‹ Les civilisations inconnues [microforme]Chapitre 12 sur 30 · LE JAPON TEMPOREL ET SPIRITUEL · texte numérisé non relu

LE JAPON TEMPOREL ET SPIRITUEL

Avant de nous atteler au char de l’État japonais (un char bizarre, celui-là !), il convient de dire quelques mots du pays même dont nous cherchons à pénétrer les institutions et les mœurs.

Le Japon est un groupe d'îles dont le nombre total s'élève à trois mille huit cent cinquante. Les plus grandes de ces îles, qui sont naturellement les plus importantes au point de vue de la population et de l'industrie, portent le nom peu euphonique pour nos oreilles de Kiousiou, de Niphon et de Sikok.

Le mot Japon, qui est une corruption du mot chinois Zipanzu, signifie littéralement soleil levant, c'est-à-dire pays oriental. Les Japonais se disent les fils du soleil. La lune est sans doute leur tante, et ils sont au moins, par alliance, parents avec toutes les autres planètes. À la bonne heure! voilà des aïeux! Quand on prend de la noblesse on n’en saurait trop prendre, et l’on comprend que les Japonais considèrent comme de simples manans nos plus

illustres marquis, nos comtes de la plus haute lignée. Remonter aux croisades, qu'est-ce que cela à côté de gens qui descendent du soleil en rayon direct? Vanité des vanités, tout n’est que vanité, et le moraliste qui a pu prononcer cette vérité n'était peut-être pas moins vaniteux que les autres.

Les trois mille huit cent cinquante îles qui composent l’empire du Japon présentent une surface de terrain de douze mille cinq cent soixante et dix lieues carrées, couvertes par quarante millions d'habitants. Cela donne le chiffre énorme, presque incroyable, de trois mille cent quatre-vingt-deux habitants par lieue carrée. La France et l’Angleterre, qui pourtant passent généralement pour des pays très-suffisamment peuplés, ne comptent environ que mille deux cent quarante habitants par lieue carrée. Aussi résulte-t-il de ceite agglomération que les villes regorgent d'habitants et que tous les villages se toucheui les uns les autres, offrant aux yeux étonnés du voyageur des rues sans fi! à travers une campagne admirablement cultivée.

C’est dans l’île de Niphon quest bâtie la principale ville du Japon. Cette ville immense, qui couvre un espace beaucoup plus grand que Londres, la plus grande ville européenne, renferme environ trois millions d'habitants. Elle est nommée par quelques voyageurs Yeddo et par d’autres Jeddo, tant il est vrai que jusqu’à ces dernières années le Japon était presque inconnu. Aujourd’hui que cet empire a consenti à entr'ouvrir ses portes aux étrangers, si ce

n’est à les ouvrir entièrement, nous savons mieux à quoi nous en tenir, et les voyageurs qui ont visité Yeddo affirment que c’est une des plus belles villes du monde. Les rues en sont larges, bien construites et remarquablement alignées pour une ville d'Orient.

Pour donner une idée des monuments qui décorent cette splendide cité, il suffira de dire que le palais où réside l’empereur durant la plus grande partie de l'année, peut contenir quarante mille personnes. Les demeures des princes et des grands dignitaires sont des châteaux magnifiques, dont quelques-uns renferment jusqu'à dix mille personnes. Comment s'étonner dès lors que les ambassadeurs récemment venus du Japon en France ne se soient pas extasiés à la vue de tous nos monuments, et qu'ils n'aient eu des applaudissements que pour les grandes eaux de Versailles. Je suis sûr que malgré leur visite à Paris et à Londres, ils continuent de nous appeler les Barbares de l'Ouest.

Il est vrai que nous nommerons encore longtemps les Japonais les barbares du levant; ce qui, à tout prendre, ne signifie pas qu'ils aient plus tort que nous. « La raison ne fait que de naître, » a dit Voltaire dans l’Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, en parlant de l'Italie et de l'Église avant Charlemagne, chapitre qui a pris aujourd’hui un puissant intérêt d'actualité, soit dit entre parenthèse, et que je vous engage à relire. On peut dire après Voltaire que la civilisation, qui est la raison sociale, est en-

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à mécanique, appelées à l'émanciper un jour. M

LE JAPON. 161 core dans les langues partout, comme la chimie et Après l’île de Niphon, la plus importante est l'ile de Kiousiou, où se trouve bâtie la ville célèbre de Nagasaki. De toutes les villes du Japon, Nagasaki, est la seule dans laquelle puisse librement pénétrer un Européen. Partout ailleurs il y a danger pour sa vie, les lois du pays punissant des châtiments les plus rigoureux la présence des étrangers. On a souvent et justement reproché aux Japonais leur inhospitalité et le système qu'ils ont adopté, à l'instar de la Chine, de repousser tout contact avec les étrangers. A ce reproche, ils répondent que le Japon n’a besoin de personne; que le sol, dans ce pays fortuné, est assez fertile pour nourrir ses nombreux habitants; que la misère et la famine sont inconnues dans l'empire de l'Est; que l'abondance y règne au contraire ; qu'il n'en est pas de même pour les différentes nations européennes, chez lesquelles, malgré une civilisation soi-disant avancée, on voit régner l’indigence avec son cortége de corruptions morales; qu’enfin se trouvant heureux ainsi ils n’éprouvent ni la nécessité d'aller chez les autres ni le besoin qu'on vienne chez eux.

La logique est de tous les pays, et le rationalisme aussi; il faut bien convenir qu’à leur point ds vue égoïste, les Japonais n'ont pas tout à fait tort. Mais, au-dessus de l'intérêt particulier des nations, il y a l'intérêt de l'humanité tout entière, et la solidarité des hommes ne saurait être établie sans les cons-

tants et fréquents rapports des nations entre elles:

# Pour empêcher toute tentative de tourisme dit! dehors de la part des Japonais, les souverains de ce" päys ont eu recours à un expédient assez original. Ên 1639 parut un décret de l’empereur qui défendait l'émigration sous peine de mort, en même temps qu'il ordonnait de brûler tous les navires construits d’après le modèle des vaisseaux européens, c'est-àdire tous ceux qui se trouvaient en état de prendre la haute mer, avec défense, toujours sous peine de mort, d’en construire de nouveaux. Or, comme les bateaux japonais ne sont faits que pour voyager sur les côtes, et que les navires étrangers ne pouvaient pas entrer dans les ports de l'empire, le gouvernement des Fils du Soleil était certain d'arrêter toute émigration. Et c'est à partir de cette époque que la statistique constate au Japon une augmentation considérable dans la population du pays.

