LES FEMMES
Les moralistes n'insisteront jamais trop sur ViOh portance du rôle de la femme dans une société. Les femmes sont la moitié de l'espèce humaine ; ce sont elles qui forment les enfants ; après les avoir mis au monde et nourris, ce sont elles qui façonnenl leurs premières idées et leur inspirent leurs premiers sentiments. Adolescents , hommes faits, ce sont elles qui les mènent. « Où est la femme?» Telle est la question qu'à propos de tout crime, certain magistrat voulait que l'on posât d'abord.
C'est la femme qui a suscité ce qui dans le monde s'est fait de plus héroïque, comme ce qui s'y est fait
de plus abominable. Nulle passion n*est plus vive, plus ardente. Chaque fois qu'une société a voulu, en séquestrant la femme, l'empêcher d'exercer son influence naturelle, elle en a été punie cruellement; rOrient expie, par sa routine séculaire, sa férocité incorrigible, ses vices dégradants, la monstruosité de ses harems. Le procès ne se peut faire que par l'effort uni de l'homme et de la femme ; et l'action de celle-ci, pour moins apparaître à la surface, n'en est pas au fond moins considéra'ole.
On pourrait poser en axiome que, plus Thomme m civilise, plus la femme prend d'empire sur lui. Mas son esprit se polit, s'adoucit et se raffine, plus il éprouve le besoin de la société fémioioe, plus il subit le charme des qualités délicates, dotiez ^ gracieuses, plus le sentiment de l'art U r^suA accessible aux impressions d'élégaoce, Ati fçri^A ^ de beauté. Plus aussi l'homme avance dans U ^M^ lisation, plus il prend le respect de la ùAhUsum, Malheur aux faibles ! Yx vietUf Telle est U 4tffim des temps barbares. La force alors fjmniiUs^y k droit, et celui qui la sent en lui-mUm^, hin 4%f^Ar scrupule à en abuser, ne trouve en son f'j^ir ^im mépris pour ceux auxquels elle îqmwiw. Il ri'^ps^ time que les muscles comparables aux si^s^ l/ii temps vient dans rbumanité, et ce jour^^li <^est iê divin qui conunence i rayonner en elle, ofa U ftii' blesse, loin de paraître une cause de mépris. Krém un droit au respect. Le faible est deux Mn %tMkf m,
de sa propre dignité humaine et de son impuissance à la défendre. L'homme comprend que son rôle est de protéger la femme, de la secourir; elle devient plus forte à ses yeux de son infirmité. « Le mascpie d'une femme est sacré, a dit le poète, autant que le visage d'un homme.» — « Lftche qui frappe une femme, » dit le peuple.
Quelques-uns s'en vont répétant que le progrès de la civilisation, s'il diminue Toppression de la femme, aura pour conséquence de diminuer antant au moins son influence sociale. La civilisation, prétendent-ils, va partout rétrécissant la part da sentiment pour accroître celle de l'intelligence. Tout ce que gagne la raisonla passion doit le perdre, et, à mesure que le rôle de la science ira croissant dans le monde, on verra décroître celui de Tamour. Proudhon avait ébauché sur cette thèse un méchant livre que ses amis ont rendu à sa mémoire le mauvais service de publier.
Ceux qui parlent ainsi calomnient la nature humaine. Il n'est pas vrai que la vie de l'esprit, devenant plus intense, doive aboutir à tuer celle du cœur. L'homme des âges futurs vaudra mieux sans doute que celui du nôtre; il profitera de l'œuvre que nojs faisons tous les jours; il ne sera pas un homme imparfait ou mutilé. Un sang jeune et chand battra dans ses artères comme dans les nôtres; il aura un cœur comme il aura un cerveau. Que la passion brutale, aveugle, incapable de se posséder^
emportée par rinstinct et qui échappe à toute direction morale, que cette passion, telle qu'elle existe chez l'animal ou chez le sauvage, doive, à mesure que la raison prendra dans l'humanité plus d'em* pire, devenir plus rare et disparaître, il se peut, et ce n'est pas nous qui la regretterons. Celle-là est également irresponsable dans le bien comme dans le mal, elle est souvent funeste, toujours redoutable. Mais Tamour vraiment digne du nom d'amour, celui qui a pour première cause Tattrait dans l'estime et pour premier effet le respect, Tamour qui est le don volontaire de son être à un autre être, l'abandon libre de sa liberté, l'amour qui repose sur la confiance, qui n'est qu'une force de plus pour l'effort généreux, qui ne fait que surexciter l'ardeur au bien par le désir de mériter l'approbation et l'amour de l'être aimé ; cet amour, qui est le véritable amour, n'a rien à craindre du progrès de la civilisation. Plus la civilisation avancera, plus au contraire les hommes iront chercher là et le bonheur dans la vie et le stimulant à la vertu.
La femme n'a pas été mise sur la terre uniquement pour le plaisir et le profit de l'homme. Elle a sa destinée, elle a sa fonction propre, elle doit avoir sa place pour elle-même. Aussi, plus avancent les sociétés, plus s'améliore la situation sociale de la fenrme. Leur émancipation va de siècle en siècle s'accomplissant. Elles ont commencé par être des
bêtes de somme, puis des esclaves, puis des mi-
ifi
neures. La loi romaine, de rautorité du père, les faisait passer sous Tautorité du mari : veuves, elles n'étaient pas encore affranchies : leur fils devenait leur tuteur, ou leur frère, ou tout autre parent Elles n'étaient admises a faire aucun acte civil sans Tassistance d'un homme. Aujourd'hui elles sont en possession de leurs droits civils, elles peuvent posséder, vendre et acquérir. Elles se marient librement. S'il est un droit civil que la loi leur conteste encore dans certains cas, les mœurs plus libérales que la loi le leur accordent. Le mari qui, chef de la communauté, dissipe la fortune de sa femme, celui qui en dispose sans l'avoir consultée, est considéré comme un malhonnête homme. Le mari qui refuse, sans raison grave, de payer une dette de sa femme est montré au doigt.
