LES AILES D'ICARE
L'impasse de Bastour est une sorte de ruelle ou Trant sur la rue Saint-Denis, et presque exclusivement habitSe par des ouvriers en chambre, c'està-dire fabriquant chez eux et à leur compte.
A Paris, l'industrie de l'ouvrier en chambre est une des plus importantes et des plus difficiles. Réunissant sur lui seul les charges du fabricant et du salarié, obhgé, comme le premier, de faire les avances , d'ouvrh* des crédits^ de supporter des
faillites, et, camme le second, de travailler sans relâche, il se débat péniblement contre des obligations si multipliées. Mais ces difficultés mêmes lui donnent une activité et un esprit d'ordre que Ton trouve rarement parmi les autres travailleurs. La liberté du labeur, la responsabilité acceptée envers les autres et envers lui-même , le sentiment que son zèle finira par assurer son avenir, tout contribue à le relever, à Tencourager, et, s'il fait une plus grande dépense de force, c'est, pour l'ordinaire, au profit de son intelligence e\ de sa moralité.
Etienne et Francis Lefevre pouvaient être cités comme exemple à l'appui de cette opinion. Établis depuis cinq ans dans llmpasse de Bastour, ils avaient eu à supporter de cruelles privations, ^t tous leurs efforts n'avaient encore pu les mettre a la tête d'un capital suffisant pour fabriquer à Taise; mais Tin- • dépendance du travail et l'espoir de la réussite les soutenaient dans leur rude tâche. Ils devenaient chaque jour plus industrieux, plus confiants; car la lutte, qui aigrit les faibles ou les lâches, ne fait qu'assouplir les vaillants.
Tous deux étaient cousins et avaient pris à leur charge, depuis plusieurs années, une vieille parente paralytique nommée Marthe, qu'ils appelaient, par amitié, du nom de grand'mère. Marthe ne pouvait ni parler ni remuer ; mais ses pensées se traduisaient dans ses yeux en expressions éloquentes, que les deux cousins s'étaient habitués à comprendre. Selon qu'ils accomplissaient leurs devoirs avec plus ou moins de zèle, ToBil de Marthe était triste ou souriant ; c'était comme un miroir de leur conscience 5 ils y lisaient le jugement qu'ils devaient porter sur eux-mêmes.
Du reste, leur existence était trop régulière pour ramener souvent un sombre nuage sur le regard de la grand'mère. Leur principal plaisir, après les heures de travail, était la lecture. Ils repassaient, pour la vingtième fois, quelques volumes dépareillés de nos poêles, achetés aux étalagistes en * plein vent, ou répétaient, à Tunisson, quelquesunes de nos chansons nationales. Eux-mêmes s'essayèrent bientôt à soumettre leurs inspirations aux lois du rhythme, et ces essais, d'abord grossiers, prirent insensiblement une forme plus nette
et plus vive. Le souffle qui faisait éclore, depuis quelques années, tant de poëtes-ouvrîers sur tous les points de la France, avait aussi traversé l'impasse de Bastour et allumé la verve des deux cousins.
Celle d'Etienne était plus sobre, mais plus ferme ; celle de Francis, plus colorée, plus impétueuse. Insensiblement l'inspiration, qu'il avait d'abord ajournée aux heures de loisir, empiéta sur son travail. Emporté par le charme de cette ivresse intellectuelle^ il oubliait les commandes promises, son poinçon demeurait inactif sur le métal, et chaque soir il se trouvait avoir fait moins de ciselures et plus de vers.
Etienne l'avertissait quelquefois, mais bien doucement, car lui-même aimait à entendre réciter les strophes composées par Francis; il y applaudissait avec cette chaleur naïve des admirations pela jalousie ne refroidit point, et il encourageait imprudemment une ardeur qu'il eût mieux valu contenir.
En rentrant un jour de plusieurs courses chez les marchands qui le faisaient travailler, il apprit
que Tun d'eux était venu chercher Francis pour quelques réparations à une riche armure que le propriétaire ne voulait point laisser sortir de son cabinet. Le jeune ouvrier fut plusieurs heures absent; mais il arriva enfin, haletant et Toeil enflammé. Du plus loin qu'il aperçut son cousin^ il lui cria :
— Je viens de chez lui ! Je Tai vu !
