‹ Les Civilisations De L'Orient: Tome IV. - Le JaponChapitre 5 sur 18 · SOL · texte numérisé non relu

SOL

Did

de son pére menait la dynastie, il appela ses fidéles aux armes, agissant en tant que shdgun : attitude énergique qui, en donnant pour chef au Bakujfu le propre fils de lempereur, eut mis tout le parti militaire au service de l’Empire. Go- Daigo, que sa faiblesse aveuglait au point de lui faire perdre le sentiment de son intérét, désavoua son fils qui fut capturé par les H6j6 et périt peu aprés assassiné par eux (1335). Une fois débarrassé du jeune prince dont la présence faisait obstacle a ses projets, Ashikaga Takauji jugea le moment

Cliché Laniepce.

FIG. 106. — Le Fuji-san dans les nuages, par Okyo (1733-1795). Collection Odin.

venu de jeter le masque. I] s’établit 4 Kamakura, occupa les autres forteresses du Kant6 et, appelant a lui tous les samurai du Nord, il prit le titre-de shégwn et annonga le rétablissement du Bakufu (1335).

Ce coup de théatre ouvrit enfin les yeux de Go-Daigo. Futieux d’avoir été le jouet d’un fourbe et regrettant amérement.la mort de son fils, il chargea Nitta Yoshisada d’assurer

sa vengeance. Mais il était trop tard. Les Ashikaga avaient ett le temps de grouper tous les clans du Nord et a leur téte ils descendirent sur Kydéto qutils enlevérent. | cee

La perte de Ky6to marqua l’échec irrémédiable de la Restauration impériale. Mais le propre d’un samurai est de se sacrifier pour une cause perdue. Or, le Japon ne comptait pas de samurai plus accomplis que Masashige, le chevalier sans peur de la cause impériale, et que son fils Masatsura. La bataille décisive entre l’armée des Ashikaga et les Impé-

Cliché Shimbishoin.

FIG. 107. — Clair de lune sur la riviére, par Okyo. Collection Matsusaka.

riaux commandés par Mashashige se livra prés de Kobe. Masashige fut tué dés le début de l’action, et sa mort entraina le désastre des siens (1336). Ashikaga Takauji fit dans Kyéto une entrée triomphale et y rétablit solennellement le gouvernement shdgunal et le Bakuju.

Go-Daigo, qui avait montré au pouvoir tant de faiblesse, excita de nouveau par ses revers la pitié populaire. La légende

Les Civilisations de VOrient. — T. IV. 10

s’empara de lui dés le lendemain de sa mort, et son souvenir, embelli et idéalisé, anima longtemps le courage de ses défenseurs. Ceux-ci conservaient les fles de Kyfishii et de Shikoku, ainsi que quelques points du Hondo. Is étaient commandés par Masatsura, qui avait hérité du caractére chevaleresque de son pére Masashige. Sa mort héroique au combat de Shij6nawate, en 1348, porta le coup de grace 4 la cause impériale. Si le parti légitimiste se maintint quelques années encore dans le Midi, ce fut moins par sa propre force que grace aux dissensions de ses adversaires.

Cliché Laniepce.

FIG. 108. — Paysage, par Buzen (1734-1806). Collection Odin.

Fic. 109. — Le Fuji, par Tani Bunchd (1763-1842). Collection Odin.

L’époque de Kamakura dont nous venons de résumer Phistoire (1192-1333) marque la définitive émancipation du génie japonais. De ces apres guerres féodales Pindividualité japonaise est sortie définitivement forgée. La dictature militaire qui, de la ville forte de Kamakura, impose sa discipline a la féodalité nipponne a ramassé les forces éparses du pays, donnée a la race conscience de sa valeur, et il n’est pas sans signification que cette grande époque se soit terminée sur le spectacle épique du Japon tenant victorieusement téte aux conquérants de 1’ Asie.

Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique le Japon achéve alors de se définir. C'est le temps de la formation du Shinshi, du Nichirenshi et de Vapogée du Zénisme.

Ta secte Shinshi, littéralement Jédo-Shinsha, « la vraie secte Jédo », fut en effet une réforme de l’amidisme de ce nom.