A la vérité, les femmes ne sont pas encore en possession des droits politiques. Mais ce jour ne viendra-t-il pas? De bons esprits, comme John Stuart Mill, en étaient naguère à l'appeler de leurs eflForts. En Angleterre, un grand mouvement se fait en ce sens. Il est plus grand encore aux États-Unis. Le temps ne paraît pas éloigné où des femmes viendront siéger au Congrès. Les femmes, en France, sont moins empressées à réclamer leurs droits politiques. Est-ce pure modestie ? Il est permis d'en douter, car on ne les voit guère se taire quand on* parie politique autour d'elles ; elles ont leurs opinions, et très-nettes et très -passionnées. Presque toutes
sont d'un parti et en sont violemment. Si elles se résignent si aisément à ne point voir proclamer leurs droits politiqueS| ne serait-ce pas que, pour ne les avoir point vus proclamés, elles trouvent qu'elles ne les exercent pas moins? Elles ne votent pas^ soit, mais elles font voter. Quand le mari parle de son indépendance d'électeur, la femme sourit inté- , rieurement. Elle sait bien qu'il est rare le mari qui vote autrement que ne le veut madame. Les femmes, ici encore, ont corrigé les lois ; et, ici encore, ce que femme veut Dieu le veut. Le mari proteste, s'indigne, affirme sa liberté : la femme laisse dire, elle raisonne, elle sollicite, elle prie. Elle sait à quelles heures l'homme est faible et cède. Il y a loin de notre pays et de notre temps à ces temps et à ces pays où le Christ disait à sa mère : « Femme qu*y a-t-il de commun entre vous et moi ? » où le jeune Télémaque renvoyait Pénélope au gynécée, et l'exhortait à ne point se mêler des choses qui regardent les hommes.
Ce n'est pas nous qui nous plaindrons du changement. Il nous semble fort légitime que Pénélope ou Marie réclament leur voix au chapitre. La femme est la compagne de l'homme et non pas son esclave. Elle est son égale par la naissance; pourquoi ne le serait-elle pas par son rang social? Mais plus devient considérable la part de la femme, plus sa situation lui crée d'impérieux devoirs; plus ce grand mot qu'il faut prononcer sans cesse et com-^
prendre, la responsabilité, prend un sens pour elle. La femme asservie peut ne vivre que pour ellemême : la femme libre doit vivre pour autrui. La femme impuissante n'a rien à se reprocher si le monde dont elle fait partie va à sa perte : la femme en possession d'une influence la doit employer pour le bien public. Elle est devenue, elle aussi, un instrument du progrès, un instrument libre, obligé de se conduire vers le bien.
La femme le doit d'autant plus que son rôle est par excellence un rôle dirigeant. C'est surtout dans son influence que consiste son action. Certes il est des occasions où la femme doit agir, elle aussi, et le peut, mais jamais la force principale ne sera de son côté, ni la force matérielle ni la force intellectuelle. Sa vertu propre est de faire agir Thomme, d'employer à lui faire produire des œuvres utiles ce que la nature a mis en elle d'attrait et d'influence, ce qu'elle a mis en lui d'ardeur et de complaisance. Heureuses les sociétés où la femme est à la hauteur de cette noble mission, facile et douce à la fois, ardente au bien, mettant au service de la justice la sainte domination d'un amour d'autant plus irrésistible qu'une cause plus pure Ta fait naître !
Comment la majorité des femmes en France usentelles aujourd'hui de leur pouvoir? Pour s'en bien rendre compte il n'y a qu'à voir en quel état est leur intelligence : pour voir où en est cette intelli-
gence elle-înême, il n'y a qu'à voir où en est leur éducation.
Certes Téducation des hommes— et nous Pavons dit sans ambage — est loin à l'heure présente de ne rien laisser à désirer. De combien cependant, si imparfaite qu'elle soit, cette éducation des hommes n'est-elle pas supérieure encore à celle que reçoivent les femmes? Quelques efforts ont été faits en ces dernières années pour apporter un remède à un fâcheux état de choses. Beaucoup de fautes devront être pàrdonnées au ministre qui eut le courage de chercher à établir des cours de jeunes filles et de donner à celles-ci comme maîtres les professeurs des lycées qui instruisaient leurs frères. Il s'attira les censures des évêques et les avait bien méritées.
Aujourd'hui, en effet» l'éducation des jeunes filles est presque tout entière entre les mains religieuses. Les couvents ont organisé un véritable monopole à leur profit. Ils ont rendu la concurrence impossible à toute institution laïque. On conçoit que le parti clérical veuille conserver cette éducation. Dans quelques années une partie de ces jeunes filles prendront le voile ; elles apporteront à leur tour au
couvent qui les a formées leur intelligence, leur concours gratuit et sans réserve, leur fortune : elles prépareront à leur tour l'empire du clergé sur la génération suivante. Le plus grand nombre iront fonder des familles : elles seront les femmes et les mères ; elles élèveront leurs enfants dans les idées qne leur ont inculquées ceux qui les enseignaient : le parti clérical leur donnera le mot d'ordre ; elles alimenteront ses quêtes, ses associations, ses œuvres de bienfaisance et de propagande : elles exerceront, à son profit, l'influence dont elles jouiront sur leurs maris, sur leur famille, sur leurs amis.
