KHOUMG-FOU-TSEU (CONFUCIUS). — SA VIE
Khonng-fou-tsea oa Rhoung-tseu, dont le nom a été défiguré par celui de Confucius, se distingue de tous les philosophes et moralistes de l'antiquité par le caractère positif et pratique de son enseignement. C'est celui dont l'influence a le plus di* rectement et le plus longtemps agi sur les mœurs d'un peuple. Depuis le sixième siècle avant notre ère jusqu'à ce jour, sa gloire n'a pas faibliyj^ préceptes n'ont point cessé d'être en« seignéSy sinon observés par la plus nombreuse population du globe.
ILhoung-tseu naquit en 551 avant notre ère (1); il se fit remarquer, dès son enfance, par la piété filiale, qui fut comme le pivot de sa doctrine. Sa mère, devenue veuve, mit tous ses soins à le bien élever, et en retour il eut pour elle des égards et une docilité dont l'exemple aurait dû contribuer à faire adoucir la triste condition des femmes en Chine.
Tout jeune encore, il montrait un grand respect pour les vieillards et se plaisait à assister aux cérémonies consacrées aux morts; son plus grand divertissement avec ses camarades était d'imiter le cérémonial traditionnel des rites, qui consistait particulièrement à se saluer les uns les autres, à se prodiguer toutes sortes de politesses en paroles et en attitudes. C'est le seul côté un peu mystique de son école; et son exemple et ses préceptes sur ce sujet n'ont que trop servi à perpétuer en Chine l'hypocrisie de parole^ l'afféterie des révérences^ les fausses
protestations de dévouement qui couvrent parfois le plus abject
(i) Le père Amiot a écrit la vie détaillée de Khoung-tseu dans le 1t* volume des Mémobreê concernant le$ Chinois.
égoïsme. Peut-être ne faut-il pas s'en prendre à Khoung-tseu de l'abus d'une pratique qu'il proposait uniquement comme une application du respect filial à toutes les relations de la société.
Après des études- terminées de bonne heure et avec succès» il obtint les fonctions de mandarinat subalterne* consistant à surveiller la vente et la distribution des grains ; ce fut pour lui une première occasion de révéler son génie réformaleur en mettant fin aux abus de toutes sortes qui s'y commattaien} ; son zèle et sa justice lui attirèrent l'estime de ses copcitpyens.
A dix-neuf ans il se maria; l'histoire se tait sur sa femme; le peuple chinois est celui qui aie plus pratiqué cette maxime, ei^ soignée par un philosophe grec : c la femme la plus sage est cdle dont on parle le moins. » Ses annales en parlent très-peu ; et malheureusement quand les écrivains chinois daignent le faire, c'est pour en dire du mal.
Khoung-tseu fut nommé inspecteur-général des campagne et des troupeaux, avec plein poij^voir de changer ou modifier des usages établis ; il s'acquitta de cette fonction avec une activité qui fut couronnée de succès.
Sa mère étant morte» il fit transporter son corps auprès de celui de son père en disant que ceux qui ont été unis pendant la vie né devaient pas être séparéà après la mort.A cette époque on enterrait les morts dans le premier recoin de terre inculte qu'on trouvait» et le deuil ne durait que quelques jours malgré les prescriptions du livre des At^eâ. Khoung-tseu déclara que c'était mettre l'homme au niveau de la brute» que de montrer une telle indifférence pour ses restes ; et» donnant l'exemple avec le précepte» il prit le deuil et s'enferma trois ans dans sa maison. Pendant cette retraite il se livra à l'étude» principalement à celle des Kxnq. Ce deuil et celte retraite de trois ans sont fort édifiants» mais comment pouvait-on ériger en devoir ci? goareux ce qui n'était pas'possible dans toutes les conditions so. ciales?Si Khoung-tseu avait été obligé» pour vivre, de s'acquiter d'une profession» eût-il pu accomplir ce devoir tout entier T
Sa réputatian de sagesse le fli bieolôt rechercher et consulter sur la morale et la politique» Alors commence cette série non interrompue de voyages qui remplirent son existence, et dont le double but était d'acquérir de l'expérience et de réformer les moNirs.