Cette réforme fut I’ceuvre d’un illustre apdtre, Shinranshonin (1173-1262). Aprés avoir été initié au Tendai, puis au Jodo, Shinran avait résolu de fonder une nouvelle école (1224). Du Jédo il accepta le piétisme amidiste, mais en en rejetant les pratiques. Les oraisons jaculatoires, les litanies du nom d’Amida lui parurent du verbalisme, et il les remplacait par la doctrine de « la pensée unique ». Il substituait l’ardeur de la foi aux actes de dévotion et aux vertus monastiques elles-mémes. Ce fut ainsi qu'il condamna le célibat des bonzes et qu'il donna exemple en épousant la fille de Fujiwata Kanenori. En méme temps, poussant a l’extréme le quiétisme amidiste, il enseignait que les actes ne sont rien en regard de la miséricorde du Bouddha qui nous prédestine au salut. « Aussi la clé du salut, c’est de se perdre dans la grace du Bouddha par une foi exclusive, oublieuse de nousméme et totale en son pouvoir rédempteur » (Anesaki). L/ordre qu il fonda et qui, par la généralisation du mariage, prit les allures d’un -tiers-ordre, resta cependant trés fortement constitué, d’autant que la descendance de Shinran forma une sorte de papauté héréditaire. Cette papauté amidique, installée depuis 1272 4 Kyéto, au temple Honganji, et commandant a un ordre marié, devint peu a peu, malgré le piétisme de son fondateur, une force politique, un Etat dans 1l’Ktat. Au xv® siécle le Honganji sera une véritable forteresse, abritant une armée de moines-soldats. Ici encore le tempérament guerrier du Japon a fait son ceuvre. Il nous montre un bouddhisme batailleur, avec des organisations rappelant un peu nos ordres militaires de la Terre Sainte et de la Baltique. Transformation d’autant plus saisissante qu'elle sexercait sur la plus piétiste, la plus quiétiste des confréries religieuses. Hatons-nous d’ajouter qu’en dépit de cette sécularisation passagére, le Honganji resta une admirable école de piété et de grandeur morale.

Clichés Shimbishoin.

FIG. 110. — Beauté s’étirant, Fic. 111. — Béauté jouant de la flite, style Ming. Collection Gunpei. style Ming. Collection Kinzaburo.

La méme réveil de l’énergie japonaise apres les douceurs du premier amidisme se marque dans la vie et la doctrine de Nichiren (1222-1282).

Nichiren — « le lotus du soleil » — naquit au village de Kominato (Awa) dans une famille autrefois noble, mais réduite au métier de pécheur. Tout jeune il entra comme bonze dans la secte monistique et « énergétiste » du Shingon. La lecture d’un vieux texte sanscrit, Je Lotus de la Bonne Lot lamena a rompre avec le Shingon comme avec toutes les autres sectes contemporaines, pour établir une nouvelle doctrine, le Hokkeshii. Doctrine d’ailleurs fondée elle aussi sur un monisme grandiose, le but du fidéle étant, ici encore, de s’identifier 4 la bouddhéité, c’est-a-dire a l’Ame cosmique.

Chez ce fils d'un pauvre pécheur, il y avait du prophete d'Israél et du Savonarole. Une fois en possession de la véerité, il se rendit 4 Kamakura, la capitale politique du Japon et se mit 4 précher contre la dépravation de la société et l’indienité des autres sectes, adressant des remontrances au gouvernement, et proposant un plan de réforme de I’Etat. Il allait jusqu’a prédire l’invasion — en effet prochaine — des Mongols (1260)

« Malheur a eux, disait-il de ses ennemis, ils ont manqué lentrée de la porte qui méne au vrai bouddhisme, ils sont tombés dans le cachot des fausses doctrines... O hommes de peu de foi! Tournez vos 4mes, sans tarder, vers la seule Vérité de la voie droite! » (trad. ANESAKI.)

Le gouvernement des H6j6 répondit en exilant l’apdtre a It6, sur la cote sauvage de la presquwile dIzu. Il y acheva la formation de sa doctrine, a laquelle se mélaient mainte nant des pressentiments apocalyptiques, car il croyait parler pour Vhumanité des dermiers jours. A son retour d’exil, en 1263, il se mit a parcourir le pays, préchant partout son évangile. Le visionnaire se transformait en agitateur et ses pro-

FIG. 112. — Marchande d’éventails, par Kanshi [FIG. 113. — Portrait de femme, (fin du XvIIe¢ siécle). par Miyagawa Choshun Collection Ulrich Odin. (vers 1720). Collection Odin.

phéties trouvaient d’autant plus de crédit dans les foules que le pays vivait dans l’angoisse de la prochaine invasion mongole. Cette fois il fut condamné a mort et on allait l’exécuter quand un miracle fit tomber le sabre des mains du bourreau (1271). HOj6 Tokimune commua sa peine en un exil sévére. Il fut donc relégué au nord du Japon, dans Vile de Sado, ot il passa l’hiver dans la neige et les glaces, sur une terre desolée (fig. 158). Mais rien ne le fit renoncer a sa doctrine.