Il faut oser regarder en face cette éducation donnée aux femmes et ne pas craindre de la juger librement. Elle est déplorable. Elle est funeste également, et par ce qu'elle n'apprend pas, et par ce qu'elle apprend.
Elle est absolument insuffisante au point de vue des connaissances données. On serait effrayé des lacunes qui existent dans l'intelligence d'une jeune fille qui sort de sa pension si Ton y pouvait pénétrer. Pas de philosophie, pas de sciences, pas de philologie, pas d'histoire : en quatre mots, voilà toute cette instruction. Appellera- t-on sciences mathématiques, l'arithmétique qu'on montre à une jeune fille, donnant toute l'importance à la pratique etpresque aucune place aux théories? Appellera-ton sciences physiques et naturelles, les trois ou quatre expériences qu'on leur aura fait voir à titre de eu-
rîosités, voisines de ces expériences de physique amusante auxquelles on va assister chez les prestidigitateurs du boulevard? L^histoire sainte très en détail, et quelle histoire sainte! un peu d'histoire des papes et des conciles, trois ou quatre dates des temps modernes, appellera-t-on cela un enseignement de l'histoire? Que l'on veuille bien jeter un coup d'œîl sur les livres mis entre les mains des élèves, dans les couvents; on verra que Tesprit de parti y règne, travestissant les faits, déguisant les caractères et les événements pour le plus grand honneur de Dieu, c'est-à-dire de l'Église romaine. Si Ton doit garder quelque chose de cet enseignenement, ce ne peut guère être que des erreurs. On se hâte de l'oublier et Ton n'a pas pas tort. Ce n'est pas de vingt ans, c'est de cinquante, c'est de cent que ces ouvrages sont en retard. Tout le travail da la science moderne est perdu, disons mieux, n'existe pas pour eux. L'histoire en est restée au Discours de Bossuet sur l'histoire universelle. De toutes les recherches qui ont ressuscité le passé sous ses formes diverses, par la comparaison des races, des religions, des littératures, par l'observatioiî des mœurs, par l'examen des monuments, par l'étude des œuvres d'art, de tout cela rien,absolumentrien. Les femmes font généralement bien de se taire quand on parle devant elles de littérature, de sciences, d'histoire. La recette deConrart est une recette prudente. Que de chances elles auraient, si elles ou-*
vraient labouche, d'en laisser sortir un crapaud àla façon de la paysanne du conte de Fée?
Regardez dans son salon cette femme du monde, charmante, entourée d'adorateurs. Admirez, yods aussi, et ne cherchez pas à voir plus au fond; pren ez votre part de ce sourire délicieux qu'elle prodigue à tout venant, et ne lui demandez pas davantage. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Encore cette ignorance est-elle le moindre inciHh vénient de l'éducation des femmes.
Il y a dans l'instruction, et nous y avons insisté longuement, une chose plus importante que le bagage de rinstruction lui-même ; c*est la méthode. Peu importent, après tout, ces détails qui s'efTacsd si aisément de la mémoire, si l'esprit de la scienee demeure, si Tidce de Tordre, Tidée de la loi ont pénétré dans les esprits, si le bon sens s*est fortifié. Assurément il s'en faut, et de beaucoup, que tous les hommes aient recueilli ce profit de Irar instruction; mais encore est-il resté à quelquesuns. Ceux-là mêmes, que la méthode scientifique n'a point entièrement pénétrés, en ont du moins retenu quelque chose. Il n'y a rien, au contraire, de plus rare qu'une femme du mondé, non pas savantei mais se doutant de ce qu'est la science.
Rien dans leur éducation, telle que la leur donne le couvent, n'aide à faire pénétrer en elles l'esprit de la méthode scientifique ; et pourtant, plus elle
sont naturellement promptes à Timagination, plus leurs nerfs s'excitent volontiers, plus cette éducation scientifique leur serait indispensable. C'est là une lacune bien autrement grave que telle ou telle ignorance particulière. Quelle est la jeune fille à qui Ton montre, dans la géographie, autre chose que des caps ou des golfes à connaître, ou des lignes ponctuées à' tracer pour les routes des bateaux sur la teinte bleue de la mer dans la carte qu'elle colorie? Quelle est la fen^me du monde qui se doute que rhistoire peut offrir d'autre intérêt que l'arbre généalogique des familles souveraines, et que la politique se distingue de Talmanach de Gotha? L'éducation des femmes est coupable par ce qu'elle ne leur apprend pas; elle ne l'est pas moins par ce qu'elle leur apprend. Elle développe en elles les goûts frivoles. Ce n'est pas tout. Si elle ne fait rien pour fortifier la raison, elle fait tout pour surexciter les facultés passionnées. C'est de ce côté là qu'elles penchaient déjà, c'est de ce côté qu'on les pousse, au risque de les faire verser. On Leur inspire le goût du romanesque. On ne leur parle jamais de la loi, jamais de l'ordre. On les entretient, au contraire, sans cesse du salut et de la grâce ; on a sans cesse devant elles le mot de miracle à la bouche ; on les nourrit de récits de surnaturel, de légendes, de prodiges. On s'applique, comme à plaisir, à faire perdre pied à leur esprit, à les faire vivre dans un monde sans rapport avec la réalité. Le paradis,
Fenfer, le ciel, les anges, les démons, tout ce que l'œil ne peut voir, tout ce que la main ne peut toucher, voilà ce dont on leur parle le plus.