Ses parents l'engageant à poursuivre la carrière des emplois publics et des honneurs, il répondit : c Je me dois indifféremment à tous les hommes, parce que je les regarde comme ne composant entre eux tous qu'une seule et même famille dont je veux être rinstituteor.
Il fonda une sorte d'académie où tout le monde put veiiir recevoir son enseignement, et ce fut une occasion pour se faire de nombreux prosélytes.
Il alla, en compagnie de plusieurs disciples» à la cour du roi feudataire de TsL On rapporte qu'étant en route il rencontra un homme qui allait s'étrangler de désespoir parce qu'il n'avait pu encore trouver la sagesse et s'élever au-dessus des faiblesses humaines» Kboung-tseu l'aborda et lui dit : c Quels qu'aient été nos torts, le plus grand de tous est de succomber au désespoir ; tous les autres peuvent se réparer» celui-ci est irréparable. II fallait commencer par être un homme ordinaire avant d'être un sage. Car on ne saurait parvenir à être un sage qu'après avoir rempli avec exactitude ce qui est un devoir imposé par la nature à tous les hommes. Mais reprenez courage, retournez chez vous» et comme si voys commenciez dès aujourd'hui à connaître le prix de la vie, travaillez à en mettre à profit tous les instants, vous pouvez encore devenir sage.*. Tant qu'un honmie jouit de la vie» rien n'est à désespérer pour. lui. >
Il fut très-bien reçu par le roi de T$i, mais il le trouva peu disposé à entreprendre des réformes. Ce roi lui offrit le gouvernement d'uue ville ; notre sage refusa et se rendit à la cour du roi de Lou; le ministre de ce roi demanda quelle était sa doctrine. Il répondit : < Je cite en exemple la conduite des anciens ; je conseille la lecture des King^ et je veux qu'on s'ao-
coutume à réfléchir sur les maximes qu'on y trouve. » Ces! là, en eSet, le programme de tout l'enseignement deKboungtseu.
Le même lui demanda ; « Par où faut-il commencer pour acquérir la sagesse? » Le sage ne lui dissimula pas la difficulté de cette question; la modestie lui semblait devoir éUre une première condition.
« L'homme orgueilleux se place au-dessus des autres, dit-il, et croit que tout loi est dû; les autres, au contraire, le mettent au dernier rang et ne lui accordent rien. L'homme complaisant accorde tout pour tout avoir, et est la dupe de sa facilité. »
S'étant rendu dans la capitale de l'empire, Khoung-tseu alla visiter le temple dit de la Lumière^ où l'on rendait hommage aux ancêtres de la famille impériale. Il fut frappé de voir réunies, les unes à c6té des autres, les images des bons et des mauvais empereurs; et il dit aux disciples qui raccompagnaient : « Voilà les portraits de'Yao et de Chun auprès de ceux de Kie et de Cheou ; les uns et les autres ont été empereurs, c'est le seul trait de ressemblance qu'il y ait entr'eux. Les premiers ont été les favoris du ciôl et ont fait les délices des hommes; 1 js deux autres, au contraire, ont été odieux au ciel et en horreur aux hommes. »
Malheureusement ces observations n'étaient pas inscrites au bas de ces peintures; en sorte que les visiteurs pouvaient fort bien prendre les bons*rois pour les mauvais. En quoi d'ailleurs les portraits de grands criminels peuvent-ils être édifiants? La célébrité même que l'art y attache n'est-elle pas un prestige dangereux?
