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CHAPITRE III

LE MANQUE d'ÉNERGIE,

Il ne faut pas craindre d*insister ici, car nous touchons au cœur de la question. Le manque d'énergie, voilà le mal véritable, le mal grand et profond dont sont atteintes, parmi nous, les classes supérieures de la société. C'est lui qui paralyse les esprits et affaiblit les consciences; c'est lui qui trouble nos finances, c'est lui qui va jusqu'à mettre en péril notre existence comme natiou. Jamus nous n'en avons plus souffert. Jamais il n'a été plus urgent d'y porter remède.

An point de vue intellectuel, le manque d'énergie a produit un premier mal : la frivolité. Nous

avons longuement appuyé sur ce point. Un pays qui ne veut regarder toutes choses que par leurs côtés légers, se prépare de rudes revers : la vie est affaire sérieuse, et la réalité se charge de rappeler cette vérite à qui l'oublie par des coups de foudre terribles. Non, quoi qu'on dise, un peuple spirituel n'est pas nécessairement un peuple frivole, et nous en prendrions volontiers à témoin l'histoire du peuple français. Jamais il ne fut plus vraiment spirituel, qu'au)^ temps où il faisait ses plus grandes œuvres* Le véritable esprit n'est pas autre chose que le bon sens agréable. Ce Voltaire, dont les saillies étaient si redoutables, était l'homme le plus in* struit, le plus laborieux de son siècle ; un mot qu'il jetait en passant n'était, le plus souvent, rien que la forme saisissante et acérée d'une idée longue^ ment mûrie. Son style ne sent pas Thuile ; nuitf c'est le style d'un homme qui avait passé bi«n d^ nuits laborieuses à la lumière de sa lampe. VoU taire, s'il revenait de nos jours; serait le premier, et aussi Beaumarchais, et aussi l'auteur éf^ UUm persanes^ et aussi les auteurs de la Ménippé^^ (d Rabelais, et Molière, et tous les Français céïkUfé^n pour leur esprit, à accabler de leurs traite e«« tpmu%. ^Is de la bourgeoisie qui, sans avoir réA^ebi nw rien, par cela même qu'ils sont bort d'état (k ré» fléchir, gouaillent de toute chose, et s 'estim^^ot npl^ rituels parce qu'ils ont répondu par un qu^^litM 4 - une question sérieuse.

La frivolité est à Tordre du jour; et plus on s'élève dans les classes sociales, plus la frivolité y est de mode. A quoi se reconnaît un homme du bel air et de la bonne société? A ce qu'il est plus superficiel qu'un autre. Avoir le pédantisme qui discute gravement, fi donc I Un gentilhomme n'expose pas ses idées, il les indique ; il n'appuie pas, il glisse. A la moindre contradiction, il s'arrête; il fait un instant figure sur le terrain, puis aussitAt il bat en retraite avec un sourire et une pirouette; il change de sujet; il renouvelle la conversation. Il recommence le même manège vingt fois dans une soirée. Le paradoxe surtout est son fort, et plus le paradoxe est invraisemblable^ plus sa verve étincelle, plus il affectera d'être convaincu.

A quoi bon avoir des idées, puisqu'on ne doit faire qu'échanger des mots? Penser, si peu que ce soit, est un effort bien inutile. Il est si simple de prendre les opinions reçues, de dire ce que dit tout le monde, de faire ce que fait tout le monde, de croire ce que croit tout le monde. Si Ton pensait soi-même, on n'arriverait pas toujours à penser ce que pense son voisin. Si Ton pensait soi-même, oa tiendrait à une idée devenue une partie de nousmême ; on se passionnerait, on insisterait, on défendrait une opinion plus que ne le veut le bon goût ; on sortirait de ce scepticisme léger et sonriant qui est le bon ton ; on se préoccuperait peu du jugement des autres, ayant le sien. Il faut re-

