L'AMOUR AU JAPON
Tous les voyageurs font l'éloge, non-seulement des qualités morales du beau sexe dans l'empire de l'Est, maïs aussi de ses charmes physiques. Les Ja-
‘ ponaises, sans être précisément belles, sont généra-
lement douées d’un visage très-sympathique. Leur peau n’est pas blanche comme celle des Européennes, mais on s’habitue à sa nuance olivâtre. Leurs gestes sont empreints d’une grâce naturelle pleine de distinction.
Quant à leur costume, il est à peu près le même que celui des hommes ; il consiste en une série de robes longues et très-amples portées les unes pardessus les autres. Dans les classes inférieures, ces robes sont en simple calicot. Les gens aisés les portent en soie. Les nobles font tisser dans l’étoffe le dessin des armes de leur famille. Quelquefois ils se contentent de le reproduire par une broderie qui leur couvre le dos et la poitrine. Une ceinture, plus large Pour les femmes que pour les hommes, faisant deux fois le tour du corps et s’attachant par un large nœud, soutient toutes ces robes. Le nœud de la ceinture sert à faire distinguer les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.
Les manches japonaises sont d’une longueur et
d'une largeur qui nous paraîtrait bien einbarrassante. Les demoiselles surtout les portent t'aînant jusqu’à terre. Une partie de la manche gaucheest cousue en forme de poche, et c'est dans catte poche que les Japonais renferment les petits morceaux de papier qui leur ont servi de mouchoir, en attendant qu'une occasion favorable se présente pour s’en débarrasser.
Chez les femmes, les broderies qui ornent les robes sont plus nombreuses et plus riches que chez les hommes ; elles sont aussi d’une couleur plus éclatante.
C'est là le costume de ville.
Le costume des grandes cérémonies consiste en un surtout d’étoffe généralement bleue, et parsemée de fleurs brodées en soie blanche. Ce surtout descend jusqu’à mi-corps. Les coins en soni rejetés en arrière pour donner plus de carrure aux épaules.
La chaussure n’est pas la partie la moins originale du costume japonais.
Dans la rue, les femmes portent une simple semelle de paille tressée ou de bois retenue au pouce par un anneau. Cette chaussure est très-incommode ; elle se traîne plutôt qu’elle ne se porte, et donne aux Japonaises cette tournure gênée et lourde qui plaît particulièrement aux Japonais et que nous trouverions disgracieuse en Europe. Quand elles entrent dans une maison, les femmes laissert leur chaussure à la porte et marchent sur des chaussettes qui couvrent le pied jusqu’à la cheville.
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La coiffure des Japonaises consiste en un turban formé de leurs propres cheveux.
Pour maintenir cette coiffure, et aussi pour l’orner, elles se servent de nombreuses épingles en bois de laque, longues de quinze pouces, très-travaillées et d’un poli remarquable. Ces épingles coûtent fort cher, et c’est là un des luxes des femmes au Japon, lesquelles, contrairement à toutes les autres femmes du monde peut-être, dédaignent les bijoux. Aux épingles à cheveux elles joignent parfois quelques fleurs naturelles.
Les demoiselles, mais les demoiselles seulement, portent leurs cheveux en forme d'ailes de pigeon.
Quant aux femmes séparées de leur mari, elles se rasent entièrement la tête en guise de deuil, lais-
sant voir un crâne jaune et luisant comme la boule
d’un gigantesque bilboquet en buis.
Il paraît que les Japonaises n'aiment pas la couleur de leur peau, car elles cherchent à la dissimuler sous d’épaisses couches de blanc et de rouge. En outre, elles se peignent les lèvres en pourpre. Les femmes mariées enduisent leurs dents d'un siccatif noir, et complètent les soins de leur personne en s’arrachant les sourcils.
Les Japonaises sortent nu-tête; mais, lorsqu'il pleut, elle se garantissent au moyen d’un chapeau rond de päille admirablement tressée et d’une finesse extrême. En guise d’ombrelle elles se servent d'éventail.