— Qui cela? demanda Etienne.
Le jeune ouvrier nomma un des écrivains les plus célèbres de l'époque, celui dont les œuvres avaient toujours occupé la promière place dans la petite bibhothèque des deux cousins.
Etienne ne put retenir im cri.
—Où l'as-tu vu, comment, à quel propos? repritil vivement.
— A propos d'une armure qa'il voulait faire réparer, répondit Francis.
— Quoi! c'était lui?
— Et je lui ai parlé I
— Toi?
— J'ai fait mieux, je lui ai écrit.
— Comment ?
— Oui, après avoir remis en état les pièces démontées, j'ai impravisé six strophes que j'ai griffonnées à la hâte sur une de mes factures, et que j'ai déposée dans le gantelet.
— Et îl les a lues?
— C'est-à-dire qu'il les lira, car je suis reparti tout de suite.
Cette aventure fut un sujet de conversation pour les deux ouvriers pendant toute la soirée. Ils se représentaient la surprise de l'académicien en trou* vaut cette improvisation poétique. Peut-être écrirait-il à Francis, peut-être voudrait-il le revoir I Etienne enviait le bonheur de son cousin, et lui demandait mille détails. 11 voulait connaître la taille,, l'air, le son de voix de son auteur favori ; il se fit répéter dix fois les paroles qu'il avait adressées à Francis ; il eût voulu retrouver le grand poëte jusque dans la manière d'ordonner la réparation d'une armure.
Le lendemain, la conversation revint sur le môme sujet. Tout en travaillant devant leurs établis, les cousins répétaient les plus beaux passages de Tilluslre écrivain, dont ils savaient presque
tous les vers par cœur; puis, enivrés par cette mélodie, ils commencèrent à répéter leurs propres chants, avec cette chaleur que Ton met à faire valoir ses œuvres.
Trois coups frappés à la porte les interrompirent. Francis se retourna et cria d^entrer ; mais en apercevant le visiteur arrêté sur le seuil, il laissa tomber Toutil qu'il tenait... C'était le propriétaire de Tarmure lui-môme.
A son nom, balbutié par le jeune ouvrier, Etienne se leva d'un bond, et se découvrit avec une exclamation d'étonnement et de joie qui en disait plus que toutes les paroles. L'homme célèbre salua gracieusement.
— C'est bien vous que je cherchais, dit-il en reconnaissant Francis; je viens vous remercier, Mon^ sieur, deà beaux vers que vous m'avez laissés hier comme carte de visite.
Francis, troublé, s'excusa de sa hardiesse, tandis qu'Etienne avançait une chaise à l'illustre visiteur. Il fallut quelque temps pour que les deux cousins pussent se remettre de leur émotion; mais ils y
furent aidés par la bienveillance chaleureuse du poëte , qui avait été sérieusement frappé des strophes écrites par Francis..
Il interrogea celui-ci avec un empressement qui ne tarda pas à Tenhardir. Le jeune ouvrier raconta comment lui et son cousin étaient arrivés à rhylhmer leurs pensées et à acquérir cette forme du vers, d^abord si rebelle. L'académicien voulut entendre leurs compositions les plus récentes » et parut saisi d'un véritable enthousiasme. Il déclara que tous deux ne pouvaient continuer à graver le cuivre et Tacier, quand Dieu les avait évidemment destinés à une plus haute mission ; qu'ils devaient donner à la France un Bums et un Wordsworth; que, pour sa part> il voulait les mettre à leur place, comme Jupiter l'avait fait autrefois des jumeaux de la Fable. Il ajouta que, dès maintenant, il se chargeait de la vente de leurs vers, et il ne se retira qu'après être convenu du jour où ils reviendraient pour lui apporter leurs manuscrits.