Le mysticisme , telle est Tessence de l'éducation qu'on leur donne. Au couvent, on multiplie pour elles les exercices pieux. On les mène chaque matin, souvent plusieurs fois par jour, au pied des autels. Tout se réunit là pour surchauffer leur imagination. L'orgue fait retentir une musique vague. Les encensoirs fument : l'autel est entouré de fleurs, couronné de statues peintes où le réalisme ajoute à l'illusion ; une lumière faible arrive du dehors au travers des vitraux. Ce sont les heures du crépuscule que Ton choisit pour les saints. Là, principalement, tout surexcite la rêverie. Les prêtres ont raconté des histoires tour à tour douces et terribles. La pauvre âme de la jeune fille arrive, prête à toutes les extases, prompte à toutes les terreurs. Sur Tautel, Dieu, Dieu même. Dieu présent, est exposé. Il veut qu'on lui parle, et, si l'on mérite qu'il réponde , il répondra. Peut-être même il descendra de Tautel, il se tiendra debout et souriant, montrant ses plaies et rayonnant, comme il est apparu à bien d'autres. On récite les oraisons jaculatoires consacrées. On y ajoute le feu qu'on trouve en soi-même, ses ardeurs de quinze ans, toute la ferveur de son jeune cœur. Bientôt c'est un ravissement intime et profond. On n'est plus de la terre. On se mêle aux chœurs des anges, on entend les concerts célestes.
On oublie son propre corps, on perd la conscience de soi-même. Quand on sort dé la chapelle, on ne se sent plus, on ne se connaît plus. Il semble qu'on se réveille d'on ne sait quel rêve sidéral. On est possédé d'une sorte d'ivresse vague et délicieuse, semblable à celle que doivent goûter les anges. Le reste de la vie semble froid et décoloré. On n'a plus qu'un désir : retourner à cette coupe de délice boire de nouveau l'oubli de soi-même, l'infinie volupté.
La véritable éducation forme la raison, l'éducation des couvents surexcite la sensibilité ; la véritable éducation fortifie le bon sens naturel, celle-ci détruit le bon sens ; la véritable éducation habitue partout à chercher la règle, la loi, celle-ci ne parle que de surnaturel et de miracles ; la véritable éducation développe la volonté, habitue à se gouverner par elle, celle-ci fait, au contraire, des femmes les esclaves de leur tempérament. A quinze ans le tempérament appelle les vagues romans, les ivresses mystiques. Il parlera plus tard un autre langage. Que de chutes a préparées la déplorable éducation donnée aux jeunes filles I
n faut oser dire le mot véritable. A d'heureuses exceptions près, il n'y a pas en France d'instruction des femmes. Il y a pour les femmes une éducation professionnelle. Suivant les classes sociales dont elles font partie et l'emploi auxquelles elles sont destinées, l'éducation professionnelle est différente.
Les unes, qui sont destinées à faire des ouvrières, apprennent à coudre, à se servir de la machine, à manier les ciseaux; les autres, qui doivent être cuisinières, à allumer le feu, à fourbir les casseroles, à trousser un poulet ; les autres, qui seront femmes du monde, sont formées patiemment à se bien tenir , à jouer du piano suffisamment , à saluer , à causer de choses et d'autres. Elles apprennent, les unes et les autres, le plus possible d'orthographe, la coquetterie, Tart de plaire. Les différences suffisent extérieurement à les classer, à former des catégories entre elles : on les distingue au bonnet ou au chapeau, à la robe de soie, à la quantité de cheveux faux. Les différences intérieures sont beaucoup moins considérables. Le compliment n'est pas flatteur, mais il serait souvent mérité ; le psychologue qui verrait l'état moral et la façon de raisonner, sans apercevoir en même temps les mains, serait bien souvent embarrassé de démêler la grande dame de la cuisinière.
La distance est grande toujours entre les honmies de classes différentes. Un monde sépare l'homme du peuple du bourgeois, au point que le plus souvent ils ne savent, quand ils se rencontrent, que dire Tun à l'autre. L'un n'a le plus souvent d'idées que ses impressions. On ne lui a jamais enseigné ni à contrôler ses sensations, ni à s'élever au-dessus de ses instincts. L'autre a reçu une éducation scientifique qui a fait de lui relativement un homme. U sait
analyser ses idées, les coordonner^ compléter par Tétude, par la lecture, ce qui, sur tel ou tel point, lui fait défaut. L'homme qu'une fortune inespérée élève sur le tard au-dessus de sa condition, est toujours mal à son aise dans la nouvelle sphère où il se voit transporté : il y est emprunté ; il y est ridicule. C'est un parvenu.
. On a souvent remarqué avec quelle facilité , au contraire, la femme que le mariage ou une chance heureuse élève à un rang social pour lequel elle ne semblait pas née, s'y façonne et s'y établit vite. Bientôt elle a pris les manières, le langage, les allures de sa condition nouvelle ; il semble qu'elle n'ait jamais été autre chose que ce qu'elle est. On fait d'ordinaire honneur de ce changement à la faculté d'assimilation que possèdent, dit-on^ les femmes ; peut-être serait-il plus juste d'en reporter Thonnenr à la situation que leur fait la vie. Entre les conditions diverses des femmes, il n'y a de différent que les modes et les manières ; et ceci s'acquiert aisément, avec un peu de patience, de souplesse et d'amour-propre. Entre les conditions des hommes, il y a de différent toutes les habitudes intellectuelles et morales ; et ceci n'est point chose qui s'improvise.