L'éventail est considéré dans ce pays comme un
objet de première nécessité, non-seulement pour les femmes, mais pour les hommes de toutes les conditions, prêtres, soldats, religieux, mendiants, etc. C'est sur l'éventail que le Japonais recoit les confitures que lui offre la maîtresse de la maison à laquelle il vient rendre visite; le mendiant tend son éventail pour recevoir l’aumône ; le fashionable fait jouer son éventail en guise de badine ; le magistrat remplace la férule par l'éventail et en frappe ses écoliers ; le prêtre quête avec son éventail, sur lequel sont imprimées des prières ; les religieux en font autant. L'éventail est pour le soldat japonais ce que le switch est pour le soldat anglais désarmé dans les rues de Londres. Le voyageur porte un éventail sur lequel est imprimé une carte géographique des lieux qu'il doit parcourir, avec le nom des auberges
qui se trouvent sur la route et le prix des consommations. C’est un guide-éventail. Enfin, c'est avec un éventail présenté d’une certaine facon à un criminel de haute naissance qu'on lui fait savoir que sa dernière heure est venue. Comme il avance la main pour saisir l'éventail, le bourreau lui tranche la tte.
Au Japon, ce n’est point comme en Europe, où ‘es hommes seuls sont reconnus aptes à étudier les sciences. Là-bas, les femmes reçoivent une instruction qui ne diffère en rien de celle des hommes. Aussi n'est-il pas rare d’y trouver des femmes passées docteurs dans toutes les branches des connaissances humaines. Les bibliothèques publiques ren-
ferment des ouvrages très-appréciés surles sciences exactes, sur l’histoire, sur la politique, sur la philosophie, signés de noms de femmes mariées ou demoiselles.
La première chose qu'on enseigne dans les écoles japonaises, c'est à parler la langue du pays et : l’écrire correctement. Ensuite on initie les écoliers aux mystères de la religion, et on leur apprend par quelles cérémonies dans ce pays la divinité aime à se voir prier.
Après l'étude de la religion, on s'occupe de logique, ce qui est bien différent ; puis on passe à l’éloquence, à la philosophie, à l’histoire, à la peinture, à la musique et à la danse.
La situation des femmes mariées est bizarre. Libres de leurs personnes, elles sortent seules, prennent part aux fêtes publiques, si nombreuses dans ce pays, et les maris ne veulent d'autre garantie de la fidélité de leurs épouses que le sentiment de l'honneur, si susceptible chez les Japonaises, et. la peine de mort, qui serait le châtiment de leur inconduite.
La Japonaise est plutôt un meuble qu'une épouse. Non-seulement elle est placée sous la complète dépendance de son mari et doit lui obéir de bonne grâce en toute chose et toujours, mais elle est tenue d’obéir aveuglément à son père, à sa mère, à ses frères; de sorte qu’une notable partie de sa vie se passe à exécuter des ordres, souvent contradictoires, que chacun lui donne tour à tour. En outre, elle ne
jouit d'aucun droit dans la communauté, et son té-
moignage n’est pas admis en justice.
/ Le mari a le droit de répudier sa femme, qui, elle, n'a dans aucun cas le droit de se séparer de lui.
La seule condition imposée au mari japonais qui veut se débarrasser de son épouse, c’est de fournir à celle-ci les moyens de vivre selon son rang à lui. A moins toutefois que le mari ne fasse valoir certains motifs devant les tribunaux, tels par exemple que la stérilité de la femme, auquel cas la justice déclare qu’il ne lui est dû aucune indemnité. Elle n’a plus qu'un droit, celui de mourir de faim.
L'épouse japonaise, qui ne peut jamais demander | sa séparation d'avec son mari, et qui tremble tou- | jours d’être répudiée, a le devoir de distraire sans | cesse son tendre époux par ses talents, en chantant avec accompagnement de guitare, en faisant de la peinture, en dansant, en intéressant son esprit par des récits instructifs et variés.
Mais s’il arrive que, malgré tous ces talents, la femme japonaise ne plaise plus à son mari, celui-ci introduit dans le domicile conjugal autant de femmes illégitimes qu'il lui plaît d'en avoir. Ces dernières, quoique de droit inférieures à l’épouse, ne sont nullement considérées comme coupables, et leur position est acceptée comme régulière. Toutefois les. concubines, en signe d'infériorité, ne peuvent se raser les sourcils, ce qui les rend beaucoup plus jolies que les femmes mariées pour tous les Européens, mais ce qui fait leur plus vif regret, les sourcils étant
considérés au Japon comme une superfluité et un signe d’abaissement.
En outre, les concubines vivent sous la dépen- ! dance de la femme mariée, qui du reste les traite généralement avec douceur. Jamais elle ne se montre jalouse des femmes illégitimes qui l’entourent, trouvant toute naturelle chez son mari une conduite
qu’elle considérerait comme monstrueuse pourellemême.
