LE DÉPOSITAIRE
Les explorateurs de la Sarthe ont pu remarquer, à peu de distance d'AIençon^ un bourg du nom de Saint-Paterne^ situé à la lisière des bois^ et^ à deux portées de fusil de ce bourg, les édifices modernes d'une grande exploitation rurale dont les terres s'étendent vers la Fresnaye. Cette exploitation, qui, TU son excellente culture, pourrait passer pour une ferme modèle, était, ily a plusieurs années, la propriété d'un homme riche et intelligent , mais
fiioguliëreinent redouté dang H pays. On ie nommait M. Loisel. Engagea rage de quinze ans dans la première insurrection de la Vendée^ il avait survécu aux désastres de son parti, et était venu s'établir dans la Sarthe, où il avait acquis des propriétés considérables.
'■ Bien qu'il eût soixante ans, le maître des YMers (c'était le nom du domaine) n'avait rien perdu de son ardeur à augmenter ce qu'il possédait déjà. Vengeur implacable des moindres atteintes portées à ses droits^ il penchait^ en toute chose, vers la justice la plus rigoureuse : aussi le halssait-on presque autant qu'on le craignait.
L'aube commençait à éclairer les toits de la ferme dont les bâtiments de service étaient encore plongés dans l'ombre ; aucun bruit ne s'y faisait entendre, et les deux cbiens de garde eux-mêmes dormaient la tête appuyée sur le bord du tonneau qui leur servait de niche. Les murs du jardin dessinaient vaguement, dans la pénombre^ leurs cha* perons garnis de vignes, lorsqu'un burit se fit entendre dans la grande allée qui les côtoyait,
Deui femmes s'avançaient lentement en com*
pagnie d'un jeune homme qui marchait la tête baissée et comme abattu par un profond chagrin. La plus âgée tenait la main de la plus jeune, non moin affligée que leur compagnon, et s'efiTorçait de la consoler par de douces paroles.
— Allons, Rosine, du courage ! disait-elle d'un accent affectueux; il ne s'agit point ici d'une éternelle séparation ; Michel nous reviendra.
La jeune fille secoua la tête.
—Vous savez ce que mon oncle a dit, murmura-t-elle d'une voix entrecoupée.
— Oui, continua Michel d'un ton amer, tant que M. Loisel m'a cru le fils du fermier qui m'avait adopté et élevé après la destruction de ma famille, je n'ai point eu à me plaindre; il a été pour moi ce qu'il est pour vous-même, sévèrement équitable j mais à partir du jour où, d'après votre conseil, et dans l'espoir d'exciter son intérêt, je lui ai fait connaître mon véritable nom, j'ai semblé lui devenir odieux. Toujours occupé de me prendre en faute, il paraissait n'attendre que l'occasion de me congédier de la ferme : la découverte de mon amour lui a servi de prétexte.
— Dites de cause^ Michel, reprit la mère tristement. Hélas I mon frère à la maladie que donne trop souvent la richesse^ il méprise la pauvreté i mais que vous importe, maintenant que vous n'aurez plus à recevoir ses ordres ? La vie s'ouvre devant vos pas I qui vous empêche d'y faire votre chemin comme tant d'autres î N'avez-vous pas reçu de Dieu l'intelligence et la santé ? Vous aurez désormais^ de plus, un but à atteindre ; ne le perdez jamais de vue, mon ami; le véritable attachement ne se prouve point par du désespoir, mais par des efforts soutenus; travaillez avec persévérance, ma fille vous attendra.
—Vous me le promettez, madame Darcy, s'écria Michel, qui s'était arrêté.
— Je vous le promets, répéta la vieille femme d'un accent grave et attendri. Des raisons dont vous avez apprécié l'importance m'empêchent de permettre aujourd'hui ce mariage. Je dois à mon frère l'éducation de Rosine, toute Taisance dentelle et moi jouissons depuis dix années : tant de services rendus nous imposent la soumission aux volontés de M. Loisel.Le bon sens, d'ailleurs, mettrait obsta-
cle & raccômplissement immédiat de cette union. Rosine n'a point de fortune, tous êtes sans état ; il faut avant tout s'assurer l'avenir par le travail.
Partez pour Alençon, mon ami ; tâchez de mériter la confiance du brave fabricant chez lequel vous entrez^ et vous ne tarderez pas , j'espère , à vous assurer une position sufiisante pour que je vous confie le sort de mon enfant.
Michel^ dontlesyeux s'étaient mouillésde larmes, pressa les mains de madame Darcy dans les siennes. Ils étaient arrivés à l'extrémité de l'allée qu'ils avaient jusqu'alors suivie; la vieille femme ouvrit ses bras au jeune honune.
— Séparons-nous ici, dit-elle d'un accent ému; nous n'avons plus rien à nous dire, et ce serait prolonger sans utilité la tristesse des adieux. Votre cheval vous attend, m'avez-vous dit , à la petite porte; partez, mon ami, et pensez à nous.
Michel balbutia quelques paroles entrecoupées, embrassa la mère et la fille, puis se jeta brusquement dans une allée de traverse qui se dirigeait vers un autre angle du jardin.
Les deux femmes restèrent immobiles à la même
place jusqu'à sô qùfll eût disparu^ et reprirent alors tristement le chemin de leur appartement.