Il remarqua une statue d'or dont la bouche était fermée par trois aiguilles qui perçaient les deux lèvres pour les tenir doseSy et dont le dos était couvert de caractères que Khoungtseu interpréta ainsi :
• Anciennement les hommes étaient très-circonspects dans leurs
dlMam, il fiitit les imiter; ne parlez pas trop, car lorsqu^on parle beaucoup on dit presque toujours quelque choie qu'il ne faudrait pas dire. — Ne tous chargez pas de trop d'affaires, beaucoup d'afttrei entraînent atec elles beaucoup de diagrins. — Ne cherchez liai à TOUS procurer trop de joie ni une trop grande tranquillité; ia ftidiercbe que tous eii feriez est elle-mSme une peine et un obstacle au repos. — Oardez-tous de Jatnais rien faire dont tAt ou tard tous puissiez atoir sujet de tous repentir. — Ne négligez pas de ranédier au mal quelque petit qu'il tous paraisse : un petit mal négligé s*accrott peu à peu et devient très-grand. — Si tous ne tâchez d'éttter qu'on tous fasse de petites injustices vous serez bientôt dans le cas d'employer tout votre savoir-faire pour vous mettre à couvert de plus grands torts. — En parlant ou en agissant ne pensez pss, quoique vous soyez seul, que vous n'êtes' ni vu ni entendu; les Esprits sont témoins de tout. — Ne vous persuadez pas qu'un homme qui a la ibrce eu partage puisse sans risquer sa vie »'eaiposer à tous les dangers ; un fort trouve un plus fon qui le terrasse; — On ne résiste au souverain que lorsqa'il se contente de peu. — Le ciel na pointde parents, il traite égaïement tous les hommes. •
Khoung-tseu ayant lu à haute roix cette inscriptiop» ajouta : c Je pense que quiconque mettra en pratique .^ce qu'elle en* aeigne ne sera pas loin de la perfection. »
Ces maximes, en effet, résument la morale dans ce qu'elle a de plus essentiel, et soit que Khoung-tseu les ait lui-même interprêtées dans son sens particulier ppur en laisser modestement tout le mérite aux anciens sages, soit qu'il les ait adoptées, toujours est-il qu'il n'a fait que les développer dans son anaeignement*
Il disait à ses disciples :
« Les jeunes oiseaux évitent le piège qu'on leur tend quand ils ne se séparent pu des vieux ; les vieux se prennent dans lea filets quand ils suivent les jeunes; il en est ainsi des hommes. La présomption, la hardiesse, le défaut de prévoyance, le peu d'attention sur soi-même sont les principales causes des*éearts que font les
82 LES CITIIISATIONS PI^IlflTIVfcS
Jeunes gens. Rnflés de leur petit mérite, à peine ont-ils quelque teinte de idenee qu'ils croient déjà tout savoir ; à peine ont-ils folt quelques actes de rertu les plus communs qu'ils croient être par- Yenus au sommet de la plus haute sagesse. Dans cette persuasion ils ne doutent de rien ; il entreprennent témérairement sans consulter les sages ni les Tieillards; s'engagent dans une fausse routa, la suirent sans défiance, puis s'égarent et tombent dans le premier piège qu'on leur tend. Parmi les vieillards ou les personnes d*nn Age mûr, il s'en trouve qui se laissant éblouir par les étincelles qui éclatent dans les discours ou dans la conduite des jeunes gens» leur donnent Imprudemment leur confiance, parlent comme eux et s'égarent arec eux. >
Ces observations nous semblent des lieux commnnsy des redites monotones, parce qu'on les retrouve partout. Hais si Khoung-tseu n'a pas, sur oe point de la morale universelle» le mérite deTinvention, il a du moins celui de la priorité pour les avoir formulées clairement et enseignées avec l'autorité de l'expérience.