Toutefois, cette mesure n’est pas la seule cause de l'accroissement de la population, et c’est avant tout à la salubrité du climat que le Japon doit ce résultat.

Cet empire est gouverné par un chef temporel qui est l'empereur, et un chef spirituel qui est le pape des bouddhistes. Le Japon est gouverné despotiquement; toutefois, si le gouvernement japonais est absolu au temporel comme au spirituel, il est, au temporel, corrigé par des coutumes libérales et par la stricte observation des lois auxquelles personne ne peut se soustraire, pas même les deux chefs de l'État. On les mettrait en accusation et on les jugerait bel et bien

s'ils venaient à enfreindre certaines lois et coutumes,

L'empire du Japon est divisé en un grand nombre de fiefs, en principautés relevant du double gouvernement temporel et spirituel.

L'origine de ces fiefs et de ce double gouvernement mérite d'être connue.

Primitivement le J apon était gouverné par un seul

à conduire le char de |” haut style, des ministres qui prenaient le titre de capitaines civils.

Or, un jour, il arriva que l’un des ministres tii4 l’autre, et que, pour compléter son acte, il renversa l’empereur et monta sur le trône à sa place, Mais ce trône, mal assis par l’usurpation d’un ministre 4ssassin, tremblait sous les secousses violentes de 4 guerre civile, et menaçait de s'écrouler avec son possesseur. Que fit ce dernier? Il proposa à tous Îles princes et grands seigneurs de l’empire une part dans les bénéfices en leur octroyant des fiefs, Les princes et les grands seigneurs, qui avaient jusquelà condamné ce ministre comme le plus exécrable des hommes, commencèrent à l’excuser, Îls avaient maudit l’usurpateur, ils chantèrent les louanges du donateur de fiefs.

Voilà donc ce monarque débarrassé de tous Îles princes et de tous les grands dignitaires dontil avait su se faire les sujets les plus dévoués. IL ne lui restait plus qu’à faire la paix avec l’empereur même dont il avait usurpé le trône, ce qui était difficile, les

rois déchus n’entrant guère en arrangement avec ceux qui les remplacent. Il en vint néanmoins à bout. Il nomma son prédécesseur souverain spirituel, et le décora du nom de « seigneur universel du Japon. »

Et voilà comment il se fait que ce pays est aujourd'hui gouverné par deuxsouverains.

Une des principales fonctions du seigneur universel du Japon consiste à se tenir tous les jours assis sur un trône pendant plusieurs heures, dans une immobilité complète. Les Japonais sont convaincus, — du moins ceux dont le démon dela philosophie, qui se mêle de‘tout, n’a pas encore perverti l'esprit, — que, par cette immobilité de sa personne, le souverain spirituel maintient la stabilité dans l'empire et l’ordre social tout entier, C'est bien possible; toujours est-il que si quelque jour, par inadvertance, fatigue ou dessein prémédité, le chef de l’Église bouddhiste penche légèrement la tête à gauche ou à droite, ceux des Japonais qui ont la foi, bien supérieure à la raison humaine, on le sait, s’alarment et adressent des prières au ciel, convaincus que de grands malheurs menacent l'empire dans la direction où le souverain spirituel a incliné l’occiput, On voit que saint Guy, l’illustre martyr sicilien, dont l'âme était saine mais dont le corps souffrait de cette danse cruélle qui porte son nom, eût apporté l'épouvante dans tout l'empire du Japon s'il avait siégé seulement cinq minutes sur le trône spirituel de cet empire.

foncti sort, sur le Aucu ses do le cor tion 1 pieds pende sembl doive soleil faner jamai

A cette fonction de rester immobile, le chef de l'Église bouddhiste, au Japon, en ajoute d’autres beaucoup plus actives. Il prend l'initiative en tout ce qui concerne le spirituel. Lui seul fixe les jours où doivent se célébrer les fêtes mobiles, les couleurs convenables pour les vêtements portés dans certaines cérémonies, etc., etc.

Il paraît que les dieux descendent chaque année au Japon pour faire au souverain spirituel une visite d'un mois. Pendant ce mois consacré par les dieux à visiter leur représentant terrestre, les cieux et les temples étant privés de leur présence, les Japonais ne prient point et ne vont pas à l’église.

Le souverain spirituel, qu'on appelle mikado, ne doit jamais fouler le sol deses piedssacrés, sous peine d’être reconnu indigne et déchu de ses vénérables fonctions. On le transporte en palanquin quand il sort, et des serviteurs nommés ad hoc le prennent sur leurs épaules quand il circule dans son palais. Aucun œil profane ne doit le voir, à l'exception de ses douze femmes légitimes, qui toutefois ne peuvent le contempler que les cheveux épars et dans la position la plus humble. Ses cheveux, les ongles de ses pieds et de ses mains ne peuvent être coupés que pendant son sommeil, ou plutôt pendant qu'il fait semblant de dormir, car ces différentes opérations doivent nécessairement le réveiller. Les rayons du soleil ne doivent jamais l'’atteindre, carils pourraient faner la peau délicate de Sa Grandevr. Il ne se sert jamais des mêmes objets deux fois. Tout ce qu'il a

touché est pieusement brûlé, et chaque jour il revêt des habits neufs. |

Il arrive assez souvent que le mikado donne sa démission, ne pouvant plus supporter ce genre de vie, qui est un véritable supplice. Alors on informe l'empire de ce grand événement, et l’on procède à son remplacement. S'il meurt/"on tient sa mort secrête jusqu’à ce qu'il soit remplacé.

D'après certains voyageurs, la cour du chef spirituel serait une cour très-intelligente et très-luxueuse. Ce serait dans le palais de ce souverain, véritable académie des siences, des arts et des lettres, que s'élaboreraient les ouvrages qui font le plus d’honneur à la nation japonaise. IL paraît qu'on y discute aussi sur la politique, ce qui n’est pas du goût du chef temporel, lequel, avec tout le respect possible, a placé dans le palais de l’empereur spirituel un

“employé chargé de lui rendre compte des faits et

gestes de Sa Grandeur et de son entourage.