Le départ de Michel était, en ôiTet^ presque aussi douloureux pouir madame Darcy que pour Rosine elle-même. Depuis deitx ans que le jeune hbthme tenait les^ livres et faisait la correspoûdance de M. Loisel» elle avait pu apprécier ses qualités sérieuses^ et comprendre que le bonheur dé sa fille ne saurait être confié à de plus sûres mains : aussi avait*elle vu naître leur aflteclion avec Joie» et fi'était-elle flattée que son frère n*y mettrait poiiit obstacle; mais tout avait tourné autrement qu'elle ne Tespérait. Loin de montrer plus dé bienveillance à Michel en apprenant qu'il appartenait à une des familles nobles dont les désastres de la Vendée avaient autrefois amené laruine etlatnort^il parut^ dès ce moment, le voir avec impatience, et à peine eut-il été instruit de ses espérances, qu'il l'avertit d'offrir ailleurs ses services. L'intervention de madame Darcy et les larmes de Rosine furent inutiles. Le propriétaire des Viviers déclara que sa nièce n'épouserait jamais, de son consentement, un bomme sans fortune et sans position } qu'il vou-
Idt^ pour elle^ une alliance qui fortiA&t sa propre importancei et que les deux femmes deTaient choisir entre le jeune homme et lui.
Les adieux de Michel ont déjà fait connaître au lecteur quel avait été ce choix. Sans renoncer à une union qu'elle continuait à approuver, madame Darcy Jugea nécessaire de rajournef . Grâce à sa recommendation, Michel obtint un emploi chez Tun des plus riches industriels du départe* menti et il partait alors^ comme nous l'avons vu, pour en prendre possession.
Près d'atteindre l'angle du jardin où se trouvait placée la petite porte par laquelle il allait sortir, le jeune homme ralentit le pas malgré lui, et re* garda en arrière. Deux formes vagues glissaient au loin parmi les arbres cl e'efihçaient insensiblement dans les brumes du matin. Michel les suivit de l'œil avec une émotion inexprimable. Il venait peut-être de voir pour la dernière fois, d'ici à bien longtemps^ celle qu'il avait associée jusqu'alors à tous ses projets d'avenir l II sentit son cœur se serrer, et demeura à la même place, comme étourdi par cette douloureuse pensée.
Presque au même instant, un léger bruit d*espaliers qui crient et se brisent retentit à quelques pas. Le jeune homme, absorbé dans ses réflexions, n'y prit point gardé.
Cependant une tête grisonnante venait de se soulever tout à coup, au milieu des vignes qui garnissaient le sommet du mur de clôture ; elle se tourna de tous côtés pour interroger la demi-obscurité qui enveloppait encore le jardin ; mais un massif d'arbustes lui cachait Michel. Rassurée par Timmobilité et le silence, elle se dressa plus haut^ et l'on put bientôt apercevoir le buste entier d'un homme pauvrement vêtu, et à l'épaule duquel pendait une vieille gibecière raccommodée de toile rousse. L'âge et la misère avaient imprimé sur toute sa personne leur douloureux caractère.
Son aspect était chétif, ses mouvements incertains, sa physionomie inquiète. Après avoir reconnu, de l'autre côté de la muraille, les fissures qui ravalent déjà aidé à l'escalader les jours précédents^ il enjamba le chaperon, s'y assit, et son pied cherchait un point d'appui pour descendre, lorsque Michel sortit enfin de sa râ-
Terie et se remit en marche vers la petite porte.
Son apparition inattendue sembla causer autant de frayeur que de surprise au visiteur nocturne. U se courba précipitamment sur le sommet de la clôture, posa le pied droit dans le premier interstice qu'il put rencontrer, et allongea précipitamment le pied gauche pour en chercher un second : malheureusement le point d'appui auquel il se flait fléchit brusquement sous lui ; ses deux mains glissèrent, et il tomba au milieu des ronces et des orties qui garnissaient extérieurement le pied de la muraille.
Michel releva la tête au bruit de cette chute ; mais le jour était encore trop faible pour qu'il pût distinguer les treillages brisés et les vignes froissées, qui lui eussent tout fait comprendre. Il ne.s'arrfita point à chercher la cause de ce qu'il venait d'entendre, et, continuant jusqu'à la petite porte dont il tira le ve^ou , il se trouva dans la campagne.
U allait traverser une luzerne en fleur pour rejoindre son cheval, quand de sourdes plaintes attirèrent tout à coup son attention. Ilprêtal'oreille : le bruit venait des hautes herbes qui garnissaient
la base de la muraille. Michel s'ayança avec une sorte d'incertitude vers le côjé que semblaient lui indiquer les gémissements : une masse remuante et plaintive lui apparut de loin. Il pressa le pas et se trouva bientôt en face du blessé.
~ Le RovJeurt s'écria-t-il étonné.
— Ah I sauvez-moi, monsieur Michel, balbutia rhomme à la gibecière en se tordant parmi les broussailles; je suis tué, je suis mort.
-— Allons, reprit le jeune homme qui ne soupçonnait point la gravité de la chute, vous aurez trop trinqué hier à la Croix-Rouge^ et vous venez jîe vous réveiller avec une fraîcheur dans les reins.
— Non, non, soupira le Routeur, ne croyez pas cela, mon bon monsieur Michel; aussi vrai que je suis chrétien, j'ai mon compte I voyez plutôt mon sang couler.
-^Du sang! répéta Micbel saisi; maisqtfavezvous alors î que vous est-il arrivé ?
Malgré ses souffrances, le Routeur eut la présence d'esprit de ne point répondre à celte dernière question. Il se mit à redoilbler ses plaintes en les entre* mêlant d'une histoire impossible à suivre, et qui
confîrmn son auditeur dans la pensée que sa obute était le résultat de Tivresse. Il rengagea à faire un effort pour se lever; mais toutes ses tentatives à cet égard furent inutiles. Michel, voyant qu'il ne pouvait marcher, courut chercher son cheval sur lequel il l'assit en proposant de retourner à la ferme qui était l'habitation la plus prochaine ; mais le Routeur s'y refusa obstinément, et demanda à être conduit à sa cabane qui se trouvait en avant du village.
Lorsqu'il y fut arrivé, son conducteur le souleva dans ses bras et le déposa sur la paillasse qui lui servait de lit. Il voulut ensuite le quitter pour avertir le médecin de Saint-Paterne j mais le blessé le retint d'une voix brisée :
— Ne m'abandonnez pas! s'écria-t-il; au nom du bon Dieu! ayez pitié de moi... Si on me laisse seul, je suis un homme perdu!