Prenez une duchesse, une femme de banquier, une femme de négociant; prenez une ouvrière, prenez une paysanne. Il n'est pas bien sûr que vous trouviez l'une moins accessible que l'autre à
toutes les crédulités. L'une n'a pas beaucoup moins que l'autre peur des sorciers, des loups-garous, des revenants. L'une ne craindra pas l'obscurité beaucoup moins que l'autre. Vous trouverez Tune aussi facile que l'autre à peu près à exploiter aux somnambules, aux montreurs de tables tournantes. L'une comme l'autre, en cas de maladie, sera également disposée à préférer les avis d'un homéopathe, d'un marchand d'orviétan, ou d'une vieille femme qui sait des sorts, aux consultations du plus grand docteur de la Faculté. L'une aussi bien que l'autre ajoutera foi aux neuvaines, aux chapelets, aux fragments de la soutane du Pape» aux tisanes dans lesquelles on fait infuser une médaille bénite. L'une aussi bien que l'autre collectionnera les prophéties et croira en Nostradamus. L'une comme l'autre croira qu'il y a des scapulaires qui préservent des balles, et des prières qui empêchent la foudre de tomber ou garantissent de la mort subite. L'une comme l'autre croira qu'avec une oraison elle peut changer les desseins de la Providence, ou qu'en vouant ses enfants au bleu elle les met à l'abri des maladies. L'une comme l'autre a peur du diable. L'une comme l'autre se laisse gouverner par ses instincts, obéit à ses nerfs, se laisse séduire par les mêmes artifices grossiers. L'une comme l'autre a recours aux mêmes intrigues, aux mêmes duplicités, aux mêmes lâchetés. S'il existait une différence entre la grande dame et la
femme de chambre qui la coiffe et l'habille, c'est ea faveur de la femme de chambre que pencherait bien souvent la balance. Les femmes du peuple vivent moins que les autres dans un milieu factice où régnent les conventions; elles sont directement en rapport avec la réalité; la vie leur fait entendre, sans précautions oratoires, ses rudes leçons : les femmes du monde arrivent souvent à la mort, sans avoir plus reçu les leçons de la vie qu'elles n'ont reçu celles de la science.
Il y a si peu de différences entre la majorité des femmes., si haut ou si bas qu'elles soient placées, qu'à tout instant les distances des rangs s'effacent en dépit des formes du respect. La servante qui range la chambre de sa maîtresse fait la conversation avec elle : elle lui raconte les cancans de la ville, les discussions de l'office, la chronique des ménages voisins : ce qui intéresse l'une des deux femmes intéresse l'autre également. Bientôt une discussion s'élève entre madame et sa servante : madame défend son dire, et la servante n'abandonne pas le sien : on se répond par des coups de langue, on échange des démentis, la querelle se prolonge d'égale à égale, — jusqu'au moment où madame, à bout d'arguments, se souvient tout à coup qu'elle est madame. Elle impose silence à son adversaire, elle met à la porte l'impertinente, à moins qu'elle ne se borne à la renvoyer à la cuisine, en attendant
que demain la camaraderie recommence jusqu'à la brouille nouvelle.
Le mal est d'autant plus triste que rien ne prouve qu'il soit nécessaire. L'intelligence n'éclate pas moins chez les petites filles que chez les garçons. Il est permis de trouver même qu'elle se montre chez celles-là plus vive et plus précoce. Les femmes, dans la vie, font preuve, pour tout ce qui touche aux intérêts immédiats, à leurs enfants, à leur famille, à leur fortune, d'une nette et juste intelligence naturelle. On a souvent remarqué combien elles étaient aptes aux affaires, combien les conseils de la femme étaient fréquemment utiles au mari. Rien n'autorise donc à affirmer que l'intelligence de la femme soit inférieure à celle de l'homme ; rien n'autorise à prétendre que la femme soit incapable des spéculations sérieuses. Son grand malheur, c'est son éducation.
Les conséquences de cette éducation sont graves. Graves pour les individus, graves pour la famille, graves pour la société. Au point de vue social, rien n'a plus empêché la France de trouver la paix intérieure depuis soixante années que Tinfluence des
nés. A certains jours de péril, elles sont vails : c'est trop peu dire, elles sont héroïques. On [)liera jamais comment elles ont supporté sans aîndre toutes les privations du siège de Paris : d ces privations ont été au bout, leur héroïsme tait pas. Une guerre les anime ; un danger les e : braves, elles veulent que les hommes soient es, elles enflamment les courages, elles enseit la honte de la lâcheté. Quel bien ne pourit elles pas faire I La paix est la saison critique iurs vertus civiques. Ici il ne s'agit pas de se uire par le sentiment, de s'exalter dans une généreuse. C'est par le bon sens qu'on doit )uverner. La politique n'est pas une œuvre de ion. Toujours passionnées, les femmes prèstoujours poussent aux fautes politiques. On les
tour à tour, ou disposées aux générosités udentes, ou portées aux plus folles réactions, qu'une guerre civile a éclaté, lorsqu'une révon leur a fait peur, elles n'écoutent plus alors [lumanité, ni la pitié. Iln'est pas de répression ^eur paraisse assez sévère, pas de vengeance eur paraisse trop cruelle. Pour elles, les adver- )s sont des ennemis dignes de tous les suppli-
loin de chercher à comprendre par quelles 5s on a pu soi-même appeler son malheur, elles oient que crime, que scélératesse dans le parti \sé au leur. Elles excusent tout chez leurs amis,
accusent tout chez les autres : elles emploient
partout deux poids et deux mesures, sans même en avoir la conscience. Un événement survient qui change leurs impressions : elles changent de parti soudain, sans même se souvenir qu'elles ont changé. Les voilà devenues sans pitié pour ceux-là même qui ressemblent le plus à ce qu'elles étaient naguère.
