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LES AMUSEMENTS AU JAPON

Les Japonais ont toute la gravité orientale, ce qui ne les empêche pas de se montrer amoureux des plaisirs. Avec les promenades en bateau et le spectacle des luttes que nous avons fait connaître dans le chapitre précédent sur l'amour au Japon, le peuple qui nous occupe trouve sa principale distraction dans les théâtres, dont le nombre est considérable dans les grandes villes de l'empire.

Sous le rapport de l’art dramatique, les Japonais sont incontestablement plus avancés que les Chinois, dont les pièces mêlées de musique sont de véritables rébus pour les Européens. M. Auguste Haussmann, attaché à la légation de M. de Lagrenée, et qui visita la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846, s'exprime ainsi en parlant d’une représentation à laquelle il assistait à Canton :

« La représentation n'offrit rien de particulier, si

ce n’est que le rôle de la dame était rempli par un Chinois passablement déguisé, car les femmes ne sont pas admises dans les sing-song (pièces chinoises). L'acteur chargé de ve rôle tint pendant toute la pièce la main droite en l'air, dans une attitude démonstrative. Était-ce pour exprimer la menace, ou bien se conformait-il à une règle du théâtre chinois ? C’est ce que nous ne pûmes savoir. La musique se faisait entendre à de courts intervalles, comme dans nos vaudevilles. Les acteurs chantaient leur rôle plutôt qu'ils re le récitaient, et cela d’une voix aiguë et désagréable. »

M. Haussmann ne dit pas avec quels instruments les ‘oix étaient accompagnées. Ces instruments étaient probablement le kinç, composé de pierres; le hiven, instrument de terre ; le ché, espèce de guitare à sept cordes , lc . lwung-ton, formé de douze petites tablettes, et les trois espèces de flûtes classiques dans l'empire du Milieu : le yo, le ty et le tché.

Moins heureux que M. Auguste Haussmann, je je ne suis point allé à Canton, et je n’ai entendu qu'un simple concert de musique chinoise, par une troune de Chinois à New-York. {1 y avait parmi ces artistes, disait-on, une des cantatrices les plus en renom dans le Céleste-Empire, la Sontag de Pékin pour la souplesse de la voix, le charme de l'organe et l'expression dramatique. Je ne voulus pas perdre une occasion si rare d'applaudir un aussi précieux sajet, et je me rendis au théâtre de Broadway, où devait avoir lieu le concert.

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Figurez-vous.. mais vous ne pourrez jamais vous figurer cela. des voix de gorge tremblées sur deux ou trois notes, de l'effet le plus bizarre, le moins musical et le plus drôlatique, accompagnées par des guitares incroyables, des violons impossibles , que venaient renforcer les tenues peu mélodieuses du crocodile, les notes piquées de l'éléphant, les trémolos du chacal, les arpéges du tigre du Bengale et les gammes légères du léopard ; car, en Chine, outre les instruments classiques que nous avons nommés, il s’est formé une école romantique dont les adeptes jouent de toute espèce de bêtes féroces.

On trouve dans les grandes villes du Céleste-Empire des professeurs de tigre, qui donnent aussi des leçons de caïman ; on apprend à jouer du rhinocéros là-bas comme ici du piano, et les solos de petits lézards bleus et verts sont fort goûtés des diletianti chinois de l’école de l'avenir, qui, en outre, trouvent de l'agrément à l’audition de quelques monstres de fantaisie.

J'avais déjà vu cette terrible famille d'’instruments à Londres, et j'ai eu souvent occasion de parler, à New-York, avec un Français, premier prix du Conservatoire de Paris pour l'harmonie, qui donna durant plusieursannées des leçons de poisson jaune à Macao.