Restés seuls, les deux cousins s'abandonnèrent à des éclats de joie dont le bruit arriva jusqu'à la seconde chambre où se ienait la tante Marthe*
Elle voulut connaitre la cause de ces transports, et Francis se mit à lui raconter avec exaltation le bonheur qui leur arrivait. Mais y à sagrande surprise , la vieille femme ne donnaaucun signe de satisfaction.
— Elle n'a point compris ! dit-il tout bas à Etienne.
— Crois-tu î demanda celui-ci*
— Ne vois-tu pas qu'elle ne nous adresse aucune félicitation?
Etienne regarda la grand'mère y qui paraissait toute pensive , et lui-même devint plus sérieux.
Francis passa une partie de la nuit à réunir ses poésies ou à les corriger : lorsqu'il se réveilla le lendemain ^ il pensait trouver son cousin livré à la même occupation : mais à sa grande surprise , il l'aperçut devant son établi.
— Eh bien! s'écria-t-il , que fais-tu donc là?
— J'achève la commande que nous devons livrer ce soir, répondit Etienne.
— Une commande ! répéta Francis; mais maiheureux I tu as donc oublié que nous avons changé de métier 1
— Mon pas moi , reprit tranguillemimt lo jeuno ouvrier.
— Que veux-tu dire î
— Que j'ai réfléchi depuis hier, cousin , et que tout biea considéré , j'aime mieux rester ce que je suis.
Francis recula stupéfait.
— Parles-tu sérieusement? s'écria-t-il. Quoil lorsqu'un grand génie nous ouvre une glorieuse carrière, tu refuses d'y entrer I Tu préfères le travail de la machine et de la bôle de somme à ce« lui du penseur? On t'offre une place parmi les rois de rintelligence , et tu persistes à rester aux der. niers rangs ?
— Parce qu'aux derniers rangs ma place est faite , répondit Etienne, parce que j'y suis sûr de ma capacité^ parce qu'enfin toute mon éducation a été celle d'un ouvrier et non d'un homme de lettres...
— C'est-à-dire , s'écria Francis , que nous devons être les esclaves du hasard ? Peu importent nos inclinaiioDS , nos aptitudes , il faut rester enchatnés à la condition que les premières circonstances nous
— Oient imposée; et si André Chénier eût appris à tourner les métaux , tu lui aurais défendu d'y renoncer pour tourner des yers î
— Je pourrais te répondre d'abord que les André Chénier sont rares , cousin , répliqua Etienne en souriant, et que nous prenons trop souvent un simple goût pour les appels du génie. Je veux bien croire pourtant aux éloges qui nous ont été faits hier, et j'en garderai toujours un doux souvenir; mais la vive imagination du visiteur n'a-t-elle rien exagéré î Crois-tu que la surprise de trouver des poètes en blouse et en tablier de cuir ne soit pas pour quelque chose dans ses chaleureuses approbations ? N'a-t-il pas été influencé par le contraste
de la profession exercée et des facultés dont nous faisions preuve ? Crois-tu enfin que tes vers, remis par un lauréat de TUniversité , eussent excité , au même point, ses sympathies?
— Qu'importe, s'ils les méritent! reprit vivement Francis : l'excès de bienveillance du protecteur doit-elle donc faire renoncer à la protection ?
— Elle doit au moins nous la faire accepter avec plus de réserve , dit Etienne. Pouquoi abandonner
d'ailleurs une condition dont nous n'avons point à rougir et à laquelle nous pouvons faire honneur? Le brevet de capacité qu'un grand écrivain nous à donné hier est-il une raison pour déserter les rangs des travailleurs ? Faut-il regarder ceux-ci comme une classe de rebut vouée à la brutalité et à Tignorance ? A quoi bon porter notre intelligence ailleurs quand nous pouvons l'employer autour de nous ; pourquoi devenir les poètes d'un monde que nous ne connaissons point ^ quand nous pouvons être les poètes de celui où nous vivons?
— Cest-à-dire que tu voudrais travailler pour les ignorants? interrompit Francis avec dédain.