Si le Français est frivole, la Française est plus frivole encore. Le fait divers est sa littérature comme les chiffons son occupation. Mobile autant que frivole, ce qui lui plaisait hier demain ne lui plaît plus : les amitiés sont rompues par des brouilles, les brouilles redeviennent des amitiés. On revoit après six mois une femme qui vous avait fait le plus vif éloge d'une autre femme ; c'était sa plus intime amie, elle avait tous les charmes : elle est aujourd'hui la dernière des créatures ; six mois se passent encore, elle est redevenue la plus charmante des femmes.
N'essayez pas de convertir une femme qui se trompe. Vous y perdriez votre français, votre latin étant perdu d'avance. Il n'y a pas d'entêtement plus grand que cette frivolité et cette mobilité. Vous pouvez patrociner jusqu'à la Pentecôte sans rien persuader. L'erreur qu'elle soutient est monstrueuse; c'est une erreur de fait plus manifeste que la lumière du jour; elle y tient : elle l'a reçue de quelqu'un en qui elle a foi : toutes vos démonstrations viennent échouer là contre. Obtenez qu'elle
ait foi en vous ; ce jour-là, à votre tour, vous aurez passé au rang d'oracle. Vous voulez empêcher une femme de faire une sottise où la passion remporte; vous faites appel à son bon sens, vous lui parlez raison, doucement, longuement ; vous lui accordez toutes les concessions possibles, escortées de toutes les précautions oratoires : elle vous laisse parler, vous ne doutez pas qu'elle vous écoute; vous croyez l'avoir enfin touchée. Vous vous taisez ; elle répond en répétant sa première résolution sans ravoir en rien modifiée. Pendant que vous parliez elle songeait à autre chose, ou, si elle entendait vos raisons, toutes ensemble ne valaient pas, en comparaison du seul avantage qui lui importait, sa passion, .la satisfaction d'un instant.
Le plaisir, voilà le grand but de la vie de la femme du monde. « Cela me plaît, '> voilà sa grande raison. Si les hommes aiment médiocrement le travail, les femmes du monde Taiment moins encore. La règle de leurs actions, c'est leur amusement : elles envisagent la vie comme une grande fête donnée en leur honneur, où tout est sourire, distraction, coquetterie. Qu*a-t-on fait en effet pour faire pénétrer dans leur cervelle la pensée qu'il y a autre chose à faire ici-bas que de se distraire, et que l'existence a un autre but que le plaisir ?
Il est trois mots que presque aucune femme ne comprend ; c'est le mot devoir, c'est le mot responsabilité, c'est le mot justice. Combien d'entre elles se
font scrupule de ne pas juger sans avoir examiné, de ne pas répéter à la légère un propos duquel peut dépendre ou la fortune, ou l'honneur, parfois la vie d'une personne ? Combien ont le respect des étrangers lorsqu'il s'agit de l'intérêt de quelqu'un des leurs? Une femme se vantait un jour de la façon dont elle avait fait décorer un de ses amis. La liste était faite, arrêtée: mais elle s'était rendue chez le ministre; elle avait fait effacer un nom pour mettre le nom de son protégé. Une seule chose l'avait révoltée, c'était que ce protégé, venant ensuite la remercier, avait ajouté qu'en tout cas il eût été certainement bientôt décoré. 11 n'avait pas voulu paraître devoir à la faveur son ruban, a Je savais bien moi, disait la dame en colore, à qui il le devait. Je savais bien toute la peine que j'avais eue à faire écrire son nom.... »— « Madame, lui fut-il répondu, vous avez sans doute fait ôter la croix à un honnête homme qui l'avait gagnée, pour la faire donnera quelqu'un qui ne la méritait pas.» La dame ne comprit même pas la leçon ; moins son protégé méritait la croix, plus il était glorieux pour elle de la lui avoir su faire obtenir.
Il y a, dans une comédie d'un assez vulgaire faiseur de pièces^ une scène de l'observation la plus juste. Au second acte de la Famille BenoUon, un jeune mari et sa femme causent : la femme veut certaine parure, et le mari lui explique que la situation du ménage ne permet pas qu'elle l'achète.
La femme proteste, se révolte, s'insurçe. Elle a apporté cinq cent mille francs de dot, elle a par conséquent le droit de dépenser chaque année vingtcinq mille francs, qui sont bien à elle, en bijoux, en robes, à quoi bon lui semble. « Et la moitié du ménage, répond, le mari, et les charges de la représentation, et le loyer de la maison, et Téducation des enfants.... » Mais il parle en vain : la femme ne comprend pas. Elle accepte de Tassociation ce qui est bénéfice pour elle : sitôt qu'il s'agit d'y prendre sa part des charges, la question change. Nulle idée de responsabilité. Et où donc, en effet, eût-elle appris la responsabilité ?