— Il faudrait pourtant avertir un médecin, fit
observer Michel.
' — Non, répéta le mendiant, j'en veux pas! Ce qu'il me faut pour le moment, c'est de quoi boire... Par le souvenir de votre baptême, cher monsieur
Michel p ne vous en allez pas sans me donner à boire.
Le jeune homme chercha autour de lui et ne trouva qu'une cruche d'eau et une bouteille d'eaude-vie entamée. Le Routeur voulait Teau-de-vie, affirmant qu'il n'y avait rien de meilleur dans les chutes, et donnant pour preuve que les médecins la commandaient en frictions ; mais il ne put convaincre Michel ^ qui se contenta de lui passer la cruche, et qui se préparait à appeler du secours, malgré son opposition, lorsque M. Loisel parut à la porte de la cabane.
Le propriétaire des Viviers, qui se levait toujours le premier pour visiter son exploitation, venait d'apercevoir le cheval du jeune homme à la porte de François , et était entré afin de savoir ce que Michel pouvait y faire à une heure pareille.
Eh Tapercevant, le blessé fit un geste d'eflVoi, et voulut se redresser sur son séant ^ mais les forces lui manquèrent. M. Loisel s'informa de ce qu'il y avait,, et Michel lui apprit comment il avait trouvé le Rouieur saos mouvement Drès de la clôture du jardin.
— Et que faisais-tu là, drôle? demanda le maître des Viviers en fixant les yeux sur François.
Celui-ci fit un effort pour soulever la main, et tira son bonnet d'un air câlin :
—Pardon, excuse, monsieur le maire, dit-il; yétais là bien malgré moi, et la preuve, c'est que j'ai pas pu me relever tout seul, ni mettre un pied devant l'autre.
-^ Mais comment étais-tu tombé?
—Hélas! mon doux Jésus! dit le mendiant qui ne voulait pas comprendre, comme on tombe toujours, mon digne maire, par maladresse et par malbeur.
— Je l'ai trouvé sous le vieux mur, près d'une des grosses pierres placées en aro-boutant, fit observer Michel.
Le propriétaire releva vivement la tête.
—Alors il était du côté de la grande lézarde? demanda-t-il.
—A l'endroit même de la brèche que vous voulez faire réparer,
M. Loisel frappa la terre du bâton qu'il tenait à la main.
— Que je meure si le vaurien n'est pas tombé en voulant escalader la muraille I s'écria-t-il.
— C'est pas vrai I interrompit le S&uleur avec une précipitation qui confirma le soupçon du maire.
— Tu venais du jardin ou tu y allais, reprit-il avec menace.
— Du tout, du tout, bégaya François j pourquoi donc que j'y serais allé dans votre jardin? j'ai pas affaire de vos abricots.
— ^A!nsi,tu sais qu'ily en a? fit observer M. Loisel.
— C'est-à-dire... certainement qu'il doit y eti avoir... répliqua le Rouleur déconcerté;, tout le monde sait que les bourgeois cherchent les bons fruits.
— A telle enseigne que tu leur vends les miens, n'est-ce pas ? car c'est toi qui me pilles depuis quinze jours.
— Répétez donc pas des choses comme ça, dit François, qui s'efforçait de devenir insolent pour ne point paraître troublé ; faut pas tourmenter les pauvres gens quand on n'a pas de preuve—
— J'en aurait interrompit le maître des Viviers, dont le regard venait de s'arrêter sur la gibôcièi^e
qua le Hpuleur avait repoussé^ sous luù de ma^ nière à n'en laisser voir que le coin,
—Et s'approchant vivement, il saisit la corde qui la tenait en bandoulière j mais François la retint des deux mains.
— Touchez pas! s'écrîa-t41; vous n'avez pas le droit... Personne peut regarder dans ma gibecière sans ma permission.^ Le bourgeois me fait mal... il sera responsable devant les juges, si je peux pas travailler...
— C'est bon, dit M. Loisel; maïs, par tous les diables 1 je saurai à quoi m'en tenir.
Il avait attiré à lui la gibecière qui s'entrouvrit et laissa rouler sur le lit les plus beaux fruits du jardin.
La preuve était trop irrésistible pour que le Rouleur pût encore nier : aussi, chatigeant aussitôt de langage, il se mil à implorer l'indulgence dii maître des Viviers. Mais la certitude du vol qu'il n'avait fait jusqu'alors que soupçonner venait de jeter ce dernier dans un transport de colère qui ne lui permettait de rien écouter. Son premier mouvement fut de lever sur le blessé le bâton qu'il te-
nait à la main. Michel se plaça viTemenf devant le lit en étendant les bras.
—Laissez-moi! cria M. Loisel, c'est un brigand que je veux assommer. Ah ! pourquoi n'étais-Je point là avec mon fusil quand il a escaladé la muraillCi je l'aurais tué comme un chien.
—Grâce! mon bon maire, criait le Routeur; je suis déjà assez puni i Voulez-vous donc la mort d'un chrétien pour quelques méchants fruits?
—De méchants fruits 1 répéta M. Loisel blessé danssonorgueildepropriétaire;deméchantsfhiits, mes plus beaux abricots 1 des pêches d'espalier qui valent deux francs la douzaine à Alençon ! Je veux te faire pourrir au bagne^ scélérat !
Le Routeur ne put répondre. Soit que l'effet de la chute ne se fût pas fait sentir sur-le-champ, soit que la découverte de son vol Teût troublé, il vomissait le sang à flots et pouscait des cris de douleur dont Michel fut ému. Il fit observer à M. Loisel qu'il serait nécessaire d'envoyer chercher un médecin.
— Un médecin I ajouta celui-ci furieux i vous
voulez dire le juge de paix, la gendarmerie; qu'on les fasse venir sur-le-champ.
