‹ Les civilisations inconnuesChapitre 8 sur 31 · LE ROYAUME HAWAÏEN · texte numérisé non relu

LE ROYAUME HAWAÏEN

A PROPOS D UNE REGTIFIGATIOlf,

Je viens d'acquérir la preuve qu'il ne faut jamais parler légèrement des rois, des royaumes et des chefs d'orchestre.

Je crois môme pouvoir assurer qu'il est surtout imprudent de parler légèrement de ces derniers.

Cela demande quelques explications. Les voîd:

Il y a quelques jours, en rentrant chei moi, je trouvai une carte de visite sur laquelle je lus : Jftmsieur Vidal, consul général de Sa Majesté HawaïefUM. M. Vidal m'annonçait sa visite pour le lendemain du jour où il m'avait fait remettre sa carte. N'ayant pas à ce moment encore l'honneur de connaître personnellement le consul général de Sa Majesté Hawaïenne et ne sachant du peuple kanake que hien juste ce que tout le monde peut en savoir par les récits de Cook et de Lapeyrouse, je me de-

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andai naturellement ce que pouvait avoir à me re M. Vidal.

Tout à coup, ô souvenir inquiétant! je me rappei que, dans un feuilleton du Siècle, d'après un jouril américain et sous cette rubrique : Nouvelles de nure monde, j'avais dit quelques mots d'une repré- »ntation, extraordinaire sous tous les rapporte, d'un îs chefe-d'œuvre de Verdi, Il Trovatore, dans la Ue de Honolulu.

Ma conscience s'inquiéta de ce souvenir, et j'eus mr de m'étre ^ayé à tort à la suite du journaliste néricain sur un gouvernement, sur un peuple, sur MS dilettanti et sur un chef d'orchestre, tous dignes un compte-rendu plus sérieux, c Parce que le groupe des Sandwich s'étend du )* au 23« degré de latitude nord-est et du 157« au >9^degréde longitude ouest,ce n'est point une raison, le di&-je, pour que les habitants de ces pays lointains )ar rapport à nous) ne se montrent pas sensibles à i bonne musique, et qu'il n'y ait pas là-bas, comme î, d'habiles chefs d'orchestre. A la vérité, pensai- I encore, les habitants des lies Sandwich mandaient, il y a peu de temps, leure prisonniers de aerre, sans scrupule aucun et de bon appétit; mais en n'empêche qu'ils soient à cette heure de vériibles gandins, professant avec le goût de la gibertte de lapin Thorreur du gigot d*homme. »

Et je me rappellai avoir connu à New- York un >lIectionneur de médailles, jeune homme charlant, de manières élégantes, dont le seul défex^V

peut-éti*e était une excessive timidité, et dont Toa- <île, encore vivant à C€tte époque, avait, en sa qulité de sauvage comanche, servi de tombeau vivant à un Algonquin, à deux Siouz, à un nègre marron, à trois Apalachites et à un plus grand nomlxre de Hurons-Iroquois, dont les opinions politiques étaient en désaccord avec les siennes.

Alors je recherchai le numéro du Siècle oik y scwê parlé d'Honolulu, et je relus les lignes suivante!^ que, pour ma punition autant que pour Vintelligenoe de la question, il me faut reproduire ici :

c Pour passer à un sujet moins sérieux dans cette revue de l'autre monde, laissez-moi vous racontff une représentation, à coup sûr fort curieuse, de l'opéra // Trovalore dans la ville de Honolulu.

n Vous savez sur quel point de notre boule te^ restre est situé Honolulu. Cette ville est la capitale d'une des lies Sandwich, et par conséquent elle se trouve baignée par la mer Pacifique dans la Polynésie. Or, dans ce pays lointain, qiii ne nous est conim que depuis 1778, grâce aux voyages de Cook, on œ se prive nullement des douceurs de la musique, ony joue Topera itaUen, avec des artistes bien autrement distingués qu'on ne le fait d'ordinaire dans les capitales d'Europe.

» Et Tamberlick? — me direz-vous.

V II s'agit bien de Tamberlick I Le ténor qui figure dans la ti-oupe de Honolulu est un roi, ni plus ni moins, et la prima donna une reine. Peut^tre le ta-

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Lent vocal de ce couple couronné laisse-t-il quelque cfaose à désirer, mais il ne faudrait pas le dire trop kxaut à Honolulu. Chacun s'y montre donc on ne peut plus satisfait de la méthode exquise de Sa Mafettë Kamehameha et de son auguste épouse.

3 Une correspondance des îles Sandwich, reçue par la voie de San-Francisco, nous apprend Tim* meiise effet produit par le chef-d'œuvre de Verdi mt les dilettanti kanakes, auxquels on est redevable de la fondation d'une société philharmonique à Hon ol uiii ,

» Cette société, qui compte trois guitaristes, deux Buttâtes, un violoniste,, quatre joueurs de marimba, 9t quelque chose comme six mirlitons, s'était jointe à L'orchestre royal pour la représentation du Trovatore. L'oorchestre de Sa Majesté Kamehameha étant composé des mêmes éléments à peu près que ceux de la société philhannonique, on peut juger de la valeur înttmimentale de cet ensemble.

» Cest un barbier irlandais étabU à Honolulu qm rfétait diargé d'arranger la partition de Verdi, en l'accommodant au goilt du pays.

» La salle présentait un coup d'œil magique. Presque toutes les dames étaient habillées, et bon nombre de spectateurs étaient aussi vêtus. Plus de deux cents chandelles de suif végétal éclairaient l'assemblée. Après une courte introduction d'orchestre, étrangère à l'œuvre du maestro italien, et qui pourrait bien être de la composition dv. barbier irlandais, on vit apparaître les chanteurs. Ils eurent tous beaur

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coup de succès. Mais les honneurs de cette mémorable journée artistique devaient être pour Sa Majesté Kameliameliay dans le rôle de l'amant de Leonora, et pour sa compagne, gui, d'après la correspondance à laquelle nous empruntons ce fidti n'avait pas eu besoin de se bistrer la peau pour jouer le personnage de la bohémienne. Il faut renoncer i peindre la sensation produite par le Miserere. Quelques personnes déchirèrent le peu de vêtements qu'elles avaient, en témoignage d'admiration. Le barbier irlandais a reçu une récompense digne de ses talents. Quel autre eût pu transcrire la iMurtition an Trovatore pour guitares, flûtes, marimbas, et quelque chose comme douze mirlitons? Verdi Mmême y eût renoncé.

» Eh bien! entre le plaisir que nous fait éprouver à nous autres Parisiens l'orchestre de l'Opéra et celui qu'éprouvent les habitants de Honolulu en entendant le leur, l'avantage reste aux habitants des lies Sandwich. Le beau absolu serait-il une îQusioD de notre esprit, et le beau relatif existerait-il sotIî Non, pourtant. Mais où donc est le beau absolu? >

Après cette lecture, je restai convaincu d'une chose : c'est que M. Vidal n'avait pas pris la peine de venir chez moi pour attacher à la boutonnière de mon habit les insignes de la décoration de Sa Majesté Hawaïenne.

Le lendemain donc, M. Vidal se présenta chei moi, et je vis en lui ce que les Anglais appellent un parfait gentleman.

LE AÛTAJISfK

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