Le chef temporel prétend que les attributions de chaque souverain doiventrester parfaitement distinctes. Cela l’inquiète de voirle chef de l’Église sortir de ses fonctions célestes pour s'occuper des choses d'ici-bas. L'employé qui est chargé par le chef temporel de faire chaque jour un rapport sur la cour du souverain spirituel, se nomme syosi-daï, dont la signification est grand-juge. La position de ce personnage est délicate; il vit dans des transes perpétuelles, craignant de déplaire à l’un ou à l’autre des souverains, et d'être par suite forcé

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de s'ouvrir le ventre, ce qui n'est jamais agréable.

Le souverain spirituel est entretenu aux frais du chef temporel. Il ne faudrait pas en conclure que le premier manque d'argent. Il en a, au contraire, et beaucoup. La principale source de ses richesses vient du droit qu'il a de distribuer les insignes honorifiques accordés par le chef temporel, et aussi de renouveller les écussons et devises héraldiques des nobles de toutes les classes. Chaque fois que le souverain spirituel fait une opération de ce genre, il lui est alloué une somme déterminée, et même dans quelques vas il fixe arbitrairement le prix qui lui est dû. C’est un luxe chez les nobles de changer leur écusson. Les jésuites rapportent que le prince de Bungo changea sa devise et son écusson trentequatre fois dans l’espace de dix ans.

Les deux souverains n’ont que de rares entrevues. Tous les sept ans, l’empereur terrestre se rend dans le palais de l'empereur céleste, comme disent les Japonais, pour lui présenter ses hommages. Mais il arrive fréquemment que le chef temporel de l'État envoie de riches présents à son vénérable collégue, le chef spirituel, lequel, en retour, lui donne sa bénédiction.

Les deux trônes, temporel et spirituel, sont héréditaires. A défaut d'un descendant mâle, les souverains adoptent le fils aîné de quelque prince de l'empire.

Il y a des côtés très-obscurs encore pour les Européens dans le mécanisme du gouvernement tempo-

rel japonais. Par exemple, on en est réduit aux conjectures en ce qui concerne le nombre des membres du'grand conseil. On suppose qu'il sont treize, savoir : cinq conseillers de première classe, choisis parmi les plus nubles familles âe l'empire, et huit conseillers de deuxième classe, pris dans la vieille noblesse. Après ces grands dignitaires, vient un nombre considérable de fonctionnaires, parmi lesquels'rous remarquons les seigneurs ou gar£iens des temples: les commissaires aux affaires étrangères, les ministres de la police, les surintendants de l’agriculture, etc.

D'après certains témoignages, tous les emplois de quelque importance seraient remplis par les parents du chef temporel. Ce système aurait pour but de l’entcurer de créatures dévouées; mais il n’est pas toujours efficace dans la position singulière et assez inexplicable que les lois et les usages font au souve- | rain japonais. .

‘En effet, ce monarque, qui est un monarque absolui é en bien. des.cas, peut être détrôné le plus facilement du monde, et sans tambours ni trompettes, par lé: grand conseil. Mais les membres du grand conseil: ÿ réfléchissent à déux fois avant d’agiter cette question suprême, parla raison que, s’ilséchouent dans leur” ‘proposition, ils sont.condamnés à s'ouvrir le ventre, d'apres. les règles du hari-kari.

Lorsque : les mesures proposées n'atteignent. en rien les. intérêts du chef temporel, celui-ci s'empresse ordinairement de les adopter, et les entrailles

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de l’audacieux ministre restent intactes. Mais si, dans la mesure proposée, le monarque croitdécouvrir une atteinte portée à ses prérogatives, il soumet la proposition à l’arbitrage detrois princes du sang ou à trois des parents les plus rapprochés de l’empereur et leur décision est sans appel. Si les arbitres décident que la mesure est Lonne à prendre, onla prend; mais s’ils décident le contraire, le ministre qui a présenté le projet de loi doit mourir, ainsi que les autres ministres qui l'ont secondé dans son projet. Si le grand conseil tout entier propose une mesure rejetée parles trois arbitres, lesitreize membres qui le composent sont condamnés au hari-kari, y compris le président, à qui dans ce cas revient l'honneur de s’inciser le premier l'abdomen en forme de croix et avec le sabre qu'il porte au côté.

Les fonctions de président au conseil d’État, au Japon, se rapprochent beaucoup de celles du grand visir en Turquie, c’est-à-dire que tous les conseillers lui sontsubordonnés. Le président du conseil prend le titre de gouverneur de l'empire, et personne plus que lui n’est exposé à s'ouvrir le ventre. Il pourrait, sans exagération, écrire suy la ceinture dorée qui lui soutient l'abdomen ce mot significatif : Fragile.

Aucune question gouvernementale, aucune affaire publique de quelque importace, ne peut être traitée sans lui. C'est aussi lui qui approuve ou casse les sentences de mort prononcées tontre les criminels, lui qui nomme aux emplois publics, et si quelque article de la loi paraît obscur, c’est aux lumières

du président du grand conseil qu'on en réfère. Enfin il a le devoir de se tenir en relations avec les principales autorités du pays, d'être juste envers tout le monde et de plaire à son chef temporel. Pauvre homme ! je le plains sincèrement.

Du reste, si nous passons des membres du grand conseil aux princes vassaux de l’empire, nous trouvons qu'ils n’ont pas besoin d’une moindre prudence, pour peu que leur ventre leur soit de quelque prix. En effet, ces princes qui gouvernent chez eux avec tout l'appareil des souverains véritables, qui entretiennent des armées, et se composent une cour de nobles, ne sont en réalité que des souverains de carton, soumis à la surveillance incessante du gouvernement impérial, et espionnés dans leurs actes politiques comme dans leur vie privée. Ces mesures vexatoires paraissent d'autant moins nécessaires que ce sont, non point les princes qui prennent l’initiative dans leur petit gouvernement, mais bien deux secrétaires nommés par le grand conseil de l’empereur. De ces deux secrétaires, l’un réside dans la principauté, l’autre à Yeddo, où on retient en ôtage la famille du secrétaire absent, comme garantie de sa fidélité, Le moindre rapport sentant l’insubordination ou simplement la désaffection fait contre le prince par le secrétaire, et le malheureux peut recevoir l’ordre de s'ouvrir les entrailles. Il arrive souvent que le secrétaire du gouvernement impériul, pour faire du zèle, grossit les événements, ayant lui-même peur pour son ventre, également menacé

par la colère, le caprice ou les fausses interprétations du président du conseil.

