S 2. FAMILLE
La Genèse nous fait une peinture simple et naïve des moeurs encore un peu sauvages des Syriens, ou Sémites primitifs.
Si à l'époque d'Abraham les Phéniciens avaient déjà un gouvernement régulier et des lois, ils n'ont pas laissé comme les Hébreux des annales pour en transmettre le souvenir. Ceux-ci» au contraire, eurent comme les Chinois , quoique dans des proportions très-réduîtes, des traditions dont la Genèse a oonaerrè les plus importantes comme peintures de mœurs.
A cette époquot le chef de famille étant tout-puissant disposait des biens et de la personne des enfants, des femmes et des esclaves (3).
Celte puissance allait jusqu'au droit de vendre et de tuer un
(i) Antiq. jad., xv, 4.
(t)Dion Ca8S.,Liv, 7.
(3) Genève, xxx.
fils; mais dans le cas de vente» la loi ou plutôt la coutume exigcail^ rintervenlton du chef de la tribu, ^et une promesse faite devant lui par Tacquéreur, de bien traiter le sujet (I).
La naissance d'un fils éuit l'objet de réjouissances dans la famille» et le nom qu'on lui donnait exprimait souvent la joie des parents. Lia» devenue féconde, tandî^que Rachel plus aimée de Jacob» demeurait stérile, appelle l'enfant qui vient de naître Ruben (Voyez). Le second est nommé Siméon (Exaucé). .
Aser et Gad expriment aussi une idée de félicité (3). Esaû avait été surnommé £dom (rouge) parce qu'il sortit tout rouge du sein de sa mère : et il donna ce nom aux Ëdomites ou Idoméens dont il fut le père (3).
Le nom exprimait aussi des sentiments douloureux ; Rachel nomme son dernier-né Benonim (enfant de ma douleur) |iarce que sa naissance lui coûte la vie. Mais à son tour Jacob l'appelle Benjamin (Cenfant de ma vieilleue).
Le jour du sevrage d'un fils était marqué par des festins (4).
Un droit injuste qui cependant se retrouve dans toutes les coutumes et lois anciennes» le droit d'aînesse était d'une grande importance chez les Syriens. Le fils aine avait une portion plus forte dans l'héritage, car il représentait le père lurs de l'absence ou de la mort de celui-ci ; ses frères étaient tenus de lui obéir et de s'incliner devant lui comme devant leur père (5). Ruben, l'ainé des enfants de Jacob, parle à ses frères presqu'en maître. Joseph le fait asseoir à la première place à la table où il les admet tous (6). C'est à l'aîné que le père mourant donnait sa bénédiction, cause de querelles intestines et de supercherie : On connait l'aventure d'E^ù vendant son
(l)Elicn,lI, ch. vii.
(î) Genèse, XXX, H-i3-î4.
(3)ld., XXV, Î6, 30.
(4) Id. XXI, 8.
(5) Genèse, xxvii, 29.
(6) Id. XLU, XLIII, 33.
droit d'aînesse à son frèray on sait qoe oelui-d fut obligé, dans celte occasion, d'employer la ruse pour surprendre la bonne foi de son père. Quand Esaû voulut réclamer il était trop tard, la bénédiction une fois donnée élant irrévocable (1). Cependant des passe-droits de ce genre paraissent avoir eu lieu au gré des pdres: ainsi, lorsque Joseph plaça ses deux enfants de façon que l'aîné fut sous la main droite de Jacob, celui-ci «yant une autre intention la porta sur Ephraim : c Vous vous trompes, lui dit Joseph, Manassé est Talné, c'est sur lui qoe votre droite doit s'étendre. • (3), Mais Jacob n'en bénit pas moins le cadet.
On pouvait donc vendre ou perdre son droit d'aînesse; finben le perdit pour avoir séduit une des concubines de son pôr6(S).
Cependant la vénération accordée à la primogénîture survivait à la perte de ses droits t Jacob rendit hommage à son frère Esaû quand il revint dans sa patrie (4). •
Les fils d'une Concubine ou d'une éponge de second ordre ne pouvaient le disputer à leurs frères nés de la première épouse. Isaac conserva ses droits quoique né après IsmaéJ.
Quand Jôhovah dit à Abraham : c Prends ton û}s unique (5) » il ne comptait pas les enfants qu'il avait eos deses concubines.
Ceux dç la seconde femme appartenaient à U première; et celle-ci d'ordinaire quand elle était stérile, S'OCCupait de trouver cette seconde femme à son mari : c Prenez mon esclave, dit Rachel à Jacob, et j'aurai par elle des enfants, » et lorsque cette seconde femme eut enfanté, Eadid dit : < Elle m'a donné un fils (6). a
(1) Genèse, xxva, 4.
