LA MÉDECINE AU JAPON
Rien n'est plus curieux, pour les Européens de tous les pays, que d’exzminer l'extérieur et l’intérieur des innombrables pharmacies japonaises. Elles sont ornées de grandes affiches où sont mentionnés des remèdes infaillibles pour toutes les maladies connues, et même, je crois, pour toutes celles dont l'humanité pourrait avoir à souffrir un joug.
L'exposition de Londres en offre de curieux échantillons.
Ces boutiques sont ornées également de certificats de malades attestant des guérisons miraculeuses per les médicaments décrits sur ces affiches, et par beaucoup d’autres encore, parmi lesquels plusieurs sont annoncés comme venant d'Europe. Il est vrai qu'en Lr°pe on nous donne comme merveilleux certains reraèdes originaires du Japon.
Les pharmacies japonaises ne peuvent se comparer à aucune boutique européenne, à moins toutefois que ce ne soit à l’ancien bazar Provençal de l’immortel M. Aymès, le prince des épiciers français, Aymès ! ah ! jamais homme au monde ne saura mieux que cet illustre Marseillais allier aux préceptes de la morale ascétique les excellents produits de nos denrées coloniales !
Nous devions, en passant, ce tardif hommage à l'ingénieux ir: te0; des pâtés extatiques de thon à la Sainte-Th‘.:::, di vin de Noé, et de tant d’autres produits dont les € :tomacs véritablement religieux n'ont pas oublié les pieuses succulences.
Revenc::s à la médecine au Japon.
Friovs-nous redeve bles des moxas aux Japonais, et tienarions-nous de ce peuple l’art de l’acuponcture? M. Andrew Steinmetz l'affirme dans son Japan and he: people, et personne ne le nie, que je sache. Ce qu: y 1 de certain, c’est que les Japonais tiennent les moxas et la ponction en grande estime. Par exemple, contre une colique horriblement dou-
loureuse, dont la Providence, dans ses mystérieux décrets, s’est plue à doter particulièrement le Japon, les médecins de ce pays pratiquent l’acuponcture, qui là-bas tient de la magie autant que de la médecine. Le chirurgien se munit de longues et trèsfines aiguilles en or, e: nt ou en acier. Le patient adresse quelques ;: oles bien senties à Bouddha ; puis il s'étend sur un des jolis pliants dont toutes les chambres à coucher sont ornées au Japon, et se livre à l'opérateur. Celui-ci prend neuf de ces aiguilles (pas une de plus, pas une de moins), etil les enfonce avec dextérité dans les muscles de l'abdomen ou de l'estomac du malade. Les parties osseuses, les nerfs et les vaisseaux sanguins sont évités avec beaucoup d’adresse. Le praticien, en introduisant les aiguilies, leur imprime un mouvement de rotation très-rapide, et le malade se sent plus ou moins soulagé. Beaucoup de médecins se font une spécialité très-lucrative de ce genre d’opération.
J'ai pu voir à l'exposition universelle de Londres vingt-cinq de ces aiguilles en argent, aussi fines que le plus fin fil d'Écosse, à côté d’un assez grand nombre d’autres instruments de chirurgie japonais, parmi lesquels figure, dans sa forme primitive, l'instrument classique avec lequel on poursuit si plaisamment M. de Pourceaugnac.
Le moxa est un remède universel. C'est la partie laineuse de l’arténisia, qu'on détache de ses feuilles par la friction et le battage. Cette espèce de laine est
préparée en petits cônes: c'est le moxa, qu'on allume par le haut, après qu'on l’a placé sur la partie désignée par le médecin.
On applique les moxas au Japon dans toute espèce de cas. Aussi la valise d'un voyageur renferme-t-elle toujours un certain nombre de moxas dont il se fera faire l'application à la première occasion.
Cette opérati on, commecelle des aiguilles, forme dans tout l'empire de l'Est une science et une profession spéciale très-honorée. En Angleterre, on prend du sel de Glauber pour se tenir le teint frais et conjurer les maladies à venir; au Japon, on emploie les moxas dans le même but. Tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, soldats, prêtres, et jusqu'aux condamnés dans leur prison, se soumettent volontairement à cette opération au moins une fois tous les six mois.
Un autre remède universellement employé chez les Japonais comme moyen curatif et comme préservatif, c’est la friction. Il y a des médecins qui ont fait de la friction une étude spéciale, et qui se renferment aussi dans cette spécialité. A les entendre, c'est un art difficile et compliqué que la friction, et ce n’est qu'après de fortes études et une longue pratique qu'on peut prétendre à l'honneur de se dire véritablement frictionneur.