— Afin qu'ils pussent cesser de l'être , répliqua vivement Etienne. Crois-tu impossible de cultiver parmi les travailleurs les goûts délicats jusqu'ici réservés aux hommes de loisir ? Ne vois-tu pas les progrès accomplis? La lecture , la musique , sont déjà populaires; la poésie peut le devenir. C'est à nous d'aider cette éducation de nos frères , de chan- ;: ter pour eux, avec eux, et de leur montrer, par notre exemple , que la sueur du travail n'arrête point l'élan de la pensée
~ Folle illusion ! dit Francis en secouant la tête; le travail du corps nous rapproche de la brute , et l'inspiration vient seulement dans l'aisance et le loisir. Les poètes ressemblent aux abeilles qui ne peuvent composer leur miel qu'avec le suc des fleurs..
Etienne voulut répondre ; mais son cousin ne l'écouta plus. Attiré vers la nouvelle condition qu'on lui proposait par tous les alléchements de la vanité et de la mollesse ^ il coupa court aux objections du jeune ouvrier en lui déclarant que chacun d'eux agirait à sa guise , et il reprit la correction de ses poésies, tandis qu'Etienne retournait à son établi.
Quelques jours après , Francis apporta lui-même son manuscrit à l'académicien y qui lui avait déjà trouvé un éditeur et qui lui remit le premier tiers du prix convenu. Il l'invita en même temps à une de ses soirées , en l'avertissant qu'il voulait le présenter à ses amis.
— Désormais vous voilà des nôtres , ajouta-t-il gracieusement : une nouvelle vie va commencer pour vous ; il faut en faire l'apprentissage Le com^
coeree dei iotelUgenees ressemble à tous les autres ; ce quli demande avant tout , c'est de Tentre-gens. Il est indispensable que vous connaissiez les autres écrivains et que les autres écrivains vous connaissent ; qu'ils vous reçoivent et que vous les receviez. On déchire le confrère auquel on n'a jamais parlé, mais on ménage celui que l'on rencontre tous les jours f sinon par bienveillance, du moins par respect humain. Tenez-vous donc pour averti , et prenez vos mesures.
Francis ne se le fit pas dire deux fois. Dès le lendemain il remplaçait sa veste d'ouvrier par rhabit noir du bourgeois, et il abandonnait l'impasse de Bastour pour louer un petit appartement dans la rue de l'Université.
Au moment où il prit congé de la tante Marthe , les regards de la vieille femme semblèrent se couvrir d'un nuage , et une petite larme , glissant à travers ses cils, vint rouler sur un visage immobile.
— Vois , dit Etienne ému , la grand'mère n'avait pas pleuré depuis la mort de son fils.
— Je rachèterai cette larme en lui faisant partager ma réussite, répliqua Francis.
Et embrassant de nouveau la paralytique, il serra la main à son cousin , et partit.
Mais il revint le lendemain , puis les jours sui-* vants 9 et à chaque visite il annonçait quelque nou* veau triomphe. Une fois , il avait lu ses vers dans une réunion composée des écrivains et des artistes les plus connus de Tépoque , et tous avaient ap« plaudi avec enthousiasme ; une autre fois, il appor* tait un article imprimé qui le plaçait d'avance au premier rang des poètes contemporains. Sa colla* boration lui avait déjà été demandée par plusieurs journaux, et le libraire voulait traiter par un second volume.
Etienne se réjouissait franchement de tant de succès ; mais quand Francis rengageait à suivre son exemple , il secouait la tête , et tous ses doutes lui revenaient.
Le volume du jeune ouvrier parut enfin, et ce début y bruyamment annoncé, fut une sorte d'évé* ' nement littéraire. Chacun voulut connaître les vers du ciseleur; Fédition fut épuisée en quelques jours , et on en publia une seconde. Francis , conduit par son protecteur dans les salons à la mode ,
était devenu la curiosité du jour : on lui faisait ré* citer ses vers ; on lui demandait des détails sur son ancienne vie ; les femmes à la mode faisaient cercle autour de lui et s'extasiaient à toutes ses paroles. Le jeune ouvrier, ivre de joie et d'orgueil , se laissait aller à ce triomphe. Son temps se passait à faire ou à recevoir des visites» à écrire sur les albums j à répondre aux lettres qui lui étaient adressées ; et la vie oisive , qu'il avait crue si favorable à l'inspiration , ne laissait lui aucun loisir.