médier à tout cela, et la paresse y a pourvu. Ainsi s'est établi ce <c conformisme x>, cette crainte du ridicule qui est comme le code intellectuel de tant de Français, qui règne d'une façon si souveraine dans ce .que Ton appelle la société. Un homme bien élevé a cette opinion, et cette autre, et cette autre encore. Sont-elles justes? Il n*en sait rien; et, certainement, il ne prendra jamais la peine d'aller y voir; mais, certainement aussi, tout le monde dit ceci, répète cela, et a l'air d*y croire. En faut-il davantage? On fera comme tout le inonde ; on vantera ceci, on jettera la pierre à cela ; on accusera ceci, on célébrera cela. Pourquoi? Ainsi le veut l'usage, et le contraire est ridicule. « Cela ne se dit pas, cela ne se fait pasi » Voilà la règle suprême des paroles et des actions. Ce qui est comme il faut, est le bien ; l'opinion est la reine du monde ; qu'elle change, et soi-même on changera avec elle. n en est des idées comme des modes : une femme prend ses chapeaux chez la bonne faiseuse; un homme prendra ses idées où il est comme il faut de les prendre. Quoi de plus comique qu'une personne qui n'est pas comme tout le monde? Si quelqu'un ose porter des chapeaux de l'an passé ou émettre des idées qui ne sont pas de l'année, quelle bonne aubaine pour la gaieté, quelle riche matière pour les coups de langue I

Il y a assurément plusieurs mondes différents, et, suivant les mondes, les idées et le qu'en-dira-

t-on différent. Ce qui est ici bien porté est là messéant : mais U n'y a pas plas d^dépendance id qne là. Quelques individus s'affiranchissent çà et là des conventions intellectuelles : hommes d'étude, a^ tistes. voyageurs, rari nantes in gurgiie. On leur pardonne en faveur d'autres qualités. Ou sourit de leurs prétentions, on leur croit au fond le cerveu un peu fêlé. Le monde les subit plus qu'il, ne In accepte, et souvent ils sont les premiers i le sentir et à ne pas tenir à s'imposer à lui. Le reste fonne la nombreuse série des troupeaux de Panuigei

Plus on s'élève dans ce qu'on est convenu d*^. peler la hiérarchie sociale, plus on est sûr de mcontrer les opinions regues, les idées toutes faite!) plus domine la crainte du ridicule, plus le « conuM il faut » ôte aux intelligences toute personnalité.- Paresse au fond, déplorable, incurable paresse, le* fus à faire reffort nécessaire pour regarder soimême et en face la réalité.

Le cas est grave pour des classes dirigeaniei. €'est précisément par l'activité de l'intelligenn qu'elles doivent tenir le premier rang. Qu'esUs qu'une classe dirigeante qui ne pense plus, qâ ne marche plus à Tavant de la société dont de fait partie ? Quel rôle peut-elle espérer dans i^ venir? Quelles prétentions est-elle en droit de conserver, même pour le présent? Par quel prestjp

peut-elle imposer le respect à la foule qui Feotoure?

LES g.ASSIS I1ÏBIG2:â3:T£S. ISI

Causez enFnnœ aTBC mi négocânt, m osirier, un contre-nuîtn, vn passai vm peu édâré, la conversation sera toujonri ÎBStmdîve : soja franc, çt dites oaml»e& de Sois yd^ sfez ajfn quelque chose à la oonvemlîoB d^m iKm^Secûs ob d'un homme dn iniHideT

Passons an point de me niOTaL

Ne vous ètes-vous jamais demandé poorqnm la civilisation française était en grâéral n sévër^nent jugée par les étrangers, par cenx4à mêmes qui semblent affranchis de tout esprit de dénigrement ou de malveillance ? C'est parce que, en France, le mal a surtout frappé leurs yeux. Ils ne pouvaient observer que la surface ; et qu'y ont-ils vu ?

Elle a ses grands, ses incontestables mérites, cette civilisation tant accusée ; elle ne craint même la comparaison avec aucune. Il ne se trouve nulle part plus de moralité vraie, plus de bonté, plus de charité, plus de dévouement ; et cependant, ce que d'abord on y remarque, c'est le vice, c'est la corruption. La vertu, qui devrait lever la tête, semble rougir d'elle-même et se dissimuler; le vice, qui

devrait être contraint à se cacher, lève une tète triomphante. Il est superbe, il est arrogant; il a des panaches. Les honnêtes gens craigpient de se mettre en évidencci de faire parler d'eux. Les coquins, au contraire, s'étalent et se pavanent; ils éclaboussent, du haut de leurs voitures, rhonnète homme qui va à pied; la femme honnête est contrainle à céder le pas à la fille en falbalas, ou plutôt ne songe même plus à le lui disputer. Ce qai scandalisait au temps de Boileau, ne surprend même plus. Les honnêtes gens sont résignés à leur sort. Ils ne demandent même au inonde qu'une faveur : de les oublier.