Pour en revenir au concert des Chinois que j'ai eu le plaisir d'entendre en Amérique, je dirai que, après l'incomparable cavatine chantée par la prima donna de la troupe, cavatine qui avait provoqué dans

toute la salle des rires immodérés, j'eus la curiosité de connaître le sens des paroles qu’accompagnaïit une si étonnante et si étourdissante mélodie. Je questionnai l'interprète, qui à son tour questionna la cantatrice. Celle-ci était jeune, innocente et timide. Elle fixa ses regards sur les miens, rougit sous sa peau cuivrée, et dit : « Cette chanson est une chanson d’amour, où l’amante fait enfin l’aveu de sa tendresse. »

Mais si les théâtres au Japon sont mieux construits et plus vastes que ceux que les Européens ont pu voir en Chine, et si la littérature dramatique y est plus savante, ilne s'ensuit pas que la musique y soit beaucoup plus avancée et plus charmante. Voici un fait isolé qui tendrait à le faire supposer. « J’ai rencontré, » dit un voyageur américain, » un Japonais à bord d’un vapeur; il se renferma dans sa cabine pour jouer du syamsia, C'est une sorte de guitare à trois cordes, dont deux sont accordées à l’octave et la troisième à la dominante. Le manche de cet instrument avait deux pieds de long ; le corps était formé d’une carapace de tortue sur le creux de laquelle résonnaient les trois cordes. Le Japonais les mettait en vibration au moyen d’une lame de corne, petite, étroite et très-mince, qu’il tenait avec grâce entre le pouce et l’index de la main droite. Notre artiste joua de son syamsia pendant une journée entière presque sans interruption. Il ne se servait point de ses doigts de la main gauche pour varier les notes, et se bornait à faire résonner les trois cordes à vide de l’ins-

ité

trument. De temps à autre il entr'ouvrait discrètement la porte de sa cabine, à cause de la chaleur qui était snffocante. On pouvait alors le voir, les yeux à demi-clos, la physionomie souriante, et comme délecté par cette musique horriblement primitive, d’une monotonie insupportable. Et pourtant cet homme avait entendu souvent les meilleurs opéras du répertoire italien, auxquels, il l’avouait luimême, il n'avait pris aucun plaisir, préférant, sans comparaison, les trois sons successifs de sa guitare. »

Je ne sais pas si les ambassadeurs japonais que Paris a eu l’honneur de recevoir sont aussi sensibles que ce dilettante aux sons du syamsia, maïs ce que je sais fort bien, c’est qu'ils ont paru très-peu charmés d’entendre à l'Opéra la musique, pourtant très-belle en beaucoup d’endroits, de Pierre de Médicis. C’est qu’en fait d'art, il faut bien le dire, l’éducation est pour presque tout dans le plaisir que nous éprouvons.

« Ah!» disait avec enthousiasme Mme de Sévigné, « si l’on fait de la musique au ciel, ce ne peut-être que de la musique de Lulli. » Les partitions de ce maître sont aujourd’hui soigneusement conservées dans les bibliothèques spéciales, et, s’il se présentait par hasard quelque curieux pour les examiner, il s’exposerait à ce qu’on lui dit ce que me dit un jour en pareil cas un garçon de bibliothèque : « Monsieur, c'est ünpossible, il y a trop de poussière ; j'en serais couvert, et vous aussi. »

Mais quel que soit le peu de valeur absolue de la musique des Japonais, ils n’en considèrent pas moins cet art comme étant d’origine divine. Pour accompagner les chanteurs au théâtre, ïis ont un orchestre composé de vingt et un instruments, parmi lesquels figurent en première ligne le syamsia. Qu'on juge des autres par celui-là. D’après les rapports unanimes des voyageurs, les Japonais ne connaissent pas l'harmonie, et les instruments jouent toujours à l'unisson ou à l’octave.

Quand à la mélodie, elle sst d’une pauvreté d’intervalles et de rhythme âont aucune musique européenne ne pourrait donner l’idée. Ce qui n’empèche pas les Japonais d'écouter leurs chants avec délices, et cela pendant plusieurs heures de suite. Il faut qu'une jeune fille appartienne à la plus basse classe pour ne savoir pas accompagner d'une manière satisfaisante sur le syamsia les chants d’amour, improvisés souvent par les poëtes.