Étant retourné auprès du roi de Tsi, il en reçut toutes sortes d'honneurs ; le roi voulait l'obliger à marcher devant lui ; notre sige lui fit observer qu'il ne devait pas s'abaisser ainsi : c Je ne m'abaisse point, répondit le roi, en honorant un sage: le sage est supérieur aux rois. » — «Ce que vous dites, répliqua Khoung-tseu, vous place même au-dessus du rang que vous occupez, mais il y a des règles de bienséance pour tout le monde; vous manqueriez à votre devoir et je m'écarterais du mien si nous renversions l'un et l'autre l'ordre qui est établi, t
Ce roi voulait lui confier une boute fonction dans l'État, mais un dos ministres, craignant cette redoutable concurrence. I>arvintà l'en détourner. Khoung-tseu revint dans le royaume ile£oii;le ministre Ki-sun l'attendait avec impatience pour lui demander son secret sur la manière de fertiliser la terre; mais le sage, devinant qu'il voulait l'exploiter dans un intérêt rivé, lui répondit d'une manière évasive. Ses disciples lui en
demtndanl la raison, il leur dit : < Le ministre Ki-son possède des terres considérables, il veut en tirer un grand profil, et non soulager la misère du peuple; il ne pense qu*à trouver de nouveaux moyens pour tirer du peuple tout ce qu'il est possible d'en tirer, et augmenter ainsi la misère. »
Un parent du même ministre, voulant obtenir les bonneH grâces de Khoung-tseu, lui envoya mille mesures de ris; le philosophe ne les refusa pas, mais il les fit distribuer aux gens de la campagne et à d'autres, et dit à ses disciples qui s'en étonnaient : « En me conduisant ainsi je lui fais comprendre comment il doit se conduire lui-même, et l'usage qu'il doit fiiire de ses richesses. »
Etant allé voir exécuter des danses qui accompagnaient les sacrifices offerts pour obtenir de la pluie, il les trouva fort dégénérées de ce qu'elles étaient autrefois ; et comme ses disciples lui reprochaient sa curiosité, il leur dit :
« Le sage doit les voir une fois ; cela snfftt pour les apprécier ce qu'elles valent, et pour en parler avec mépris. »— « Il est bon d'avoir égard aux préjugés communs, disait-il encore, mais 11 ne ûiut pu s'y conformer en tout ; il est des cas où l'on doit même les heurter de front. »
C'est ce qu il ne fit peut-être pas assez au sujet des rites mtiques dont l'observation scrupuleuse a entretenu chez les Chinois une déplorable hypocrisie de politesse.
Cependant, malgré son austérité, il aimait i voir le peuple des campagnes se livrer à des divertissements pendant les jours consacrés au culte des Esprits de la terre, et il assistait volontiers à leurs chants et à leurs danses. Un de ses disciples lui ayant dit que ces hommes feraient mieux, au lieu de s'a« bandonner à ces joies bruyantes, de rendre grâce au ciel pour les bienfaits qu'ils en avaient obtenus, afin d'en obtenir d'autres, Khoung-tseu répondit : t C'est bien de remercier le del; mais ces bonnes gens le font à leur manière ; ne leur repro« chez pas ce faible bonheur d'un jour. La continuité sans i«lâ« die de travaux énerve le corps et l'âme; Il est juste qu'après
86 LES CIVILISATIONS PIUMITIVCS.
téricés de Kboung-tseu ; il le laissa d'abord libre de se retirer dans le royaume de Wei, puis le rappela pour lui faire des questions oiseuses, lui deinandanl par exemple quel vêtement oonirenait le mieux à un philosophe :
• Prince, répondit Khoung-tseu, je n*ai pas encore appris comment les philosophes doivent s'habiller i ce que je sais, c'est que leur principal objet est Tacquisition de la sagesse. — Le philosophe, lui disait-il encore, n'est occupé du matin au soir qu'à acquérir des vertus ou à accroître ses connaissances. S11 seat qu'il a assez de droiture et de fermeté pour remplir de grands emplois, il ne les refuse pas quand on les lui offre, et fait tous ses efforts pour s'en acquitter dignement. — Il ne tremble pas devant ceux qui sont audessus de lui, il ne s'enorgueillit pas devant ses inférieurs — S'il s'agit de reprendre quelque défaut ou quelque vice, il ne le fkit qu'avec une extrême réserve. — Il est au-dessus de toute crainte quand il fiât ce qui est de son devoir; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui sert de bouclier contre tou9 les traits qu'on pourrait