Cette doctrine prenait de plus en plus l’allure d’un monisme

Cliché Laniepce.

FIG. 114. — Courtisane et serviteurs, par Eishi (fin du xvllle). Collection Odin.

mystique : « L’étre supréme est le Bouddha en tant qu’entité vraie de l’univers, l’dme cosmique en pleine possession de toute la vérité de l’existence. En d’autres termes la personne du Bouddha, dans sa réalité éternelle, dans sa pleine signification, est identique a l’univers méme. La nature de Bouddha, d’autre part, est inhérente a chaque existence humaine

ou céleste, et méme animale ou démoniaque. Ainsi tout étre, s'il est illuminé par le Bouddha, vit en communion réelle avec

tous les autres étres, parce que

la méme nature de Bouddha

est a la base de toutes les existences et de toutes les actions. »

(Anesaki.)

Rappelé d’exil et rentré triomphalement 4 Kamakura, Nichiren assista, « témoin anxieux », au drame des invasions mongoles de 1274 et 1281, car chez lui le prophéte se doublait d'un patriote ardent, et il chérissait le Japon comme la terre prédestinée a devenir le berceau de la rédemption universelle. Il mourut dans cette grande espérance en 1282 en récitant le Lotus de la Bonne Lot. Son ordre, Vordre Hokke, garda pour siége le Kuonji, le couvent quwil avait bati luicméme a Minobu, dans la province de Kai.

La puissante personnalité de ce génie tumultueux, jailli du fond populaire, exerca sur l’évolution japonaise une action profonde. Son Apre prédication avait arraché le pays aux facilités du piétisme. Le Japon

Fic. 115. — Tayu dansant, par Kitao Keisei Masayoshi (+1824).

ae Collection Odin. = Par la courtoisie de MM. Odin et Van Oest

retrouvait dans tous les domaines sa farouche énergie.

Fic. 116. — Moronobu. Chevauchée d’amazones. Collection Vever.

Ce fut dans le méme sens que s’exerg¢a l’action de la secte Zen.

Cette secte fameuse, dérivée du Dhydna, cest-a-dire des théories indiennes sur la contemplation ou plutdt sur la concentration mentale, fut, aprés plusieurs tentatives moins heureuses, définitivement propagée au Japon a partir de 1192 par le moine Eisai qui était allé s'initier en Chine et qui fonda 4 son retour le monastére du Shéfukuji 4 Hakata, en Chikuzen. Plus illustre encore comme propagateur du Zénisme fut le moine Dégen (1200-1253). Entré tout jeune au monastére du Hieizan, ce bonze que les doctrines du Tendai ne satisfaisaient pas se rendit, lui aussi, en Chine en 1223. Il en rapporta en 1228 la doctrine Sdédé, réforme du zénisme, qui eut son siége au Hiheiji, en Echizen.

« Le Zen, écrit M. Anesaki, était une méthode intuitive

d’exercice spirituel. Ses sectateurs se donnaient pur but d’atteindre a la pureté de l’Ame et, par suite, de se garder soiméme hors des troubles de la vie humaine... Bravant le raisonnement et la logique, le zéniste s’efforce de s’affranchir des modes habituels de la pensée, et il refuse toujours de

FIG. 117. — Kaigetsud6. Courtisane. FIG. 118. — Estampe de Toyonobu. Collection Vever. Collection Vever.

formuler sa doctrine, parce que toute mise en formules paralyse la vie et rend 1’Ame inerte... Le but du Zen, c’est de nous donner l’assurance intuitive d’avoir découvert, au tréfonds de notre Ame, l’entité qui dépasse et remplace toutes les diffé-

rences individuelles et mutations temporaires. Cette entité s'appelle esprit, ou Ame, ou nature fondamentale de I’ univers et de l’esprit. Elle implique la supréme unité de l’existence, unité latente et infuse dans les étres particuliers et dans leurs

S Cliché Giraudon.