Nous avons vu que pour associer à sa politique les princes etles grands seigneurs, le ministre perfide qui déposséda l’empereur unique du Japon d'alors et qui en fit un empereur spirituel, avait établi des fiefs à leur fit. Mais le fourbe n'était pas fourbe à demi, et il : était arrangé pour pouvoir reprendre d’une main ce qu'il avait donné de l’autre.

Dans l’origine, ces fiefs ou principautés étaient au nombre de soïxante-huit ; les princes qui les gouvernaient avaient chez eux toute l'indépendance désirable. Ces principautés étaient héréditaires, mais (il y avait un mais) sujettes à confiscation dans le cas où le titulaire commettrait un acte de tranison ou de rébellion contre le gouvernement impérial. On devine ce qu'il advint : toutes les principautés furent confisquées au profit de la couronne. Les soixante-huit fiefs d'autrefois ont été subdivisés en six cents petits États, gouvernés aujourd’hui uniquement par l’empereur sous la forme de deux secrétaires par État.

La dualité est un des systèmes caractéristiques de la politique méfiante et ombrageuse du Japon. Chaque fonctionnaire est doublé d’un autre fonctionnaire dont le titre et les fonctions sont absolument semblables, et cela depuis les rangs les plus élevés jusqu'aux rangs les plus infimes. Le‘but de ces doubles fonctions ‘n'est pas précisément d’alléÿer les charges des contribuables en économisant sur le

budget de l’État, mais de garantir par l’espionnage le trône du souverain temporel.

On peut dire sans exagération que la moitié de la population espionne l’autre moitié, dans ce pays où l'on fait ouvertement le métier de mouchard sans trop se déconsidérer. En effet, il n’est point rare de voir le noble le plus superbe accepter de remplir les délicates fonctions de mouchard, soit par ambition, pour renverser un rival et hériter de sa place, soit pour servir d’autres intérêts. Très-souvent il arrive que le gouvernement nomme d'office espion telle ou telle personne qui lui convient; il faut accepter ces fonctions ou s'ouvrir le ventre.

Pour revenir à l’organisation des six cents principautés, l’un des deux secrétaires affectés à la direction de chacune d'elles est toujours à Yeddo, pendant que l’autre réside dans la province. Tous les ans ils alternent, et c’est seulement à Yeddo que le.secrétaire habitant la province peut revoir sa famille, tenue en otage dans cette ville pendant ce temps.

Quant aux princes vassaux, ils ont l'obligation de se rendre à certaines époques fixes auprès de l’empereur, sans cesser pour cela d’être l’objet de la surveillance à laquelle ils sont soumis dans leurs États respectifs. De fait, tant qu'ils conservent leur principauté, leur vie n’est que contrainte, inquiétude, vexations. Aussi s’'empressent-ils d'ordinaire d'abdiquer en faveur de leur fils ou de quelque autre parent rapproché, trop heureux de rentrer dans la vie obs-

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de la ys où sans re de Ir les tion, Soit rrive le ou l ces

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cure mais tranquille de bourgeois japonais. Rien n’est plus rare que de voir un prince ôgjé en fonctions. Ou ils ont abdiqué ou ils se sont ouvert le ventre. Quelques-uns meurent d’une maladie de langueur d’ün caractère tout particulier aux princes

japonais : c'est le spleen des Anglais combiné avec

une fièvre lente pour laquelle il n’est d’autre antidote que l’abdication.

Le gouvernement des seigneuries (qui ne sont que des principautés plus petites que les autres) est conduit d’après le même système que les plus grandes principautés elles-mêmes et que les provinces et villes appelées impériales. Il y a partout deux gouverneurs passant alternativement de leur poste à Yeddo, où leurs femmes et leurs enfants sont retenus en otage. Les gouverneurs des provinces impé-

riales sont choisis parmi la noblesse de l’empire par le vizir de Yedo, qui nomme aussi les secrétaires, les sous-secrétaires, les officiers de police, les espions, et tous les autres en: ployés appelés à entourer cha-

que gouverneur.

A Nagasaki, le point du Japon qui a pu étre le mieux observé par les Européens jusqu'à présent, le trésorier, le commandant militaire et les officiers inférieurs ont seuls le droit de garder leur famille près d'eux. Mais dans cette ville, comme partout ailleurs, ces fonctionnaires sont entourés d’espions, iesquels à leur’teur.sont espionnés par d’autres espions jusqu'à l’espion le plus infime, forcé de s'espionner lui-même pour se relever à ses proprés yeux.

L'espionnage est passé dans les mœurs japonaises. Chaque chef de famille est non-seulement responsable pour ses enfants vis-à-vis du gouvernement, mais il l’est encore pour ses domestiques et les hôtes qu'il peut avoir chez lui. Ce n’est pas tout, les villes étant généralement divisées en quartiers de cinq maisons ou familles, chaque membre d’une division de ce genre est responsable de la conduite de ses voisins. Il en résulte naturellement une softe de surveillance de tous par tous qui paraîtrait intolérable dans les pays les moins libéraux de l’Europe. Le moindre petit événement qui survient dans une des cinq maisons dont se compose chaque quartier fait tout aussitôt l’objet d’un rapport aux autorités de la part des quatre autres habitations, empressées de mettre leur responsabilité à couvert sous la dénonciation obligatoire. Celui qui manque à cette délation, considérée comme le devoir de tout bon citoyen, est puni par les arrêts, et cette peine passe pour très-humiliante.

Voici en quoi elle consiste.

Les portes et les fenêtres de la maison du délinquant sont fermées durant cent jours. IL doit, pendant ce laps de temps, suspendre tout travail lucratif et ne toucher aucun salaire ; enfin il lui est interdit de commumiquer avec aucun ami, et son barbier même n’a plus le droit de le raser.

Comme on le voit, la police des États européens, malgré sa confiance en elle-même, est loin d’avoir acquis ce degré de perfection. C'est assez

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humiliant pour les nations soi-disant civilisées.

Chaque maison est tenue‘de fournir, er: qualité de milice citoyenne, un homme en état de porter les armes. Vingt-cinq hommes forment une compagnie, et vingt-cinq compagnies une brigade, sous le commandement d’un officier.