Les aveugles sont très-nombreux au Japon, j’entends les vrais aveugles, car les faux aveugles qui mendient sont innombrables. Que peut faire un pauvre aveugle dans l'Orient comme dans l'Occident, sice n’est de jouer de la clarinette en se faisant précéder d’un caniche. Il n’y a point de clarinette au Japon, ce qui m'étonne, puisqu'il y a tant de malheureux aveugles, maïs il y a d’autres instruments qui en tiennent lieu.

Les aveugles là-bas se réunissent en compagnie et forment des orchestres qui trouvent leur emploi

chez les grands personnages, dans les festins des bourgeois, dans toutes les noces, enfin dans les processions religieuses et dans les fêtes nationales. Les orchestres des théâtres japonais sont presque exclusivement composés d’aveugles, qui ne vous laissent qu'un regret quand vous les entendez, celui de n’étre pas sourd.

Les théâtres, au Japon, renferment presque tous trois rangs de loges, disposées, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, de manière à permettre aux dames de changer de toilette. Les costumes des acteurs sont généralement très-riches, et l’art du peintre décorateur est poussé loin dans l'empire de l'Est.

Pour faciliter l'intelligence des pièces jouées, on distribue dans toute la salle des programmes détaillés avec le nom des acteurs.

Au drame parlé, à la farce et à la musique se joint la danse dans certains théâtres. Les ballets qu'on y représente appartiennent plus particulièrement a: genre dela pantomime, et les danses qu'on y exécute empruntent leur caractère aux dansesorientales,dans lesquelles les pieds restent immobiles, pendant que les bras et le corps agissent de plus en plus vite, offrant à l'œil toutes sortes de poses gracieuees ou bizarres.

Dans les salons particuliers où l’on ne joue ni aux cartes ni aux dés, ces jeux étant défendus par la police japonaise, les invités se récréent en représentant des pièces de comédies mêlées de chants, et en

dansant certaines danses caractéristiques du pays. D'autres font la partie de /{ho-ho-yé, qui a de grands points de ressemblance avec le jeu des échecs. Le lho-ho-yé, qu’on appelle le noble jeu, se joue à deux, avec quarante pièces, vingt de chaque côté, sur un échiquier de quatre-vingt-une cases. Cet échiquier est d’une seule couleur, et les pièces sont également d’une seule couleur.

Les pièces conquises ne sont point mises de côté, comme au jeu des échecs ; elles ne quittent pas l’échiquier, et servent dans le jeu de celui qui les a gagnées à lutter contre celui qui les a perdues. Les pièces sont de différentes grandeurs et se terminent toutes par une pointe en forme de tête penchée en avant. Cette tête doit toujours faire face à l'adver- . Saire. En outre, chaque pièce porte son nom écrit. Comme aux échecs, le roi Oho-Shio ne peut rester en échec, et lorsqu'il est échec et mat la partie est perdue.

Mais l’amusement le plus original qui soit en usage au Japon est bien certainement celui que, dans les maisons particulières, les invités prennent à entendre faire des cancans par des hommes dont c’est la profession. Ces artistes d'un nouveau genre se renseignent sur toutes les petites histoires scandaleuses de la ville, et vont les colporter à domicile moyennant une somme déterminée. Une maîtresse de maison japonnaise ferait mesquinement les choses si, aux représentations dramatiques, à la danse et aux rafraîchissements, elle ne joignait

quelques-uns de ces faiseurs de cancans pour égayer sa société.

Naturellement, les plus spirituels de ces colporteurs de scandales sont les plus recherchés, et par conséquent les plus généreusement payés. Au reste, la profession de débiteur de cancans pour soirées n’a rien là-bas de déshonorant : ce sont de véritables artistes dont le mérite est apprécié en° même temps qu'il est récompensé. Quel dommage que le Japon ne soit pas ouvert aux Européens! je connais plusieurs estimables Français qui vivent ici parce que personne ne meurt de faim, et qui feraient à Yeddo des affaires d’or à professer le cancan.

