‹ Les Civilisations De L'Orient: Tome IV. - Le JaponChapitre 8 sur 18 · OE · texte numérisé non relu

OE

DIF

Epoque Momoyama. Nobunaga, Hideyoshi et Ieyasu.

Oda Nobunaga (1534-1582) appartenait a une des plus illustres familles du Japon. Ia maison des Oda qui possédait la région de Nagoya dans la province d’Owari, se rattachait aux Taira des épopées médiévales. Son patrimoine, il est vrai, était assez restreint. Mais dans le Japon anarchique du Xvie siécle un chef résolu pouvait aspirer a tout. Et sous le rapport de la volonté nul n’était mieux partagé que ce seigneur de vieille race, sceptique et froid, méprisant les hommes et sachant les entrainer. Son domaine avait la chance d’étre situé sur la grande route du T6kaid6, 4 mi-chemin du Kant6 et du Gokinai, ces deux pdles de la vie japonaise. Au reste Nobunaga qui, tout jeune encore, avait di défendre son patrimoine contre les entreprises de ses voisins, savait qu’un grand nom ne valait rien sans force militaire. Il avait donc constitué une des meilleures armées féodales du temps, ala téte de laquelle il placa quelques aventuriers de grande envergure, comme Hideyoshi, simple paysan devenu chef de bande. A cété de ces hommes nouveaux on allait voir entrer dans sa clientéle un autre daimyd de vieille souche, Tokugawa Ieyasu. Manants ou aristocrates, tous ceux qui s’attachaient a la fortune naissante de Nobunaga devaient partager avec lui la gloire de refaire un nouveau Japon.

Le rassemblement de la terre japonaise par Nobunaga se fit piéce par piéce, en plusieurs guerres féodales successives. Quand ses ennemis commencérent a s’apercevoir de ses desseins, il était trop tard, son ceuvre était aux trois quarts réalisée. De 1560 A 1564 il conquit sur les daimy6 voisins les provinces de Suruga, de T6tdémi et de Mino. Il recut alors l’appel de l’empereur et d’ Ashikaga Yoshiaki, héritier du pouvoir shogunal, débordés tous deux par l’effroyable anarchie qui régnait 4 Kydto. Sur leur demande il entra en vainqueur dans la capitale (1568), et pacifia.toute la région (1568-1570). Cependant le faible shégun Yoshiaki ne sut pas se contenter

du réle de figurant qui lui était réservé. A peine restauré par Nobunaga, il conspira contre son protecteur. Celui-ci le déposa et déclara déchue la famille des Ashikaga (1573). Nobunaga prit alors directement en mains le pouvoir, sous

Clichés Pivot.

Fic. 147. — Hokusai. Les laveuses. FIG. 148. — Hokusai (Mangwa). Abe no Nakamaro Collection Vever. révant a sa patrie. Collection Vever.

le simple titre de gon-dainagon (vice-grand-conseiller), a lui conféré par l’empereur. Les grandes maisons féodales es-

sayérent encore de réagir, et les trois plus puissants daimy6 de Hondo, Takeda Shingen qui tenait la région du Fuji-san, Uesugi Kenshin, daimy6é d’Echigo, et Méri Terumoto, alors maitre du Sanindo et du Sanydédo, prirent les armes contre lui. Mais Takeda Shingen, contenu par Tokugawa Ieyasu, mourut en combattant (1573), et son fils Katsuyori fut définitivement écrasé par Nobunaga et Ieyasu (1582); Uesugi Kenshin disparut opportunément (1578), et son fils netarda pas a se soumettre; enfin Méri Terumoto, au moment méme de la mort de Nobunaga, était acculé a la soumission par Hideyoshi (1582). Comme la féodalité laique, le Richelieu japonais abattit les Ordres bouddhiques qui formaient autant d’Etats dans l’Etat. Ce ne fut pas la partie la moins rude de sa tache. L’Ordre Tendai, retranché dans son imprenable couvent de Hieizan, au nord-est de Kyéto, l’Ordre Honganji en possession du monastére fortifié d’Osaka dominaient la capitale. Accoutumés depuis des siécles a faire la loi a la Cour, ilscomptaient sur leur prestige religieux, encore immense sur les foules. Mais un Nobunaga ne pouvait tolérer la morgue de ces moines guerriers, plus puissants que la plupart des princes laiques. Contre lui leurs foudres furent vaines. Ne redoutant ni excommunication ni enfer, ce grand seigneur inflexible investit le monastére d’Osaka, la forteresse la plus puissante du Japon, que protégeait en outre une terreur superstitieuse. La place fut prise aprés dix ans de siége (1570-1580). Dans Vintervalle Nobunaga avait passé au fil de l’épée les bonzes de Hieizan et détruit leurs temples (1571). Au contraire, n’ayant pas contre les missionnaires catholiques les mémes griefs que contre les ordres bouddhiques, il les traita avec faveur et ce fut sous son gouvernement que l’évangélisation fit le plus de progres.