C'est là un fait grave. Il n'y a peut-être pas, dans une nation, lorsqu'elle est dans sa gloire et lorS' qu'elle touche à sa ruine, une bien ^ande inégalité de vices et de vertus. L'humanité est la même en tous les temps ; et, vraisemblablement, elle compte à peu près toujours une proportion égale de bons et de méchants. La différence est que, dans un temps c'est la vertu qui se montre, et dans Tautre le vice. La période où la vertu se montre, se nomme la grandeur ; celle où le vice se montre, s'appelle la décadence. Dans la période de grandeur, l'énergie est du côté des bons ; ils ne per mettent pas au vice de sortir de son ombre, de se pavaner dans la lumière. La vertu seule a place m soleil : âpre souvent et rude alors, mais agissante et hardie. Dans la période de décadence, la verbi

n'a pas disparui mais la vertu 8*est faite douce, timide, craintive. Elle ne tient plus à être vue ; elle fuit au contraire le grand jour. Il peut y avoir des saints alors, il n'y a plus de héros.

Le vice, alors, sort de Tobscurité où il était contraint de ramper. Il se venge de ses humiliations passées en humiliant à son tour. Son front s'élève au-dessus du cèdre, selon la parole de la Bible. L'énergie, qui autrefois appartenait aux bons, appartient maintenant aux méchants. Les bons sont devenus passifs et laissent faire. Les autres se font ravisseurs et prennent. Il y a de grands battements d'aile dans la tribu des oiseaux de proie, et de toutes parts l'on «ntend hurler les fauves. Le temps est venu alors des sacripants et des aventuriers. Le royaume de ce monde est à eux. Ils donnent le ton, ils se partagent les biens de la terre ; les historiens même qui écrivent l'histoire de ces temps ne voient qu'eux, car ce sont eux qui font alors rhistoire.

Rome a vu, aux premiers siècles de la république, la vertu gouverner en maîtresse : elle a vu, sous ses empereurs, le vice régnant en maitre. Le curieux qui veut se représenter le spectacle de la civilisation antique au temps des Césarft, n'a qu'à visiter le golfe de Naples, à y ressusciter par la pensée le monde d'il y a deux mille ans. Il y pourra voir encore, dans un cadre admirable, comme les deux parts nettement indiquées du vice et de la

vertu. Ici au nord, en allant vers Pouzzol et Bala, le côté brillant, bruyant, qui attirait la foule et dont le nom revient sans cesse dans les livres des écrivains. Là se trouvaient les bains fameux où accourait, avec les courtisans, tout ce qui voulait faire du fracas ; les affranchis y avaient des palais qui s'avançaient dans la mer, où le marbre et Tor étaient prodigués ; les empereurs étalaient là leurs vices et leurs* folies : là Néron le parricide donnait le dernier baiser à sa mère.

Autant ce côté du golfe était tapageur, autant l'autre était calme. Ici vivaient, retirés dans leurs petites maisons de Stables, d'Herculanum, de Pompéi, les honnêtes gens d'alors, sages et philosophes, un peu épicuriens, dédaigneux du bruit et ne demandant au monde que la paix. Ils s'entouraient de quelques bronzes élégants, de quelques marbres délicats: ils avaient une bibliothèque de choix, composée de quelques rouleaux. Ils laissaient passer le temps, entourés de leurs familles, de quelques amis. Après le plaisir de regarder le ciel bleu et le beau golfe, leur plus grande joie était sans doute d'entendre le rhéteur ou le sophiste venu de l'Orient qui débitait sa conférence au théâtre. Il n'est pas vraisemblable qu'ils fissent beaucoiïp de mal et il est probable qu'ils faisaient un peu de bien, qu'ils étaient doux à leurs esclaves, qu'ils prenaient en pitié tout ce monde qui là-bas se démenait et faisait scandale, en attendant la fin tra-

gique de l'orgie. Us étaient nombreux, sans doute, ces sages, disons ces honnêtes gens du temps de Néron et de Titus. L'histoire cependant a retenu les noms des Tigelin et des Pallas, des Séjan, des Narcisse, desOthon ; il a fallu Varchéàlogie moderne pour apprendre aux érudits que ces hommes modestes avaient vécu là, heureux sans doute et probes, aux lieux où la cendre du Vésuve est venue les ensevelir. L'histoire ne retiendra jamais le nom d'un seul d'entre eux.