En revanche , ses dépenses grossissaient chaque jour. Mêlé au monde élégant, il en avait forcément adopté les habitudes dispendieuses. Les bottes vernies , les gants blancs , les voitures à l'heure le ruinaient ; et il s'aperçut , au bout de trois mois, qu'il ne lui restait plus rien de la somme payée par le libraire. Justement alarmé , il voulut recourir au moyen le plus prompt de renouveler ses ressoiurces : il écrivit à la hâte un article , et le porta à une des revues qui avaient récemment sollicité sa collaboration ; mais , après quelques jours d'attente , l'article lui fut rendu comme trop léger pour le journal. Il se rabattit sur une publication moins
importante : là on trouva Tarticle trop grave ; un troisième recueil objecta que ses provisions étaient faites pour longtemps ; enfin partout il rencontra quelque excuse enveloppant un refus.
Étonné ^ il courut chez sonprotecteur ; mais celuici^ loin de prendre part à son échec, s'en réjouit tout haut : Francis n'était pas fait pour dépenser sa verve dans ces vulgaires restaurants de Tesprit appelés journaux ; il se devait tout entier au grand culte de Tart ; Dieu l'avait marqué du sceau de la poésie; sa muse ne pouvait sans crime descendre au rôle de femme de ménage; ce qu'il fallait lui demander, c'était le trépied des pythonisses et le char enflammé d'Élie !
Ici l'académicien , qui avait pris son chocolat , s'interrompit pour monter en équipage , et le jeune ouvrier revint chez lui plus étourdi que persuadé.
Il voulut pourtant secouer sa tristesse et appeler à lui l'inspiration ; mais son esprit , tiraillé par l'in^ quiétude , ne pouvait s^abstraire : le souvenir de la réaUté venait arrêter tous ses élans.
Ses premiers vers étaient^ d'ailleurs , éclos à la manière des fleurs des prairies ; librement et sans
efforts; il ne savait pas violenter son imagination rétive, Taiguillonner comme un cheval de manège, l'animer malgré elle-même , transformer enfin en travail rigoureux une distraction passagère. U ressemblait à l'amateur qui, après avoir cultivé un parterre par goût et à ses heures, se trouverait tout à coup jardinier à la tâche , forcé de faire avec suite et pour vivre ce qu'il n'avait d'abord fait qu'en passant et pour son plaisir. Il avait le goût de la poésie , mais il ignorait le métier de poète. Il fallut rapprendre au milieu des angoisses du présent et des incertitudes pour l'avenir. Francis renonça aux dissipations qui avaient jusqu'alors dévoré ses instants ; il s'enferma chez lui , fit appel à toutes les énergies de son intelligence, et réussit à terminer un nouveau poëme qu'il courut porter à son libraire. L'impression fut hâtée en raison de Timpatience du jeune homme, et, au bout d'un mois son second volume put être publié.
U s'attendait à voir renouveler les applaudissements qui avaient accueilli sa première œuvre ; mais l'espèce de retraite à laquelle il s'était condamné pendant trois mois l'avait fait oublier;
l'attention du monde élégant se reportait dans ce moment tout entière sur un jeune voyageur qui arrivait de Tombouctou i et quiavait bien voulu se montrer dans quelques salons sous le costume africain* Aussi , lorsque Francis reparut dans les cercles dont il avait été peu auparavant la merveille i le reçut-on avec cette bienveillance distraite qui est la plus cruelle des indifférences. La noumavir té du poète-ciseleur était épuisée; tout le monde le connaissait désormais , et il se trouvait relégué à son tour dans ce Qrmament d'astres réformés qui avaient successivement brillé comme lui sur l'horizon de la mode. Ses admirateurs les plus ardents se contentèrent de lui serrer la main en lui demandant s'il travaillait toujours ; question habituelle des oisifs qui croient vous prouver leur intérêt pour vos œuvres récentes en constatant qu'ils en Ignorent jusqu'à Texistence.
