OU
preDjière ; le moindre retard peut nous mettre en danger.
—Il n'y a rien à craindre^ fit observer Alfred^ puisque la route est libre.
—Alors, retournons sur-le-champ.
Jérôme avait regardé autour de lui avec attention.
—Ah bien oui ! retourner 1 dit-il j et le moyen de traverser là-bas, au grand peuplier?
—Ne venons-nous point d'y passer?
—C'est justement pour ça, dit le jeune garçon ; l'eau était alors à deux pieds de la route, et avant que nous soyons là-bas elle aura grandi du double.'
— Tu crois donc qu'elle monte ?
— Regardez un peu ce brin de saule qui est audessous de nous... tout à l'heure il y en avait long comme mon fouet hors de l'eau, et maintenant on n'aperçoit plus qu'une dou2aine de feuilles,
—Les voilà noyées I dit Alfred.
— Si nous retournons en arrière, nous sommes sûrs qu'il nous en arrivera autant l répliqua le paysan.
«-Mais que faire alors? s'écria madame Loudun épouvantée.
— Faut continuer jusqu'au carrefour, dit résolument Jérôme^ là, nous trouverons la route de la Bricbière, qui monte dans le payait qui nous titrera des hautes eaux.
r-* Es-tu bien sûr de celaf
—Vous allez voir.
Et la carriole se lança de nouveau en avant.
La veuve^ peu conflante dans rintelligence de son guide, essaya de Tarrôter pour de nouvelles explications; mais il ne voulut rien entendre.
— C'est pas le moment de causer, diMI brusque* ment : Teau monte toujours^ et si nous ne sommes pas à temps au carrefour, nous boirons la lavure de nos pieds! Hé 1 Grisonne j un bon coup de collier ma vieille, si tu tiens à ta peau 1
—Mon Dieu ! dit Alfred, qui était venu rejoindre sa mère sur le premier banc, il me semble que nous allons au-devant de l'inondation 1
^ Faut bien descendre pour remonter, répliqua Jérôme.
~ Mais voilà que Feau nous gagne t
— Arrêtez ! s'écria madame Loudun au comble de l'inquiétude ; Jérôme, je vous défends d'aller plus loin ; vous nous perdez !
— Quand je vous dis que je vous sauve î répéta le rustre obstiné; vous ne voyez donc pas qu'on ne peut retourner sur ses pas ?
— C'est la vérité I interrompit Alfred, qui venait de regarder en arrière et qui voyait tout inondé.
— Alors, nous sommes entourés ! s'écria madame Loudun ; malheureux ! où nous as-tu conduits? laisse-nous descendre 1
— Descendre 1 pourquoi faire? répondit Jérôme ; notre maltresse croit-elle qu'il sera plus facile de se sauver à pied ?
— Alfred 1 dit la veuve éperdue, c'est moi qui t'ai conduit à ce danger ! Mon Dieu ! sauvez-le, sauvez mon fils I
Le jeune garçon troublé serra sa mère dans ses bras, en s'efforçant de la rassurer, mais d'une voix si émue qu'elle accrut l'agitation de madame Loudun.
Pendant ce temps, Jérôme s'était éloigné de quelques pas pour examiner la route. Il revint en
courant^ saisit par le mors le cheval qui répugnait à marcher^ et le força de le suivre. Le clapotement des eaux arracha la mère et le fils à leur embrassement attendri. En s'apercevant que leur conducteur continuait à s'avancer sur la route inondée, et que la carif^iole se plongeait toujours plus avant dans les eaux, tous deux crièrent au jeune garçon
de prendre garde > mais celui-ci, les yeux fixés sur les arbres qui bordaient le chemin et dont la cime dominait Tinondation, continuait à tirer Grisonne en avant, jusqu'à ce qu'elle refusât elle-même d'aller plus loin.
Le jeune paysan employa tour à tour, sans succès, les encouragements et les coups; la jument haletante, et arc-boutée sur ses pieds de devant, s'obstinait à rester immobile.
Jérôme se tourna vers madame Loudun :
— La carriole est trop chargée pour Grisonne^ dit-il rapidement; faut que M. Alfred descende.
— Dans Teau, c'est impossible ! s'écria la veuve ; j*aime mieux que ce soit moi.
— Ah ! je ne le soufiHrai point, ma mère, interrompit Alfred ; Jérôme a raison ; Grisonne se
tirera plus facilement de ce mauvais pas quand la carriole aura élé allégée.