Le plus curieux, c’est que les artistes en cancans du Japon sont aussi, et en même temps, des maîtres de bonne tenue. Ils vous raconteront, par exemple, avec toute la malice désirable, les tendresses de monsieur À... pour mademoiselle P..., et s'interrompent brusquement pour rappeler au cérémonial quelque membre de la société.

Voyez-vous d'ici cet exploiteur de scandales suspendant son récit pour dire gravemerit à un des membres de la société :

— Monsieur, on ne met pas les doigts dans son nez.

Ou bien :

— Il est inconvenant de se moucher avec sa manche ; la manche n'étant faite que pour servir de magasin aux petits carrés de papier, avec lesquels seuls il convient de se moucher.

Ou bien encore :

— Madame, votre éventail n’est pas placé suivant les règles de la stricte politesse japonaise, qui exige que l'éventail d’une femme du monde soit passé dans sa ceinture du côté droit, le manche en haut. 13

Souvent on fait appeler les faiseur# de cancans auprès des malades, dont ils charment la convalescence par leurs malicieux propos.

Comme tout est contraste dans ce bas monde, où la folie escorte toujours la raison, après le plaisir d'entendre faire des cancans, les Japonais n’en éprouvent pas de plus grand que de nourrir leur esprit de lectures variées. Ils poussent le goût de la lecture jusqu’à la passion, et, s’il faut en croire certains voyageurs, la bibliothèque de Yeddo serait une des plus belles bibliothèques du monde entier. Outre les livres écrits au Japon, ils auraient traduit dans leur langue toutes les œuvres marquantes de la littérature européenne, y compris nos livres sur l’histoire, sur les sciences et sur les beaux-arts.

On voit fréquemment, pendant la chaude saison, des groupes d'hommes et de femmes, assis à la campagne au bord d'un frais ruisseau, sous un bienfaisant ombrage ou bien dans certains endroits des promenades publiques, écouter des lectures faites à haute voix par une personne de leur société. D’autres fois ce sont des lecteurs isolés qui lisent pour eux seuls et avec une attention que n’apportent pas d’orainaire les lecteurs européens, pour lesquels très-

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souvent un livre ou un journal n’a d'autre but que de leur donner une contenance.

Les facultés littéraires des Japonais sont-elles 4ù niveau du goût qu’ils professent pour les lettres, voilà ce que nous ne saurions dire, car, s'ils connaissent nos écrivains, nous sommes loin de pouvoir apprécier les leurs. Quelques voyageurs, il est vrai, ont cru pouvoir, par des analyses qui leur ont été faites dans le pays même, juger de la littérature japonaise, et ils l’ont trouvée stupide ; maïs il fat grandement se méfier de semblables jugements,

Outre que pour juger complétement du mérite d’uu livre de littérature, il faut pouvoir le lire dans la langue où il a été écrit par son auteur, il est er core indispensable de connaître les coutumes et les mœurs qui y sont dépeintes, l'observation des €aractères étant un des principaux mérites de l'éerivain. Je suis sûr que les comédies de Molière doi vent avoir très-peu de sel pour les Japonais, dont la société ne présente sans doute pas les ridicules de la société de Louis XIV, si admirablement mis en scène par l’immortel comique.

Parmi les spectacles de second ordre le plus en faveur dans tout l'empire du Japon, il faut placer les exercices des jongleurs. L'art de jongler est poussé à un tel degré de perfection dans cette partie de l'Orient, qu'on pourrait le ranger dans la catégorie des beaux-arts.

Un officier de l'expédition américaine au Japon nous fait connaître certains tours exécutés par tin

jongleur du pays, qui sont certainement ce qu'on peut faire de plus étonnant dans ce genre.