C'est là, en effet, ce qu'il se produit de terrible lorsque l'énergie vient à manquer à la vertu. Nonseulement le présent appartient aux coquins, mais l'avenir leur appartient aussi. Ils prennent la direction des classes dirigeantes. L'exemple, a-t-on dit, vient comme la lumière, d'en haut. Le jour où la direction d'une société est tombée aux mains des malhonnêtes gens, la lumière, dans laquelle ils marchent éclaire leurs vices pour la nation entière. C'est chez eux que l'on prend ses modèles. C'est à eux que le besoin d'imiter pousse à ressembler. Qu'importe qu'il y ait à côté mille honnêtes gens vivant obscurs et ignorés? Un scélérat triomphant et haut placé fait plus alors que les mille honnêtes gens. C'est lui que Ton voit, c'est à son patron que l'on s'habille. 11 a été parjure, il s'est enrichi par le vol ; il est seul encore : n'ayez pas peur, son vrai nom sera bientôt légion : il se trouvera bientôt autour de lui, au-dessous de lui, cent faussaires,

cent parjures. A chaque succès nouveau du crime en haut répondra un nouvel affaiblissement de^ la moralité en bas, jusqu'à ce que bientôt ni le haut ni le bas n'aient plus rien à se reprocher. Un pa^jfs ce jour-là est mûr pour l'invasion des Barbares. Il les mérite et il les trouvera.

ni

Il n'y a pas loin de la morale à la politique. La même absence d'énergie qui, dans la vie privée, fait la part si belle aux aventuriers, leur abandonne la fortune publique. On a vu les classes dirigeantes, chaque fois que depuis trente ans s'est produit un coup de force, le sanctionner le lendemain par leur approbation. On les a vues, chaque fois qu'en essayant de fonder la liberté on a fait appel à leur action, refuser de répondre à cet appel ou se décour rager au moindre embarras. Proudhon a écrit un livre sur la capacité politique des classes ouvrières: il y en aurait un à écrire, non moins considérable et bien plus juste, sur l'incapacité politique des classes dirigeantes. " L'état fâcheux où se débat la France entre l'ancien régime et le nouveau, ne pouvant ni se détacher de l'un ni se fixer à l'autre, est

surtout leur œuvre. Il y a dans leur situation, de l'incapacité, il y a surtout du mauvais vouloir. Ce qui leur a le plus manqué, c'est le courage. Elles ont affecté les premières de se désintéresser de la chose publique. Elles sont rentrées sous leur tente comme Achille ; elles on dit à la démocratie, qu'elles ne trouvaient pas assez respectueuse, de devenir sans elles ce qu'elle pourrait. Elles ont jugé la partie perdue avant même de la jouer. Tantôt on les voit, prenant le ton de Cassandre, aller répétant que tout est perdu, que tout est abîmé, que Troie sera bientôt la proie des flammes : tantôt elles trouvent de meilleur goût de prendre le sourire aux lèvres et de railler tout ce qui se fait, sans consentir elles-mêmes à rien faire. Le progrès ? chimère. La république? niaiserie. Le suffrage universel? aimable plaisanterie. Elles ont d'adorables pitiés pour les naïfs, pour les petites gens qui veulent se mêler de régenter la France ; elles entrent en gaieté à propos des noms des élus, de leurs propositions, de leur parler de l'est ou du midi : elles ont d'ironiques applaudissements à toutes les tentatives des réformes. « Allez, citoyens. Nous rirons bien tout à l'heure. »

Les classes dirigeantes procèdent autrement de l'autre côté du détroit. C'est avec une tenace énergie que l'aristocratie anglaise défend ou cherche à ressaisir le gouvernement du pays. Tantôt les Tories réunissent leurs efforts pour contenir le flot enva-

hisseur ; tantôt ils sont les premiers à opérer une réforme libérale qu'ils sentent prête à se faire sans eux.

Quand, par leurs fautes, ils ont perdu le pouvoir, loin de se décourager, ils épient les fautes de leurs adversaires qui en commettent à leur tour, et bientôt le retour de Topinion les ramène aux affaires. Ainsi, par l'énergie des uns et des autres, l'équilibre social n'est jamais rompu. Si la route a des cahots, la voiture du moins n'y verse pas. Tous ne trouveriez pas un Anglais d'une bonne éducation qui ne s'intéresse à la politique de son pays, qui ne soit résolument libéral ou conservateur, qui ne suive avec attention les débats du parlement. La politique chez nous, dans les hautes classes surtout, est devenue une de ces vanités où ne s'abaisse pas un homme de bon ton. Il la faut laisser aui petits bourgeois, aux boutiquiers, aux avocats. « Plus ça change, plus c'est la même chose. » Il n'y a rien autre à faire que de regarder cette comédie et d'en sourire. Les journaux qui veulent être lus de la bonne société parlent de politique tout juste assez pour qu'on sache à peu près ce qui se passe. Us ont un bouffon attitré qui suit les séances de l'assemblée et prend soin de les agrémenter, pour qu'on puisse aller au bout, de lazzis et de couplets, et Triboulet n'a pas même de Tesprit tous les jours.