£t; échappant aui bras de madame Loudun qui voulait le retenir^ il se laissa glisser à terre, ayant de Teau jusqu'à la ceinture*
—Il va se noyer 1 s'écria la mère éperdue.
— N'ayez pas peur ! dit le paysan, qui venait de décider le cheval à ce remettre en marche. Noua sommes ici au plus profond de l'eau; regardez plutôt les arbres des deux côtés. C'est là, voyez* vous, ce qui doit nous servir de mesure. Ne quit* tez pas le mors de Grisonne, monsieur Alfred ; tant qu'on tient un cheval à la bouche on est son maître... Un peu à droite; je vois un courant par ici, preuve qu'il y a un fossé. Allons, Grisonne, ma belle, tu auras gagné un double picotin... là... là... Nous commençons à remonter ; voyez-vous comme l'eau baisse. . .je n'en ai plus que j usqu'au genou .
La route montait, en ellbt^ visiblement ; on le sentait aux efforts du cheval autant qu'à la moindre profondeur des eaux. Après un quart d'heure de marche, la carriole atteignit enfin un plateau qui se trouvait à Tabri de l'inondation.
— Lâchez la bride maintenant, monsieur Alfred, dit Jérôme.
— Malheureux enfant! s'écria la mère; vile, remontez, au moins !
— Vaut mieux que notre maître marche, fit observer le paysan; çaTempêchera de refroidir.
Madame Loudun sentit la justesse de Tobservation.
— Mais y a-t-il loin pour regagner la maison ? demanda-t-elle.
^ La maison T répéta Jérôme ; ah bien ! oui-da I faudrait donc y retourner à la nage ; notre maltresse n*a qu'à regarder.
Ils étaient arrivés sur le sommet du plateau, et la veuve promena les yeux autour d'elle. Aussi loin qu'elle pouvait voir, tout était envahi par le débordement. On apercevait les villages et les fermes isolés à dcmi-enfouis dans les eaux. Une chaîne de petites collines, dont faisait partie la hauteur qu'ils venaient de gravir, avait seule échappé à l'inondation.
— Mon Dieu ! qu'allons-nous devenir? s'écria
madame Loudun saisie ; je ne vois aucune ferme où nous puissions demander abri.
— Faut qu'il y en ait pourtant, fit observer Jérôme; car voici des poules dans le champ; et notre maltresse sait bien que^^ quand on voit un pareil gibier, la ferme ne peut pas être bien loin.
En se dirigeant d'après certaines remarques qui eussent échappé à madame Loudun et à son fils^ le jeune paysan ne tarda point, en effet, à découvrir une habitation où nos voyageurs furent reçus avec cordialité.
Le premier soin de madame Loudun fut de faire allumer un grand feu pour sécher Alfred, tandis que Jérôme, qui s'inquiétait peu du demi-bain qu'il venait de prendre, s'occupait de dételer Gnsonne et de la conduire à Técurie. La fermière mit à la disposition du jeune monsieur les plus beaux habits de son fils aîné ; et tandis qu'il changeait, elle s'empressa de dresser une table pour le dîner de ses hôtes. Madame Loudun, qui ne pouvait oublier la présence d'esprit, l'inteUigence et le courage de leur jeune conducteur, demanda que l'on y mit un couvert. De sou côlé, la fermière, qui
voulait se faire honneur devant des gens de la mlle^ épuisa^ pour les traiter^ toutes les ressources de la maison, et, lorsque Alfred reparut yêlu de son costume de paysan, elle plaça, avec un certain orgueil, sur la table, une soupe au lait couronnée d'oignons rôtis, des pommes de terre bouillies, et une omelette au lard fumé.
Par malheur, le lard était rance, les pommes de terre un peu germées, et la soupe au lait sans sucre ! Alfred, à qui les soins de sa mère avaient fait un de ces appétits qui ont besoin de choisir leurs morceaux, ne put rien manger. Il voulut se rabattre sur le vin ; mais il le trouva aigre et éventé. Enfin, de guerre lasse, il se mit à ronger, du bout des dents, la croûte d'un pain noir et rassis qui lui restait dans la gorge.