Dans chaque rue des villes japonaises se trouve au moins un poste de militaires, et dans chaque rue aussi une sentinelle veille nuit et jour. En outre, chaque rue est fermée par une barrière aux deux extrémités; en sorte qu’à un moment donné on peut aisément isoler les unes des autres toutes les rues de la ville. Or, comme chaque rue possède son poste de soldats et sa police particulière, l'autorité, quand elle veut s'emparer de quelqu'un, le saisit aussitôt, sans aucun espoir de fuite chez celui qu’elle poursuit.

Au reste, les barrières des rues sont très-souvent fermées par mesure de sûreté, et pour empêcher une trop grande agglomération de monde dans un même endroit.

A l'époque où l'ambassade anglaise se rendit au Japon, on fermait les rues l’une après l’autre sur le passage de lord Elgin, afin de limiter le nombre des curieux qui #2 pressaient autour de sa personne. À Nagasaki, ces barrières sont fermées d'avance lorsqu'un navire européen doit mettre à la voile pour repartir. On prévient ainsi toute tentative d'émigration de la part des indigènes, condamnés, comme nous savons, à ne pas quitter l'empire sous peine de

mort, à moins d’un ordre spécial de l’empereur. Les barrières ne sont abaissées que lorsque le navire est hors de vue, et après une inspection dans chaque quartier pour s'assurer que personne ne manque à l'appel. L’inspecteur du quartier appelle chaque habitant par son nom, et tous doivent répondre. A certaines époques où le gouvernement croit devoir redoubler de vigilance, on ne peut aller d'une rue dans une autre sans un permis de circulation'ou sans ètre accompagné par un garde.

Pour déménager, il faut envoyer aux autorités compétentes une demande à cet effet, dans laquelle doit être expliquée la cause du changement de résidence. Il est d'usage de faire suivre cette demande d’un cadeau de poissons. Au surplus, on se fait au Japon des cadeaux de poissons sous le moindre prétexte ; cela ne tire pas à conséquence , et il est des cas où l'absence de tout poisson, quand on fait une demande, équivaudrait à l'absence, chez nous, des salutations d'usage au bas d’une lettre. Les autorités compétentes, auxquelles on a adressé la demande on déménagement, commencent donc par manger le poisson qui l’accompagne, puis elles examinent s’il y a lieu d'accorder la permission.

Déménager ? c'est grave!

Les agens de l'autorité se livrent à une enquête minutieuse ; ils s’'enquièrent de la profession du solliciteur, de la réputation qu'il a dans le quartier; ils s’assurent si les causes probables de son désir de changer de domicile sont.bien celles qui se trouvent

consignées dans la pétition ; enfin ils recherchent s’il n’a point de dossier à la police.

Quand le poisson est digéré et que l'enquête est terminée, si rien ne s'oppose à ce que le solliciter change de quartier, il ne peut pas encore déménager, L'officier de police se rend dans le quartier où Îe demandeur veut aller demeurer, et s’informe auprés de chaque habitant de la rue s’il consent à recevoir le pétitionnaire pour voisin. Les habitants, interrogés, répondent oui ou non, et il faut au mofns la majorité des deux tiers pour que la permission de déménager soit enfin accordée. Toute objection basée sur un défaut grave fe caractère annule la demande de déménagement. En tous cas, avant de quitter son

‘quartier, l’homme qui déménage doit obtenir de

tous les habitants de sa rue un certicat de bonne vie et mœurs, avec un permis de départ. Ce permis est la preuve que la personne qui change de domicile n’a fraudé personne dans son ancien quartier, Üne fois en possession de ce certificat et de ce dermiey permis, le solliciteur doit remettre ces pièces à l’officier supérieur de police de son nouveau quartier, qui en prend connaissance, et, s’il n’y voit pas d'ob jection, installe le nouveau venu dans sa nouvelle résidence. Dès lors il répond de lui, non pas st 4 tête, mais sur son ventre.

Toutefois il reste encore quelques obligations à remplir si le déménagé est propriétaire et qu'il jf vendu sa maison pour acheter celle où il vient loger. Le nouvel emménagé doit en ce cas offrir un repas

à ses plus proches voisins, $'il veut faire grandement les choses, il invite tous les habitants de la rue à cette fête de bienvenue. Inutile de dire que le poissou en est un des plus beaux ornements.

Mais auparavant une premiére visite est faite au nouvel habitant par les personnes qui habitent les maisons contiguës à la sienne, Aussitôt qu'ils apparaissent, le nouvel emménagé fait apporter des pipes et du tabac; puis on sert le thé et l’on mange des ‘onfitures à l’aide de petites baguettes en guise de cuiller. Ces confitures se servent, non dans de la porcelaine du Japon, comme on pourrait le penser, mais sur des carrés de papier,

Le jour du grand repas venu, chaque invité se fait accompagner par un domestique ou deux. Les domestiques se tiennent auprès de leurs maîtres, et tout ce que ceux-ci ne peuvent pas manger ils le mettent dans un panier pour être emporté chez eux. Loin de commettre une inconvenance en agissant ainsi, on obéit à l'étiquette, qui fait un devoir aux invités de mettre dans la poche de leurs manches ou dans des paniers tout ce qu'ils ne peuvent pas absorber sur place.

Un grand diner japonais compte ordinairement de six à huit services, Pendant les entr’actes, le maître de la maison circule autour de la table et boit un verre de saki ave’ chaque convive. Les viandes consistent surtout en gibier, en volaille et er: poissons. Les légumes sont très-variés, et dans leur nombre figurent des herbes marines, Le poisson est

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le plat principal de tout diner japonais. Il n'est pas rare de voir figurer jusqu'à vingt espèces de poissons, parmi lesquels des tranches de baleine et des filets de requin. On n’a pas oublié que les Japonais mangent le poisson cru. Chaque convive est servi dans un petit bol en laque très-léger. Un autre bol du même genre est placé à côté ; il est rempli de riz: les Japonais s’en servent comme de pain pour mitiger les aliments trop succulents. En guise de horsd'œuvre, des domestiques appartenant aux ‘leux sexes font circuler autour de la table des sauces, du gingembre, des cornichons et des petits morceaux de poisson salé. Ces différents comestibles se mangent, comme tout le reste, à l’aide de petites baguettes de bois ; les Japonais s’en servent avec une adresse et une vivacité merveilleuse,

Nous avons dit déjà que le cérémonial règle tous les actes de la vie au Japon. Dans les grands dîners, les maîtres des cérémonies rappellent aux convives ce qu'ils doivent faire et ce qui leur est défendu. Pendant les dîners, les femmes fument ainsi queles hommes, et un concert exécuté par un orchestre d’aveugles se fait entendre par intervalles. Souvent on danse après le repas, d’autres fois un termine par une pièce de comédie.