Les classes dirigeantes se dérangent quelquefois

le dimanche pour aller voter. Encore faut-il qu'il n'y ait pas, d'un autre côté, une trop grosse distraction qui les attire, que l'on ne coure pas le derby ou qu'il ne fasse pas trop beau. C'est là ce qu'elles appellent remplir leur devoir civique. Que voulezvous de plus? — Ce que nous voulons de plus, messieurs des classes dirigeantes? La victoire, en ce monde, s'achète beaucoup plus cher quand on veut la remporter :

.... Nil sine magnd Yita labore dédit mortalibus....

Regardez autour de vous ceux qui désirent faire triompher leurs idées. C'est de leur initiative résolue qu'ils attendent le succès. La propagande est pour eux de tous les jours, de toutes les heures. Ils lisent les journaux politiques. Ils en fondent. Us soutiennent ceux qui ont besoin d'être soutenus. Ils savent faire des sacrifices pour leur cause. Ils s'unissent, ils s'associent : s'ils se reconnaissent trop faibles, ils cherchent des alliés contre l'ennemi commun. Ils ont des réunions, ils y étudient les mesures à prendre. Us put cette force que donne une conviction. Us parlent, ils écrivent, ils agissent. Vous ne parlez pas, vous n'écrivez pas, vous n'agissez pas : et vous trouvez étonnant que le succès ne vienne pas à vous I — Vous n'avez qu'une excuse : c'est qu'au fond vous ne croyez à rien! 11 faut dire le véritable mot : les classes diri*

Ibb LES CLASSES DIRIGEANTES.

géantes ont abdiqué. Elles sont résignées à la défaite, elles vont au-devant d'elle. Si parmi elles on trouve quelque exception» ce sera presque toigours un homme que pousse un mobile d'ambition personnelle, qui veut être, selon Tappétit de son estomac, député et ministre, ou conseiller général, ou simple conseiller municipal. Ce qui manque le plus dans les classes dirigeantes, c'est un grand parti où les individus, sans rien convoiter pour euxmêmes, s'emploient activement au triomphe d^une politique qui soit celle de tous, combattent pour des idées, pour des doctrines, pour des intérêts généraux. Bourgeoisie, aristocratie, leurs préoccupations s'arrêtent à leur fortune, à la fortune de leurs enfants. Leur pensée, ni leur dévouement ne vont pas jusqu'au pays. Aussi plus on avance, plus lenr défaite politique devient irréparable. Chaque élection nouvelle est une constatation de leur impuissance, et c'est justice. Renoncez donc à ce grand nom de classes dirigeantes : vous n'avez plus ni l'énergie de diriger, ni même celle de le vouloir faire ; vous n'avez plus que la vanité sotte de prétendre garder un titre auquel il ne vous reste aucun droit.

LES CTiASSKS DTB1fiFKA\IES> Iff

n nous reste à examiner le pcnnt de Toe éamomique. On ne dira jamais tout ce qu'a ocmté à la prospérité générale da pays Tabsence d'énergie de nos classes dirigeantes. Le grand mal n'est pas, nous le disons sans hésiter, dans Famonr dn bioiêtre et du luxe, dans ce besoin effiréné de jouir qae signalent les moralistes et que fustigent les poètes comiques. C'est là un malheur sans doute. Il est bien difficile que la yie matérielle tienne une aussi grande part dans les préoccupations, sans que souvent la vie intellectuelle soit un peu négligée ; mais là est le moindre péril. Il faut r^arder d'un œil ferme les transformations que l'économie moderne a apportées dans l'existence des individus. Le luxe et le bien être sont des éléments du progrès social, et, s'ils ont de graves inconvénients, ils ont aussi des avantages considérables. Ce qui véritablement

est grave, c'est lorsqu'à cpt amour du plaisir, à ce besoin de jouissance, vieot se joindre, non l'énei^e qui surexcite Tefifort, mais la mollesse qui l'empêche. L'amour de la jouissance est effréné en Amérique ; l'ardeur au travail ne l'est pas moins, et

Ton ne sait sous quelle forme se manifeste davantage la vigueur humaine , ou sous la forme qui produit la richesse, ou bien sous celle qui la dépense. Le vice même alors, si regrettable qu'il soit toujours, ne crée plus, si l'on peut dire, un pérQ social ; car il n'arrête rien de ce qui fait la grandeur d'une nation.