* * ok

Nobunaga fut assassiné 4 Kyéto le 22 juin 1582 par un de ses officiers, Akechi Mitsuhide. Mais un autre des généraux du dictateur, Toyotomi Hideyoshi, le condottiére d’origine plébéienne dont nous avons parlé, rassembla les troupes fidéles et écrasa a la bataille d’ Yamazaki le traitre Mitsuhide qui fut tué dans sa fuite (1582).

L/assassin une fois chatié, un conseil de guerre tenu par les généraux de l’armée reconnut comme chef le petit-fils de Nobunaga, Sambdshi, un enfant de quelques mois. La réalité du pouvoir restait aux deux principaux lieutenants de Nobunaga, Hideyoshi et Shibata Katsuie, qui ne tardérent pas a se le disputer. Six mois ne s’étaient pas écoulés que Hideyoshi, provoqué par Katsuie, l’écrasait a la bataille de Shizu-gatake, en Omi, et le réduisait au suicide (1583). Les autres commandants d’armée se rangérent, de bonne ou de mauvaise grace, sous la loi du vainqueur. Le seul d’entre eux qui efit pu tenir téte a Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, devint son beau-frére et son allié (1584). Le nouveau maitre du Japon sanctionna son pouvoir en se faisant donner le titre de kampaku (maire du palais), qu’ il devait échanger un peu plus tard pour celui de tazké (1), sous lequel il est connu dans V’histoire (1592). ;

Le premier article du programme de Hideyoshi fut I’ unification politique de larchipel. En 1585 il envoya une expédition 4 Shikoku pour empécher les daimyo de Tosa, les Chésokabe, d’opprimer les autres daimyé de I’ile. Il dépécha de méme une armée dans l’ile de Kyfishi pour contenir les Shimazu, daimy6 de Satsuma, qui essayaient de réduireles barons voisins (1587). Depuis ce jour la grande ile méridionale cessa de former une terre a part dansl’empire du Soleil Levant, et ce fut 14 une des ceuvres les plus importantes de Hideyoshi.

(1) Premier ministre honoraire.

Les Civilisations de VOrient. — T. IV.

Toutefois celui-ci se garda de trop abaisser Satsuma, cette pierre angulaire de la grandeur maritime japonaise. Dans lintervalle de ces deux guerres, il avait en personne conduit une campagne victorieuse dans l’ouest et le nord de Hondo, et soumis les Uesugi et les autres seigneurs de la région. En 1590, il couronna cette ceuvre en dépossédant les H6j6 d’Odawara et en inféodant la région du Kanté, jusque-la dominée par eux, 4 son allié, Tokugawa Ieyasu. Pour la premiére fois depuis le haut Moyen Age l’archipel se trouvait réellement unifie.

Par ses origines et les débuts de sa carriére, Hideyoshi

iy Cliché Pivot

Fic. 149. — Hokusai. Le pont de Yahagi. Collection Vever.

rappelle le premier des Sforza, ce laboureur qui, un jour, las d’étre pressuré et pillé par les hommes d’armes, abandonna sa charrue et sa masure et gagna le maquis, pour devenir successivement capitaine de brigands, condottiere, général d’armées, prince souverain et commensal des rois. Hideyoshi, lui aussi, avait été tour a tour simple paysan, chef de bandits et condottiére. Mais sa fortune fut plus vertigineuse

encore. Les écrivains japonais vont jusqu’a le comparer a Bonaparte. Comme l’avénement de Bonaparte, l’avénement de Hideyoshi marqua le début d’un ordre nouveau. C’était la premiére fois dans l’/histoire japonaise qu’on voyait un plébéien, un homme sorti du néant, parvenir au pouvoir. Le triomphe de cet aventurier aux formes disgracieuses, d’une laideur presque triviale, consacrait une véritable révolution. Il fallait que dans les grandes guerres civiles du xvie siécle la société japonaise efit été bouleversée jusqu’en ses fondements pour que les éléments primitifs remontassent ainsi a la surface.