lui lancer; la justice et la loi sont les armes dont il se sert pour défendre ou pour attaquer. — L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit de n'en craindre aucun. — L'exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et observe les usages reçus, fait sa sûreté même parmi les tyrans. — Quelle que soit l'étendue de son savoir, f) travaille teujours à l'agrandir. — Dans tout ce qui est honnête et bon, il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent chez lui au profit de la vertu. — Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas. Dans son intérieur, il ne témoigne aucune prédilection pour un membre de sa famille plutôt que pour un autre. — L'eût-on gravement offensé ou par des paroles ou par des actions, il ne donne aucun signe de colère et de haine, et son extérieur serein et tranquille est une preuve non équivoque de la tranquillité de son âme. — Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'Etat n'importe de quelle manière. — S'il arrive que dans la distribution des récompenses on l'ait oublié, il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de ses compatriotes, et la satisfaction
dont il jouit iaténeorement d'aroir fait le bien pour le bien sont pour lui la pins flattevee des récompenses. Si, au contraire, on le place au fatle des honneurs, il ne 8*en enorgaeillit pas ; il n'est pas moins accessible à ceux qui vont à lui pour le consulter ou s'instruire qu'il le serait si la fortune adverse lui faisait éprouver des malheurs. Le changement de fortune, soit en bien soit en mal, ne change rien dans Mes mœurs ni dans sa conduite ; il est le même en tout temps. — C'est de tout cela réuni que se forme cette charité universelle, ne frisant acception de personne, et c'est de cette vertu, source féconde de toutes les autres, que le vrai philosophe cherche à se munu* avant tout et surtout f par elle il se distingue de Thomme ordinaire, puisque c'est elle qui dirige toute sa conduite et vivifie toutes ses tictlons... »(i]
Que Cf» réflexions aient été amplifiées par ceux qui les ont tranamiseSy ou qu'elles appartiennent intégralement i Khouiif;tseu, elles donnent toujours une haute idée du génie moral do son école.
Le roi lui disant qu'il voulait désormais s'entourer de sages, Khoung-ts6u lui répondit : s Ola est très-bien, mais un ro* a quelque chose de mieux encore à faire. 11 doit avoir un amour tendre pour tous ses sujets; tâcher de leur procurer une hon - ' néte aisance; diminuer les impôts et ne laisser subsister q'i^ ceux dont fout le monde reconnaît la nécessité... §
Khoung-tseu voyait dans la société cinq espèces d*homm<^s qu'il dépeignait en ces termes : c Les uns, et c'est le plus graitd nombre, agissant par instinct, ne connaissent que de petits in téréis: c'est le vulgaire; les autres sont les hommes instruits. se conformant aux lois et usages ; ils influent sur les mœurs 5^t sur le gouvernement, parlent p^u, mais bien, n'agissent qu'à t)on escient, et se contentent de leur sort : c'est la classe des lellrês. Une troisième espèce, ce sont les hommes qui font lo bien pour le bien, ne se passionnent et ne s'attachent pas h* fèremenl, sont inébranlables et considèrent les choses et l<*s
(i) ITta-yif, Discours familier sur la vie de Khoong tsbo.
^>8 LES CrVILISATIOnS PRIMITIVES.
étres'd'un œil égal, ne se meUent au-dessus de personne) ne se découragent pas dans rinsuccès, ne s'enorgueillissent pas dans le triomphe : c'est la classe des philosophas.
« Viennent ceux qui, en toute occasioa, ne 8*écartent jamais du vrai milieu, ont une règle fixe de conduite et de mœurs, remplissent leurs moindres obligations, ne se démentent jamais, contiennent leurs désirs dans de justes bornes et y résistent quand ils veulent s*en écarter, reillent sans cesse sur eux-mêmes, mesurent leurs paroles, ne font que des actions capables deservir.de modèles, rendent des services à tous les hommes riches ou pauvres, hauts fonctionnaires ou artisan8,»n'ont aucune vue d'Intérêt, n'exigent même pas de reconnaissance : c'est la classe des hommes solidement vertueux. »
On ne s'explique pas pourquoi Kboung-tseu les distingue des précédents; la nuance n'est pas assez marquée pour établir cette distinction.