Un voyageur assure qu'il existe à Yeddo une école spéciale de frictions, dans laquelle les élèves, particulièrement voués à la pratique de cette bran-
che de la médecine, s’exercent sur des sujets loués pour cet usage ; on leur suppose tour à tour les différentes affections qui se traitent par la friction, et on les frictionne en conséquence. On les appelle des garçons de frictions, et ils sont très-bien payés.
La médecine a ses incrédules dans l'empire de l'Est comme partout aïlleurs. Il existe au Japon une comédie qu'on dit fort savante et toute remplie de traits satiriques à l'endroit des médecins. Elle a pour titre : Le médecin, la médecine et le malade. On y voit le médecin en présence de la personnification de la médecine. Celle-ci raille le docteur en lui prouvant son impuissence et en constatant la sienne. Le médecin et la médecine finissent par se moquer d'euxmêmes et par rire aux éclats de la confiance qu’ils inspirent au malade. Survieñi un malade. Aussitôt le médecin et la médecine prennent un air grave, se consultent mutuellement, ordonnent force drogues, et se partagent les bénéfices de ce traitement, en assurant au malade qu'il guérira radicalement. Quand le malade est parti, les pochés bourrées de remèdes mais dégarnies d'argent, le médecin et la médecine entament le dialogue suivant :
LE MÉDECIN A LA MÉDECINE. — Que pensez-vous de ce pauvre malade ?
LA MÉDECINE AU MÉDECIN. — Mon avis est qu'il ne guérira pas.
LE MÉDECIN À LA MÉDECINE. — Ce n'est pas mon opimion. J’offre de parier avec vous qu'il se portera bien la semaine prochaine.
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LA MÉDECINE AU MÉDECIN. — Je vous parie qu'il mourra dans huit jours.
LE MÉDECIN À LA MÉDECINE. — Que voulez-vous parier ?
LA MÉDECINE AU MÉDECIN. — Celui qui perdra boira la drogue que vous avez ordonnée au malade.
Le médecin hésite. Il suppute l’effet des remèdes qu'il a ordonnés, fait la grimace, et paraît ne pas vouloir accepter ce genre de pari. Mais comme il est très-entèté et que son amour-propre est stimulé par la médecine, qui lui dit : « Ah! ah! vous avez peur de moi ! » il fait un effort suprême et accepte la proposition.
Huit jours après, comme le médecin et la médecine se sont donné rendez-vous pour aller savoir des nouvelles du malade, celui-ci apparaît soudain. Il se porte à merveille. La médecine ne peut en croire ses yeux, le médecin est radieux.
— Buvez, — lui dit le docteur triomphant en lui présentant un mélange de drogues semblable à celui qu'il avait ordonné au malade.
— Ah! — dit tristement la médecine, — je crains bien que ce jour ne soit le dernier de ma vie, car moi-même je ne connais, hélas! aucun remède contre mes remèdes.
La médecine boit et meurt.
Quant au malade, interrogé par le docteur, il avoue n’avoir pris aucune médecine.
Ce dénoûment de la comédie janonaise me remet
en mémoire une petite anecdote publiée en ces termes par le docteur Guyard :
« Une dame convalescente de mes amies disait un jour à son médecin :
» — Dites-moi donc un peu, docteur, par quel secret, vous autres médecins, vous n'êtes jamais malades ?