Tel est le dîner que le propriétaire qui prend dans un nouveau quartier possession de sa maison doit offrir à ses voisins. Quant à son ancienne maison, il ne peut la vendre qu’avecle consentement des habitants de la rue où elle est située; c'est dire que ces

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derniers ont le droit de s’y opposer si la personne qui se présente pour l’acquérir ieur déplaît pour une raison quelconque.

En relisant ce que nous avons dit sur l’organisation del’espionnage, on comprendra qu’il doive en être ainsi, tous les habitants d'un quartier étant solidaires de la faute que l’un d’eux pourrait commettre.

Il y a une condition iudispensable à la vente de toute maison au Japon : c’est que l’acheteur verse un droit de huit à douze pour cent dans le trésor commun de toute la rue. Cette somme sert à l’entretien de cette même rue.

Des formalités non moins minutieuses sont nécessaires lorsqu'un Japonais désire voyager. Il faut s'adresser à l'officier supérieur de la police de son quartier, faire connaître le but du voyage qu'on se propose d'accomplir et le temps qu’on restera absent. Tous les fonctionnaires de la rue doivent apposer leur sceau sur cette demande, et c'est le grand officier qui décide s’il y a lieu d'accorder la permission de voyager. Ce chef de la police se nomme oftona. C’est lui qui veille à ce que les patrouilles de nuit soient bien faites, et qui tient le registre sur lequel sont inscrits les habitants de toutes les maisons de son district. En outre, c’est lui qui enregistre les naissances, les décès, les mariages. Enfin, il est l’arbitre de toutes les discussions qui chez nous ressortent de la justice de paix. Il décide en dernier ressort,

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La justice, qui se trouve si intimement liée à la politique dans l'empire du Japon, est souveñt aussi bizarre que cruelle. Par exemple, si un homme est attaqué dans une rue, et qu'en se défendant il tue son agresseur, il sera décapité, et les habitants de l'endroit où aura eu lieu la rixe seront punis sévèrement de plusieurs mois d’arrêts, pour n'avoir pas séparé les combattants. En vain prouveraient-ilsque, enfermés dans l'intérieur de leur habitation, ils n'ont rien entendu, que par conséquent ils n’ont pu aller séparer les combattants ; ils serontcondamnés, et, dans aucun cas, la loi ne reconnaît pour eux de circonstances atténuantes. La seule faveur qui leur soit accordée consiste à leur permettre de faire des provisions à leur choix pour le temps où ils seruui aux arrêts chez eux.

Voilà pour les personnes qui demeurent à l'endroit même où le meurtre a été commis.Quant aux autres habitants plus éloignés de la rue, ils n’échappent pas entièrement aux rigueurs de la loi; ils sont condamnés à de certains travaux publics. Le sentiment de la démocratie, qui se mêle parfois aux rigueurs d’un absolutisme sauvage, veut qu’en pareil cas les punitions infligées soient en rapport direct avec le rang des condamnés. Ainsi plus un homme est élevé par son éducation, ses richesses et ses titres, plus sévèrement il est puni.

Tout Japonais d'un rang supérieur porte un sabre au côté et un poignard à la ceinture ; si dans une querelle il fait simplement le simulacre de vouloirse

servir de ses armes, et que ses mains touchent le pommeau de son sabre ou le manche de son poignard, la loi le condamne à mort. Il suffit que deux témoins attestent le fait.

Lorsque par une cause naturelle, de maladie ou de vieillesse, une personne meurt au Japon, quelque obscur que soit le défunt, les habitants de son quartier doivent attester que sa mort n’est pas accidentelle, et que par conséquent nul ne saurait en être responsable. Dans certaines villes de l'empire, notamment à Nagasaki, les cadavres sont soumis à l'examen des hommes de l’art, chargés de constater si la mort est naturelle ou accidentelle. Des prêtres bouddhistes se rendent auprès du mort et examinent s’il ne porterait pas sur lui quelque médaille ou scapulaire en usage parmi les catholiques. Une

fois assurés qu'il n’a point abandonné la foi de ses pères pour notre religion, qu'ils traitent naturellement d’impie, les prêtres bouddhistes procèdent à son enterrement.

On comprend qu'avec cette organisation les vols et les assassinats soient rares au Japon. Étant pour ainsi dire certain de ne pas échapper à la police, les Japonais ne se décident que difficilement à commettre une mauvaise action. Aussi cet empire passe-t-il pour le pays le plus sûr du monde sous ce rapport ; à ce point qu'on peut, sans danger d’être volé, dormir sa porte ouverte.

C'est fort bien, mais quand on pense au prix de quels sacrifices on acquiert cette extrême sûreté, on

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doit regretter de n'être pas un peu plus exposé, la liberté individuelle étant préférable avant tout.

La division par caste de la population se rattachant autant à la politique qu’à l’ordre social pur et à la religion au Japon, nous devons en parler dans ve chapitre sur le temporel et le spirituel de cet empire.

A proprement parler, c'est moins par castes, comme chez les Indous, que par rangs héréditaires que se trouve divisé le peuple japonais. Le préjugé des rangs est profondément enraciné dans les mœurs de ce pays, et tout Japonais, pour être respecté, doit vivre suivant les obligations de sa naissance. On peut, il est vrai, s'élever d’un rang inférieur à un rang supérieur, par le mérite personnel ou la fortune ; mais l'argent et le talent ne parviennent jamais à effacer complétement le péché originel d’une médiocre naissance. Les superbes imbéciles, ceux dont on dit qu'ils sont nés, ont au Japon un mot pour entretenir leur vanité et terrasser les esprits supérieurs aussi bien que les hommes vertueux qui osent s'élever jusqu'à eux: ils les appellent parvenus. Ceux-ci du reste s’en consolent facilement en voyant qu’en en effet ils sont parvenus. :

Les rangs de le société japonaise se divisent en huit grandes catégories :

La première comprend les princes vassaux héréditaires;

La deuxième, la noblesse héréditaire d’un degré inférieur à celle des princes ;

La troisième, les prêtres et les religieux indistinctement;

La quatrième, l’ar née ;

La cinquième, les médecins, les employés du gouvernement et certaines professions libérales ;

La sixième, les innombrables marchands boutiquiers ;

La septième, les marchands colporteurs, les ouvriers, les artisans de toute espèce, et les peintres, les musiciens, les poëtes, et en général tous ceuxqui, par leur esprit, leur instruction et leur faculté spéciale, cultivent un art eten vivent;

La huitième et dernière est formée des paysans agriculteurs et journaliers.