c Enfin, une dernière classe est celle des hommes qui réunissent les plus belles qualités de l'esprit et du cœur, remplissent avec joie tous les devoirs que la nature et la morale imposent aux hommes, font du bien à tout le monde, sont imperturbables et agissent à l'instar des Bsprits : c'est la classe des parfaits ou des saints. »
Voilà une définition un peu vague du plus haut degré de perfection où l'homme puisse monter par ses vertus. Mais, en réalité» cette division en cinq classes peut ôtro réduite à trois; et celle des philosophes» dont Khoung-tseu est un type complet» donne la mestire de toute la puissance morale de l'homme.
n disait à un de ses disciples qui venait d'être nommé gou^ vemeur :.
« Soyez diligent à traiter lés affaûres, informez-vous exactement de toutes les circonstances qui peuvent contribuer à vous les faire connaître» à démêler le vrai d'avec son apparence. Soyez juste, désintéressé» toujours égal à Tous-même. La justice ne fait acception de personne j elle rend à chacun ce qui lui est dû. Le désintéressement conduit à l'équité; quand oo est intéressé, ou cesse bientôt
d'être juite. Faites que le peuple ne manque d'fnstraelioa dani au* eun temfMy ear i*il ignore oe qu*il doit foire, comment aerait«U cou* paUe en ne le ftfoant pas? »
Observation pleine de bon sens et qui trouverait encore aujourd'hui son application : oui » Tignorance où croupit la granda m(gorité des hommes à l'égard des lois même qui les gouvernent devrait atténuer pour eux le fait de leur violation; cependant ils sont punis i l'égal daceux qui les connaissent.
Il définissait Fhomme un être dans lequel sont réunies les qualités de tons les autres êtres, et de plus, doué d'inteilU fdDcer 4a perfectibilité, de liberté, de sensibilité, capable de disoemer, de comparer, d'agir pour une fin et de prendre les moyens nécessaires pour y parvenir. La philosophie moderne n'a rien ajouté à cette définition.
Il disait qne le mariage est l'état par lequel l'homme remplit sa destination sur la terre. Rien par conséquent de plus respectable; et il distinguait les devoirs communs aux deux sexes et ceux propres à chacun d'eux : l'homme doit comman* der, la femme doit obéir. La tendresse, la confiance réciproque, les égards, voilà !a base de leur conduite. Suivant lui, la femme est redevable au mari de tout ce qu'elle est; s'il meurt, il faut qu'elle garde le veuvage et reste soumise à son fils aliié. Il ne veut pas qu'elle se montre et s'occupe d'aÇaires du dehoirsl et quant à celles du dedans, elle ne doit s'en occuper que s'il y a pour elle nécessité indispensable, < C'est en menant cette vie retirée^ dit-il, qu'elle jouira, parmi ses descendants^ de la gloire de s'être conformée à tous les devoirs de son sexe. »
Il est beau de laisser après soi une bonne réputation, mais les conditions imposées à la femme par Kboung-tseu sont un peu humiliantes. Sous oe rapport, il céda trop aux mœurs et aux idées reçues en Chine à l'égard des femmes.
II consacre même par l'autorité de sa parole leur sujétion intérieure, leur nullité individuelle , et semble méconnaître leur influence morals sur la (anôUe et la société i paur lui, en
90 LfcS CIVILISATio: s PUIMITlVtS.
un mot, c*e3t comme un être i part, plus voisin de la bru'n que de l'homme. Se conformant à Tancien Ifvre des Rites, il admet sept cas où le mari peut répudier la femme : 1^ si elh^ ne peut s'accorder avec son beau-père et sa belle-mère; 2^ si elle est stérile; 3o si elle est infidèle ou impudique; 4® si elle cause du trouble par ses rapports calomnieux; 5* si elle a quelque infirmité repoussante ; 6* si elle a une intempérance de langage incorrigible; 7<^ enfin, si elle vole. Autant dire que l'homme peut la répudier tjoand il le vent. Les codes de Ma* non et de Moïse en ont ''ait autant. Cependant Khoung-lseu admet des circonstances où le mari ne peut répudier sa femme, savoir : l^ lorsqu'elle n'a ni père ni mère ; 2® lorsqu'elle porte un deuil de trois ans; 3* lorsque le mari s'est enrichi pendant le mariage.