« Ce jongleur, » dit-il, « prit une toupie, la lança dans l'air, la reçut sur sa main et la plaça, toujours tournant, sur le tranchant de la lame d'un sabre, abaissant la pointe, puis la relevant pour laisser courir la toupie d'un bout de la lame à l’autre. Sur cette surface si mince, la toupie conserva son centre de gravité tant que sa force de rotation fut assez grande pour la maintenir fixe sur elle-même.

» Lesecond tour était plus extraordinaire encore. Il ficela sa toupie, la lança dans l'air, et, agitant aussitôt la ficelle dont un des bouts alla toucher la toupie, on vit la toupie s’enrouler sans toucher le sol, et venir s’éteindre dans sa ‘main, Cette opération, faite en un clin d'œil, nous jeta tous dans l’admiration. Le jongleur la renouvela plusieurs fois et toujours avec le même succès. C'était à n'y pas croire.

» Un troisième tour permit au jongleur de déployer une grâce originale, Il prit deux papillons découpés dans du papier huilé, les lança dans l'air, et les maintint voltigeant à l’aide de son éventail. Ces papillons, comme des papillons véritables, volaient çà et là autour de lui avec des mouvements contraires, bien qu'il n'y eñt pour les faire agir qu'un seul éventail. Le jongleur avait l'air de s'éventer sans s’apercevoir des papillons, L'illusion était complète. Ayant annoncé qu’il pouvait les faire se diriger où il voulait, un des spectateurs lui dit d’en

u'on

ança jours abre, isser . Sur entre

faire descendre un sur chacune de ses propres oreilles. Au moyen de quelques ondulations de l'éventail, les deux papillons de papier, après ovoir voltigé une dizaine de secondes, comme de véritables papillons autour d'une fleur, vinrent se fixer chacun sur une des oreilles de l'artiste. »

Nous n'avons évidemment rien en Europe qui puisse donner l'idée d’une adresse semblable.

Au Japon, comme un peu partout dansle reste du monde, la chasse est un des plaisirs de la classe aisée de la société. La chasse au faucon était, à ce qu'il paraît, très en honneur autrefois dans l'empire de l’Est; mais, à ce qu'il paraît encore, elle est aujourd’hui à peu près abandonnée. La chasse au tigre est le plaisir dangereux qui fait à cette heure les délices de la noblesse japonaise, très-sensible aussi aux plaisirs de l'équitation.

Les Japonais ont des chevaux de petite taille, et ils les traitent avec un soin extrême. L’étiquette, qui s'étend des hommes aux chevaux, dans ce pays de l'étiquette en tout et toujours, a dicté certaines règles pour panser les poneys, pour leur donner à boire et à manger, pour leur mettre la selle sur le dos et les atteler. Lesécuries sont souvent aussi propres, aussi élégantes même que certains salons, et les chevaux y sont traités comme les consuls sous le règne du folâtre Héliogabals.

Pour les amateurs d'équitation, nous entrerons ici dans quelques détails.

Le cheval, au Japon, n’est point ferré ; il porte en

guise de fers des semelles de paille tressées, attachées au moyen de cordes le long de ses jambes. On comprend que le cheval 4 bientôt usé ses espardilles ; aussi le premier soin d’un cavalier japonais qui entreprend une longue course est-il de s’approvisionner de semelles de rechange. Au reste, tout le long des routes, on trouve de pauvres enfants qui en ont à vendre. La selle n’est pas en cuir, elle est en bois, et d'une grande simplicité de forme. Elle repose sur un coussin pour préserver le cheval. Sur la croupe de l’animal s'étend un drap qui porte les armes de son propriétaire. Une autre pièce d’étoffe pend de chaque côté et se rattache sous le ventre du cheval, afin de le protéger contre la boue.