En France, on ne sait pas travailler tout ensemble et se divertir ; le plaisir fait tort au travail. On n'aime pas le travail pour le travail. On s'y résigne, quand il le faut, par une dure nécessité. On travaille quand on ne peut faire autrement; mais, au moment même où l'on travaille, on aspire au moment où Ton pourra ne plus travailler* Les vœni sont à la paresse. Le négociant ne pense qu'au jour où il pourra se retirer. Et voici la conséquence: Le rêve d'un père qui sue du matin au soir est qae son ûls du moins puisse, à la façon des seigneurs, ne rien faire de ses doigts ni de son intelligence. El le fils dont le père a travaillé se dit : « Je serais bien sot, moi, qui ai la vie gagnée, de m'exténuer à la peine au lieu de jouir. »

Pourquoi l'industrie anglaise, par exemple, at-elle pris de si grands développements ? Pourquoi est-elle devenue si honorée et si digne de l'être? C'est qu'en Angleterre les classes dirigeantes aiment, recherchent le travail. Les grands seigneurs, dans leurs vastes propriétés, s'adonnent à l'agriculture ; ils prennent le soin de perfectionner les mé*

thodes, d'augmenter le rapport du sol. La bourgeoisie met son honneur à fonder de solides maisons de commerce. Le fils, millionnaire, n*a pas honte d'être un marchand : il est fier au contraire d'être un marchand comme Tétait son père. D veut continuer, agrandir la maison que celui-ci a fondée ; il ouvrira aux Indes ou en Australie de aouveaux comptoirs. Il triplera ses magasins. Il ajoutera des millions aux millions paternels. Il restera dans les affaires jusqu'au jour où il pourra à son tour léguer à ses fils le soin d'agrandir encore la maison de l'aïeul, et de maintenir son honneur.

Quel commerce pourrait avoir d'autre règle que la probité lorsqu'il aspire à la durée? Hélas I il n'en ;est pas ainsi du nôtre. En France, c'est à qui fera plus vite sa fortune et passera la main ensuite. Qu'importe que la maison se deshonore par des mauvais produits, qu'importe qu'elle s'écroule bientôt après, pourvu qu'elle ait duré assez pour enrichir le fondateur? Tant pis pour le successeur! « Gela durera bien autant que moi , » disait l'égoïste Louis XV.

Et n'y a-t-il pas encore une façon plus rapide , plus simple , de faire fortune que le commerce , même malhonnête ? Il y a la spéculation ; et l'on se rue vers la spéculation, qui à l'échange subtilise l'agio. Un coup heureux et la fortune est faite et Ton pourra ensuite s'abandonner à l'indolence, et jouir, et ne prendre plus de la vie que le plaisir!

Hais ce coup heureux n'arrive pas toujours : àlon c'est la ruine, c'est ledésastre, c'est le déshonneur, c'est le nom d'une famille à jamais souillé 1

Le jour où l'on voudra écrire le roman d'une &mille bourgeoise française de notre temps, le plan du livre sera tout tracé. C'est par milliers que se comptent les modèles de Thistoire. Une famiUe sort du peuple, énergique, résolue, robuste. Durant les premières générations , elle a toutes les vertus qui marquent les races fortes et les peuples d'avenir : économe, laborieuse, dure à elle-même, domptant les hommes et les choses, animée d'une ambition tenace^ que rien ne rebute. A chaque génération elle avance, moins besogneuse, se faisant sa place, s'élevant à la force du poignet ; elle est la petite bourgeoisie, cet espoir de la France Elle arrive enfin. La voilà classe dirigeante à son tourl La nouvelle génération s'épanouit, sous la robe d'oi avocat, sous la cravate d'un notaire ou l'habit d'os médecin, sous le vêtement d'un gros négociant Hélas ! sa fortune ne dure guère ; elle a hâte de perdre les vaillantes qualités qui l'ont faite ce qu'elle est Elle s'amollit, elle s'endort, elle s'engourdit. L'et fort se borne à maintenir les positions acquise8.b fortune seule s'accroît encore, par les héritages et par le mariage. Une autre génération succèdei i c'est déjà la décadence. Le père est arrivé par soi mérite, le fils arrive déjà par la faveur. II ne sonp qu'à jouir de la vie; à dix-huit ans û est effémiu''

Il ne veut pas prendre de peine. Il court et fait courir, il hante les cercles, s'habille bien, fait sa raie au milieu du front, se divertit avec les filles , fait danser de toutes les façons possibles l'argent laborieusement acquis par six ou sept générations.