£t^ courant à la porte, il appela un garçon de ferme qui passait, lui ordonna de prendre le cheval destiné au jeune comptable^ et de ramener^ sans retard, le juge de paix.
Michel voulut s'entremettre ; mais M. Loisel ne lui laissa pas le temps d'achever sa prière.
— Point de grâce ! point de grâce ! s'écria-t-il avec emportement ; c'est l'impunité qui encourage les scélérats. Vous faites bon marché, vous, de la propriété comme tous ceux qui ne possèdent rien; mais moi^ je veux que chacun garde ce qui lui appartient ; et aussi vrai que je tiens ce bâton, qu'il aurait fallu casser sur la tête de votre protégé, il ne se relèvera que pour aller prendre aux galères la place qu'il mérite.
Ces derniers mots étaient prononcés d'un ton qui ôta au jeune homme toute idée d'insistance ; il se rapprocha du lit de François dont les souffrances ne paraissaient point diminuer.
Son embarras était extrême ; il eût voulu soulager le blessé, mais la demeure du médecin le plu$
veitin éUdt éloignéâ de près d'une lieue^ et le Talet de ferme expédié par M* Loisel avait emmené son cheval. François, d'ailleurs^ le retenait par ses ap« pels et fies supplications. Il lui demandait de fléchir pour lui le propriétaire des Viviers; il rejetait son vol sur la pauvreté, la vieillesse et Tabandon ; il cherchait à attendrir le maire de Baint-Paterne par de communs souvenirs. Tout deux étaient nés en Vendée, et s'y étaient autrefois rencontrés : le Mouleur avait même connu plusieurs amis de M. Loisely qu'il lui nommait, et dont il se recommandait à grands cris^ en entremêlant ses prières de larmeâ. Mais celui qu'il s'efforçait de toucher n'était déjà plus là ; impatient de vengeance, il était parti à la rencontre du Juge avec lequel il ne tarda point à reparaître.
M. Lefébure exerçait depuis près de trente ans dans le cantonsesimportanteset difficiles fonctions. L'expérience, qui endurcit les âmes vulgaires, avait rendu la sienne plus pitoyable ; il appliquait la loi comme le véritable chirurgien applique le remède, avec précaution et douceur; le coupable était toujours pour lui unmalheureuxj jamais un ennemi.
Cependant, en Tapercevant suivi de son greffier, le Mouleur poussa un gémissement lamentable.
—Jésus! c'est donc vrai! s'écria-t-il; me voilà livré au juge.
— Du calme, mon pauvre homme, dit celui-cî, qui avait reconnu du premier coup d'œil combien rétat du blessé était grave; nous ne voulons pas augmenter votre mal.
— Ah ! tout est fini pour moi, monsieur Lefébure, reprit François; je sens bien que j'en ai pas pour deux jours ; mais c'est rapport à Catherine que j'ai du chagrin; si je suis mis en justice, la malheureuse en mourra.
Le juge de paix se retourna vers M. Loisel.
— 11 est certain que Catherine est une digne créature, dit-il à demi-voix.
—C'est-à-dire qu'il faudrait épargner un vaurien parce que sa flUe ne lui ressemble pas? répliqua le maire de Saint-Paterne avec aigreur.
—Je n'ai point dit cela, monsieur, reprit douce ment M. Lefébure ; j'ai seulement hasardé une remarque dans la pensée qu'elle pourrait vous faire réfléchir.
— Mes réflexions sont faites 1 s'écria celui-ci ; J'ai été volé, je tiens le voleur, et il ira en cour d'assises. Chacun doit être payé selon ses œuvres.
—Pardon, fit observer le vieillard en souriant ; mais l'Évangile a recommandé de rendre le bien pour le mal.
— J'ai pour Évangile le code pénal, monsieur, interrompit sèchement le propriétaire des Viviers; cet homme a pillé mon jardin, je veux qu'il soit arrêté ; c'est mon droit, et je pourrais ajouter que c'est notre devoir à tous deux.
M. Loisel avait appuyé sur ces derniers mots, qui renfermaient évidemment une leçon à l'adresse du juge de paix. Ce dernier sourit et plia les ' épaules.
— Je sais cela , monsieur , dit-il avec une dou« ceur mêlée de tristesse^ mais je sais aussi que celui qui s'en tient rigoureusement à son droit risque souvent d'être cruel, et que l'accompliâsement du devoir , quand il n'est point échauffé par le cœur, fait autant de blessures qu'il en guérit. Du reste, vous m'avez envoyé chercher pour interroger ce malheureux, et puisque vous persiste?
dans votre résolution, je Vinterrogerai ^ à moins que sa blessure ne soit \m obstacle.
— Elle ne Tempéchait point tout à l'heure de me supplier, fit observer le maire, et ne peut par conséquent l'empêcher de répondre.
M. Lefébure fit un geste d'assentiment ^ montra la table à son greffier, qui s'assit et commença Tinterrogatoire du BoiUeur.
Ce dernier fit une confession complète, mais en l'entremêlant de justifications , de regrets et de prières. Il raconta, dans des confidences entrecoupées, sa vie entière livrée au^ mauvaises influences ou aux tentations de la pauvreté. Gomme tant d'autres, François n'avait reçu de ses parents que la misérable existence à grand'peine prolon- •gée jusqu'alors. Resté sans direction morale et religieuse, ne voyant point de but devant lui, il s'é-
taitlivré auflotduhasarden s'afiranchissant, pour ainsi dire, de toute responsabilité, tantôt bon, tantôt méchant, selon Timpression reçue, et traversant tour à tour la probité ou la corruption sans les comprendre ni s'y arrêter.
M. Lefébure rp.vait laissé multiplier ses confi-
dences, auxquelles il s'intéressait comme à tout ce qui lui révélait les intiiqes ressorts de Fâme humaine *, il espérait d'ailleurs que les épanpbements du vieillard pourraient adoucir son dénonciateur j mais, comme tous les gens livrés à leur passipn^ celui-ci ne vit^ dans les aveux du niendiant, que ce qui l'accusait : aussi pressart-il la rédaction du procès-verbal que le greffier achevait, et y apposat-il sa signature avec un empressement presque joyeux. Vu sa qualité de témoin, Michel fievait en faire autant -, M. Loisel lui passa la plume.