Cliché Pivot.

FIG. 150. — Le pont aux huit détours. Collection Vever.

Il fallait aussi que le génie de Hideyoshi fit vraiment supérieur pour s'imposer d’emblée a l’aristocratie la plus fermée du monde. C’est que, si le dictateur conservait au pouvoir les gofits et les maniéres de la roture, il y apportait une vision des choses dont aucun homme d’Ktat de son ‘temps n’était capable. Empereurs, shéguns, daimyds et samurais, tous voyaient la politique japonaise avec les préjugés de leur

caste, selon des méthodes millénaires dont ils ne pouvaient se détacher. L’isolement politique du Japon, le particularisme des trois grandes régions japonaises, — autant de dogmes qui s’étaient imposés 4 Nobunaga lui-méme. Le fils du paysan d’Owari, étranger aux habitudes mentales des castes dirigeantes, n’écouta en ces matiéres que son génie personnel. Il osa, comme Bonaparte, lancer son pays dans des voies non frayées. Le Nord et le Midi, Sendai et Kytsht, il les fondit de force dans le méme moule unitaire. Le christianisme qui mettait les insulaires en rapport avec l’Occident, il l’accepta, lui ouvrit les portes non pas discrétement comme .l’avait fait Nobunaga, mais officiellement et toutes grandes. Linsularité japonaise qui avait protégé le pays contre les envahisseurs de jadis, il en abandonna hardiment les bénéfices. Ce ‘fut lui qui envahit le Continent. Ayant fait sortir sa patrie de son isolement millénaire, il voulut pour elle empire de — l Asie. Réve démesuré comme celui de Napoléon, mais qui, dans l’Extréme-Orient du xvi® siécle, n’était peut-étre pas irréalisable. -

La grande pensée de Hideyoshi, celle qui immortalisa son nom dans Vhistoire, fut en effet la guerre avec la Chine et l’expédition de Corée.

Il y avait longtemps que les Japonais regardaient la Corée eomme une dépendance naturelle de leur Empire, leur débareadere sur le continent. Depuis l’expédition mythique de Pimpératrice Jingd K6égé ils avaient 4 vingt reprises lancé leurs aventuriers sur la grande péninsule voisine. Pour intervenir en Corée, les droits historiques ne leur manquaient pas, non plus que les griefs diplomatiques. En 1590, le roi de Corée fit détruire les comptoirs japonais de Fusan. Hideyoshi prit prétexte de cette derniére injure pour sommer les Coréens d’accepter la suzeraineté japonaise. Comptant sur l’appui de la Chine, les Coréens se dérobérent. C'est ce qu’attendait Hideyoshi. Car derriére la Corée, c’était la Chine elle-méme quwil voulait atteindre. En un langage magnifique, il proclama le programme de l’expansion japonaise en Extréme-

Orient, tel que Mutsuhito devait le réaliser au début du -xx® siécle : « J’assemblerai,. dit-il, une puissante armée, j envahirai le pays du Grand Ming et la guivre de mon sabre remplira le ciel des Quatre-Cents Provinces! Que la Corée soit mon avant-garde! »

La Chine, énorme et surpeuplée, affecta alors le méme mépris qu’en 1894, pour le petit Japon « cette coquille qui voulait contenir l’Océan, cette abeille qui prétendait piquer la grande tortue chinoise 4 travers sa carapace ». Mais les Japonais ne se laissérent pas émouvoir par ces railleries. La dynastie des Ming, qui régnait sur 1’ Empire Chinois depuis deux siécles, était déja en complete décadence (1). Le condottiére couronné qui gouvernait l’Empire du Soleil Levant n’ignorait rien de cette situation. Il se savait a la téte d’une armée aguettie par six siécles de guerres civiles; pour la premiére fois dans Vhistoire tous les samurai de 1 Archipel étaient unis sous le méme drapeau, — le sien. I] connaissait la valeur de ses compatriotes. I] savait ce que peut le Bushidé, le code de ’honneur chevaleresque, quand il est renforcé par !a loi du Bakufu, la discipline sh6gunale. Avec de tels éléments, Hideyoshi devait étre tenté d’accomplir la conquéte de la Corée, et méme, a travers la Corée, d’envahir Empire Chinois. Les historiens se sont demandé si, 4 cette date, une invasion japonaise en Chine aurait eu quelques chances de succés. Mais la preuve que la conquéte de la Chine n’avait rien d’impossible, c’est que, peu d’années aprés, les Mandchous I’exécutérent avec des moyens certainement bien moindres que ceux dont pouvait disposer Hideyoshi. Qu’y aurait-il eu d’étonnant a ce que, aprés tant de dynasties turques, tongouses ou mongoles, l’Empire du Milieu ait eu sa dynastie japonaise ?