Voilà le beau lis pour qui tant de peines ont été prises, pour qui l'on a si soigneusement arrosé la plate-bande sur laquelle il devait pousser I

Que de noms, hélas! chaque lecteur pourra mettre sur cette histoire, sans sortir du cercle de ses connaissances I

Et maintenant quelle est la cause, quelles sont les causes de ce manque d'énergie d'où sortent tant de funestes effets ?

Il en faut accuser sans doute d'abord un peu le tempérament naturel de la race. Elle supporte mieux l'adversité que la prospérité. Celle-là retrempe son courage et celle-ci l'amollit. Les Gaulois, au temps de leurs invasions en Italie, étaient invincibles à la première fureur de leur impétuosité ; mais bientôt le soleil du Midi affaiblissait ces grands corps.

blonds ; et aussi ils se laissaient aller à toutes les séductions d'un pays qui leur offrait tant de plûsirs dont ils étaient privés dans leur propre patrie. Leur vigueur s*énervait, ils ne gardaient qu*une bravoure imprudente; ils se laissaient surprendre, vaincre, massacrer. L'Italie, au temps de Charles IfOI et Louis Xn, méritait toujours d'être appelée le tombeau des Français. C'était alors encore le payi du luxe, du bien-être.

Les Française aujourd'hui ne vont pas chercher le bien>ètre au dehors. Le bien-être est venu chez eux et ne leur a pas été plus salutaire. II a fallu quelques générations seulement au luxe pour épuiser les vieilles familles de la noblesse française. Tandis que la noblesse anglaise, après huit cents ans garde encore toute son énergie, la noblesse française, dès le temps de Louis XIV, ne justifiait plus ses privilèges par des services rendus au pays. Elle était efîéminé3, usée. Quant aux familles bourgeoises, arrivées au pouvoir pleines de sève et d'énergie an moment de la révolution de 89, il ne leur a pas fallu même cinquante années pour s'user à leur tour. Deux ou trois générations ont suffi à épuiser leur vigueur; elles ont duré moins que }a noblesse dont elles prenaient la place. Nous en sommes aujourd'hui aux familles bourgeoises recrutées depuis un demi-siècle dans les rangs du peuple; nous avons dit tout à l'heure quel spectacle triste offrent la plupart d'entre elles. Toutes doivent-elles Tof*

frir? Ce serait Tarrêt de mort de la nation française. Il n'y a pas indéfiniment du sang jeune en réserve dans les rangs populaires.

' Heureusement Téducation est une force bien puissante dans Thumanité. Une éducation sage peut corriger presque tous les défauts d'une nation. Rien n'esl perdu si l'effort de notre race se tourne de ce côté. Le malheur a voulu que l'instruction^ loin de corriger les défauts de la nature, ait tout fait en France pour les aggraver. Si le mal de la race est l'affaiblissement de l'énergie, choisissez donc avec soin une éducation qui développe et fortifie. L'être fort est actif, l'être faible répugne au mouvement. On a au contraire choisi pour nous, comme exprès, l'éducation qui affaiblit et qui étiole. Éducation physique qui diminue les forces de l'enfant, l'enferme dans des salles d'études et des dortoirs mal aé* rés, appauvrit son sang, l'habitue à ne se servir ni de ses bras, ni de ses jambes, d'où il sort avec un estomac qui ne fonctionne plus, quand par bonheur il en rapporte une poitrine intacte : éducation intellectuelle qui, au lieu de développer les facultés vives, énergiques, le courage, la volonté, la raison, tout ce qui est actif, s'applique, au contraire, à absorber l'intelligence dans la mémoire et la passion dans le mysticisme, voilà l'éducation de la jeunesse. Le lycéen modèle est un être docile, souple, soumis, passif; on l'a fait pâlir sur des exercices destinés uniquement à former son goût, sur des subtilités

littéraires dignes d'un mandarin chinois. On Ta éloigné soigneusement de toutes les questions Vr vantes, actuelles, intéressantes; on a développé en lui, avant l'âge, les facultés critiques au lieu des facultés créatrices ; on s*est étudié, en un mot, à faire de lui un précoce vieillard. Estril étonnant que d'une telle instruction il sorte si peu de caractères?