Rien n'est plus rare en effet, chez les femmes japonaises, que le crime d’adultère, et c’est à peine si, d’après les historiens qui ont écrit sur ce pays, terre promise des hommes mariés, la statistique en constate tous les ans quelques cas.
On cite de nombreux exemples de femmes qui, ne pouvant survivre à leur déshonneur, se sont ellesmêmes Ôté la vie.
Les poëtes du Japon ont mis en vers le fait suivant :
Un homme de la haute noblesse part pourun long voyage, laissant au logis sa femme jeune et belle, Un autre homme d’une noblesse non moins haute, et de plus ami intime du mari absent, s’introduit auprès d'elle. D'abord il se montre réservé et pare surtout du chagrin que lui cause l'absence d’un si excellent ami. La femme partage ses sentiments, Bientôt cependant elle s'aperçoit que l’ami de son mari n’est qu'un faux ami, et qu’elle est l’objet de sa ‘ convoitise, Naturellementelle s’indigne et veut chasser le loup déguisé sous la peau de l'agneau, Le loup
résiste, et, comme il est le plus fort, il sort triomphant de la lutte, ayant fait non pas une conquête, mais une victime.
Le mari revient. Sa femme le recoit avec affection, mais elle n’a plus pour lui ce tendre abandon qui faisait autrefois le charme de leur union, Le mari la prie de s'expliquer, elle garde le silence ; le mari insiste,
— « Soit, » dit-elle, « vous saurez tout demain. »
Le lendemain, il y avait grande réunion pour féter le retour du noble voyageur, Parmi les invités se trouvait le séducteur. Après le repas et des plaisirs variés, comme les invités vont se retirer, la femme outragée prend la parole et dévoile la conduite de l'infâme qui l’a déshonorée. Puis elle supplie son mari de la tuer, ne pouvant pas, dit-elle, survivre plus longtemps au malheur qui l'a frappée. Le mari refuse de la punir d’une faute dont elle n’est pas moralement responsable, Elle le remercie, et, se penchant sur son épaule, elle se met à pleurer. Le mari l’embrasse tendrement, mais la victime, profitant de la confusion générale, s'arrache précipitamment des bras de son époux et s’élance de la terrasse sur les dalles de la cour, où son corps vientse briser. On vole à son secours ; mais au lieu d’un cadavre on en trouve deux : le ravisseur s'était fait justice en s’ouvrant le ventre à côté de sa victime, suivant l'usage établi dans la bonne société au Japon.
Les Japonais, qui entourent de cérémonies plus
ou moins compliquées tous les actes de la vie, en ont aussi pour les femmes qui seront bientôt mères. Dès les premiers symptômes qui constatent la position intéressante de la femme légitimement mariée, les parents de cette dernière, ses amies, et quelques prêtres bouddhistes, se réunissent pour ceindre sa taille d’une ceinture de crêpe rouge qu’elle ne devra quitter qu'à la naissance de l'enfant. Des prières sont dites pendant la mise de cette ceinture, dont l'usage remonte à mille six cents ans.
A cette époque, lesouverain du Japon mourut à la tête de son armée, combattant pour la conquête de la Corée. La mort du chef de l’État pouvait tout compromettre, et déjà les soldats hésitaient, lorsque la veuve du monarque, n’écoutant que son patriotisine, ceignit une écharpe de crêpe rouge, et, malgré son état de grossesse avancée, vint prendre le commandement de l’armée. Sa conduite héroïque stimula l’ardeur des troupes, et la Corée fut conquise par le Japon.
C'est en mémoire de ce fait que s’est établi et perpétué dans l'empire de l'Est l'usage que nous venons de relater.
Mais les Japonais réservent bien d’autres cérémonies à la femme devenue mère. Aussitôt après la naissance de l'enfant, on l’assied à demi couchée, soutenue par des sacs de riz, qu’on place derrière elle et sous ses bras. Dans cette position il lui est enjoint de se tenir immobile neuf jours et neuf nuits, en mangeant le moins possible et en restant
constamment éveillée. Un pareil régime tuerait infailliblement la plus robuste Européenne ; les Japonaises s’y soumettent, soutenues par la foi religieuse qui leur en fait un devoir, sans qu’elle entraîne de conséquences fâcheuses. De plus, il leur est ordonné de rester chez elles pendant cent jours.
Après ce temps, la mère se rend au temple pour remercier Dieu de son heureuse délivrance, et reprend ses occupations domestiques.