Jérôme, au contraire, alléché par l'opulence inusitée d'un pareil festin, mangeait et buvait avec une sorte de volupté recueillie; à peine s'il s'interrompait, de loin en loin, pour tendre son verre ou faire remplir son assiette. Son sang, que le bain prolongé avait un peu refroidi, recommençait à circuler plus librement et à reporter la chaleur
dans toutes ses veines, lorsqu'il se leva de table, il avait la bouche souriante^ l'œil brillant, et les mouvemsnts aussi libres que le matin; tandis qu'Alfred, l'estomac vide et les membres glacés, regagnait languissamment le foyer, dont la fer« mière venait de raviver la flamme.
Madame Loudun^ inquiète de sa pâleur et de Tespèce de frisson qui courait dans tout son corps, le pressa de se coucher. En mettant à la disposi** tion de la mère et du flls la seule chambre qu'elle pût offrir, la paysanne y avait apporté ses meilleurs matelas. Madame Loudun choisit ce qu'il y avait de plus commode et de plus chaud pour son fils, qui se mit au lit. Mais la même délicatesse d'habitudes qui l'avait empêché de dîner l'empêcha de dormir. La diète et Tinsomnie, jointes au refroidissement de la veille, amenèrent un malaise qui, vers le matin, se transforma en une fièvre assez forte. Madame Loudun, efiTrayée, courut à Fétable, où elle trouva Jérôme voluptueusement endormi sur une botte de paille fraîche. Elle le réveilla, en le suppliant de courir au village voisin et de savoir où Ton pourrait se
procurer un médecin. Le jeune garçon monta sur Grisonne et partit au galop.
I Cependant la fièvre d'Alfred augmentait toujours; ses idées devenaient confuses ; il parlait haut et dans un demi-délire. Sa mère, étourdie d'inquiétude^ allait de son lit à la porte de la ferme, guettant le retour du messager; mais plusieurs heures s'écoulèrent sans qu'il reparût. La pauvre veuve, hors d'elle^ ne savait plus quel parti prendre. Enfin, l'agitation du malade parut s'apaiser; ses plaintes cessèrent peu à peu, son œil se ferma, et il s'endormit paisiblement.
Il y avait déjà longtemps que sa mère épiait son sommeil, et elle commençait à se rassurer un peu, lorsqu'un bruit de chevaux se fit entendre à la porte de la ferme. Elle accourut pour voir qui arrivait, et se trouva en face de M. Arnaud,
Averti de l'inondation, cet excellent ami s'était inquiété des voyageurs et était parti à leur recherche. Un heureux hasard l'avait mené au village où Jérôme demandait un médecin^ et il s'était hâté de le suivre.
Madame Loudun le conduisit près du malade,
— co —
qui venait de se réveiller sans autre souffrance qu^ peu de fatigue. Après l'avoir examiné, le docteur déclara que tout se bornait à une courbature dont quelques heures de repos feraient raison. Le ciel, nettoyé de nuages, avait repris sa splendeur; l'air était doux, la route des coteaux . complètement libre ; rien ne s'opposait donc à ce qu'on fit remonter Alfred dans la carriole, vers le milieu du jour, pour regagner le logis. Madame Loudun prit soin de l'envelopper de manière qu'il ne pût souffrir de ce transport.
Après avoir remercié la fermière et lui avoir laissé des témoignages de leur reconnaissance, nos voyageurs se remirent en route. Jérôme conduisait, comme la veille, en chantonnant un noêl, et M. Arnaud suivait à cheval. On arriva sans accident.
La pauvre mère^ encore toute saisie des émotions qu'elle avait traversées depuis la veille, aida Alfred à descendre^ et le conduisit jusqu'au salon où elle l'obligea à s'étendre sur un canapé. U fallut que le docteur lui tâtât le pouls et l'assurât de nouveau que tout allait bien. Madame Loudun don-
nait les ordres à sa vieille servante pour faire le lit d'Alfred avec des précautions particulières et lui préparer quelques mets favoris, lorsque Jérôme entra. 11 tenait sous la bras un croûton surmonté d'un morceau de fromage qu'il emportait pour la route^ et venait demander les commissions de la bourgeoise avant de repartir. Madame Loudun le remercia en lui glissant dans la main une pièce d'argent, et il ne se retira qu'après avoir épuisé tout son vocabulaire de remerciments.
Quelques minutes plus tard, le pavé de la cour s'ébranlait sous les roues de la carriole, et Jérôme partait au grand trot en jetant à la servante un dernier adieu accompagné d'un bruyant éclat de rire.