Il est pourtant une cause plus profonde et plus grave encore du manque d'énergie, cette plaie honteuse de notre pays. On l'a plus d'une fois signalée; il ne faut pas se lasser de le faire. C'est Téducation catholique. Le catholicisme surtout est responsable de cette erreur des temps modernes qui consiste i glorifier exclusivement la douceur, la charité, la résignation, la complaisance. Autant il faut prescrire le respect du faible, autant il faut s'abstenir de préconiser la faiblesse.

Le catholicisme n'aime pas le travail. Il le dédaigne et le maudit. Il le regarde comme la snite de la déchéance, comme le châtiment de la fant6 du premier homme. Si le péché n'avait pas existé, le travail n'existerait pas non plus. Le travail, cette cause de tous les progrès, cette source de toutes les joies pures, cet agent de moralité si fécond pour les hommes et pour les nations, le catholicisme le considère comme une expiation imposée à rhumanité< n n'a guère canonisé de travailleurs. Combien, en revanche, a-t-il canonisé de ces glorieux fainéants,

les solitaires, les ermites, les stjlites, enfouis dans leurs méditations et leur crasse?

A Faction, le catholicisme, préfère llnadîTe teontemplation; U a glorifié Marie an détriment de Marthe. La vie des couvents, Toilâ pour lui la rérîtable vie ; cette vallée de larmes ne Tant pas qu^on s'occupe d'elle; il faut mourir an mcmde, si Ton veut naître à la vie étemelle.

Le christianisme est la doctrine d^nne époque où la vie de la terre était mauvaise, où, contre tous les maux d'ici-bas, les âmes avaient besoin de trouver un refuge dans une suprême espérance. Là est la cause historique de son triomphe aux derniers siècles du monde ancien, de sa puissance au moyen

âge.

Si on le laissait faire, il ferait de l'univers un vaste cloître, comme il veut faire du paradis une immense cathédrale. Il ne stimule aucune des énergies actives de l'humanité ; il ne forme à aucune des vertus viriles. La patience, la résignation, voilà tout ce qu'il enseigne. Il n*y a point de droits, il n'y a que des devoirs. César vous ravit vos biens, soumettez-vous. Il vous prend votre vie, soumettez-vous. On vous enlève votre manteau, donnez en plus votre robe. On vous frappe sur une joue, tendez l'autre joue. Réjouissez-vous d'avoir faim et soif, d'être pauvre et oppriuié, d'être abandonné, réjouissezvous de verser des larmes. Dieu vous payera de tout cela. Le vrai saint est celui qui, loin de prétendre

à vaincre le mal ici-bas, ne lui dispute pas même la victoire.

La morale antique était plus fière, et, disons le mot juste, plus vraie. Elle donnait à la vie pour' but Faction; elle montrait à rhomme, comme ins-, Irument de succès, son énergie ; elle surexcitait bd lui les vertus agissantes. A la prière elle préférait le travail.

Sursum corda. La morale qu'il faut à la conscience moderne n'est pas une morale d'esclaves, mais d'hommes libres. Le monde s'est fait moins triste, et toutes les naturelles espérances se sont réveillées aujourd'hui dans les âmes. On ne se résigne plus à être opprimé par le monde extérieur; on veut vivre, durer, vaincre. On n'aspire pas plus désormais au paradis catholique qu'au Nirvana hindou. Sur cette terre même, on veut faire régner la justice.

Il faut renoncer à l'éducation catholique ; il faut revenir à cette éducation antique qui s'appliquait à faire des âmes et des corps virils, et ordonnait à tous les citoyens de vivre pour la famille, pour la cité, d'être en état de défendre eux-mêmes et la patrie. Nous ne pouvons plus admettre une providence haineuse qui, agissant a la façon de Jupiter châtiant Tantale, n'aurait mis autour de nous un monde vers lequel vont tous nos désirs que pour nous interdire d'^n satisfaire aucun. La vie est bonne, la vie est belle ; la terre n'est pas le lieu d'expiation de quelque forfait antérieur inconnu. S'il

existe une autre vie, e'est en vivant celle-ci d'abord, dignement, courageusement, résolument, en y faisant œuvre d'hommes, que nous pouvons la mériter.

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