» — C'est, — répondit spirituellement le docteur, — que nous dinons confortablement du produit de nos ordonnances, sans jamais rien prendre des drogues que nous ordonnons. »
Qu'on ne s'étonne pas trop de cette réponse. Les plus grands médecins de toutes les époques et de tous les pays ont été les plus grands sceptiques en matière de médecine. Le père de la médecine, Hippocrate, a dit tristement : « Un médecin prescrit une diète sévère, un autre permet des aliments, survient un troisième qui les défend. De sorte qu'il n'est pas étonnant qu'on dise alors de l’art médical qu'il ressemble à la science des augures. »
Sydenham, surnommé l’Hippocrate anglais, « dit : « Ce qu'on qualifie d'art médical est bien plutôt l’art de faire la conversation et de babiller que l'art de guérir. »
Guy-Patin appelle la médecine « l’art de deviner.» Platon la regardait comme « aussi préjudiciable aux particuliers qu’à la société. »
Broussais pose carrément cette question, à la page 826 de son Examen des doctrines médicales :
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à la cales :
« La médecine a-t-elle été plus nuisible qu'utile à la société ? »
Le professeur Bouchardat convient que « la science médicale n’est pas faite. »
Chomel, dans sa Pathologie générale, dit : « Les ténèbres enveloppent encore la branche la plus importante de la médecine. »
Shengel conclut « que le scepticisme en médecine est le comble de la science, et que le parti le plus sage consiste à regarder toutes les opinions avec l'œil de l'indifférence, sans en adopter aucune. »
Magendie disait, le 16 février 1816, au collége de France : « Sachez-le bien, la maladie suit le plus habituellement sa marche sans être influencée parla médication dirigée contre elle. Si même j'exprimais toute ma pensée, je dirais que c’est surtout dans les services où la médication est la plus active que la mortalité est la plus considérable. »
Rostan fait cet aveu redoutable : « Chaque formule est pour ainsi dire une erreur. »
Corvisart, sur la fin de sa carrière, a dit en parlant de la médecine : « Bah ! elle ne sert à rien. »
Le célèbre Boerhaave a dit : Si l’on vient à peser mûrement le bien qu'a procuré aux hommes une poignée de vrais fils d'Esculape, et le mal que l'immense quantité de médecins a fait au genre humain, depuis l'origine de l'art jusqu'à ce jour, on pensera sans doute qu'il serait plus avantageux qu'il n'y eût jamais eu de médecins dans le monde.
Stahl exprimait ce désir énergique : « Je voudrais
qu'une main hardie entreprit de nettoyer cette étable d'Augias. J'ose pénétrer dans cette science peuplée d'erreurs, où la langue est aussi défectueuse que la pensée, où tout est à refondre, les principes et la matière. »
Enfin, l'illustre Bichat écrivait dans ce chefd'œuvre de science, d'cbservation et de logique qui s'appelle Anatomie générale, les lignes suivantes :
« La matière médicale est de toutes les sciences celle où se peignent le mieux les travers de l'esprit humain. Que dis-je ? ce n'est point une science... c'est un mélange informe d'idées inexactes, d'observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit que la pratique de la médecine est rebutante; je dis plus : elle n'est pas le plus souvent celle d'un homme raisonnable, quand on en puise les principes dans la plupart de nos matières médicales. »
Voilà l'opinion de quelques princes de la science ; ce qui n'empêche pas qu'à la première indisposition plus ou moins sérieuse, vous et moi nous nous empresserons de réclamer les bons soins de notre «docteur. On ne croit pas à la médecine, mais on crcit à son médecin. Cette douce illusion est pour les malades une grâce d'état.
J'ai trop parlé de médecine dans ce chapitre spécial pour ne pas vous parler un peu des morts au Japon. La transition vous paraitra d'ailleurs conve-
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LE JAPON. 231 nablement préparée par toutes les citations qui précédent.
Done, les morts sont traités dans l'empire de l'Est d'une facon très-originale, On ne les brûle point, comme faisaient les Romains ; on ne les embaume point, comme faisaient les Égyptiens ; on ne les enterre point, comme nous avons tort de le faire ; on les met en baril, ni plus ni moins que des cornichons ou des olives. C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Et, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le baril qui sert aux Japonais de dernière demeure n'a jamais plus de trois pieds de haut sur deux pieds et demi de diamètre au sommet, et deux pieds à la base, Comment le corps d'un homme peut-il se caser dans ce baril? C'est un mystire que les croquemorts japonais ne nous ont point révélé, mais le fait n'en n'est pas moins incontestable.
Sur quelques questions faites à ce sujet par des voyageurs, les Japonais ont répondu qu'ils obtenaient la réduction des :adavres au format réglementaire du baril en introduisant dans le nez, dans les oreilles et dans la bouche du mort une certaine dose d'une liqueur préparée avec le suc du dosia. Cette liqueur aurait, entre autres qualités, celle de donner aux membres des cadavres une souplesse extrême, qui permettrait, sans aucune fraction , de les caser dans leur baril.