— Et surtout signez votre vrai nom, Ht-il observer en voyant le jeune homme se pencher vers le papier^ écrivez lisiblement Michel de Villiers.
Le Soldeur, qtji se tordait sur son lit, s'arrêta tout à coup.
—De Villiers, répéta-t-il en se retournant j alors vous ne vous appelez pas Lourmand?
— C'est le nom de celui qui m'a élevé, répondit Michel ; on s'est habitué à me le donner, et moimême je le regarde comme le mien ; mais mon père s'appelait de Villiers.
— Henri de ViUiers ?
—Précisément,
— Du Louroux Béconnais î
— Qui vous a dit...
— Il a servi en Vendée î
— Sous M. de Lescure.
— C'est bien ça ! cria François en se redressant; faut que je le voie tout de suite.
— Ne savez-vous donc pas que je suis orphelin? interronapit Michel.
Le Routeur se frappa le front.
— C'est juste, dit-il; mais vous êtes son fils et son seul héritier î
— Sans doute.
— Alors, c'est à vous que j'ai affaire; peut-être bien que vous saurez de quoi il s'agit.
H s'était penché au bord du lit, et ses mains fouillaient convulsivement la paillasse d'où il retira un lambeau de drap qui enveloppait quelque chose d'informe. M. Loisel se rapprocha vivement.
— Voilà bien des années que la chose m'a été confiée, dit le blessé; ça remonte au passage de la Loire par les royalistes, après la boucherie du Mans...
— Eh bien ? interrompit le maire impatient.
— Eh bien ! je m'étais ensauvi vers la Bretagne comme tout le monde^ continua le blessé, et j'attendais, tout près de Carquefou, une. occasion de repasser l'eau^ quand il arriva un autre brigand (1) dans la ferme où j'étais caché, il venait de rencontrer les dragons en quittant la route d'Ancenis^ et il avait reçu trois coups de sabre dans le corps ; aussi ne valait-il guère mieux que je ne vaux à cette heure ; c'était un homme quasiment mort.
•—Et c'est lui qui t'a remis ce que tu tiens là? demanda M. Loisel , qui eût voulu passer tous ces détails.
— Comme dit monsieur le maire, reprit François ; il avait connu un de mes oncles qui demeu^ rait à Condé. Quand il vit qu'il allait mourir, il appela tous les gens de la ferme, et il me donna ceci devant eux en me faisant jurer que je le remettrais à M. Henri de Villiers.
— Et vous n'avez point exécuté cette promesse î demanda le juge de paix.
(1) On donnait aux insurgés vendéens le nom de brigands et eux-mêmes l'avaient, en quelque sorte, accepté sans y attacher aucune idée injurieuse.
— Par la raison que j'ai inutilement cherché ladite personne après la pacification.
—Mon père avait, en effet, péri le même jour que M. de Lescure, fit observer Michel.
— Et le bonhomme Lourmand vous avait adopté, acheva François ; je comprends alors comment j'ai rien su.
— Mais celui dont vous tenez ce dépôt, reprit le maire de plus en plus intéressé , vous connaissez sans doute son nom 9
— Bien sûr, répliqua François; c'était un. garçon du lion d'Angers, qu'on appelait Guillaume.
M. Loisel fit un brusque mouvement et changea dévisage.
—Ce drôle se moque de nous, dit-il en s'efforçant de sourire ; il invente un roman pour nous intéresser et gagner du temps.
— J'invente rien, s'écria le Routeur ; aussi vrai qu'il y a qu'un Dieu dans le ciel, j'ai répété ce qui était.
— Tout ceci peut d'ailleurs se vérifier, objecta H. Lefébure, auquel l'émotion du maire n'avait
point échappé. Voyons d'abord ce que ce lambeaa de drap peut renfermen
-— Jésusy mon Dieu! pas graud'cfaose, reprit François avec un mouvement d'épaules, presque méprisant.
— C'est-À-dire que vous avez pris connaissance du contenu? fit observer le juge de paix.
— Faut bien savoir ce qu'on garde, répliqua le mendiant : mais comme je suis chrétien, monsieur Lefébure, il n'y avait dans la guenille que ce morceau d'assiette d'étain, avec des pieds de mouches que j'ai jamais pu défricher.
— Donnez, interrompit le maître des Viviers, qui tendit vivement la main pour la saisir*
Mais M. Lefébure le prévint.
—Un instant, dit-il sérieusement; on ne prend point tant de précautions pour un dépôt saps valeur, et ceci doit cacher quelque secret.
— Dites une mystification, répliqua M. Loisel; quelle peut être la valeur de ce fragment d'étain?
— C'est ce que nous allons savoir, reprit le juge de paix qui s*était approché de la fenêtre; car voici quelques lignes gravées sur le métal.
Le maire devint très-pâle, êi M. LefébUre lût eh s'inlerrompant plusieurs fois :
a Mai , soussigné, je reconnais avoir reçu du 9 sieur Guillaume, du Lion d'Angers^ trois cent j> vingt louis en or, une montre garnie de dia^ » mants et deux bagues chevalières, le tout eom- » posant un dépôt confié par M. Henri de Villierg, » lequel dépôt je promets de remettre à ce der- 3> nier ou à ses ayants cause.
S) Fait double à Varades, le 3 janvier 1794 (1). »
— Et la signature ? demanda vivement Michel au juge de paix, qui s'était brusquement arrêté*
— La signature doit vous être connue, répéta celui-ci en se retournant, car c'est celle de M. Georges Loisel.