Le roi de I^m s'étaiît montré peu accessible aux enseignements de Khoung-tseu, celui-ci se retira avec ses disciples dans le royaume de Wèi; puis dans celui de Soung, où il forma des réunions d'auditeurs» près de la ville. Ces réunions étant devenues suspectes» furent brutalement dispersées. Alors il reprit le cours de ses voyages, qui furent mêlés de beaucoup d'incidents (1).
Arrivé dans les royaumes de Tckeu et de Tsaî, il fut jeté en prison avec les disciples, par ordre des ministres de ces royaumes, qui craignaient son influence auprès de leurs rois. Pen* dant cette captivité, Khoung-lseu ne se démentit pas ; ses disciples voulaient opposer la force à la force* mais il les disposa à la patience et à la résignation. Enfin, des troupes envoyées à leur secours vinrent les délivrer.
Cependant il arriva à la fin de ses jours sans avoir atteint son but, la réforme des mœurs, des coutumes et des lois; il n'avait obtenu que des succès partiels et qui semblaient devoir peu durer. Malgré toute sa résignation philosophiques il en éprouvait de la tristesse et se lamentait eu disant :
(4) Voir iM Mémoiru mwt kê Chinait^ t. XU«
c On ne peut parvenir au sommet de la montagne sans passer par des chemins difficiles et mboteux, on ne peut atteindre àla yertu sans qu'il eu coûte bien du travail et beaucoup de peine... J*ai ùâi de rains efforts pour mettre sur la voie qui conduit à la sagesse ceux qui Toudraient y marcher; n'ayant pu réussir, je n'ai plus de ressources que dans les gémissements et les pleurs. »
Rentré dans sa patrie^ il ne s'occupa plus que d'enseigner sa doctrine; il choisit à cet effet un tertre surmonté dï'un pavillon dont il fit une salle de conférences auxquelles il invita de nombreux auditeurs, et c'est alors qu'il rédigea et expliqua le livre des vers (le Chi^lâng); le livre des annales (le Chou^kbig); le livre des changements (le Y-king)^ et compléta son ouvrage intitulé : le Printemps et C Automne (Tchun'Tsieou).
Ayant perdu son plus cher disciple» Yan-hoei, il en éprouva un chagrin inconsolable; il s'écriait souvent: « Le ciel m'a tué l le ciel m'a tué l » Montrant ainsi qu'il n'est point de philosophie assez stoîque pour consoler de la perte d'un véritable ami ; et depuis ce jour il traîna une existence fort triste.
Sentant l'approche de la mort, il convoqua ses disciples dans la salle de ses conférences» et leur donna ses derniers conseils:
« Un homme quelque sage, quelqu'Inteliigent, quelqu*éclairé qu'il soit, disait-il, n'est pas également apte à tout. Le point capital de chacun est de connaître à quoi il est propre, afin de s'y appliquer de préférence et de s'y perfectionner. Vous êtes témoins du peu de succès que j'ai eu dans mon entreprise ; ce que vous pouvez faire, c'est de conserver le précieux dépôt que je vous ai confié; vous le confierez vous-même à des personnes qui pourront en faire usage et qui le transmettront k leur tour pour le faire parvenir aux générations futures. »
On croirait lire saint Paul, qui» plus tard» adressait les mômes recommandations à $n auditeurs. Il chargea ensuite cliacun d'eux d'une iftche particulière le plus en harmonie avec son talent.