— Brave garçon! dit madame Loudun avec attendrissement ; sans son adresse, sa résolution et son bon sens, nous étions perdus hier. lia supporté la plus grande fatigue, et^ aujourd'hui, le voilà sain et joyeux, comme si rien n'était arrivé. ^^ Les regards de M. Arnaud allèrent chercher machinalement la gravure qui représentait VÉduca" tion d'AchUle.
— Ah ! vous avez raison, cher docteur, reprit la
veuve qui le comprit; les mères oublient trop souvent quMl faut tremper leurs enfants dans le Styxl On croit travailler à leur bonheur en faisant le nid maternel bien doux; et, quand il faut en sortir, une goutte de pluie les endolorit, une graine moins mûre leur ôte Tappétit, un brin de paille les empoche de dormir. Je regardais depuis vingt ans cette gravure sans en avoir compris le sens caché.
— Oui, dit M. Arnaud avec douceur, dans nos éducations factices^ on ne s'occupe pas assez de former des hommes^ en mettant les enfants aux prises avec les difficultés de la vie et les habituant à tirer leurs ressources d'eux-mêmes. Jérôme a les préjugés et la grossièreté de Tignorance ; on peut regretter que plus de soins n'aient pas développé les facultés élevées de son intelligence; mais, si les maîtres lui on fait défaut, les faits au milieu desquels il a grandi lui ont enseigné à regarder et à agir. C'est cette éducation pratique des choses qui manque à nos fils et qui nous fait avoir tant de gens instruits et si peu de citoyens. Les sociétés modernes ont trop oublié V Éducation d'Achille,
—Hélas I c'est qu'il n'y a plus personne pour la donner.
— Pardonnez-moi, reprit le docteur, pardonnezmoi, chère dame^ chacun de nous a un centaure Chiron toujours prêt à Taguerrir et à Tinstruire :
c'est L'EXPÉRIENCE I
UN CONTE DE L'ABBÉ DE SAINT-PiERRE-
Parmi les nombreux domaines que les de Villars possédaient en Normandie au dix-septième siècle^ s'en trouvait un connu sous le nom de Mottevillef situé près de la Vire^ et dont l'étendue n'était que de quelques arpents. La rivière en formait une presqu'île ombragée de saules, de bouleaux et de peupliers^ au milieu de laquelle le dernier propriétaire avait tracé un jardin de petite dimension, mais fidèlement copié sur le parterre de Versailles.
C'étaient les mêmes charmilles, les mômesbuissons^ les mêmes statues^ le tout en raccourci et avec la pierre du pays au lieu de bronze et de marbre. Aussi la réputation de Motteville s'étcndait-elle dans toute la Normandie; on venait voir le jardin de M. le marquis de plusieurs lieues à la ronde, et les gentilshommes campagnards qui Tavaieot parcouru déclaraient, après une telle visite, le voyage de Versailles inutile.
Lorsque le marquis mourut, le chevalier de Castel et le vicomte de Beauvilliers, qui héritaient en .qualité de ses plus proches collatéraux, accoururent ensemble, emmenant à leur suite un cortège d'experts et d'hommes de loi qui devaient leur servir de conseils dans celle occasion importante, ns trouvèrent au château un de leurs parents, Charles-Irenée de Castel, plus connu sous le nom d'abbé de Saint-Pierre, qui était venu passer quelques semaines chez le marquis et avait inopinément assisté à sa mort. Les deux cousins connaissaient Fabbé, auquel ils firent mille amitiés et qu'ils retinrent d'un commun accord.
Irenée de Saint-Pierre était un de ces hommes
iDoffensifs qae l'on ne peut voir sans sympathie : il parlait peu^ mais son esprit était toujours occupé du bonheur des autres^ et il devait mériter cet éloge fait de lui par d'Alembert^ que sa vie entière pouvait se résumer en ces deux mots : donner et pardonner.