FIG. 119. — Harunobu. Devant la neige. Collection Vevyer.

changements, unité qu il ne faut pas chercher dans le monde exterieur, mais qu’on peut trouver directement en” soi-méme. Lorsque la discipline du Zen vous a rendu conscient de cette

Cliché Giraudon,

Fic. 120. — Harunobu. Femmes se lavant les cheveux. Collection Vever,

nature fondamentale ou trait primordial du Soi ainsi que de l’univers, on a absorbé I’ univers en soi, ce qui revient a dire qu'on s'est identifié avec le Cosmos. »

Comme le fait remarquer M. Anesaki cette doctrine, que les Japonais étaient allés chercher dans la Chine des Song de Hang-tcheou, était, bien que bouddhique d’étiquette, tout imprégnée des puissantes spéculations du vieux taoisme chinois. Par elle, c’était le monisme de Lao-tseu et de Tchouangtseu qui déversait dans l’A4me japonaise sa force inégalée, sa philosophie de la nature, son sentiment de la vie des choses. « Ces taoistes bouddhistes », comme les appelle excellemment Anesaki, étaient en effet des naturistes mystiques, des amants éperdus des foréts et des eaux, des lointains et des cimes (I). Communion absolue avec la nature, mais sans aucune abdication ni sensiblerie. Tout au contraire, car, en méme temps qu'un naturisme total, le Zen est une concentration mentale en vue de laction, une doctrine d’action intense, démesurée, surhumaine, un culte de l’énergie pour l’énergie, et méme, a la vérité, une énergétique pure. Le Zéniste se placait, note Anesaki, par dela le bien et le mal, par dela le plaisir et la douleur. L’Ame, qui est devenue l’univers, se domine comme elle domine l’univers. Le zéniste est « un rocher inébranlable » ot. les tempétes viendront se briser. On comprend que dans les tumultes des grandes guerres civiles du Moyen Age japonais, au milieu des convulsions d’une société de fer, cette doctrine, de fer aussi, soit tout de suite devenue la religion des samurai; une école de personnalité, une enclume a forger son moi. Bouddhisme des chevaliers, autrement utile pour eux que le bouddhisme tout féminin des amidistes. Non plus les paradis de l’Angelico; mais le paradis 4 l’ombre des épées. Dés le x1m® siécle H6j6 Tokiyori et son fils H6j6 Tokimune, le vainqueur des Mongols, « le grand bushi de Kamakura », furent des zénistes fervents, et, 4 leur exemple, beaucoup parmi les capitaines japonais, du x11 au XvIF siécle,

(1) Cf. tome IIT, p. 280-284,

ché Laniepce.

Mi

ige. Collection Vever.

Couple dans la ne

— Harunobu.

ptisérent leur courage surhumain dans le calme transcendant du Zensht. Le fameux Bushidé, le code chevaleresque chez les

Cliché Pivot.

FIG. 122. — Koriusai. Femmes lisant. Collection Vever.

samurai ne fut pas autre chose que l’application pratique de la méme doctrine.

e be

~ LE JAPON I5I -- Ces conceptions encore vont se retrouver dans l’esthétique du temps, notamment dans le paysage au lavis. L’Aame du zéniste s'identifiant 4 l’univers, leur harmonie crée un vaste

Cliché Pivot.

FIG. 123. — Koriusai. Collection Vever.

symbolisme dans lequel les états psychiques traduisent le paysage et le paysage les états psychiques. « Le clair de lune

Les Civilisations de VOrient. — T. IV. 41

signifiera la transparence spirituelle, le roc la fermeté de lame, la neige l’esprit froidement résolu. » Pour symboliser l’Ame qui a atteint, par sa pureté absolue, sa pleine liberté, Dégen nous peindra le bateau dans l’immensité :

Sur l’eau tranquille, sans méme la trace d’une ride,

Dans l’air calme et comme mort, al’ HS sereine de minuit, Flotte, libre, une barque.

Vois! la pure clarté lunaire pénétre l’air et l’onde

Et la barque baigne dans la pureté de la pale lumiére.

(D’aprés ANESAKI.)