Les quatre premières catégories constituent, la

haute société japonaise. Ceux qui en font partie jouissent du privilége envié de porter deux sabres, avec le privilége moins envié, je le pense, de s’ouvrir le ventre en forme de croix. À ces deux priviléges, l'aristocratie japonaise joint celui de porter une espèce particulière de larges pantalons, interdite aux classes inférieures, forcées de se pantalonner différemment, ou plutôt de se vêtir uniquement de robes superposées les unes aux autres. Il est donc toujours facile de distinguer un homme appartenant aux quatre classes supérieures de la société des hommes appartenant aux quatre classes inférieures, à moins toutefois que le noble soit un espion, ce qui arrive souvent, auquel cas il a soin, pour n'être pas

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reconnu, de se vêtir en simple manant, sans pantalon bouffant et sans sabre au côté.

La cinquième catégorie, comprenant les médecins, les employés du gouvernement et certaines professions libérales, est assez considérée de la noblesse, laquelle méprise souverainement la sixième catégorie, formée des boutiquiers. Aussi toute personne ayant l'honneur d’appartenir aux quatre premières catégories, depuis le prince vassal jusqu’au simple soldat, serait-il à jamais déconsidéré s’il ouvrait un magasin quelconque.

Si les paysans agriculteurs sont rangés au Japon dans la dernière classe de la société, c’est sans doute beaucoup moins par mépris pour leur profession que parce qu'ils appartiennent aux princes vassaux en qualité de serfs ou d'esclaves.

Les princes ont-ils sur ces malheureux le droit de vie et de inort, comme l’assurent plusieurs voyageurs? Cela est douteux ; mais il ressort pour moi de tout ce que j'ai appris sur ce pays, qu'un prince peut impunément tuer un de ses serfs. Il n’en a peut-être pas le droit, mais comme les serfs morts au Japon ne sont pas dans l'habitude de réclamer, cela revient exactement au même.

Quoi qu'il en soit, je préférerais cent fois être serf au Japon qu'ouvrier tanneur.

Tanneur! grand Dieu! ce seul nom fait frémir quand on sait l’inconcevable mépris et la cruauté révoltante de toutes les classes de la société pour ces malheureux ouvriers. Véritables parias, ils sont ban-

nis du monde et mis hors la loi. Vous pouvez, pour vous distraire, tüer le plus honnête tanneur, personne n'y trouvera à redire; tandis que la peine de mort est prononcée contre quiconque tue un chien, l'animal le plus vénéré avec le serpent au Japon.

Les tanneurs ne peuvent habiter au milieu de leurs concitoyens dans aucune ville ni dans aucun village de l'empire.

Ils sont forcés de se bâtir eux-mêmes des huttes isolées ou de vivre ensemble dans des hameaux mau-

dits, réservés à eux seuls.

On ne les compte point dans le recensement de la population, et l'entrée des auberges et des lieux publics leur est absolument interdite.

Les maisons à thé, elles-mêmes, leur refusent Ja

porte.

S'ils voyagent, ils doivent attendre au dehors qu’on leur apporte la nourriture qu’ils ont demandée. On les sert dans une écuelle à eux appartenant, et qu'ils ont le soin de porter partout avec eux. Personne ne voudrait se servir d'un ustensile dont un ouvrier tanneur aurait fait usage.

Enfin c'est parmi eux qu'on prend les exécuteurs des hautes œuvres.

Quel préjugé abominable peut exister contre cette classe de travailleurs, et comment se trouve-t-il quelqu'un qui consente à façonner le cuir au Japon? J'ai bien peur que le farouche dédain qui pèse sur ces malheureux ait sa source dans quelque livre sa-

cré, les animosités religieuses offrant seules ce caractère de persistance et de barbarie.

Quoi qu'il en soit, il nous est impossible de comprendre le mépris qui s’attache aux tanneurs, surtout lorsqu'on pense avec les manichéens que Dieu a écorché les démons, et que de leur peau tendue il a fait le ciel.

Les Japonais eux-mêmes représentent le monde sous l'apparence d’un homme, et ils ont le bon goût de ne point faire fi de sa peau en le représentant écorché. Sa taille est immense, sa tête est formée du firmament, les astres sont ses yeux, les arbres, les plantes et toutes les herbes sont sa barbe et ses che-

veux.

Mais ce qui tend à prouver que l'horreur inspirée par les tanneurs au Japon tient à une superstition

religieuse, c’est qu'on les voit marcher par groupes de trois quand ils défilent dans les villes ou villages.

Ils inspirent ainsi plus de pitié par le prestige du nombre trois.

Les Japonais considèrent ce nombre comme divin. Ils croient, avec d’autres peuples anciens, que le ternaire se montre partout dans la nature, et leurs livres sacrés le constatent.

Is comptent trois règnes dans la nature : le minéral, le végétal et l'animal;

Trois éléments primordiaux : l’espace, la matière et le mouvement ; |

Trois principes dans l’homme : l'esprit, l’âme et le corps ;

Trois termes de son existence : la naissance, la vie et la mort ; :

Trois puissances intellectuelles : l’entendement, la mémoire et la volonté;

Trois mesures du temps : le passé, le présent et l'avenir ;

Trois mesures des choses : le commencement, le milieu et la fin;

Trois signes de l'étendue : le point, la ligne et la surface ;

Trois attributs de la matière : la forme, la densité et la couleur ;

Trois dimensions dans les corps : la longueur, la largeur, l'épaisseur ;

Trois figures géométriques radicales : le triangle, le carré et le cercle ;

De plus, les Japonais ont leur trinité divine, nous le savons.

Les Hindousontaussilaleur, composéede Brahma, de Siva et de Vichnou.

Les Égyptiens avaient la leur, composée d'Ammon, de Mouth et de Kons.