Le chevalier et le vicomte s'entendirent d'abord assez bien pour les partages. Tant qu'il s'agit de fermes, de bois, de cbâteaui, on put faire les lots à la convenance de chacun, puis les égaliser; mais lorsqu'il fut question de Motieville, tous deux déclarèrent qu'ils voulaient Favoir à tout prix. Motte^ ville était, en effet, l'honneur de cet héritage dont les autres domaines n'étaient que le profit; celui qui en resterait maître devait passer aux yeux de tous pour le vérilable héritier du marquis, pour le continuateur de son importance. Avec MottemUe, on acquérait une sorte de célébrité ; on était sûr de faire parler de soi, de recevoir les visites de la noblesse normande; sans Mottevilley tout se bornait à être riche I
Les deux cousins se seraient parfaitement contentes, un mois plus tôt, de cette dernière coudi-
tion; maisla prospérité rend exigeant; chacun d'eux persista dans ses prétentions. Les débats qui s'ensuivirent engendrèrent l'aigreur d'abord, puis le dépit. On passa des récriminations aux menaces, et les deux adversaires , exaltés par la contradiction, déclarèrent qu'ils plaideraient toute leur vie plutôt que de se céder l'un à Fautre Motteville.
L'abbé de Saint-Pierre avait vu naître cette divimn avec chagrin et s'était permis quelques observations; mais les conseils de la raison font sur la colère le même effet que l'eau jetée sur un fer rouge : le plus souvent elle s'échauffe et rejaillit sans rien éteinçire. L'abbé comprit bientôt que toutes ses paroles seraient inutiles, et, lui qui cherchait les bases d'une paix universelle entre toutes les nations^ il dut renoncer à l'espoir de rétablir l'union entre ses deux cousins.
Ceux-ci avaient effectivement commencé les hostilités en mettant leurs affaires entre les mains des hommes de loi qui venait d'entamer la procédure. C'étaient tous ies jours de nouvelles conférences, de nouvelles assignations, de nouveaux frais pour lesquels nos plaideurs avaient dû em-
prunier à gros intérêts. Tous deux gaspillaient rapidement la moisson avant de Tavoir recueillie.
Cependant un reste de bon sens et de bon goût les avait décidés à faire valoir contradictoirement leurs droits sans se brouiller. Ils continuaient à habiter le château et à se voir familièrement, tandis que leurs hommes d'affaires se faisaient, en leurs noms^ une guerre acharnée, * \
L'abbé de Saint-Pierre, neutre dans le débat, recevait tour à tour les confidences de chacune des parties belligérantes. Un jour surtout, le chevalier et le vicomte lui avaient communiqué Fun après Tautre leur besoin d'argent pour continuer le procès commencé; les sommes déjà employées en procédure étaient considérables j mais , par cela même, chacun des plaideurs tenait à pousser les choses jusqu'au bout afin de ne point perdre les bénéfices de pareilles dépenses. L'abbé de Saint- Pierre ne leur fit aucune objection ; il parut au contraire entrer dans les espérances de chacun d'eux, et les ayant ainsi favorablement disposés à son égard, il demanda le permission de leur lire, le soir même, quelques pages qu'il venait d'écrire.
et sur lesquelles il désirait leur avis. Tout en s'accusant d'incapacité, les deux cousins acceptèrent la communication et lui promirent la vérité à défaut de lumières.
On se réunit en conséquence à l'heure convenue, et le bon abbé commença la lecture du récit suivant : .
a Parmi tes îles innombrables qui parsèment le Mississipi, il s'en trouve deux d'une médiocre étendue, mais d'une fertilité sans pareille. La folle avoine y pousse en abondance et sans culture, les arbres sont chargés de pins ou de noix nourrissantes, et les buissons eux-mêmes produisent à foison les fruits connus sous le nom de prunes de sable. Cette fertilité attire les élans et les chèvres sauvages qui fournissent au chasseur un^ proie toujours sûr^ enfin, les baies formées, de loin en loin, dans les contours des deux îles sont fréquentées par des myriades de poissons blancs que l'on peut pêcher sans peine.
d Chacune de ces lies n'avait cependant qu'un seul habitant. Celui de 111e Verte se nommait Maki et celui de 111e Ronde Barko. Comme leurs deux domaines étaient voisins^ tous deux se visitaient souvent sur leurs canots d'écorce et vivaient en bonne intelligence. Maki était meilleur chasseur et Barko plus adroit pécheur^ si bien que tous deux faisaient des échanges de leur butin et que Taisance de chacun en était augmentée.