Francis demeura comme foudroyé de ce changement. U eût pu braver l'envie , soutenir une lutte ; mais il n'était point préparé à un oubli aussi inattendu. Les plaintes du libraire vinrent encore augmenter sa surprise* Personne ne parlait du nou
— dOO —
veau toluffie ; dont tous les exemplaires restaient chez le brocheur. Sous peine de ruine , il fallait nécessairement faire un effort pour ramener Tat* tention publique. Le jeune ouvrier violenta sa fierté et se décida à faire lui-même le solliciteur.
Hais autant il avait trouvé d'indulgence pour un début , autant il trouva de difficultés pour Fœuvrp nouvelle. Les critiques dont il avait , pour ainsi dire y surpris l'approbation avaient eu le temps de se reconnaître et de retrouver leur mauvaise humeur; les poètes , qui avaient d'abord.accueilli le débutant comme un étranger auquel on fait les honneurs de sa maison , resserrèrent leurs rangs dès qu'ils le virent disposé à demander une place parmi eux ; quant aux indifférents , ils connaissaient sa manière^ et, n'ayant plus rien à apprendre^ ils s'étaient retournés vers une curiosité plus nouvelle.
Ainsi repoussé par une ligue tacite de tous les mauvais instincts de méchanceté , de Jalousie ou de frivolité, Francis ne put rien obtenir. Il avait eu son jour et son triomphe ; tout était fini pour lui.
Lorsqu'il exprima sa douloureuse surprise à son protecteur, celui-ci plia les épaules.
— C'est la loi commune , dit-il en soupirant; Nous vivons dans un temps d'ingratitude littéraire* Le chef-d'œuvre de la veille est oublié le lendemain; le public nous prête la célébrité , il ne nous la donne pas. Il faut maintenir sa place par des efforts continuels et des renouvellements infinis. La carrière d'un artiste est à présent une suite d'incarnations comme celles de Bouddha. Voyez à reparaître sous une forme nouvelle , à refaire la phy« sionomie de votre talent; la perfection elle-même déplairait si elle devait se continuer. Du reste, les ressom'ces de l'art sont infinies ; ne perdez point courage ; il y a un proverbe latin qui dit que la fortune favorise les audacieux.
Francis ne demandait pas mieux que de justifier ce proverbe : restait seulement à deviner le genre d'audace auquel il pouvait recourir; car les maximes générales, d'un effet toujours si heureux dans le discours , offrent habituellement, dans la pratique, le sérieux embarras de n'être point appUcables, et on pourrait les comparer à ces chaussures dorées qui servent d'enseignes mais ne chaussent aucun pied. Notre malheureux poëte essaya
tous les genres de hardiesse sans en tirer aucun profit. Sa prose et ses vers , colportés par lui de journal en Journal ^ d'éditeur en éditeur^ trouvaient & peine » de loin en loin , une petite place accordée par faveur. Sa muse était tombée du poème aux romances , et des romances aux recueils de nouvelle axmée.