En avril 1592 Hideyoshi envoya donc en Corée un corps expéditionnaire de 130.000 hommes, commandé par une pléiade de généraux illustres, comme Konishi Yukinaga et

(i‘ Cf. tome ITI, p. 336-337.

Kat6 Kiyomasa. Débarquée a Fusan, l’armée japonaise sempara de Seoul, la capitale coréenne et poussa jusqu’a Phyong-an. L/arrivée de forces chinoises massives I’obligea a rétrograder sur Fusan (1593). Les négociations de paix ayant échoué, Hideyoshi envoya en Corée une nouvelle expédition de 100.000 hommes qui guerroya contre les Sino- Coréens dans.la région de Fusan et de Urusan dans le sud de la péninsule (1597-1598). Au cours de cette lutte Kat6 Kiyomasa et ses émules se signalérent par des traits de bravoure

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Fic. 151. — Hokusai. « Le paysage bleu ». Louvre.

et d’endurance légendaires et sans le décés de Hideyoshi, qui en 1598 provoqua le rappel du corps expéditionnaire, la conquéte de la Corée méridionale eut été finalement menée a bien.

Au point de vue religieux Hideyoshi se montra d’abord aussi favorable au christianisme que Nobunaga. En 1580, il recut

plusieurs fois en audience le Pére Cuello, vice-provincial des Jésuites. Deux de ses meilleurs généraux, Konishi Yukinaga (+ 1600) et Kuroda Yoshitaka, avaient recu le baptéme. Les rapports du grand homme avec les missionnaires semblaient excellents, lorsque la menace des conquistadors hispaniques vint jeter la suspicion dans son esprit : de Macao et de Manille, ot ils s’ étaient installés, ceux-ci ne préparaientils pas contre le Japon une attaque dont les missionnaires

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FIG. 152. — Hokusai. Le pécheur. Louvre.

étaient l’avant-garde? De 1a chez Hideyoshi un changement d’attitude qui alla jusqu’a lui faire ordonner en 1597 une persécution contre le christianisme.

Hideyoshi disparu (1598), le méme probleme se posa qu’a la mort de Nobunaga. Comme ce dernier, le «¢azk6» laissait son héritage a un enfant, son fils Hideyori. Cette fois encore le pouvoit allait étre disputé entre les généraux del imperator défunt.

Le plus énergique de ceux-ci était Tokugawa Ieyasu, devenu, grace 4 son entente avec Hideyoshi, maitre de la vieille province militaire du Kant6 qui était la terre shégunale par excellence et oti il avait établi sa résidence 4 Edo (Téky6).

Hideyoshi, qui le considérait moins comme un vassal que comme un allié, lavait intimement associé a sa politique. Aussi Ieyasu allait-il se trouver lhéritier véritable de la pensée du dictateur. Avec d’autres moyens que celui-ci, avec moins de fougue et de génie intuitif, avec plus de méthode et de talents d’organisation, c’était l’ceuvre méme de Hideyoshi qu il prétendait poursuivre. Ce fut d’ailleurs précisément pour cela que, d’instinct, les autres candidats a la dictature se coalisérent contre lui. La plupart des chefs de grandes maisons japonaises, la plupart aussi des autres lieutenants de Hideyoshi, Uesugi Kagekatsu, Méri Terumoto, Yoshida Kazushige, Konishi Yukinaga, firent bloc pour empécher Pétablissement de la monarchie, telle que Hideyoshi l’avait ébauchée et que Ieyasu prétendait la réaliser définitivement a son profit.