Souvent il arrive qu’elle a fait un vœu se croyant en danger de mort; dans ce cas elle accomplit religieusement le vœu qu'elle a formé, et qui consiste généralement en offrandes pour les pauvres et surtout pour l’église, en pèlerinages, en achats d'ima- 1.74 sacrées.
Mes lectrices me sauront gré d'entrer dans quelques détails relatifs aux nouveau-nés.
Dès que l'enfant a vu le jour, il est baigné, et on le laisse entièrement nu pendant trente et un jours si c'est un garçon, pendant trente jours si c’est une fille. D'après les médecins japonais, rien n’est plus contraire à la santé des babys, durant les premiers jours de leur vie, que de couvrir leurs corps de vêtements. Il faut, disent-ils, que les nouveau-nés aient l'entière liberté de leurs mouvements. L'enfant est habillé pour la première fois après le laps de temps que nous venons d'indiquer, et ce jour-là même on lui donne un nom, avec un cérémonial religieux qui ressemble en quelques points à la cérémonie du baptême chez les catholiques.
L'enfant est porté au temple, suivi de parents ou de domestiques munis de sa layette, plus ou moins riche selon la fortune de la famille. Une servante marche à la suite du cortége, chargée d'un petit coffre où se trouvent deux choses : l'argent pour le prêtre, et un papiersur lequel sont inscrits trois noms. On offre aux dieux de choisir entre ces trois noms ; les dieux choisissent, instruisent de ce choix les officiants, qui nomment ainsi eux-mêmes l'enfant, en l’aspergeant d’eau bénite.
Puis on initie le nouveau-né, du sexe masculin, qui ne sait pas ce qu'on lui dit, aux mystères du hara-kiri, littéralement prompte dépêche.
Cette prompte dépêche est tout simplement la manière dont tout Japonais bien né doit s’y prendre pour s'ouvrir le ventre le jour où, pour un motif quelconque, il lui convient d'en finir avec l'existence.
Ce mystère dévoilé, la cérémonie se termine par des chants sacrés, accompagnés de divers instruments de musique.
Le Japonais se marie jeune, et, s’il se marie avec une femme de condition inférieure à la sienne, il est déconsidéré dans le monde.
Les moyens qu'il emploie pour exprimer ses sentiments à celle qu'il aime sont assez compliqués.
C'est en plaçant une branche fleurie en un endroit désigné de la maison habitée par la demoiselle que le prétendu s'assure s’il est ou s’il n'est pas agréé comme époux. Si la branche n’est pas recueillie par la jeune personne, le prétendu n’a plus qu’à porter
ses hommages ailleurs : il est refusé. Si le contraire a lieu, il est accepté comme mari. Si, tout en recueillant la branche fleurie, la demoiselle se noircit les dents, l’amoureux se considère comme le plus heureux des hommes, car c’est une preuve que nonseulement on l’agrée comme époux, mais qu'on partage son amour. Dès ce moment aussi elle cesse de s’arracher les sourcils, et ne s’épile plus que le jour de la célébration du mariage.
Les questions d'intérêts une fois réglées entre les parents Ges futurs conjoints, on désigne d’un cmomun accord deux jours : l’un pour l’entrevue des futurs, qui sont censés ne s'être jamais vus, l’autre pour le mariage.
À partir de ce rnoment, le fiancé envoie des cadeaux à sa promise, aussi beaux que ses moycins le lui permettent.
Quelques jours avant la célébration du mariage, les parents de la fiancée se réunissent pour procéder, avec l'assistance de quelques prêtres bouddhistes, à une cérémonie assez originale : ils rassemblent en un tas les jouets de la jeune fille, poupées, osselets, etc., et ils les brûlent en signe du changement de condition qui va s’opérer en elle.
Puis on s'occupe du trousseau et du mobilier.
Le trousseau peut être important, mais le mobilier n'est jamais qu'une bagatelle dans un pays où les nattes de jonc remplacent avec avantage chaises, fauteuils, canapés, etc. Le mobilier d'une Japonaise qui entre en ménage se compose généralement, ou-
tre les nattes dont on tapisse toutes les chambres, d’un rouet, d'un métier à tisser et de quelques ustensiles de cuisine. Ces différents objets sont transportés en grande pompe au domicile du mari, le jour des noces, et exposés aux regards des curieux.