Le jeune homme recula avec un cri de stupéfaction, et le propriétaire des Viviers ferma les
(I) Nous renroyons tes lectieurs qui pourraient voir une inVenlîon romanesque dans ce reçu, écrit sur une assiette d'étain, aux Mémoires de madame de La Rochejaquelein sur les guerres de la Vendée : ils y verront que non-seulement les reçus, mais les actes de naissance des enfants des proscrits étaient gravés avec un clou sur Vétain, renfermés dans des bottes, et enterrés pour lervir plus tard de titres.
yeux comme s'il eût été saisi d'un éblouissement.
Hais le Rauleur, qui avait entendu^ se redressa.
— Georges Loisel I répéta-t-il les yeux étincelants d'une joie haineuse ; est-ce bien possible ?... Ce serait notre maire... Mais pourquoi qu'il n'a pas rendu l'argent t
— Ce reçu est un mensonge... une calomnie I bégaya Loisel.
— Alors , qu'est-ce qui fait trembler le boiu»geois ? reprit François dont le ton était subitement passé de la supplication à Finsolence. Si j'ai menti^ on pourra le savoir, car le fermier de Carquefou , qui était le témoin du dépôt, vit encore.
Le maire fit un mouvement.
•— Et dans le cas où sa parole suffirait pas, ajouta le Mouleur, il y a encore une autre preuve.
— Une preuve, murmura Loisel de plus en plus effrayé.
— Oui, la seconde copie du reçu.
— Que veux-tu dire î
•— Si l'église de Varades n'a pas été repavée, on
la trouvera sous la septième pierre à partir du bénitier; en me remettant le morceau d*assiette d'étaiUy Guillaume me Ta dit.
Le propriétaire des Viviers sentit ses jambes se dérober sous lui et s'appuya au mur.
n y eut un silence. Le mendiant jouissait de la confusion de Tbomme qu'il avait vainement prié un instant auparavant. Michel semblait se croire le jouet d'un songe, et M. Lefébure observait.
Il fut le premier à rompre le silence.
— Le doute est diificile devant tant de preuves , dit-il avec une gravité sévère , et M. Loisel fera prudemment de ne pas nier davantage.
— C'est ce que nous verrons... plus tard... murmura celui-ci ; en tout cas, ce n'est point de cela qu'il est question dans ce moment...
— Pardon, Monsieur, reprit le juge de paix; je suis venu...
— Vous êtes venu, interrompit Loisel , dont le trouble se transformait en colère^ pour faire arrêter un voleur.
— Deux voleurs ! cria François ; il y en a deux, notre maire :1e petit, qui prend des fruits pour ne
pas mourir de faîm, et le grand , qui prend dès louis pour devenir propriétaire.
M. Loisel fil un mouvement violent.
— Oh ! je vous crains plus ! continua le Rouîeur^ à qui le plaisir de la vengeance avait fait oublier ses blessures ; je ne demande pas mieux que d'aller en justice pourvu que nous y allionfe de compagnie. Ah! il est sans pitié pour les pauvres pécheurs, et il fait pire qu'eux; il parle du code pénal pour les autres, quand il devrait eu avoir peur pour lui-même 5 il veut faire Valoir ses droits... eh bien 1 à la bonne heure; mais M. Michel fera aussi valoir les siens. C'est avec Fargent de son père que les Vimtè ont été achetés : tout ce qui est ici lui appartient ; notre maire sera ruiné, et mis en prison... Ah! ah! ah!... Écrivez, tnonsier Lefébùre, écrivez ! Pas de grâce pour les voleurs ! Faut ftilro un exemple. '
Cette fois, M. Loisel resta muet; ison orgueil avait fléchi sous tant de boups imprévus ; il venait de tomber sur une chaise les bras pendants et la tête baissée. Quant à Bf . Lefébùre, il s'était retiré à récàrt avec Michel, et tous deux causaient
idvement à voix basse ^ enfin il se rapprochèrent ensemble.
— Monsieur Loisel voit maintenant que j'avais raison, dit le premier avec un accent dont la tristesse tempérait la sévérité; tout le monde a besoin d'indulgence, et il faut se rappeler avant tout les paroles du Christ : a Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » Si M. Michel avait aussi a le code pénal pour Ëvan< gile, B il pourrait faire valoir rigoureusement ses droits.
—Ah! ne le craignez pas, interrompit le jeune homme en s^adressant à M. Loisel; pour rien au monde je ne voudrais affliger madame Darcy ni mademoiselle Rosine.
— Ce qui prouve, ajouta le juge de paix avec intention, que certaines gens aiment mieux pardonner une faute que d'en faire rejaillir la punition sur des innocents.
— J'espère d'ailleurs, reprit Michel, que tout pourra s'arranger sans scandale.
— Pourvu que M. le maire se montre accommodant, acheva le juge de paix.
M. Lokel releva la tête, et son regard interro* gea celui de ses deux interlocuteurs avec avi*dite. î
— Que Youlez-Yous? demanda-t-il d'une voix basse et précipitée. i
— Vous nignorez pas Taffection de M. de Villiers pour votre nièce, reprit le juge de paix; un mariage confondrait les intérêts des deux famil« les, et rendrait inutile tout retour vers le passé.
M. Loisel parut hésiter.
— Songez qu'il y va de votre fortune et de votre honneur, reprit vivement M. Lefébure. Les preuves fournies par le Rovleur sont trop évidentes pour ne pas convaincre les juges si la lutte s'engage entre vous et M. de Villiers ; prévenez ce dangereux débat par un consentement qui fera la joie de votre sœur et de sa fille : les bons mouvements sont aussi parfois de bons calculs.
H Soit honte, soit émotion, M. Loisel ne put répondre ; mais il fit de la main un signe de consentement, et s'élança hors de la cabane.
L'instruction commencée contre le Routeur n'eut point de suite. Michel de Villiers épousa un
mois après mademoiselle Darcy, qui lui apporta en dot une part importante dans les revenus des Viviers.