Les chrétiens ont un Dieu en trois personnes, les Japonais ne l’ignorent pas, et les lettrés savent sans doute aussi que Platon distinguait trois modifications dans la nature divine : l'être, l’idée et la volonté ou l’action ; que les Grecs avaient les trois yeux de Jupiter d’Argos, les trois visages d'Hécate, les trois Grâces, les trois Gorgones, les trois Furies, les trois Parques, les trois Hespérides, les trois divisions des

enfers, l'Élysée, les limbes et le Tartare ; leurs trois juges, Minos, Eaque et Rhadamante; les trois têtes de Cerbère, les trois corps de Géryon, le trépied d’'Apollon, sa lyre à trois cordes; les trois libations dans son temple, les trois rayons de la foudre de Jupiter, le trident de Neptune.

Les missionnaires leur apprirent aussi les trois hiérarchies d’anges du monde chrétien; les trois gardiens de la terre, Gabriel, Séraphiel et Michaël ; les trois mondes, divin, angélique et humain; les trois mages, le triple reniement de saint Pierre, les trois croix du Calvaire, les trois clous qui servirent à crucifier Jésus-Christ, les trois jours qu'il resta dans son tombeau, les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité; enfin les trois demeures des âmes, le paradis, le purgatoire et l'enfer.

En voilà certes plus qu'il n’en faudrait pour frapper l'imagination des Japonais sur le nombre trois, et par suite pour leur inspirer une commisération relative en faveur des tanneurs quand ils marchent trois par trois dans les rues et dans les villages.

Il est vrai que si le nombre trois est prodigieux par tout ce qui s’y rattache, le nombre un ne l’est pas moins, puisqu'il est le principe et le générateur de tous les autres nombres; que le nombre deux est aussi très-remarquable, puisqu'il s'applique à la matière divisible, et que, emblématique des extremes, il. tour à tour la lumière et les ténèbres, la vie et 1à mort, le bien et le mal, le froid et le chaud, l'erreur et la vérité, le mâle et la femelle, etc.

Le nombre quatre a bien aussi son mérite, puisqu'il exprime la division de l’année en quatre saisons, les quatre phases de la lune, les quatre points cardinaux ; le carré, première surface qui se termine par des lignes en nombre pair; les quatre oreilles de Jupiter, les quatre anges chargés dans l'Apocalypse de la surveillance des quatre coins du monde; sans compter encore les quatre évangélistes, les quatre âges du monde, les quatre sources du Gange, les quatre fleuves de lait qui coulent des mamelles de la vache Ædumia, etc., etc.

En cherchant bien, on trouverait sur chaque nombre des prodiges analogues, jusqu'au nombre neuf, qui est le premier carré des impairs, et dont une des propriétés est de se reproduire dans tous ses multiples à l’aide d’une addition horizontale. Par exemple : 9 multiplié par 2 donne 18, c’est-à-dire 1 et 8, dont la réunion ramène à 9 ; 9 multiplié par 3 donne 27, c'est-à-dire 2 et 7, dont la réunion ramène à 9; 9 multiplié par 4 donne 36, c’est-à-dire 3 et 6, dont la réunion ramène à 9, et ainsi de suite.

Mais on ne raisonne pas avec la superstition, et nous voilà par la faute des tanneurs et du nombre trois, jeté hors de notre route.

Revenons-y au plus vite pour compléter ce cha-

! Cette observation est due aux Indiens, à qui d'ailleurs, d'après M. Clavel, appartient l'invention des chiffres improprement appelés arabes.

LE JAPON. 191 pitre, déjà long, par quelques détails sur l’armée japonaise.

Le Japon entretient une armée considérable. Cela paraît d'autant moins nécessaire que la paix n'a été que très-accidentellement troublée depuis longtemps dans cet empire.

L'armée japonaise se divise en deux classes ;

1° La garde impériale ou troupe du souverain temporel (le souverain spirituel n’a pas le droit d'entretenir des troupes à sa snlde);

20 Les soldats fournis par les princes vassaux.

La première de ces classes formerait, d’après des renseignements qui paraissent exacts, cent mille fantassins et vingt mille cavaliers.

Quant aux troupes des princes, on ne saurait en estimer qu'approximativement le nombre.

En effet, comme d’après la loi chaque prince ou seigneur doit fournir son contingent d'hommes valides lorsque l’empereur le demande, on ne peut évaluer la force militaire totale de l'empire qu'en calculant d’après la population entière du pays. Mais le recensement étant tenu secret au Japon, on ne peut rien préciser à cet égard. Varénius, qui écrivait vers lemilieu du xvrr° siècle, porte l'effectif de l’armée japonaise au chiffre, probablement exagéré, de trois cent soixante-huit mille fantassins et cinquantehuit mille cavaliers. Iladmire le costume des troupes et vante leur esprit de discipline. De plus, il les tient pour très-braves, et stoïques dans la fatigue et les privations.

Avant 1615, il paraît que beaucoup de Japonais s'engageaient comme soldats de fortune dans des pays voisins de chez eux; aujourd’hui il n’en est plus ainsi, la permission de quitter l'empire n'étant, nous le savons, accordée qu’exceptionnellement.

D’après ce que les Français ont pu observer par eux-mêmes, si les Japonais sont braves, ils ne sont que très-médiocrement avancés dans l’art de la stratégie et de la tactique. Leur artillerie est sans valeur, et ils ignorent jusqu'aux éléments de l’art des fortifications.

Le mousquet japonais est encore notre ancien fusil à mèche. Ils tiennent à conserver cette arme, bien qu'ils n'’ignorent pas les progrès accomplis par les Européens dans la fabrication des fusils.

Quant à leurs armes blanches, elles sont supérieures à tout ce que nous avons en Europe.

Autrefois, les soldats japonais se servaient de cottes de mailles. Aujourd’hui encore quelques officiers recouvrent leur corsage de soie d’une armure de fer.

Chaque soldat, quel que soit son rang, a le droit de porter, à l’'égal du plus grand seigneur, deux sabres et un poignard.

Les gens du peuple ne lui parlent qu'avec les marques d’un profond respect.

Avec des canons bizarrement fabriqués, les Japonais se servent de gigantesques arbalètes, montées sur des affûüts à quatre pieds ressemblant à des brancards de déménagement à bras.

En somme, s'il est évident que les troupes japonaises ne sauraient tenir contre des régiments européens, elles n’en seraient pas moins très-redoutables à l’arme blanche, tant à cause de leur bravoure que par leur adresse extraordinaire à manier le sabre.

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