Cependant le temps s*écouIait toujours ^ lesres* sources diminuaient , le besoin devenait plus pres^ sant ; enfin les dettes arrivèrent ! Francis ^ qui avait pu marcher jusqu'alors tête levée , commença cette vie de contrainte , d'inquiétude et de faux^ fuyants dans laquelle la dignité périt infailliblement avec le repos. Il fallut s'accoutumer à éviter le créancier qu'on ne pouvait satisfaire > à supporter sans colère ses reproches^ à inventer des promesses trompeuses! Mais Francis réussissait mal à ces honteuses manœuvres; il prenait trop au sérieux sa position 9 il ne savait point en plaisanter avec le réclamant^ et il le renvoyait toujours plus mal dis-* posé*
Ces pénibles épreuves avaient d'ailleurs aigri son humeur > il s'en prenait à tout le monde , et se ren«
fermait dans une solitude qui achevait de le faire oublier. Mécontent du protecteur qui l'avait attiré dans une carrière dont tous les dangers lui étaient maintenant trop connus , il avait presque cessé de lô voir. La vue d'Éticnne même lui était devenue douloureuse, car elle lui rappelait un passé qu'il continuait à repousser tout haut en le regrettant tout bas. U sentait maintenant que sa transformation lui avait fait perdre .une position sans lui en acquérir une autre* Quelquefois même , à ces heures cruelles où la souffrance est assez profonde pour étouifer la voix de l'orgueil , il s^avouait à luimêmie la justice de sa défaite ; il reconnaissait que, pour occuper un rang dans les lettres, il fallait des études qu'il n'avait point faites ^ des méditations et des lectures dont il n'avait point eu le loisir. Le génie seul eût pu tenir lieu de ce qui lui manquait,
Ah ! il le reconnaissait enfin , l'art aussi deman dait de longues années d'apprentissage ; le goût pouvait les abréger, mais non les suppléer.
Malheureusement ces réflexions tardives ne remédiaient à rien « et eUes augmentaient le décourage-^ ment du jeune homme. Chaque jour plus incapa-
ble de trayail et plus pressé par ses créanciers, il en arriva enOn à des extrémités qu'un plus habile eût su retarder, sîDon prévenir. Réveillé un matin par les gens de justice , qui lui signifièrent la prise de corps obtenue contre lui , il dut se laisser conduire en prison.
Le coup , bien que prévu , fut terrible. Élevé dans les sévères principes d'une probité absolue , Francis ne connaissait point les distinctions établies , dans le monde , entre les différentes espèces de honte. La prison pour dettes ne lui semblait pas moins infamante parce qu'elle atteignait, d'habitude , une classe plus élégante. Il avait manqué à des engagements, et, par conséquent, mréitéle châtiment qui le frappait 1 son esprit n'en chercha point da. vantage. Hors d'état de racheter ce qu'il regardait comme son honneur, il eut la pensée de ne pas survivre à cette humiliation. Tout entier à un délire de désespoir, qui ne lui permettait plus de réfléchir, il se mit à écrire une lettre adressée à l'homme célèbre qui l'avait arraché à son humble condition pour lui ouvrir la voie funeste qui venait
de le conduire en prison : il lui reprocha avec amer-
tume rimppudence de ses encouragements» lui dévoila la position extrême à laquelle il se trouvait amené , et déclara que puisqu'il n'avait plus rien à espérer de la vie, il demanderait à la mort la liberté et le repos!...
A ce moment, deux mains appuyées sur la sienne Tarrêtèrent. Il se retourna en tressaillant : Etienne était derrière lui.
—Que veux-tu? s'écria Francis égaré.
—Te prouver que tout espoir n'est point perdu dans la vie , répondit Etienne.
—Qui t'a dit?...
—J'étais là, j'ai lu par-dessus ton épaule.
—Alors que viens-tu faire ici ?
—Te chercher:
—Ignores-tu que je suis prisonnier?
—Tu es libre !
Et Etienne tendait à son cousin les mémoires présentés quelques heures avant par le garde du commerce , et qui venaient d'être acquittés.
Le jeune homme refusa d'abord de croire ses propres yeux. Il fallut qu'Etienne lui racontât corn*
ment il avait tout appris à son logement , où il était allé pour le voir quelques minutes après sou arrestation y et comment il avait couru chf^rcher^ à Timpasse de Bastour, toutes ses épargnes , qui avaient heureusement suffi pour solder l'homme de justice,
A cette explication^ Francis se Jeta dans ses bras et voulut balbutier un remerciement; mais Etienne ne lui en laissa pas le temps; il l'entraîna , presque en courant, jusqu'au fiacre qui l'avait amené , et tous deux se retrouvèrent bien<^ tôt près de la parente "Marthe qui les attendait avec angoisse.