(«) Id. XLVIII.
(3) Id. XLix, 4.
(4) Id. XXXII, 13. — xxxni, I et sulv.
(5) Id. XXII, 3.
(6) Id. XXII, t2-«6. — xxiu, «. — XXX, 3.
SYKIERS. 409
Sarah dit la même chose en offrant Agar à Abraham (i).
Cette facallé de chercher une seconde femme pour son mari, était an grand avantage pour l'épouse légitime parce que son choix devait tomber sur la femme dont le caractère lui était le plus sympathique.
La puissance du mari sur sa femme était illimitée; mais les parents de celle-ci conservaient le droit de conseil et de surveillance. Laban craignant que Jacob n'abusât de son autorité envers Rachel et Lia lui fait promettre de ne les point maltraiter et de n'en pas épouser d'autres (2).
Outre la faculté d'avoir plusieurs femmes, on avait celle de les prendre dans des familles étrangères.
Ainsi firent Ësaû, Juda, Samson, Eooz, et plus tard David lui-même qui épousa la fille d'un roi d'Ammon, de ce roi qui sous Saûl avait proposé de crever l'œil droit des Israélites, comme le seul moyen d'obtenir la paix et son amitié (3). Moïse avait pourtant formellement défendu ces alliances; car elles occasionnaient l'introductidn de pratiques.étrangères.
La demande en niariage était faite au nom do père ou par lui-môme, en y joignant des présents. Le serviteur d'Abraham fut chargé d'aller en Mésopotamie chercher une femme pour Isaac. Le roi Hémor demanda à Jacob la main de Dîna pour son fils. Samson fit demander par son père la main d'une philistine, en dépit de la réprobation attachée à ce genre d'union.
Les fiançailles précédaient le mariage, et formaient déjà un lien indissoluble (4).
Le père bénissait le mariage. Laban bénit ses filles au moment où elles partent avec Jacob pour la terre de Ga-
(I) Genèse, XVI, 2.
(«)Id.,XXXI,50.*
(3) Josèphe, Antiq. jud. VII, ch. i, § 4. — Rois, XI, i.
(4) Id. XIX, H 14; XXXVIIl, il.
410 us aviusATiom PEmmvE».
naan (1). A défiml du fête, la fière atné la tappléail. Qoaad Rêbaon quitta aaa parants» alla paît avac ta nourrioa at laaertilaar d'Abraham» apiès aTOîr raçu las bteédictions da ses fieras (t).
Soufant on épousait les deux sœun comma fit laoob : il aeiiata ses deux famoaes raoyannaot qus^tone ans da tnmil, témoignage du haut prix qu'il mettait à leur possamion.
A Tyr, i Byblos, at dans toute la Phénicie, les jeunes filles pauTras acquéraient, dit-on* par leur prostitution à des étran* gen dans le temple» une somme qui composait leur dot (S).
La mariage chez les riches était célébré par des festins qui duraiemt sept jours. On n*y Yoit point de trace d'intervention des pr^res, ni de pratiques religieuses; seulement on fitisait des inToeations, des veen da bonheur et de postérité, aceom* pagnes de compliments adressés aux époux.
Le grand objet du mariage èhes ces peuples consisiant à a^otr beaucoup d'enfants miles, la fécondité était ce qu'ily vttSX da plusestimable dans une femme ; la stérilité sembfait une malédiction, aussi léhorah promettait-it comme la plus haute récompense» une nombreuse descendance à ses adorateurs (4). La répudiation fut peu pratiquée atant Moiae. La stérilité enéuit la cause ou le préteite. Le désir d'une postérité était si grand que les enfants des esclaves furent soigneusement élevés quoiqu'ils ne dussent point dans la suite jouir des mêmes avanUgas que les autres. La Genèse place à c6té des petits enfants d'Esaû nés d'une épouse de premier rang, les enfants nés d'une concubine de son fils. C'est ainsi qu'Ismaël et Isaac furent élevés ensemble. L'inégalité dans le partage des successions tenait plus -à la volonté palemalla qu'à la iiaîs-
(1) XXVin, 3, 4 i XXXI, 65.
(«)Id. XXiy,57 60.
(3) Mém. de TAcad., t 40, p. 137.
(4) Geoèse, XXX, t3 ; XU-XXVin.
SYIU£IfS» 411
sanoe ; toutefois Tusage accordait une plus forte part à Talné ; Moïse en fit une règle obligatoire.