Un américain parle d'une expérience de ce genre qui fut faite en sa présence. Il faisait extrêmement froid ; un jeune hollandais mourut à la factorerie
de Désima. Le lendemain matin, plusieurs Japonais, quelques officiers de la factorerie et le témoin qui rapporte ce fait examinérent le corps; il était aussi dur que du bois. L'un des interprètes tira d'un portefeuille une poudre grossière ressemblant à du sable : c'était du dosia, préparé en poudre cette fois au lieu d'avoir été mis en liqueur. Le médecin japonais prit une pincée de cette espèce de sable, qu'il introduisit dans les oreilles ; une autre pincée fut mise dans les narines et une autre dans la bouche. « Soit par l'effet de la drogue, » dit l'Américain, « soit par quelque habile supercherie que je n'ai pu deviner, le corps reprit toute sa souplesse en moins de quinze minutes. »
Quelques personnes ont cru pouvoir affirmer que le dosia administré d'une certaine manière était un poison violent, et elles ont essayé d'en faire l’analyse chimique. Mais l'impuissance de la chimie à constater les principes contenus dans certaines substances végétales est manifeste. Par exemple, quel est le principe qui distingue le champignon vénéneux, l'oronge vert, si vous voulez, du champignon comestible vulgaire, avec lequel on le confond trop souvent ? la chimie l'ignore entièrement ; pour elle les deux champignons sont identiques, et pourtant l'un est un savoureux aliment, l'autre un poison rapidement mortel. Quel est le principe qui distingue le suc de la liane dont on tire le curare, le plus violent des poisons connus, des sucs innocents d'une foule d’autres lianes? la chimie l'ignore, et ne trouve
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2r que ait un l'anamie à s sub- , quel vénéignon d trop r elle artant nn raingue 8 viod'une rouve
aucune différence entre l'un et l'autre. Il n'y avait donc qu'un moyen de s'assurer des vertus bonnes ou mauvaises du dosia, :’était de l'essayer sur des êtres vivants. Dans tous les cas, si cette plante est susceptible par la préparation de devenir malfaisante, prise à l'état d'infusion elle a des qualités qui la font rechercher de toutes les classes de la société. Elle avive l'esprit, disent les Japonais, et rafrafîchit le corps. De plus elle est d'un goût agréable.
Dans l'esprit d'un certain nombre de personnes au Japon, l'usage constant de cette plante prolonge- “ait la vie.
Ce contribue à faire croire aux vertus merveille lu dosia, c'est qu'il est débité seulement dans les temples, et que sa découverte est attribuée à un prêtre nommé Kobon-Daysi. Dès que la récolte du dosia est faite, les prêtres, rangés en cercle devant ce produit merveilleux, répètent pendant sept fois vingt-quatre heures un hymne appelé Guomi-Singo. Les prètres affirment qu'après ce long exercice religieux, on entend un bruit éclater zur intervalle dans la poudre du dosia. Les prières seules peuvent opérer ce miracle en rendant ce produit eflicace.
Les empiriques exploitent cette croyance et appellent la décoction du dosia la boisson merveilleuse.
Mais que ne font pas les empiriques au Japon pour inspirer la confiance des malades et s'emparer de leur argent! On en voit qui, véritables impresarii
de la médecine, vovagent avec une troupe de soidisant incurables qu'ils guérissent régulièrement dans toutes les villes où ils vont offrir leurs drogues. Chaque membre de la troupe, en a*rivant dans une localité, joue son rôle de malade et guérit en quelques jours si l’empirique reste quelque jours dans la localité, en quelques heures si ce dernier ne fait que la traverser. Ces soi-disant incurables passent pour des malheureux recueillis sur la route par le plus généreux des philanthropes. Quand l'impresario a débité ses drogues, et a fait semblant de congédier sa troupe de malades, qu'il retrouve à quelque distance de la ville, 1l reprend ses hommes avec lui dans sa voiture et va les reguérir aïileurs.
On dit cette profession très-lucrative au Japon. L' e ne le serait pas moins en France, j'en suis persuadé, si la police laissait à ions les bienfaiteurs de l'humanité leur entière liberté d'action.
Les botanisies euiupéens qui ont parcouru le Japon s'accordent à reconnaître l'immense richesse de ce pays en fait de plantes médicinales. I n’st pas douteux que l1 médecine ne tire un jour de cette contrée quelques remèdes nouveaux dont nous avons le plus gran@ hesoin, et qu'il sera bon d'ajouter au trop petit nombre des spécifiques dont nous jouissons. Dans l'état présent des choses, le plus beau de nos médecins ne peut donner que ce qu'il a, et franchement ce n’est pas toujours assez.
Au Japon, les médecins se font raser la tête. Avec des cheveux, ils inspireraient moins de con-
Oient
fiance. Ne rions pas; uo0s docteurs, en renonçant à la cravate blanche, perdraient tout leur prestige à nos yeux. Vous confieriez-vous aux soins d’un médecin, fût-il le plus savant du monde, s’il portaitun macfarlane, des moustaches en crochet, des cols à la Colin ornés d’un ruban rose, une cravache et des gants en peau de chien? Je ne le crois pas.