Le public admira la générosité de M. Loisel, et Michel lui en laissa toute la gloire^ en gardant le silence sur le dépôt autrefois conflé par Guillaume. Mais il n'oublia jamais le service que lui avait rendu François; et, grâce à lui, ce dernier put achever ses jours sans être exposé de nouveau aux funestes tentations de la misère.
L'ÉDUCATION D'ACHILLI,
Un vieillard à limettes vertes, et le chapeau à la main, était debout dans le salon de madame Loudun, arrêté devant une gravure réprésentant VÉdtuiaiion d' Achille» un y voyait le centaure Chiron enseignant le tir de l'arc au jeune héros, dont les membres souples et musculeuic annonçaient une vigueur exercée. Le vieillard semblait examiner cette composition avec un intérêt pensif, lorsque la maîtresse de la maison entra.
— Ehl mille excuses, cher docteur, dit-elle;
mais nous allons nous mettre en route^ j'ai peur de ce temps humide pour Alfred, et je veillais à sa toilette. Pardonnez-moi de ne pas être venue surle champ...
—Il n'y a point de mal, dit le vieillard ; en vous attendant je regardais cette gravure.
— Et vous pensiez, j'en suis sûre, à ma manie qui fait que, livres, meubles, tableaux , tout parle ici d'éducation? Votre cousine prétend que ma maison n'est point un logement, mais une classe.
— Ne l'écoutez pas, répliqua M. Arnaud ; c'est une folle qui dit tout haut ce qu'elle pense.
— Et ce que les gens sages comme vous disent tout bas, ajouta madame Loudun en souriant.
Le vieillard s'inclina :
— Vous savez, chère dame, que personne ne respecte plus que moi votre dévouement au fils que Dieu vous a donné.
— Et n'en suis-je pas bien recompensée ? s'écriat-elle avec attendrissement; où trouverait-on un esprit plus ouvert, un cœur plus loyal et plus expansif ? Ah ! il faut le connaître comme moi, mon ami, pour savoir tout le prix d'un pareil trésor I
— Les trésors sont parfois dangereux, reprit le vieillard.
— Pourquoi cela ?
Parce qu'ils rendent avare.
— Je ne vous comprends pas.
— Il y a des inconvénients à toute chose, même à raffection. Aimer beaucoup empêche parfois d'aimer bien : on se fait le gardien exclusif de Fobjet de sa tendresse ; on ne lui montre que les côtés caressants de la vie ; on le porte dans ses bras, de peur qu'il ne sente les pierres du chemin.
— Vaudrait-il donc mieux qu'il s'y blessât les pieds? demanda madame Loudun avec une certaine vivacité.
— Oui, si c'est le seul moyen de les endurcir, répliqua le vieillard.
— Ahl encore les mêmes reproches! reprit la veuve ; vous autres hommes, vous êtes tous les descendants d'Abraham, qui sacrifiait son enfant à une idée, tandis que nous autres, nous descendons de Rachel, nous ne vivons que dans nos fils.
—Faites donc alors qu'ils soient forts, dit le doo-
teur ; car on ne conserve sûrement que ce qui peut se défendre soi-même. Pour rendre Achille invincible, en Tâvait nourri avec la moelle des lions et trempé dans le Styx.
— Taisez- vous^ interrompit précipitamment la veuve, voici Alfred.
Un jeune garçon d'environ quinze ans venait, en elTct^ d'ouvrir la porte du salon. Il salua M. Arnaud avec une grâce affectueuse, et avertit sa mère que Jérôme avait attelé la carriole et venait chercher les paquets.
Ce dernier était un jeune paysan aux mains sales et aux cheveux mal peignés, qui ne se recomnandait, au premier aspect, que par une physionomie assez joviale. Il avait la taille ramassée, les membres courts, et quelque chose de gauche dans toute sa personne.
Sa tournure formait avec celle d'Alfred un contraste qu'une mère ne pouvait manquer d'apercevoir, et qu'elle devait être tentée de faire remarquer. Comparant ostensiblement du regard le lourdaud campagnard à son Ûls, dont la taille svelte se desshiait élégamment sous le double cos-
— Saturne qu'elle Tavait forcé de revêtir, elle se tourna^ vers M. Arnaud, et dit, avec une complaisance qui n'était point sans affectation :
— Vous voyez d'anciens camarades ; ils ont été, pour ainsi dire^ élevés ensemble à Ghantemcrle^ et ils sont tous deux du même ftge.
— Mais non d'égale venue, dit en souriant h vieillard, qui avait compris l'intention de madame Loudun mieux qu'elle ne la comprenait elle-même.
Et comme les deux jeunes garçons étaient passés dans la pièce voisine pour chercher les effets :
— n est vrai, reprit la veuve; mais la faute en est tout entière à réducation, cher monsieur Arnaud. A six ans, Jérôme égalait Alfred en gentillesse et en intelligence; quel dommage que la négligence, ou plutôt la pauvreté, en ait fait ce petit rustaud gauche et malpropre I
Le docteur secoua la tête :
— Il faut voir, il faut voir, murmura-t-il ; l'éducation du petit rustaud laisse sans doute beaur coup à désirer; mais elle a peut-être des côtés excellents pour la pratique de la ide.
La rentrée des deux jeunes garçons empêcha
jnadame Loudun de répondre. Ils venaient avertir que tout était prêt et que la carriole attendait à la porte. La veuve et son fils prirent congé de M. Arnaud, qui promit de les rejoindre le surlendemain chez leurs amis communs de Cbantemerle.
Le chemin qui conduisait à ce dernier endroit suivait une des valées de la Loire. On était aux premiers jours du printemps : plusieurs orages avaient grossi le fleuve, qui inondait les prairies et venait baigner la chaussée sur laquelle passait la route. L'air était humide et le ciel chargé de nuages très-bas. Madame Loudun témoigna la crante qu'ils fussent surpris par la pluie.
