nous l’appelons par son nom avec la ferme confiance que nous renaitrons dans son paradis, nous pouvons étre stirs d’étre recueillis un jour par lui; pour cela il n’est d’autre mystére
Cliché L
aniepce.
Fic. 88. — Ecritoire, laque du xvie siécle.
Collection Henri Vever.
que de prononcer son nom avec foi. Quelque comprehension que l’on posséde des doctrines de Cakyamiuni, chacun doit se considérer, dés l’instant ou il met sa foi en le salut d’ Amida, comme l’égal des ignorants qui n’en connaissent pas une lettre. 0 faut mettre tout son coeur dans .la méthode qui consiste
a prononcer le nom du Bouddha en compagnie des ignorants, et en dépouillant entiérement les maniéres d’un sage. »
On ne s’étonnera point que l’ancienne Eglise du Tendai, dont ce quiétisme sapait lautorité, ait obtenu 1’éloignement de lapdtre qui, malgré ses 74 ans, fut exilé 4 Sanuki (1207). Il accepta la persécution en souriant : « Personne ne saurait entraver la diffusion de l’évangile! » Il vit venir la mort avec résignation :
« Qwimporte que nos corps, fragiles comme la rosée,
» Fondent ¢a et 1a, s’evaporent dans le néant ?
« Nos ames se retrouveront, en des jours plus heureux, » Dans le méme parterre de lotus, au Paradis. »
Ses derniéres paroles furent pour saluer la lumiére, enfin visible, de ce paradis tant attendu, pour direl’approche d’ Ami1da Bouddha :
« Sa lumiére pénétre les mondes dans toutes les directions, » Sa grace n’abandonne point celui qui l’invoque...’»
I/amidisme, tel que Honen l’avait compris et répandu, appelle deux remarques. Tout d’abord il convient de souligner une fois de plus les prodigieuses facultés de divination et de réinvention du génie japonais. Le bouddhisme que le continent avait transmis au Japon se présentait, nous l’avons vu, sous les espéces du mahdydna chinois des Six Dynasties et des T’ang, construction métaphysique et théclegique puissante, certes, mais assez éloignée de la simplicité de l’évangile primitif. Or cet évangile, l’A4me japonaise, dans l’amidisme, le réinvente.. Elle découvre en elle-méme la source
Cliché Giraudon.
FIG. 89. — Laque japonais, fin du xvIe siécle. Collection Henri Vever.
fraiche de l’ahimsd, la douceur infinie des siétva du Bienheureux. Sous les constructions scolastiques postérieures elle dégage le trésor pur que conservaient depuis seize siécles les Ecritures saintes. Sous le corps de l’Eglise, elle retrouve — avec quelle allégresse! — l’4me méme de bouddhisme, la doctrine de la toute-charité.
Mais il y a plus. En réinventant le bouddhisme primitif, le Japon y ajoute quelque chose de lui-méme : son humanisme. Le bouddhisme indien, fruit d’une terre d’accablement subtropical, né d’un besoin d’échapper a la réincarnation, c’esta-dire aux travaux forcés de la vie éternelle, était a bien des égards une doctrine négative. Un de ses dogmes était la négation et la destruction de la personnalité. Telle ne pouvait étre, au fond, la forme de la religion pour l’esprit japonais, fait de mesure, plein du gotit de la personnalité et de la joie de vivre, harmonisé d’ailleurs a la terre la plus douce qui fut jamais. Certes, pour lui comme pour tous les fidéles de Cakyamuni, les dogmes bouddhiques subsisteront théoriquement. Mais, dans la pratique, le nirvana sera remplacé par les paradis amidiques ott les Ames sauvées par le bodhisattva prolongeront indéfiniment leur personnalité. Ainsi, d’une part, a travers la métaphysique sino-indienne, retour a la pure charité qui était tout le bouddhisme primitif; d’autre part, a la faveur des nouvelles croyances amidiques, restauration de fait de la personnalité humaine; enfin, pour unir ces divers éléments, une religion toute de confiance et de tendresse, exprimée dans une délicieuse poésie du coeur.
Dans le méme esprit que le culte d’ Amida se développa celui d’un autre bodhisattva, Kshitigarbha, en japonais Jiz6, que nous avons déja rencontré a Touen-houang en bon juge des ames (tome III, fig. 206, 207, 210) et qui sera surtout au Japon le patron des enfants, des voyageurs et des femmes enceintes, « représenté sous la figure d’un bonze a la téte rasée, tenant d’une main une pierre précieuse, de l’autre un baton au sommet duquel sont attachés des anneaux de meétal » (fig. 29).
LE JAPON 109 *k * OK
L/influence de l’amidisme s’était fait sentir trés rapidement dans l’art. On peut citer en exemple le Byédé-in d’Uji, au sud de Kyoto, temple construit en 1053. Dans ce sanctuaire les anges figurés au haut des colonnes, autour du Bouddha, relévent des conceptions amidistes, — carl’amidisme, comme le franciscanisme, se signalera dans l’art par ses cortéges d’anges fervents et candides. L/amidisme inspire également le Konjikid6 (r121) dont le sanctuaire renferme la trinité d’ Amida avec six Jiz6, et l’Amida-d6 du Hokkaiji en Yamashiro (fin du x11 siécle?) avec ses fresques d’anges musiciens. Le fait que le sanctuaire est simplement indiqué par des colonnes et non séparé de la foule montre la révolution accomplie par le piétisme populaire amidiste par zepEey a l’ésotérisme tendai (Elisséev).