En ce qui concerne la célébration du mariage à l'église, nous n'avons trouvé nulle part de détails précis. Les uns affirment qu'aucune solennité religieuse n'accompagne cet acte, Considéré au Japon comnie purement civil. D’autres, et ceux-là nous paraissent mieux renseignés, considèrent que, puisque les prètres assistent à l’auto-da-fé des jouets de la demoiselle, ils doivent nécessairement prier au temple pour le bonheur des époux et les bénir.
Un voyageur, qui assure avoir vu célébrer plusieu:s mariages dans les temples, au Japon, dit que l'union des époux est consacrée par un prêtre dans l'église où ces derniers ont coutume de se rendre. La cérémonie a lieu la n'üt. Elle consiste en prières et en bénédictions faites à la lueur de deux torches, dont l’une est tenue par le mari, l’autre par la femme. Les proches parents seuls assistent à la bénédiction nuptiale, et torrs les invités attendraient dans la rue, où la cérémonie se ferait avec pompe.
La mariée est vêtue de blanc, comme en Europe, et, comme en Europe aussi, elle est couverte d'un voile de même couleur. Ce voile, qui lui servira de linceul, lui est donné par sa famille comme un emblème allégorique signifiant que, mariée, elle est
morte pour sa famille, Revêtue de ce costume, elle s’assied dans un riche palanquin, et, entourée de tous ses parents, suivie de tous les invités en grand costume de cérémonie, elle traverse ainsi lentement quelques-uns des principaux quartiers de la ville. Après une promenade qui ne dure jamais moins de deux ou trois heures, on arrive enfin dans la maison du mari.
La mariée, toujours enveloppée de son voile-linceul, entre dans la pièce principale, suivie de deux de ses compagnes de jeu, et trouve là, assis à la place d'honneur, le mari, entouré de ses proches, et qui, lui, n’a point fait partie du cortége; il s’est rendu $gans retard du temple dans sa maison. Au milieu de cette pièce se dresse une table richement sculptée, couverte de peintures fines, représentant un chêne, ur prunier en fleurs, des grues et des tortues. Ces différents objets sont les emblèmes de la force de l’homme, de la beauté de la fcxume, et d’une longue et heureuse existence.
Sur une autre table, beaucoup plus simple celle-là, est posé tout ce qui est nécessaire pour le saki.
Le saki, sorte de bière très-capiteuse, est la boisson favorite et nationaie du Japon. Avec le tabac et les confitures, le saki est indispensable dans cette partie de l'Orient.
La mariée, avec toute l'étiquette commandée par la circonstance, se sépare de ses deux compagnes de
jeu, et prend place à la table où se trouve la boisson favorite.
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Alors commence la consommation du saki, avec accompagnement d'’interminables formalités. Les premiers bols de cette bière une fois bus, des domestiques apportent à souper.
Parmi les plats les plus recherchés des Japonais, il faut place poisson cru. En revanche, ils mongent toujours les huîtres cuites.
Les compagnes de jeu de la inariée lui débitent un complinent dont elles ne pensent pas un mot. Elles lui expriment combien la vie des demoiselles est plus agréable que celles des femmes mariées, et combien elles regrettent de la voir se séparer d'elles, des jeux qui faisaient leurs délices, pour les charges d’une maison à conduire, pour la vie matrimoniale toujours difficile et souvent fatale à la femme qui n’a pas le bonheur £e toujours plaire à sun époux. Elles terminent e: ‘ais: nt des vœux pour son bonheur, et exprims: : :: jo: qu’elles éprouvent de retourner à leurs jeux i:1o11s.
Trois jours après, les mariés présentent leurs hommages ax parents de l'épouse, ce qui constitue le dern'sr acte de cette coinédie sociale à grand spectacle.
La femme, qui se verra peut-être entourée au bout de quelqu: mois de mariage de ces demoiselles d'honneur doni sous avons parlé plus haut, ou, qui pis est encore, se verra répudier avec l'obligation de se raser la tête, uniquement parce qu’elle cessera de p'aire à son mari et que ce dernier voudra convoler à de nouvelles noces, cette femme a du moins quel-
ques semaines de bon temps pendant lesquelles elle assiste avec son mari à tous les genres de divertissements si nombreux au Japon.
D'abord, et pour faire pu de la richesse de sa garde-robe, elle assistera tous .:s soirs au spectacle, et changera jusqu’à trois fois de costume pendant la représentation. C’est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Les principaux théâtres, au Japon, sont disposés de manière à permettre aux femmes d'y faire plusieurs toilettes. Les élégantes vont au spectacle comme on se rend ckez nous à la gare d’un chemin de fer, avec deux ou trois malles renfermant des costumes de rechange.