L^entrevue fut pleine de joie et de larmes* Francis lisait dans les yeux de la vieille paralytique les reproches mêlés de tendresse qu'elle ne pouvait lui adresser, et il les traduisait lui-même ^ tout haut, avec une véhémence attendrie. Il accusait son orgueil ; il se reprochait le sacrifice que sa dé- Uvrance venait de leur coûter ; il déplorait son inu* tilité, sa folie!...
Etienne l'interrompit.
— Nous parlerons plus tard de tout cela , dit-il
gaiement; aujourd'hui nous ne detons penser qu'au plaisir de nous retrouver ensemble. La grand'mère a voulu tuer le veau gras pour ton retour ; mettons-nous à table, et ne parlons que du présent;
Francis fut obligé de céder et de prendre place à côté de Marthe. Il retrouva la chaise qui lui était autrefois destinée , le verre donné par son cousin et sur lequel son chiffre était gravé , le vieux couteau qui avait appartenu à son père et dont il se servait de préférence 5 tout enfin avait été conservé comme si on eût compté sur un prochain r&tour, et son départ semblait n'avoir été qu'une ab**' sencè.
Etienne ajouta h cette illusion en lui parlant ; comme par le passé , de ses dernières commandes et de ses dernières poésies. Tout allait bien des deux côtés : la clientèle s'était étendue , et l'on commençait à répéter les chants du jeune ouvrier dans les ateliers les plus voisins. Il récita de nou; veaux vers à Francis , qui , se laissant aller à cb flot poétique , reprit sa verve des temps passés pour dire à son tour des strophes presque oubliées. La
tante Marthe contemplait cet échange de confidences d'un œil gai et caressant. Enfin Fheure du sommeil arriva. Francis retrouva le cabinet qu'il habitait autrefois tel qu'il l'avait laissé; le bouquet de violettes qu'il aimait à voh* sur sa petite table de sapin était lui-même à sa place ordinaire. Le jeune ouvrier se sentit ému jusqu'au fond du cœur : il opposait rintimité aflbctueuse de cet intérieur laboj^ieux à l'indifi'érence égoïste du monde qu'il avait traversé , et mille projets contraires se succédaient dans son esprit.
Etienne et la tante Marthe n'étaient guère plus tranquilles. Ils attendaient avec anxiété la résolution de Francis sans oser la prévoir. La leçon avait été cruelle; serait-elle suffisante pour l'éclairer t Dans le premier instant, il pouvait céder à la nécessité et reprendre son travail d'autrefois ; mais ne se soumettrait-il point à cette condition avec l'espoir qu'elle serait passagère? Là était toute la question , car de là dépendait son contentement ou son malheur.
Etienne , qui avait passé une partie de la nuit dans ces réflexions , se réveilla beaucoup plus tard
que d'habitude. En ouvrant les yeux^ il reconnut au jour qu'il s'était oublié, ^t sauta à bas de son lit avec une exclamation de désappointement. Tout à coup, comme il passait ses premiers vêtements, un bruit inattendu vint frapper son oreille. Étonné^ il penche la tête pour écouter... c'est le grincement du poinçon sur l'acier. Saisi d'un soupçon subit^ il court à la porte de Tatelier^ la pousse brusquement, et s'arrête avec un cri I
Francis était à son ancienne place, et achevait une pièce commencée la veille.
Lui aussi avait réfléchi, et sa résolution était ar« rêtée : il reprenait la blouse et le tablier d'ouvrier.
Nous n'avons pas besoin de dire quelle fut la joie d'Etienne et de Marthe. Quant à Francis, il
persista courageusement dans sa nouvelle décision ;
et lorsque son cousin semblait craindre qu'il ne se
lassât du rude travail qu'il venait de reprendre^ il
lui disait en souriantm —Sois tranquille^ je sais maintenant que toutes
les conditions ont. leurs épreuves^ et que la meil*
leure pour chacun de nous est la condition à la<* quelle Téducation nous a préparés. J'ai enfin compris la fable d'Icare : pour s'élever il ne suffit pas de se fabriquer des ailes ; il faut qu'elles soient nées et qu'elles aient grandi avec nous.
-Q-Cr^^— '