En voyage, le Japonais place ses coffres à bagages sur la croupe de sa monture, recouvre le tout d’un drap, et s’assied dessus comme sur une chaise, les pieds reposant sur laselle. D’autres croisent les jambes sous eux à la manière de nos tailleurs. On comprend que bagages et cavalier doivent ainsi manquer de solidité ; aussi n'est-il pas rare de voir le: cavalier qui se sent chavirer implorer l'assistance des passants pour l'aider à se caler sur son siége mouvant,

Les Japonais ont une singulière façon de se mettre en selle ; c’est par le col de la bête qu'ils l’enfourchent. Ils prétendent ainsi honorer le cheval, qui à leurs yeux serait déshonoré si on le montait à l’européenne, par le côté et en appuyant le pied sur l’é-

trier. Mais pour monter à cheval par le col il faut

être fort et leste ; aussi les vieux Japonais ont-ils beaucoup de peine à se mettre en selle.

Si vous êtes allé à Londres, vous avez dû monter sur un des nombreux bateaux à vapeur dont la Tamise est sillonnée, lequelen quelques minutes vous a transporté à Greenwich, triplement célèbre par son observatoire, ses fritures de white-bait et ses nombreuses tavernes, où des femmes, singulièrement coiffées et vêtues des tabliers blancs, se tiennent à la porte, invitant le: passants à entrer pour prendre une tasse de thé ou de café.

La convenance s'arrête, dit-on, à l’entresol. Au premier étage, tout est demi-monde et camélias. Ce qui n'empêche nullement les bons bourgeois de Londres d'aller tuer en famille une partie du dimanche, de peur que le dimanche ne les tue, dans le rez-de-chaussée des maisons à thé et à café de Greenwich.

Il existe jau Japon des tavernes analogues à celles-là, dans lesquelles la jeunesse plus ou moins dorée se plaît particulièrement à se délasser de ses nombreux travaux.

Jusqu’àce que l'empire de l'Est soit doté par la civilisation européenne d’un bal Mab-ile et d’un casino Ka-dé, il faudra que la jeunesse plus ou moins dorée du Japon se contente des maisons à thé, dans lesquelles, d'ailleurs, elle trouve plus d'un genre de récréation.

Si l’on juge de la consommation du thé par le nombre des femmes qui le débitent, il doit s’en boire

des rivières au Japon. En effet, il est telle de ces maisons à thé qui né renferment pas moins de quatre-vingts femmes. Ces sortes d'établissements sont d'ordinaire spacieux et décorés avec luxe. Suivant les étages, on y boît simplement du thé. on y entend de la musique, on y danse et on y joue avec les vierges folles du logis. Ces malheureuses sont la plupart achetées encore enfants à leurs familles pour un nombre d années déterminées. D'abord elles servent de femmes de chambre aux anciennes, jusqu'à ce que, leur éducation terminée, elles passent ellesmêmes au grade supérieur de dames.

Rien n’est négligé pour orner leur esprit des connaissances qui constituent une bonne éducation.

ittérature, sciences, beaux-arts, travaux à l’aig'ille ; elles ont des professeurs de toutes ces branches de l'instruction. Les propriétaires de ces maisons sont aussi déconsidérés au Japon qu'ils pourraient l'être en Europe, mais les pauvres filles qu'ils exploitent trouvent grâce devant l'opinion. On les plaint plus peut-être qu'on ne les blâime, et, à l'expiration de leur engagement, beaucoup se marient ou entrent dans les ordres religieux.

Cette disposition à se faire religieuse puise sa raison d’être dans l’origine des maisons à thé, qui est presque üne origine sacrée pour les bouddhistes.

Cela demande explication.

A la suite d’une révolution déjà bien ancienne, le souverain spirituel, ayant été renversé de son trône pontifica!, fut contraint de se sauver, n'emmenant

avec lui que sa mère et ses douze femmes, desquelles il ne voulait point se séparer, car le souverain pontife n’a pas moins de douze femmes, comme nous le verrons dans le chapitre suivant sur la politique du Japon.