— La carriole n'a pas peur de Teau, dit Jérôme avec une certaine fierté; la toile a été repeinte» et les cercles sont tout neufs.
— Cela n'empêche pas de s'enrhumer, fit observer la veuve ; Alfred fermez votre paletot, je vous en prie; cette bruine pénètre et refroidit.
—Faudrait que notre maître se soit précautionné d'un petit coup de cognac, dit le jeune paysan d'un air capaUe; y a rien de meilleur pour repousser le brouillard .
—Est-ce une découverte qui vous appartienne?, demanda madame Loudun ironiquement.
— Faites excuse, réplica Jérôme, j'ai appris la chose du père Baptiste, un vieux de la vieille, qui sait faire Texercice, battre la caisse et lire la moulée, même qu'il a voulu me donner des leçons.
— Et vous avez accepté, j'espère?
— Ah bien, oui! perdre mon temps à défricher du papier barbouillé! Y a trop de bestiaux à 1^ ferme, et faut que ça soit moi qui les soigne. Quand j'aurais appris à lire, ça n'aurait fait engraisser ni nos bœufs ni nos cochons.
— Mais cela vous aurait peu-être mis à même de recueillir de bons conseils, dit la veuve ^ les livres ne son point seulement du papier barbouillé, comme vous les appelez : ce sont des amis qui nous
. éclairent et nourrissent notre esprit.
•^Je ne dis pas, répliqua Jérôme d'un ton jovial ; mais il faut aussi nourrir le corps, et vaut encore mieux un morceau de lard sous le pouce que la plus belle feuille de moulée. Avec ça que j'ai la tête trop dure. J'ai bien essayé deux ou trois fois d'étudier avec le père Baptiste ; mais bah ! dès que
j'y étais» je me mettais à bftilier comme une carpe» et un peu plus j'aurais ronflé.
Jérôme accompagna cet aveu d'un grand éclat de rire, et se mit à fouetter son cheval avec une variété de cris d'encouragement qui semblaient avoir pour but de conlre-balancer son aveu d'ignorance» en constatant ses talents sur un autre point.
Madame Loudun sourit ^ mais elle ne put s'empêcher de comparer intérieurement la grossière inaptitude du paysan à l'application avide et pénétrante de son fils. En regardant ces deux jeunes garçons» à peu près du même ftge» il lui sembla voir deux êtres d'espèce différente, dont l'un avait reçu tous les dons qui élèvent, l'autre tous les instincts qui abaissent. S'il en résulta chez elle quelque pitié pour le déshérité, elle ne put se défendre d'un certain orgueil en pensant que le favorisé du hasard était son fils, et qu'elle avait droit de réclamer une part dans l'heureux résultat obtenu. N'était-ce point elle, en eflet, qui avait veillé à tous les détails de Téducation d'Alfred, qui s'était appliquée aie cultiver comme. ces fleurs délicates
que Ton garde dans les lieux abrités? Ses qualités, son instruction^ sa santé, tout était Touvrage de madame Loudun; elle n'avait rien abandonné à la providence; son fils était resté pour elle le nourrisson qu'on fortifie de son lait et qu'on enveloppe de sa prudence. Elle avait écarté de lui toutes les difficultés de la vie, et, par suite, tous les enseignements de rexpérience. Resté sans responsabilité, le jeune garçon n'avait put acquérir la connaissance des choses, non plus que celle de luimême. Il ressemblait à Toiseau élevé en cage, qui ne connaît ni les ressources des bois; ni le péril des gluauî ou du vautour.
Cependant la carriole continuait à rouler sur la chaussée, tandis que le ciel se couvrait de plus en ' plus^ les nuages s'entr'ouvrirent enfin, et la pluie tomba par torrents.
Jérôme fouetta le cheval, qui prit le grand trot; mais à mesure qu'ils avançaient, les espaces inondés semblaient s'agrandir; le bruit du fleuve débordé devenait plus menaçant, et la chaussée se trouva bientôt battue des deux côtés par les flots iiiinis.
Jérôme étonné tira à lui les rênes, et le cheval s'arrêta.
— Qu'y a-t-il? demanda madame Lou(}un, que la pluie avait forcée de se réfugier au fond de la carriole.
— C'est drôle, dit le jeune garçon, quand je suis passé ici ce matin, on voyait les prairies de ce côté ; faut que Teau ait terriblement gagné depuis trois ou quatre heures I
— Mais il n'y a, j'espère, aucun danger ! s'écria la veuve.
—Faut regarder plus loin, dit Jérôme; au carrefour, la route baisse, et nous verrons bien si elle est sous l'eau.
La carriole se remit en marche ; mais Tinquiétude était éveillée dans l'esprit de madame Loudun. Forçant son fils à rester à l'abri au fond de la voiture, elle se plaça en sentinelle sur le banc de devant. Malheureusement la pluie, qui redoublait, empêchait de voir au delà de quelques pas. Le cheval aveuglé n'avançait qu'avec répugnance, lorsque de grands cris s'élevèrent tout à coup à la droite de la route«
Madame Loudun avança la tête, et aperçut une barque montée par cinq ou six hommes qui leur faisaient signe. Jérôme arrêta la carriole.
— En arrière l en arrière l répétaient les voix qui venaient du bateau.
— On ne passe donc pas au carrefour? demanda Jérôme,
— La jetée est percée en quatre endroits.
Madame Loudun poussa un cri d'épouvante.
— Où allez-vous ? reprirent les mariniers.
— A Chantemerle.
— Chantemerle est sous l'eau depuis deux heures. — Dieu ! mais les habitants?
— Tout le monde était parti; il n'y a pas eu de • malheur.
Les voyageurs de la carriole ne purent en entendre davantage; la barque, un instant arrêtée, s'était de nouveau abandonnée au courant, et ne tarda pas à disparaître dans le brouillard.
Madame Loudun et ses compagnons se regardèrent avec angoisse.
— Vite, rebroussons chemin I s'écria enfin la