Ne nous étonnons pas, apres de telles doctrines, de voir lesthétique japonaise transformée. Une prodigieuse énergie spirituelle et pragmatique lanime. Et un sentiment tout nouveau de la nature s'est révélé a elle.

L/inspiration du zénisme, note M. Elisséev, se traduit directement dans l’architecture, « avec des temples de forme forte et sobre, construits sur un plan carré 4 quatre grosses colonnes rondes », comme 1l’Engakuji de Kamakura, élevé en 1282 par H6jo Tokimune. Cette énergique simplicité zeniste .contraste avec les complications du style shingon qui se fait encore sentir a l’Ishiyama-dera en Omi, reconstruit sous Yoritomo sur un plan carré au rez-de-chaussée passant a un plan rond au-dessus du premier toit (r).

Dans les arts plastiques l’inspiration Zen crée le réalisme. Le zénisme; on l’a vu, s intéresse avant tout dans la pratique a «la réalisation de ! homme ». Visant a modeler et, si l'on peut dire, a « sculpter » dans le cceur la statue de l'homme idéal, il développera une plastique d’un réalisme puissant, impérieux et sobre. Deux maitres de génie, Kokei (fin du x1r® siécle)

(1) M. EqisskEv, Cours sur Part japonais, Ecole du Louvre.

Cliché Pivot.

FIG. 124. — Shunshd. Femmes fumant au bord de l’eau. Collection Vever.

et son fils Unkei (vers 1150-1220), dignes de Donatello et de Verrochio, et que continuérent le fils et le petit-fils de Unkei, Tankei et Koen, peuplérent de letirs ceuvres les temples de Nara et de Kamakura. Avec les statues de cette école —

C iché Giraudon. ;

Fic. 125. — Shunsho. Trois courtisanes.

généralement des piéces de bois peint n’excédant pas 2 métres — nous avons affaire 4 de véritables portraits. « Les formes

-sindividualisent, écrit le professeur Elisséev, le gofit des personnalités fortement caractérisées confére a la statue une vie intense (1). » Tout le « personnalisme » nippon intervient en effet pour imprimer 4 de telles ceuvres sa marque propre.

Le zénisme qui les inspira a beau venir de Chine. La force japonaise, l individualisme japonais s'imposent ici victorieusement. Du reste la sculpture chinoise 4 cette date était morte.

Le zénisme trouvait au contraire en terre japonaise la puissante tradition sculpturale du Shingon. Mais le Shingon, pour la sculpture comme pour la métaphysique, se mouvait dans le domaine du cosmique et de Villimité. Le zénisme japonais concrétise, réalise et individualise cette débordante énergie.

Il la sculpte en humanités vivantes, d’une vie particuli¢re intense, chez lesquelles, d’ailleurs, la marque sociale, la vulgarité physique, l’empreinte de l’Age, la caricature de soi-méme quest tout homme vu d'un certain angle ne servent qu’a dégager la personnalité spirituelle.

Tout ce réalisme reste en effet étrangement sobre et fort parce qu’emporté par l’esprit, ou plutot V’intensité du réalisme n’est

FIG. 126. — Jeune femme, par Bunche.

Collection Vever.

que la traduction de l’intensité spirituelle, le portrait physique

(1) M. ELISsHEV, 707d.

nest si parlant que parce que c’est avant tout, de plein jet, un portrait intellectuel et moral..

De Ko6kei, dans ce style, un portrait du prétre Gembd

Cliché Laniepce.

Fic. 127. — Kiyonaga. Jeunes femmes. Collection Vever.

joignant les mains et agenouillé, bois de 78 centimétres au Kofukuji de Nara (fig. 38) (1). Maigre physionomie de vieil- (1) Méme statue de face dans Curt GLASER, Ostasiatische Plastik, pl. 156.

Cliché Laniepce.

Femme jouant avec un enfant. Collection Vever.