En ce péril, Ieyasu résolut de s’ouvrir a tout prix le chemin de Kyoto. Il comprit qu'il lui fallait avant tout mettre la main sur la capitale impériale, fiit-ce au risque de perdre son propre fief. Confiant donc 4 son ami, le prince de Sendai, le soin de défendre le Kanté, il descendit avec le gros de sés forces la route du Tokaid6, la grande route historique des invasions qui allait de Edo au Lac Biwa et aux provinces impériales. Les princes coalisés se portérent a sa rencontre pour lui barrer le chemin de Kydto. Le choc eut lieu dans le défilé de Sekigahara, en Omi, au Nord-Est du Lac Biwa, sur

un terrain déja ensanglanté par bien des batailles (21 octobre 1600). Au milieu de l'action un des:princes M6ri passa aux Tokugawa. Cette défection et la ténacité des vieilles bandes du Kanté donnérent la victoire 4 Ieyasu. Plusieurs des chefs coalisés tombérent entre ses mains, et parmi eux le daimy6 chrétien Konishi Yukinaga, qu il fit exécuter. Un des lieutenants de Ieyasu, Kat6 Kiyomasa, compléta les résultats de cette victoire en allant faire reconnaitre l’autorité de son chef dans l’ile de Kyfsht, ou il recut en récompense un fief important.

L’époque des trois dictateurs japonais du xvi® siécle est généralement désignée sous le nom d’époque Momoyama — du nom d’un chateau que Hideyoshi se fit construire en 1593, a Fushimien Yamashiro —, et bien qu’en réalité cette époque n’englobe strictement que les années 1593-1600. Au point de vue de l’art elle vit se développer les deux grandes écoles nationales des Tosa et des Kano. C’est le temps de Tosa Mitsuyoshi (1539-1613) et de son fils Tosa Mitsunori (1583- 1638). L’école de Tosa, dont la minutie, relevée d’ors et de couleurs riches, tombera bientdt dans «la miniature en grand» et l’enluminure, produisit encore de trés belles ceuvres, fort étudiées certes, mais aussi larges que des Kano. Nous donnens ici quelques portraits équestzes de la collection Vever (fig. 82) ou du Louvre (fig. 83-84). De tels morceaux se rattachent directement a la tradition du rouleau du Hezjimonogatans, au xu siécle, que nous avons mentionné en son temps (fig. 42 et p. 162). La tradition épique japonaise a été ainsi fidélement conservée par la vieille école nationale des Tosa.

Parmi les Kano, Yukinobu (1513-1576) a laissé de puissantes études de rapaces, comme l’aigle du musée de Boston (r). Kano Eitoku (1543-1590) fut chargé par Hideyoshi de décorer

(1) Fenellosa, trad. MIGEON, pl. CV.

les murs de son palais de Momoyama et du Nishi Honganji de Kyéto. Comme le fait remarquer Fenollosa, il fut amené, pour satisfaire 4 cette commande, 4 modifier la maniére des Kano. Aux dessins au lavis, 4 peine teintés, de ses prédécesseuts, il dut ajouter les couleurs riches (fig. 85) et les fonds d’or (1) jusque la réservés a Vécole de Tosa. I] put ainsi rivaliser avec ‘Tosa dans les scénes de féte, comme le montre le beau paravent de lui représentant la Cour de Chine, au musée de Boston (2) (cf. fig. 79). Dufait deces thémes nouveaux, les Kano, a coté du paysage, font désormais une large place aux personnages en belles toilettes, gofit qui nous conduiraal’ Uktyoe.

Il s’agissait 1a d’une évolution générale, car Kano Sanraku (1558-1635) suivit des voies analogues. Comme le fait remarquer le professeur Elisséev, Sanraku, en employant en grand le procédé chinois de la peinture a la colle saupoudrée de couleur, rapprochait de plus en plus la maniére des Kano de celle des Tosa. L’art de Kano devint ainsi, lui aussi, wn avi de décorateurs.

Cet amour pour la couleur prise en soi, pour les fonds d’or notamment, nous annonce que l’époque du lavis 4 l’encre de Chine, qui avait fait la grandeur de l’école de Sesshii et des premiers Kano, est définitivement passée. Cest que de nouvelles influences sont venues de la terre chinoise. Influences toujours soumises, on l’a vu, 4 un certain décalage chronologique. Sous les Ashikaga, du x1v® au xvie siécle, le Japon s'était inspiré de l’art des Song, lequel remontait aux xz®x1u1® siécles, et c’était cette inspiration qui lui avait donné le gottt de la peinture monochrome. A partir de l’époque Momoyama, a l’heure ou la dynastie des Ming est sur le point de disparaitre en Chine, ces mémes Ming font enfin sentir

(1) Pin sur paravent 4 fond d’or (Téky6, Kujé), reproduit par KUMMEL, L’Art de lV Extréme-Orient, pl. 141.