Les enfants de Jacob eurent tous une portion.de l'héritage paternel ; Esaû quoique dépossédé du droit d'ainesse, n'en eut pas moins un grand nombre de serviteurs et de trou* peaux (i).
Les filles avaient des droits à la succession paternelle comme l'atteste cette plainte de Racbel et de Lia. « Avonsnous encore quelque part» quelque héritage dans la maison de notre père? Ne sommes-nous pas considérées par lui comme des étrangères, puisqu'il nous a vendues? et il voudrait encore manger notre bien (S). »
Abraham n'ayant pas encore d'enfants, institua pour son héritier le fils d'Éliézer son serviteur, bien qu'il eût des pro« ches parents, preuve nouvelle de la toute puissance du chef de famille.
Les esclaves faisaient en quelque sorte partie de la famille. C'étaient pour la plupart des prisonniers faits à la guerre, des enfants de ces prisonniers nés pendant leur esclavage, et les individus qu'on achetait à des traficants nomades, confine ceux qui achetèrent Joseph (3).
Dès le temps d'Abraham on transportait les habitants des villes prises pour en faire des esclaves. Dans la suite, Salomon, vainqueur de tribus syriennes, les réduisit à l'esclavage. On conduisait à la guerre des marchands à qui l'on vendait d'avance les captifs qu'on espérait faire (4).
Les esclaves s'étaient tellement multipliés à Tyr dans le sixième siècle avant Jésus-CJbrist, qu'ils devinrent assez puissants pour aider à renverser le gouvernement (5).
(DGenèse. XXXVI, 6.
(S) Id. XXXI, U.
(3) Genèse, xVil, is-23.
(4) Machab. Vni, 34.
(5) Justin, XYIU, 3.
413 LES aVIUSATlONS PRIMITIVES.
§ 5. US GOUYEaifElIKlfT.
La forme de gouYeroement ne fut pas la même chei toutes les tribus syriennes; elle varia de la démocratie à l'oligarchie» du patriarcbat à la royauté , au gré des événements et saîfant la position topograpbique.
La constitution primitive des Phéniciens fut démocraUque; l'autorité suprême résidait dans une sorte de sénat nommé par les citoyens libres de la nation.
Cette assemblée était investie de tous les pouvoirs, excepté du pouvoir judiciaire. En temps ordinaire» une commission tirée de son sein déléguait à un certain nombre de ses membres la direction des affaires civiles et militaires, ce qui formait le conseil des anciens» sans doute parce qu'on y appelait les plus
Les magistrats de cbaque ville marchai^t de pair avec le loî et envoyaient d'un commun accord des ambassades (1).
Le président de cette assemblée ^ des deux commissions 8*appelail suflète ou juge; il était chef du pouvoir ezécutjX Le commandement des forces militaires appartenait à un autre suflète.
Ces deux suflètes étaient élus par le peuple sur une liste présentée par l'assemblée. Leur pouvoir annuel se prolongeait dans les circonstances graves.
La place de suflète militaire» la plus recherchée, occasionnait beaucoup d'intrigues et d'ombrage* Une députalion de rassemblée surveillait de près ce dignitaire, et pouvait le rappeler ou le suspendre; il en résulta souvent de fâcheux conflits.
(4)ArrieD,U, f5, 24.
SYRIENS. ^lo
A GadôSy il y avait deux suffètes appelés princes ou chefs; ils furent souvent en guerre avec les Israélites.
Les cinq États que comprenait la terre des Philistins avaient chacun une sorte d'administrateur. Le Livre des Juges (i) parle de satrapes qui vont engager Dalila à séduire Samson et lui portent le prix de sa trahison; ce sont eux qui, se jetant sur Samsen, le garrottent et le conduisent à Gaza.
L'arche des Hébreux ayant été enlevée par les Philistins, les satrapes décident, en assemblée, qu'elle leur sera restituée; ils y joignent des présents offerts séparément par chacune des cinq régions de la Palestine (2). I..es satrapes l'accompagnent jusque sur les terres de la tribu de Juda , et, après l'avoir déposée dans les mains des Juifs, ils reviennent tous à Ascalon*
Les villes de la Phénicie, faibles dans leur isolemefit, acquéraient une grande force par leur union ; aussi le système fédé* ratif fut-il en vigueur non-seulement dans la Phénicie, mais encore dans ses colonies principales. Tyr dirigea cette confédération tant qu'elle fut riche et indépendante, et elle conserva toujours son rang de capitale de la Phénicie, même sous la domination des Perses, qui ne la soumirent jamais complètement.