Les ministres de la religion lui ont dit qu'un acte de contrition accompagné d'une bonne confession suffit à enlever la faute et ses conséquences. A l'avenir, on peut n'y plus penser et se mettre à pécher sur nouveaux frais. Il suffît d'envoyer de temps en temps sa conscience, comme son linge, au blanchissage. La vie du moins eût pu lui enseigner que tout s'enchaîne ici-bas et que toute faute entraîne après elle sa peine ; mais, durant toutes les années de la jeunesse, on s'est appliqué à supprimer chez elle l'action. Au couvent, point d'initiative : obéissance passive de l'intelligence et de la volonté : foi docile au Credo^ soumission docile à la règle, voilà sa vie. Elle quitte le Sacré-Cœur et rentre à la maison : le dehors de sa vie change, mais non la vie elle-même. Au lieu d'obéir à la règle d'un couvent.
la voilà attachée aux jupons de sa mère. Elle n'a jamais à faire acte de créature libre. On pense pour elle, on veut pour elle, on sent pour elle. On lui apprend à n'être rien que ce que doit Are toute jeune fille à marier : une gravure de modes, agréable à voir s'il se peut. On étouffe soigneusement en elle tout ce qui pourrait être manifestation personnelle. « Ma fille, baissez les yeux, ma fille, tenezvous droite », toute l'éducation maternelle tient en ces deux mots. Défense de sortir seule, défense de danser, de causer, sans l'autorisation de maman. Avant d'accepter quoi que ce soit, avant de refuser, elle a pris le pli de se tourner vers sa mère, d'interroger du regard. On la marie enfin. Le lendemain de son mariage, la voilà soudain comme un nègre affranchi de quelques heures: elle ne sait que faire de sa liberté. C'est le serin échappé, auquel manque sa cage et qui attend un chat.
Heureuse la femme qui a des enfants I Elle a été bien peu préparée sans doute à élever des créatures raisonnables et libres. Mais, enfin, elle se trouve en face d'une réalité sérieuse. La nature va faire ce qu'eût dû faire l'éducation. Le petit être qui est né d'elle fera entrer en elle des idées graves, que jamais elle n'avait eu l'occasion de rencontrer face à face. Mais l'enfant ne vient pas toujours. Souvent aussi le monde où elle vit, les habitudes qui l'entourent, les influences qu'elle subit, Tempêchent de se dévouer comme elle le devrait aux
soins de la maternité. Elle demeure ce qu'elle était^ un être frivole et léger, une poupée vivante, un grelot vide et qui sonne. Elle reste une créature inutile à soi-même et à autrui, qui sourit et à qui Ton sourit, qui porte de jolies robes et fait aller les modes, autour de qui Ton papillonne, qui s'en enorgueillit, que Ton courtise et dont on se divertit. Elle s'est amusée, s'amuse, s'amusera. A quarante ans, elle pleurera sur sa jeunesse qui s'en est allée ; à quatre-vingts, car elle est capable d'y atteindre, elle mettra du rouge et se teindra les cheveux, et se croira jeune encore parce que ses rides feront une grimace qui sera la parodie d'un sourire !
C'est pourtant une bien vide nourriture que le plaisir. Il est rare que la femme ne le sente pas elle-même, mais elle est incapable de s'intéresser à l'art, à la science, à la littérature, à l'érudition, à quoi que ce soit demandant un peu d'application intellectuelle, d'étude, d'effort. Quel but donner à la vie? Avec quoi voulez-vous qu'elle remplisse les heures? La dévotion a surexcité le mysticisme, une certaine poésie vague et molle : elle a besoin d'émotions. L'émotion, voilà après quoi elle court. Elle recherche la sensation, le trouble, l'excitation des nerfs. Tout ce qui est nouveau les donne : le mari d'abord, puis les fêtes, puis les enfants; mais tout cela s'use. Il faut des émotions nouvelles et toujours plus vives, à mesure que l'on se blase sur les
précédentes. Et Ton se lance vers des émotions nouvelles. On court les spectacles, on lit des romans. Il n'y a ni esprit, ni style, ni art dans ces romans, qu'importe? Ce n'est rien de tout cela qu'on leur demande. Puis on rêve des romans, puis on en fait. Bien des femmes ont été perdues par l'ennui, Taccablement des journées, le poids d'elles-mêmes. La vie de la sensation était seule devant elles ; elles ont cherché la poésie de la sensation. Quelle poésie, juste ciell Les voilà dégradées, perdues, étalant leurs scandales, dépravant, par leurs exemples, celles des autres femmes qu'elles ne scandalisent pas. Pauvres femmes! Voilà où les ont menées, comme par la main, ceux qui s'étaient chargés de les élever I
C'est là le mal extrême. Il frappe les yeux et bien des moralistes l'ont signalé. En voici un dont on se préoccupe moins, parce qu'au premier abord on n'en voit pas sortir autant de désordre : peut-être cependant au point de vue social est-il plus grave encore. Les deux sexes aujourd'hui forment comme deux mondes à part. Aucun des deux n'entend la langue de l'autre, ne s'intéresse à ce qui s'y fait. Assistez à un diner dans l'aristocratie, ou même dans la classe bourgeoise. Sitôt qu'on s'est levé de table, hommes et femmes vont de leur côté. N'accusez pas le tabac seulement de cette séparation. Personne n'a hâte que le cigare soit achevé de fumer, ni les hommes, ni les femmes. Quand il
s'achève enfin, et que l'on se retrouve au salon, la conversation même alors ne s'établit pas. Hommes et femmes échangent quelques propos rapides et insignifiants; puis les groupes séparés recommencent, les hommes debout autour des portes, les femmes assises sur des canapés.