À chaque entr'acte, l’élégante passe dans le boudoir de sa loge, et reparaît au lever du rideau sous un aspect nouveau. On comprend que de pareils changements de décoration de la part des spectatrices donnent des distractions aux spectateurs, et que le pièce doit en souffrir. Mais qu'importe! le spectacle est un plaisir, et rien ne plaît davantage aux spectateurs des deux sexes que ce manége de coquetterie essentiellement japonaise.
Quand la jeune mariée ne va pas au théâtre, elle fait quelqu’une de ces promenades en bateau qui sont les délices de l’empire de l'Est, et même aussi de l'empire du Milieu. Au printemps, les bateaux de promenade sont décorés avec un goût et une richesse tout orientaux.On les voit circuler, enguirlandés de lanternes de couleurs variées, sur les lacs et les rivières, et souvent au bruit cadencé des avirons
se mêlent des chants d'amour accompagnés d’une sorte de guitare dont les cordes rendent un son monotone et sourd, qui pourtant n’est dépourvu ni de charme ni de poésie. Les voyageurs qui ont visité le Japon ne trouvent pas d'expressions assez fortes pour exprimer le merveilleux.effet des bateaux sur les grands lacs, par une de ces belles nuits tièdes et parfumées comme elles sont presque toutes au printemps dans le Japon. : |
Le nombre des bateaux chargés de lanternes de couleur estsi grand, qu’on dirait un fleuve de lumière habité par quelque fée aquatique. Dans ces bateaux les jeunes filles se livrent à divers amusements dont le préféré est ce jeu des doigts qui fait aussi à Naples les délices des lazzaroni, et qu'on appelleen Italie la morra. Ou bien on met dans un vase plein d’eau un honhomme flottant, qui naturellement s’agite suivant les mouvements du bateau. On chante pendant ce temps-là l'air populaire Anataya modomada, qui signifie : Il flotte et il ne s’arrête pas. Il finit pourtant par s'arrêter un instant devant quelqu'un, qui ne manque jamais de boire un bol de saki à la santé du bonhomme flottant.
On ne saurait dissimuler que le jeu des doigts et des bonshommes flottants n'absorbe pas tellement tous les esprits dans les bateaux de promenade qu'il ne laisse point dé place au jeu moins innocent de la galanterie. C’est en bateau que d'ordinaire les Japonais inconstants font la connaissance de ces femmes volages, quoiqu’elles ne soient pas déconsidérées, et
&ont les maris embellissent le domicile conjugal quand la maîtresse de la maison ne l’embellit plus suffisamment.
O a vu des maris rentrer chez eux avec des bateaux entiers chargés de promeneuses. L'épouse légitime assistait paisiblement au débarquement de la marchandise, sans un mot de reproche pour l’infidèle, et sans même que rien dans son cœur désavouât un acte cui répugnerait si fortement à notre délicatesse, et que la plus indifférente des Françaises pour son mari ne verrait pas sans une juste horreur et sans s’insurger violemment.
Mais en fait de certains sentiments, parmi lesquels il faut placer la jalousie, il est bien difficile de déterminer la part de la nature et celle de l'éducation. Entre la Japonaise Qui n’est pas jalouse, la Française qui l’est quelquefois, et l'Espagnole qui l’est toujours, quelle est celle qui se rapproche le plus de la nature ? Je laisse à mes lectrices, suivant leur caractère et l’état de leur âme, à décider cette grave question. |
Mais la plus belle fête à laquelle puisse assister une Japonaise, au premier quartier de la lune de miel, est la fête qu’on appelle Bong. Cette fête, qui dure trois jours, a lieu tous les ans au mois d'août. Elle offre le spectacle le plus curieux des mœurs japonaises, La musique, la danse, les théàtres et les luttes de gladiateurs sont les plaisirs favoris de toutes les classes de la population en ces jours de réjouissance universelle.
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Des charlatans, des faiseurs de tours, des mimes, exercent leur métier dans les rues et sur les places publiques, et contribuent puissamment avec les mendiants aux joies du populaire, car il paraît que les mendians sont, au Japon, de gais compères, pleins d'esprit et d’entrain. Tantôt imitant des gens estropiés, ils s’avancent, appuyés sur des béquilles, clopin-clopant, par bandes de dix, quinze, vingt individus, en demandant la charité d’un air dolent. Mais à peine ont-ils obtenu ce qu'ils désiraient, que, semblables au pape Sixe-Quint, ils jettent au loin leurs béquilles et se mettent à danser en improvisant des chansons. D’autres fois ils feignent d’être aveusquels gles, et demandent l’'aumône en disant aux gens, déter- qu'ils sont censés ne pas reconnaître, de dures vériauon. tés sur leur caractère et sur leurs habitudes. Pour Fran s'en débarrasser on leur donne, et ils vous fixent i l'est alors avec des yeux excellents, en dansant autour de lus de vous de capricieuses farandoles.
an ei #+ En vérité, après la position de rentier au Japon, À je n’en vois guère de plus agréable que celle de mendiant.