FIG. 128. — Kiyonaga.

lard sillonnée de rides, parcheminée; masque monastique d'une acuité froide qui pourrait étre la ruse et qui est la pure spiritualité, la ferveur. On songe au Zuccone ou au Poggio de Donatello. Le réalisme du portrait est aussi intense, et, de méme, arrété au point ott il deviendrait trop brutal et masquerait la personnalité morale, dans le moine Gempin. a la face simiesque et dans le Gydga a lénergie sacerdotale, impérieuse et froide, autres statues de bois de Kokei, au K6fukuji (1). De Unkei, un prodigieux chef-d’ceuvre, l’ermite Bashisen, ou Vasubandhu, bois peint de 1 m. 79, au Sanjasangendd de Kyéto (2). Nous reproduisons ici, grace a la courtoisie du Shimbishoin, cette ceuvre célébre vue de face (fig. 39). On la retrouvera de profil dans lOstastatische Plastik de Curt Glaser, pl. 163. Rien ne saurait dire la saisissante impression de ce corps de vieillard décharné, nu jusqu’a la ceinture, les reins et les culisses enveloppés de quelqties loques, et qui, appuyé du bras droit a son long baton de pélerin, semble grelotter sur ses jambes maigres, en nous tendant de la main gauche quelque rouleau de priéres. La téte surtout, compléetement décharnée et parcheminée, presque tragique et cadavérique de face, n’étaient les deux yeux étrangement vivants qui s’y fendent, serait, de profil, avec son nez pendant et sa longue barbiche en pointe, d'une senilité presque radoteuse. Mais comme cette carcasse est rayonnante d’énergie spirituelle |!

Puisque nous évoquions Donatello, c’est au Saint-Jean- Baptiste du Musée national de Florence qu il nous faudrait ici songer. Au contraire c’est la beauté tranquille et la noblesse du Saint-Mare d’Or San Michele qu’évoquera Il Asanga ou plutot le Hiuan-tsang de Unkei, au Kofukuji (fig. 40-41) (3). Certes, ici encore, l’empreinte sacerdotale, le masque €pis-

3 Curt GLASER, Ostasiatische Plastik, pl. 157, 158.

(2) Je donne 1a V’attribution traditionnelle. Pour M. Otto KUmMEL, il faudrait peut-étre attribuer cette piéce 4 Tankei (Kunst Chinas, Japans und Koreas, fig. 130).

(3) Rectification d’aprés M. Otto KUMMEL, Kunst Chinas..., fig. 129, p. 154.

FIG. 129. — Kiyonaga. Sur le quai de la Sumida. Collection

Cliché Pivot.

Vever.

copal sont énergiquement marqués. Cette téte construite, équilibrée et puissante comme une téte romaine dit, en méme temps que le vaste maniement des idées, le maniement des hommes, la robuste administration dessystémes philosophiques et des institutions politico-religieuses. Connaissance, sans illusion, des étres humains, en méme temps que société intérieure des plus hauts problémes. L/’ecclésiastique éternel. Mais une sérénité supérieure se dégage de ces caractéres personnels, et les dépasse. Ce réalisme sobre nous introduit 4 un idéalisme puissant. L/harmonie parfaite de lenveloppe matérielle et du contenu spirituel nous pénétre d’une impression de majesté, de calme, de parfaite beauté. L/ampleur et la noble simplicité de la draperie sont d’ailleurs dignes des plus belles statues de tous les temps, le Sophocle ou le Démosthéne du Vatican, le Beau Dieu d’Amiens. Et, pour comprendre a quel point toute cette statuaire est un art de portrait, il n’est que de regarder, aux cdtés d’Asanga, la statue de son frére Vasubandhu, par Unkei (1) : méme construction, méme drapetie, mais masque plus €pais, haute intellectualité du front imbibé de science, bas de visage lourd, de moine sensuel.

Parmi les ceuvres anonymes de la méme école citons la statue du prétre Eison, bois de 89 centimetres, de la fin du xe siécle, au Saidaiji de Nara (2). Double caricature du type sacerdotal et du masque japonais chez un personnage aussi laid et simiesque que notre saint Vincent de Paul; et, en mémé temps, comme chez « Monsieur Vincent », une expression extraordinaire de finesse psychologique et de bonté. Enfin le portrait du bonze Shung6, bois de 83 centimetres, exécuté vers 1200, pour le Tédaiji de Nara (3) : le moine est assis a la japonaise; c’est un vieillard centenaire, au visage tout ridé, au crane pelé, étroit, qu’on sent fragile, a la peau si parcheminée sur la maigre ossature que le nez, la bouche

(1) Curt GLASER, Ostasiatische Plastik, fig. 159. (2) Otto KUMMEL, Kunst Chinas, fig. 133, p. 157. (3) Otto Kummer, L’Art de ’ Extvéme-Orient, pl. 106.

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