Chaque ville eut sa constitution particulière, et le pouvoir suprême y fut entre les mains de chefs héréditaires.
En parlant des princes de la Palestine, le Livre des Juges et celui de Samuel ne leur donnent pas le titre de rois, ce qui ferait penser que c'étaient de simples chefs ou satrapes* Cependant un roi semble désigné sous lenomd'Achis ou Achimélecb.
Cet Achis reçut David qui fuyait la vengeance de Saûl. Hais les satrapes exigèrent son renvoi.
Une preuve que les Philistins jouissaient d'une certaine li-
(1) Ch. 16.
(t) L. Rois, ch IV- VI.
itO l'ES CIVILISATIONS PIllHiTlVl!:».
peupid, faistient des sacrifices» etc. C'est ainsi que llolchisèdeck est représenté à la fois comme prince et comme pontife de Salem (1).
Les chefs ou rois pouvaient déléguer le pontificat à des personnes de leur famille» car cette dignité n'était pas héréditaire (S) et dépendait du pouvoir politique .
Lorsque la plupart des tribus syriennes eurent abandonné leur vie exclusivement pastorale pour se fixer et se livrer à l'agriculture, de fréquents démêlés s'élevèsent entre elles sur les délimitations de territoire. Les Philistins, pour être plus forts, établirent une sorte de confédération ; de là le nom de frères donné aux habitants de la même région. Lot donne ce titre aux Sodomites (3) en leur proposant ses deux ûlles aux lieu et place de deux jeunes étrangers qu'ils lui réclamaient.
Les rois cananéens commandaient eux-mêmes leur armée, et celle-ci leur prêtait serment de fidélité quand ils arrivaient au pouvoir (4). Ces rois étaient considérés comme appartenant à la famille des dieux.
Une reine de Damas fut honorée comme déesse (5). Le roi Bénadad fut proclamé dieu par l'usurpateur même de son trOne, par Hazaêk, qui l'avait fait assassiner ; .et ce meurtrier fut à son tour* placé au rang des dieux.
Lorsque la royauté fut établie à Tyr, aucun âge ne fut détei^ miné pour la succession au trône. Pygmalion n'avait pas neuf ans quand il devint roi. Abdastarte en avait onze (6).
A Damas, des fils semblent avoir été quelquefois associés au trône de leurs pères. De son vivant, Antiocbus 1*^ fit proclamer
(1) Genèse, XIV.— Joseph, I, ch. X, S j.
(5) Justin, xv.n,ch. 4.
(3) Genèse, xix, 7, S.
(4) Justin, XXV.
JJId. XXXVII, 8 t.
(6) M. XVIII, ch. 4.
roî un d6 ses fils, après avoir perdu l'autre (1). Laissant un fils à peine âgé de neuf ans, Antiochus Épiphane lui choisit un régent.
Glëopàtre Toyant que la majorité deSéleucus allait la forcer d'abandonner le gouvernement, le fit tuer et voulut empoisonner l'autre héritier ; mais son attentat ayant été déjoué, elle mourut du poison môme qu'elle avait préparé (i). C'est le sujet traité par Corneille dans sa tragédie de Bodogune.
Par tous ces faits, on voit que l'élévation au trône et le choix d'un régent furent indépendants de la volonté du peuple.
Les conspirations fréquentes, et souvent heureuses» des hauts fonctionnaires, montrent leur puissance. Quelquefois le simple retard dans le paiement du salaire des soldats^devenait un prétexte de révolte parmi les chefs de l'armée. Le ministre Hormias fortifia sa puissance en profitant des troubles de ce genre. Mvenu roi par usurpation , il devint despote et cruel pour se maintenir.
Une onction religieuse consacrait le monarque quelquefois même avant qu'il fût proclamé (3).
Quand Abdolonyme fut élu pour remplacer un de ses pa« rents qu'Alexandre n'avait pas trouvé assez fidôle, Éphestion lui fit connaître ce choix en lui envoyant, par un messager, des vêtements royaux; puis on le conduisit dans la principale place de la cité, et on l'y proclama roi au milieu du peuple (4).
Cette coutume se perpétua, car ce fut aussi en présence du peuple que Séleucus 1** ratifia sa volonté de céder à son fils une partie de l'empire.
Antiochus Épiphane, mourant loin de sa capitale, chargea quelqu'un de porter à son jeune fils, qui devait le remplacer,
(i) Jastio, 1. XXTI.
(« Id., XXXIX, ch. 4. '-f *
(3) 3 Rois, XIX, 15.
(4) Diod., XYU, S 47.