Si le faux aveugle mendiant reconnaît dans une ’ jeune femme une nouvelle mariée, naturellement il te, qui fait dans ses discours force allusions à la situation, ,RODIe au grand contentement du couple amoureux. ux des Après la comédie, le drame; après les quolibets ; théà- des mendiants, les exercices sanglants des lutteurs. s favo- Les lutteurs sont des hommes de proportions co- 18 JOUFS lossales, qui se donnent une tournure pesante et
jugal | plus
s base léde la l'inr dénotre Fran- > juste
ssister ine de
difficile pour imiter l'éléphant dans sa marche. Les princes et les grands dignitaires ont des lutteurs attachés à leurs personnes, pour se procurer de temps à autre le plaisir de les voir se défoncer la poitrine à coups de poing.
— Sans les gens nobles et riches, — disent les Japonais, — que deviendraient les lutteurs?.…
Tant il est vrai que dans tous les pays du monde les grandes fortunes sont nécessaires pour faire aller le,commerce.
Voici de quelle façon un officier américain, faisant partie de l'expédition japonaise, raconte une scène de lutteurs dont il a été témoin :
Il y avait vingt-cinq lutteurs, tous d'une stature énorme, presque phénoménale. Pour seul costume, ils portaient une ceinture de toile autour des reins, ornée de franges, et sur laquelle était brodé l’emblème armorié des princes au service desquels ils appartenaient. Leur corps avait toute l'ampleur de muscles et de chair qu'il est possible à un homme d'atteindre. Les princes, leurs maîtres, paraissaient fiers d’avoir à offrir à l'admiration du public de semblables sujets. Quand à eux, ils se donnaient le plus possible les allures de l'éléphant.
Parmi ces lutteurs, il y en avait deuxou trois dont les noms étaient célèbres dans tout l'empire. Koyanagi, le lutteur en titré de la capitale, se promenait gravement, tout rempli de l'importance de ses redoutables fonctions. On insista pour que le commodore américain examinât avec attention les détails
bla d'
de sa massive structure, la fermeté de ses muscles, véritable réseau d'acier, et l'épaisseur extraordinaire de ses chairs.
Le commodore, après avoir palpé l’hercule dans le dos et sur la poitrine, essaya de lui serrer le bras, Il trouva ce membre aussi dur que le marbre, et fut effrayé lorsque, ayant passé sa main autour de son col, il sentit les plis monstrueux de sa chair qui pendaient comme le fanon d’un bœuf gras. Le commodore salua en signe d’admiration le lutteur, qui léj répondit par un grognement formidable, plus senblable au grognement d’une bête fauve qu’à celui d’une créature humaine.
Aureste, ils étaient tous si charnus qu'ils ressemblaient à vingt-cinq masses informes. Leurs yeux et leur nez étaient à peine visibles à travers le rempart de leurs joues bouffies. Leur carrure formidable était pourtant plutôt due au développement musculaire qu'à l'accumulation de la graisse. Ils étaient capables des tours de force qui exigent le plus de souplesse, comme on put s'en convaincre quelques in0ments plus tard.
En guise d'exercices préliminaires, ils se mirent à transporter des sacs de riz qui devaient être embarqués dans quelques jours. Chaque homme en porta deux à chaque voyage. Ces sacs pesaient cent vingtcinq livres chaque. Un des hercules prit un sac entre ses dents, un autre, sans déposer sa charge, fit une série de culbutes avec autant d’aisance que s’il n’eût rien porté.
Après cette exhibition, qui n'avait d'autre but que de se préparer à des exercices plus sérieux, les her- ‘ules se disposèrent à la lutte, Ils avaient tous un certain nombre de domestiques à leurs ordres.
Plusieurs des lutteurs se firent donner un éventail et s’éventèrent pendant quelques instants. Enfin ils passèrent dans l’arène.