On rapporte comme étant ses demiôres paroles» celles-ci :
92 LES CIVILISATIONS PfllMlTITES.
c La montagne de m-ehan s'éeroule ; je n'ai plus à le? er la tèteponr la eonlempler. Les poutres qui soatiennent le b&iiment sont plus qu'à demi pourries, je n*ai plus où me retirer; l'herbe sans suc est entièrement desséchée. Je n'ai plus où m'asseoir pour me reposer. La sainte doctrine avait entièrement disparu; elle était entièrement oubliée; j'ai lâché de la rappeler et de rétablir son empire : je n'ai pu réussir. Se trouvera-t-il quelqu'un sprès ma mort qui Touille prendre sur soi cette pénible tâche? »
Quelques jours après il noumt dans sa soixante* treizi6nie année, en 479 avant notre ère, et neuf ans avant la naissanoe de Socrate.
De grands honneurs funèbres fui furent rendus par set disciples et par le roi de JJm. Vn magnifique mausolée» élevé à sa mémoire, devint un but de pèlerinage et presque un objet de culte. Ses descendants jouissent encore aujourd'hui d'une certaine considération, et de la seule noblesse héréditaire qui existe en Chine.
Ainsi, K|ioung*tseu, comme tous tes grands réformateurs, ne vit pas le succès couronner ses efforts ; mais à peine disparu de oe monde, il a été l'objet des plus grands avantages qu'un sage puisse désirer : la vénération pour sa mémoire et le triomphe de ses doctrines, triomphe fondé sur la vérité des principes de morale inscrits au fond de toutes les consciences.
En conséquence de ces mêmes principes de la morale naturdie qu'il proclama, Khoung-tseu, ennemi du mysticisme et du merveilleux, est peut-être le seul qui n'ait pas eu la prétention de se montrer aux yeux des peuples comme l'interprété ou l'inspiré du ciel; il n'a point voulu fonder une religion, ni même inventer une philosophie; il s'est mis à étudier uniquement la nature morale de l'homme, à définir, à expliquer, à énumérer les sentiments du bien, du beau, du vrai et du juste, et à formuler des maximes et règles pratiques à la portée de toutes les intelligences.
Recoiinaissabl dans l'homme» avant tout, unemiamn nio-
raie et sociale à remplir ici-bas, il en a fait ressortir Timpor*lanoe et indiqué les moyens, laissante d'autres philosophes le soin d'élucider ou d'obscurcir les questions sur T&mef sur la \ie future» sur la raison suprême, etc. II reconnaît bien un principe supérieur» intelligent, spirituel ; mais son dogme fondamental, son Trai culte, c'est la piété filiale, qu'il pousse jusqu'à l'eiagération, jusqu'au fanatisme.
La piété filiale est pour lui la base et le faite des devoirs sociaux, du gouTemement, de la famille; mais comme il en fait un principe absolu, il en déduit des conséquences également absolues, savoir tous les droits du côté du père ou du souverain, tous les devoirs du côté du fils ou du sujet; el s'il y a des obligi^tioQS rigoureuses également commandées au père et au souverain, elles restent subordonnées à leur arbitraire, à leur bon vouloir. Cependant, chez aucun peuple ancien, les règles du gouvernement n'ont été mieux exprimées qu'en Chine, soit par les phîlospphes, soit par les ministres, soit par les souverains eux-mêmes. Ainsi l'on attribue ces belles paroles à l'empereur Hoangrti (3600 ans avant notre ère) :
« Le gouveraement des hommes est comme l'eau qui eoale dans la vallée sans remonter à »a source; son action est incessante et ne s'arrête Jamais. Pourvoir aux besoins des populations, et ne pas montrer envers elles de rindifférence ou du mépris ; faire la part de chacun, c'est-à-dire tracer à chacun sea devoirs, selon la position qu'il occupe, et ne pas multiplier sans nécessité les obligations de chacun, voilà le seul et véritable gouvernement; c'est pourquoi encore appliquer ces principes à l'empire et ne jamais les oublier est le seul et véritable gouvernement. »
Quelle que soit l'auihenticité de ces paroles en tantqu*imputables à cet eUnpereur, leur ancienneté est incontestable, et prouve que les Chinois ont connu de bonne heure 1^ principes d'un bon gouvernement; mais il a toujours manqué à ces priacipea une sanction obligatoire. Le souverain élanlrregaidé comme le père et la mère du peuple, on s'en est rapporté à ss