La tradition nous a d’ailleurs conservé les noms de plusieurs moines amidistes qui s’étaient fait remarquer dans la sculpture et la peinture, comme Eshin (942-1017), précurseur de la secte Jodo. Un autre bonze sculpteur, Jéchd (tf 1057) éleva au Byédd6-in un Amida de bois doré de 1 m. 80, qui subsiste encore (1) et dont la calme simplicité contraste avec la puissance tourmentée des ceuvres Shingon de l’époque Heian. La méme simplicité adoucie et apaisée se marque dans le Dainichi assis, statue de bois de 74 centimeétres, du premier quart du xu siécle, au Chfisonji : cette tranquillité dépouillée, allant jusqu’a la joliesse dans le nu du torse aux élégantes écharpes et brassiéres, est d’autant plus remarquable qu'il s’agit précisément de Vairocana, Vadi-bouddha universel du Shingon de jadis : que cette divinité de tendances démesurées et tantriques se réduise aux proportions d’une statue a l’élégance presque féminine,
(1) Otto KUMMEL, Kunst Chinas, Japans und Koreas, fig. 111 et Curt. GLASER, Ostasiatische Plastik, pl. 1
IIo LES CIVILISATIONS DE IL, ORIENT
voila qui marque a quel point linfluence adoucissante de l’amidisme s’est ici fait sentir. Méme charme tout féminin dans les diverses statues de Kichij6ten, c’est-a-dire Cri ou Lakshmi?, la déesse indienne de la fortune et de la beauté,
Cliché Lantepce.
FIG. 90. — Kannon, Xvile siécle.
Collection H. Vever.
la Cri de bois peint de I m. 13 de Horytyji, datant de 1079 (1), et celle, également en bois du Joruritji de Kyédto, de r métre (x11 siécle), reproduite a notre figure 30. Ces deux figures délicates, a la beauté épanouie, a Yexpression finement intelligente, aux gracieuses attitudes, dans leur beaucostume de Cour, sont bien, comme le remarque M. Otto Ktimmel, des dames de l’entourage des Fujiwara, des fleurs raffinées du Gosho.
Rien de plus piquant que. de les rapprocher de la Lakshmi indienne, reproduite dans notte tome II, figure ror. Il s’agit dans les deux cas de représenter l Aphrodite orientale, née de Vocéan comme sa sceur grecque (2). Mais d’un coté un nu dravidien, fruit trop capiteux de la terre tropicale, corps juvénile cambré et hanché, souple, onduleux, aux graces enlacantes. De l’autre, dans sa belle robe et la profusion de ses parutres, une dame de haut rang, délicate
(1) Otto Kummrn, L’ Art de ’ Extréme-Orient, pl. 43.
(2) Cf. tome II, p. 154.
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et réservée, imaginée sans doute a limitation de quelqu’une des poétesses de la génération précédente, Sei Shénagon ou Murasaki Shikibu. En méme temps que deux documents sur la société indienne et la société japonaise et sur la place qu’y tenait la femme, deux conceptions de la beauté féminine. Deux esthétiques, produits de deux races de tempérament et de climat moral opposés.
Le souci de la douceur d’expression et de l’élégance des formes et des attitudes que le piétisme amidiste propageait ainsi dans le Japon du xr® et du x1r® siécle n’allait point sans contre-partie. Comme l’a fait remarquer le professeur Elisséev, la violence et l’ampleur souvent démesurée que le Tendai et le Shingon avaient imprimées 4 lart s’effacent peut-étre trop vite. Certes, l'art se rapproche de nous. Le divin est descendu sur la terre. Les visages des bodhisattva sont empreints d’une humanité reposante et facile. Au lieu de se perdre dans la réverie cosmique, leurs regards appellent avec bonté le fidéle 4 un salut sans effort. Mais il est évident qu'une telle conception bannit d’office toute vigueur. Sa douceur quelque peu conventionnelle frise vite linsignifiance d’expression, comme sa simplicité volontairement enfantine n’est pas exempte d’un certain maniérisme. Au demeurant un art charmant, avec des visions tendres et merveilleuses, parfois dignes des paradis de I’ Angelico, ainsi qu il apparait dans le célébre groupe d’Amida entouré de vingt-cing bodhisattva, au Kéyasan (r1).
Nous reproduisons ici quelques ceuvres célébres relevant de cette esthétique; dans la sculpture un Maitreya assis, statue de terre laquée du Koérytji de Kyoto, x1® siécle (fig. 32), et l’ Amida de bois doré du Louvre, seconde moitié du x1® siécle (fig. 33); dans la peinture la déesse lunaire du Kydéwégokokuji, de ia fin du xur® siécle (fig. 34), et un portrait de prétre
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plutot aux images amidistes (fig. 35), sans parler des Jiz6
(1) Reproduit par Otto KUMMEL, Kunst Chinas, Japans und Koreas, fig. 112.
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