C'était un espace circulaire de douze’ pieds, dont le sol avait été soigneusement aplani, Les lutteurs, après s'être divisés en deux camps, prirent leurs dispositions de combat. Ils frappèrent pesainment la terre du pied, exécutèrent quelques feintes, se défièrent du regard les uns les autres, sans toutefois engager le combat, leur but paraissant étre pour le moment de mettre simplement en relief leurs qualités musculaires.
Deux combattants prennent d'abord seuls part à la lutte. Après des feintes sans nombre, des piaffements d’impatience, ils s’enlacent dans les bras l’un de l’autre et s'efforcent de se terrasser, Leurs veines sont gonflées, leurs yeux sont injectés de sang, enfin l’un des deux combattants tombe lourdement sur le sol. On le croit mort, il n’est qu’à demi-asphyxié, et deux nouveaux combattants prennent la place des deux premiers.
Cette autre lutte est plus originale, L'un des combattants, confiant dans la solidité de son estomac, reste impassible comme une muraille de chair pendant que l’autre lutteur, prenant sa course, va le frapper à coups de tête. La peau de son front en est
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déchirée et le sang inonde son visage; mais c’est à peine s’il a l'air de s’en apercevoir, et il attaque de nouveau son adversaire avec plus de furie que jamais, jusqu'à ce que, le crâne à peu près entièrement dénudé, il soit forcé de!s’avouer vaincu. Quant à l’autre, au vainqueur, vérification faite, il n'avait que deux côtes cassées.
Après ces deux lutteurs il en vint de nouveaux, et tout se passa comme nous venons de le dire, entre des luttes corps à corps, et des combats à coups de tête.
C'était horrible à voir, mais plein d’attraits pour les nombreux spectateurs.
Pour se remettre des émotions d’un semblable spectacle, la jeune mariée, au Japon, ne manque pas d'assister à une fête spéale en l'honneur des jeunes
filles, mais à laquelle les femmes mariées prennent aussi part. Cette fête est appelée Sanguatz sannitz, et voici en quoi elle consiste :
Dans le principal salon de chaque maison où l’on célèbrele Sanguatz sannitz sont placéesunassezgrand nombre de poupées en bois d'une grande valeur, représentant la cour et tous les grands dignitaires de l'empire. Ces marionnettes ne restent point inactives, et on leur fait jouer des pièces auxquelles la philosophie, la morale et la politique ne sont pas étrangères.
Cette fête tire son origine d’une légende qui rappelle celle de Moïse sauvé des eaux,
Une femme convaincue de stérilité est sur le
point d’être répudiée par son mari, lorsque, ayant prié Bouddha de la rendre mère, elle voit ses vœux exaucés. Mais au lieu d’un enfant qu’elle attendait, Bouddha lui envoie cinq cents œufs.
La malheureuse est trop pauvre pour faire éclore tant d'œufs, qui de la femme la plus stérile la rendraient la plus féconde des mères. Que faire pourtant? Le mari furieux veut casser tous ses œufs, et peut-être même eut-il la pensée criminelle d'en faire une gigantesque omelette, mais la mère s’y oppose. S'étant procuré une caisse sur laquelle elle fait une marque particulière, elle y place les cinq cents œufs, et abandonne ce précieux dépôt au courant de je ne sais plus quel fleuve.
Un pêcheur aperçut la caisse, l'ouvrit, et, ayant trouvé les cinq cents œufs intacts, les fit éclore dans un four, suivant l'habitude au Japon. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, au lieu de cinq cents petits poulets auxquels il s'attendait, il vitéclore cinq cents petits enfants. N’étant pas assez riche pour les nourrir avec de la viande, il les envoya paître et ces fils de Bouddha vécurent d'herbes de toute espèce. Mais les gaillards, d'un excellent appétit, dévoraient les prairies sans aucun profit pour le pêcheur, et ce dernier prit un jour le parti de les renvoyer.
Après avoir cheminé quelque temps, les cinq cents enfants frappèrent à la porte d’un splendide palais, y demandant l'hospitalité. A la vue de ces cinq cents jumeaux, la maîtresse de ce palais, qui de pauvre était devenue puissamment riche, s’é-
mut, demanda des explications et reconnut ses fils.
Ce fait, authentique comme tous les prodiges, apprend aux Japonaises que la Providence veille toujours sur les enfants, et qu’il ne faut pas, comme en Chine, leur tordre le cou quand on en a de trop.
Et en effet l'infanticide, pratiqué en Chine comme un droit, est justement considéré au Japon comme crime exécrable.