Or, en traversant un bras de mer, un coup de vent renversa le chef de l'Église avec sa mère, et ils périrent tous deux dans les flots. Quant aux veuves, elles débarquèrent à Simonosiki, où elles cherchèrent en vain les moyens de vivre honnêtement, suivant le rang qu’elles avaient occupés. Poussées par la nécessité, elles associèrent leur destinée et ouvrirent une maison à thé qui ne tarda pas à devenir célèbre dans tout l'empire. Les honnêtes bouddhistes s'y rendaient pieusement avec leur famille pour y boire dévotement au rez-de-chaussée une tasse de thé sanctifié par la mémoire du malheureux pontife, pendant gueles demi-dévots montaient à l’entresol, et que les faux dévots, toujours nombreux partout, grimpaient sournoisement jusqu'au premier étage.

Bref, les douze veuves firent fortune. La tradition dit que, l'esprit de Bouddha ne les ayant point abandonnées, malgré tout ce qu’il pouvait y avoir d'équivoque dans leur conduite, elles finirent leurs jours dans un monastère qu’elles enrichirent de leurs économies.

Aujourd'hui encore, au Japon, où toutes les traditions sont conservées, on appelle jorassi les femmes qui composent le personnel de ces établis-

sements. Or, ce nom de jorassi est celui que prennent les propres femmes du souverain spirituel.

Le nombre des maisons à thé est considérable dans toutes les villes de l'empire, et il s’en trouve dans les villages et jusque sur les routes. Un voyageur affirme que dans la seule petite ville de Nagasaki, composée d’un population de soixante mille habitants, on compte sept cent cinquante maisons à thé.

Ce chapitre serait incomplet si nous ne parlions pas ici des bains japonais, d’un caractère si original; et qui sont un des plaisirs véritables de ce peuple si bizarre pour nous à tant de titres.

On va se baigner dans les bains publics, au Japon, comme à Paris on va passer un moment au café, pour se distraire, causer avec des amis, voir les autres et se faire voir soi-même. Dans ces baïns, les plus curieux du monde, chacun dépose au vestiaire ses habits avec sa pudeur. Là, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards, se livrent avec une folle ivresse, pêle-mêle et sans le moindre appareil, à mille capricieuses gambades dans les grands et dans les petits bassins, sous les robinets d’eau froide et sous une pluie fine d’eau froide et d’eau chaude combinées. Ils rient, parlent haut, s'interpellent, se courent les uns après les autres, plongent pour échapper à la poursuite, se donnent familièrement, mais souvent sans se connaître (au bain tout est permis), des claques quelque part et ailleurs, font la culbute, marchent sur les mains, dansent des faran-

doles et boivent du saki avec une joie d'enfant et un entrain de derviche tourneur.

Les femmes jouent avec leure cheveux épars sur leurs épaules, dont souvent elles se servent pour fouetter amicalement leurs amis et connaissances. Les vieillards s’assoient dans une certaine quantité d’eau, pour jouir de ce spectacle animé à la fois et prendre un bain de siége. Les enfants grimpeut un peu sur le dos de tout le monde, pendant qué les jeunes filles, dans l’eau jusqu'à la ceinture, font avec la plus plus grande animation la partie de morra.

Mais un bruit inusité se fait-il entendre dans la rue, un événement quelconque attire-t-il l'attention des baigneurs au dehors, aussitôt, et comme une bande de grenouilles folâtres et curieuses, les baigneurs viennent jusqu'à la porte examiner le fait et rire s’il y a lieu; puis ils rentrent dans l’établissement pour reprendre avec un entrain nouveau leurs ébats aquatiques.

Et maintenant si l’on me demande comment il se fait qu’au Japon, où la décence est si scrupuleusement observée généralement, de pareils établissements publics soient tolérés, et même fréquentés par d’honnêtes bourgeois et de non moins honnètes bourgeoises, je vous répondrai qu’en fait de décence, c'est l'usage qui règle tout. En France, une femme se-croirait déshonorée si, le matin, elle montrait à un seul homme le quart des épaules qu'elle montrérale soir à tout le monde à la clarté de mille bougies Chez certains peuples de l'Inde, la nu-

dité, loin de révolter la pudeur, est au contraire une marque de modestie, et ce sont les courtisanes seules qui s’habillent pour provoquer les hommes et les séduire.

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