» Du reste, leurs goûts étaient les mêmes, leurs richesses égales, tous deux vivaient des produits de leurs lies, tous deux habitaient une cabane de branches et de gazon construite de leurs propres mains; tous deux n'avaient pour vêtements que la peau de Télan quils avaient tué et pour parure que les plumes de Faigle ou les graines desséchées des buissons, i » Mais il arriva qu'un j our Barko, en dépeçant les poissons qu'il venait de prendre, trouva dans les entrailles de l'un d'eux un demi-cercle d'or enrichi de pierreries de différentes couleurs. Un homme civilisé eût facilement reconnu le couronnement d'un de ces peignes élégants dont les femmes es-
pagnoles enrichissaient alors leurs coiffures; mais Barko n'avait jamais rien vu de pareil. Après avoir crié et sauté de joie à la vue de ce merveilleux ornement^ il ressaya tour à tour en diadème, en collier, en pendant de nez, en boucle d'oreille. Ce dernier emploi lui ayant paru plus convenable, il s'y arrêta; et le demi-cercle, solidement fixé à l'oreille gauche, pendit élégamment jusqu'à Tépaule, afin d'être aperçu de plus loin.
» Le premier soin de notre sauvage fut de courir chez Maki auquel il raconta sa bonne fortune. Celui-ci demeura muet d'admiration devant le pendant d'oreille de son voisin. Il n'avait jamais vu, jamais rêvé rien d'aussi magnifique. La nouvelle parure de Barko lui donnait Tair d'un dieu.
» Mais l'admiration est côtoyée par une pente rapide qui conduit très-vite à la jalousie ; Maki s'y laissa glisser d'abord sans s'en apercevoir, puis volontairement et avec réflexion. Pourquoi son voisin avait-il trouvé plutôt que lui un pareil trésor? Était-il plus beau, plusfort, plus cQurageûx? Les poissons du père des eaux n'appartenaient-ils pas aussi bien à Maki qu'à Barko ? Où avait-il péché,
d'ailleurs^ celui qui recelait le pendant d'oreille f N'était-ce pas sous l'île Verte et, par conséquent, dans son domaine à lui. Maki ?
D C'est réflexions, d'abord faites tout bas, furent bientôt répétées tout haut. Barko y répondit avec la hauteur que lui inspirait son bonheur récent* Le poisson avait été péché au miUeu du fleuve, le croissant d*or lui appartenait légitimement et il saurait au besoin le défendre.
s> On se sépara mécontent.
» Resté seul, Maki ne pouvait penseràautre chose qu'au pendant d'oreille de son voisin. Il s'indignait de son bonheur, de son insolence; il se rappelait tous les empiétements qu'il s'était insensiblement permis et prensût la résolution de les arrêter. Dès le surlendemain l'occasion s'en présenta.
» Barko voyant un bulfle traverser le fleuve, le poursuivit dans son canot et l'atteignit sur une des grèves de l'île Verte où il le tua. Maki accourut aussitôt, en déclarant que l'animal lui appartenait; le débat ne tarda point à s'échauffer, et des paroles on passa aux coups. Barko blessé se réfugia sur sa nacelle, mais en jurant de se venger.
» L'habitant de File Verte n'avait point besoin de cette menace pour prendre ses précautions. Il savait trop ce qu'il avait à craindre d'un voisin brave et vigilant; aussi résolut-il de le prévenir. Profitant donc de la nuit, il s'embarqua sans bruit, atteignit rile Ronde, arriva en rampant jusqu'à la cabane de Barko et s'y élança la hache de guerre à la main. Mais la cabane était vide ! Il dut se con* tenter d'y mettre le feu, et regagna sans retard son domaine.
» Gomme il y accostait, des flammes s'élevèrent du milieu des arbres qui protégeaient son habitation ; il accourut inquiet : sa cabane venait d'être incendiée par Barko !
oLes deux voisins s'étaient rencontrés dans la même idée de vengeance et se trouvaient tous deux sans abri.
x> Ce ne fut que le prélude de la guerre qu'ils venaient de se déclarer. A partir de ce jour. Maki et Barko renoncèrent à la tranquillité et à l'abondance dont ils avaient joui jusqu'alors. Cachés dans les fourrés , uniquement occupés de dresser des pièges ou d'en éviter, ils n'osaient sortir de leur
retraite pour se procurer les aliments nécessaires; ils craignaient de se livrer au sommeil^ et leur haine s'accroissait lentement de toutes les misères que chacun d'eux imposait à Tautre.