(2) Fenellosa, trad. MIGEon, pl. CVI, p. 225.

rn

Cliché Guraudon.

FiG. 153. — Hokusai. La vague. Collection Vever.

210 LES CIVILISATIONS DE I/ORIENT | leur influence au Japon. L’esthétique Ming, nous l’avons vu) au précédent volume (tome III, Pp. 345- -350), était une esthé- | tique sensualiste et dilettante qui recherchait la belle matiére} et le beau coloris aimés pour eux-mémes. Cette tournure. d’esprit, passant la mer, détermine dans le Japon des époques| Momoyama et Tokugawa de nouvelles modes artistiques. Al coté des peintres, les laqueurs vont désormais prendre place, | ou, plutdt, tout grand peintre se doublera d’un maitre laqueur. | Tel sera déja — avant Kérin — le cas de K6etsu (1557-1637), |

- Cliché Laniepce.

Fic. 154. — Hokusai. Le Fuji par beau temps d’été. Collection Vever.

décorateur somptueux dans tous les genres, qu’il s’agisse, en peinture, de son portrait du prétre Kisen, a la collection Odin

(fig. 86), ou, dans art du laqueur, des cerfs de la collection Vever (fig. 87) (1).

(1) Voir aussi les paravents de Kéetsu au Musée de Boston et A la collection Freer, reproduits dans Fenellosa, pl. CXII-CXV.

Le shdgunat des Tokugawa (1603-1868).

La journée de Sekigahara (21 octobre 160) avait assuré a la maison de Ieyasu ou dynastie Tokugawa la domination incontestée de l’archipel japonais. Le vainqueur fit une entrée triomphale a Kydto ou lempereur régnant le recut avec des honneurs extraotdinaires. Aprés avoir fait exécuter ses rivaux personnels, il procéda en faveur de ses partisans a une redistribution générale des fiefs. En 1603, il fit sanctionner

Cliché Gwraudon.

FIG. 155. — Orage sur le Fuji. Louvre.

son avénement en recevant de l’empereur le titre de shdgun. Pour consolider de son vivant sa dynastie, il abdiqua nominalement en 1605 en faveur de son fils Hidetada, mais il continua jusqu’a sa mort (1616) 4 diriger l'Etat. avait longtemps toléré le faible Hideyori, fils de Hideyoshi, a qui il avait laissé le chateau d’Osaka. Mais le jeune homme ayant

manifesté quelque indépendance, le shogun prit Osaka d’assaut, et le fils de Hideyoshi périt dans l’incendie de sa demeure (1615).

Quelles que soient les dissemblances de caractére et de méthode entre Nobunaga, Hideyoshi et Ieyasu, histoire ne les sépare point. Le grand seigneur de la Renaissance, le condottiére plébéien et le fondateur de la monarchie absolue concoururent 4 une ceuvre commune. Le premier en ordonnant le chaos féodal du Hondo, le deuxiéme en soumettant les tles du sud a la méme autorité que I’ile centrale, le troisiéme en imposant a l’unité ainsi restaurée Vordre strict d’une centralisation administrative durable, tous trois firent sortir du Japon médiéval un Etat moderne.

Quelques remarques s'imposent au sujet des Tokugawa. D’une part la restauration, en leur faveur, du shégunat n’était que la consécration d’une sorte de loi géographique. Qui était maitre du Kanté, de la région de Kamakura ou de Edo, était, en droit historique, chef militaire de l’archipel. L/avénement des Tokugawa se trouva donc confirmer la vieille domination militaire des provines du Nord sur le reste du Japon. Jusqu’a la révolution de Meiji les clans du Nord seront les maitres du pays. D’autre part le nouveau shogun, comme, avant lui, tous les dictateurs qui avaient conquis le pouvoir, conserva a ses cétés et affecta de respecter religieusement la dynastie impériale qui continuait a régner 4 Kydto. Mais. depuis plusieurs si¢cles les fonctions impériales étaient purement spirituelles. Les empereurs japonais du xvume® siécle n’étaient plus que les grands pontifes du culte shint6, infiniment plus effacés et moins mélés aux questions temporelles que les pontifes romains de la méme époque. Confinés dans. leurs fonctions honorifiques, moitié prétres et moitié idoles, ils sanctionnérent sans difficulté la monarchie des Tokugawa.

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