» Plusieurs rencontres sans résultats définitifs, mais qui valurent à chacun d'eux quelques blessures, achevèrent de les rendre irréconciliables. Maki sentait sa jalousie grandir avec sa colère. Chaque fois qu'il apercevait de loin Barko avec le pendant d'oreille étiucelant^ son cœur se gonflait de rage; c'était comme un défi jeté à son courage. Qu'importaient les coups reçus par Barko, les veilles et la faim qu'il supportait depuis plusieurs mois ? Son pendant d'oreille lui restait I II pouvait toujours l'opposer glorieusement au dénûment de son ennemi. Tous les efforts de celui-ci avaient été inutiles, et le croissant d'or pendait toujours sur l'épaule du pécheur I
9 CettepenséeexcitaitchezMaki destransports de rage. Ne pouvant supporter plus longtemps l'espèce de triomphe de son adversaire, il résolut d'en venir à une lutte décisive. Il s'arma donc de sa hache et de son couteau, traversa à la nage l'es-
pace qui le séparait de Ule Ronde (car son canot et celui du yoisin étaient détruits depuis fort longtemps), se glissa jusqu'à Barko et Fattaqua à Timproviste en poussant un grand cri. Mais Tbomme au pendant d'oreille évita le coup qui devait lui donner la mort, saisit ses armes, et opposa à la fureur de rassaillant une défense désespérée.
» Tous deux furent bientôt couverts de blessures. Maki sentit la hacbe de son ennemi s'abattre plusieurs fois sur sa tête; mais^ emporté dans le tourbillon de sa fureur, il ne s'arrêta point et continua à frapper; enfin^ un dernier coup étendit Barko à ses pieds : il se précipita sur lui avec un hurlement de victoire auquel le sauvage répondit par un dernier gémissement; il avait cessé de vivre.
» Ivre d'orgueil et de joie. Maki avança la main et arracha au cadavre le pendant d'oreille si longtemps désiré. Enfin il était à lui I Tant de souffrances, d'attente, de combats allaient être récompensés ; il tenait le trophée qui devait témoigner à jamais de sa victoire!
» Après l'avoir regardé avec un rire sauvage ,
Maki écarta ses cheveux inondés de sang pour se parer du croissant d'or; mais tout à coup les deux mains, qu'il avait soulevées vers sa tête, s'arrêtèrent; il poussa un cri !...Les coups de Barko avaient porté, et le bijou tant disputé était désormais sans emploi I... Les deux oreilles du vainqueur avaient été abattues I
Tft Maki se redressa égaré et regarda autour de lui avec désespoir !
9 Mais il n'aperçut que les îles ravagées, les ruines des deux cabanes, quelques débris de barques d'écorce^ et le cadavre de celui qui avait été son ami.»
L'abbé de Saint-Pierre s'arrêta. Le vicomte et le chevalier avaient écouté sa lecture avec une attention d'abord bienveillante, puis embarrassée et pensive. Leurs regards s'étaient plusieurs fois rencontrés; enfin, tous deux se levèrent, et, après avoir adressé à leur hôte quelques brèves félicitations, ils sortirent sans se parler.
. Mais le lendemain, lorsque Tabbé descendit pour le déjeuner, il trouva les deux plaideurs devant un grand feu dans lequel ils jetaient, l'une après Tautre^ des liasses de papier timbré. A la vue M. de Saint-Pierre^ qui s'était arrêté sur le seuil, tous deux se retournèrent en riant.
— Pour Dieu ! que faites-vous là? demanda l'abbé surpris.
— Nous commentons votre anecdote américaine, répondit le vicomte ^ le Maki et le Barko normands ont compris que s'ils persistaient à se dis-puter MottevUley ils arriveraient infailliblement . tous deux à leur ruine, et ils se sont entendus afin que le vainqueur ne se trouvât pas exposé à avoir le croissant Sor sans oreilles pour le suspendre. Le domaine disputé vient d'être tiré au sort et est légitimement échu au chevalier. ^
L'abbé se réjouit avec les deux cousins de cet heureux arrangement qui sauvait leur fortune en assurant leur bonne intelligence. Cette réconciliation resta un des plus gais et des plus doux souvenirs dé sa vie; il le rappelait toujours, lorqu'il discutait sa thèse favorite de la paix universelle,
et, même parmi ses amis^ on disait proverbialement, toutes les fois qu'il s'agissait d'un procès ou d'une guerre dont on n'attendait rien de bon :
— Ce sera l'histoire de Maki l'Indien qui perdit ses deux oreilles en conquérant de quoi les orner.