De quoi, en effet, hommes et femmes parleraientils ensemble? Ils n'ont rien à se dire. Les hommes s'intéressent aux questions de politique, de commerce, quelques-uns aux choses de science ou d'art : la curiosité des femmes est toute aux cancans, aux modes nouvelles* S il est des hommes que les fenunes préfèrent, qui soient plus à leur aise avec elles, il y a tout à parier que leur visage ou leur ignorance font plus pour leur succès que leur esprit.
Un savant, un érudit, un homme sérieux, ah ! le ridicule animal aux yeux d'une jolie femme! Si vous voyez, par chance, une femme écouter attentivement, l'interrompant par intervalles pour lui prouver qu'elle le suit, un homme qui parle un peu sérieusement, pariez ou qu'elle feint l'intérêt pour le dominer, ou que, l'aimant pour autre chose que sa science, elle écoute afin d'avoir le plaisir d'entendre le son de la voix ; elle lui passe une manie, rien de plus. Mais voici la revanche. Si, d'autre part, vous voyez un homme un peu sérieux s'arrêter auprès d'une jolie femme, lui parler avec complaisance, l'entretenir de mille riens^ dites-vous qu'il
est déjà pris par les yeux, qu'il nourrit quelque arrière-pensée, qu'il espère se faire payer quelque jour la peine qu'il prend; vous aurez bien des chances que le pronostic soit bon. Et pourtant estil un charme égal à celui de la conversation d'une femme spirituelle et sérieuse, instruite sans pé-, dantisme ? Et de quel plaisir délicat ne se privent pas les hommes et les femmes en s'éloignant les uns des autres!
La conséquence de l'état de choses actuel, c'est que les mariages se font chaque jour moins fréquents. Les hommes ne veulent plus se marier. Les goûts frivoles de la femme ont rendu son entretien chaque jour plus dispendieux, à mesure que croît le prix de la vie matérielle. Les hommes préfèrent les filles, qu'ils peuvent quitter à leur gré, quils croient du moins pouvoir quitter, aux jeunes filles honnêtes qu'il faut épouser pour la vie. Les femmes honnêtes sont devenues jalouses des filles; elles témoignent à leur égard d'une curiosité malsaine; elles se demandent quel charme étrange est en elles pour captiver les hommes : elles s'efforcent d'imiter leurs toilettes, leurs façons, leur langage même. Elles s'abaissent ainsi sans succès. Elles n*acquerront jamais les séductions par où les autres peuvent plaire : elles s'ôtent à ellesmêmes les séductions bien plus durables de la femme honnête. Ce qu'elles devraient chercher, ce ne sont pas les grâces des courtisanes, mais les
qualités de la femme d'intérieur. Celles-là, elles seules y peuvent prétendre, et l'homme n*est pas, Dieu merci, assez son propre ennemi pour ne pas sentir, quand il les aperçoit, que là seulement est le bonheur.
On accuse souvent la façon dont se font les mariages en France, et Ton a raison. De part et d'autre, cette recherche des fortunes, cette combinaison des seuls intérêts, ont quelque chose d'avilissant et d'ignoble, sans parler des déceptions qu'elles pré parent. Mais on aurait tort de voir ici la cause de la défaveur où l'hymen, de jour en jour, incline à tomber. La* véritable raison qui éloigne du mariage, c'est que rhomme en est venu à ne plus désirer de vivre avec la femme. Quand il ne songe point à se marier pour tenir maison, payer sa charge avec une dot ou augmenter le chiffre de ses affaires, quand il n'est point dominé par un de ces violents amours rares par tous pays, quand il ne souhaite pas vivement une famille, quel motif peut le déterminer à quitter sa vie de garçon? Il sait à l'avance que sa femme et lui continueront à faire comme deux petites planètes à part, après le mariage comme avant : leurs vies matérielles se confondront, mais dans la communauté ni l'un ni l'autre ne mettront rien de leur vie intellectuelle et morale. Madame sera dévote, et monsieur ne mettra jamais le pied dans les églises; monsieur sera républicain, et madame sera légitimiste et cléricale; monsieur sera
avocat, médecin, banquier, artiste, homme de lettres : il ne pourra parler à sa femme, lii de ses travaux, ni de ses études, ni de ses affaires. Tout cela l'intéresse bien ! Il est le caissier destiné à payer le ménage, le loyer, la toilette, et ses travaux sont estimés au marc le franc de ce qu'ils rapportent par an. A quoi bon se marier, dès lors? A quoi bon se charger d'une femme, avec laquelle on n'échangera que des banalités, aigres plus d'une fois? Ne vaut-il pas mieux vivre avec ses livres, les amis qui partagent vos goûts, qui parlent votre langue, quitte à chercher, au besoin, où l'on n'aura pas de peine à la trouver, la pacification de ses appétits? Ah I si dans une jeune fille on pouvait voir véritablement une compagne, si Ton croyait que Ton vivra avec sa femme dans une longue communion de pensées et de sentiments, qu'elle prendra sa part de toutes les préoccupations, qu'elle sera la confidente de toutes les espérances comme de tous les soucis, qu'on trouvera en elle aux jours d'incertitude un conseil, aux jours de défaillance un appui, ou n'agirait pas comme Ton fait. On rechercherait le mariage au lieu de le fuir ; car on sent bien au fond que la parole de l'Écriture est vraie et qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul! Certes, ce mal ne date pas d'hier, mais jamais il n'a été plus urgent de le signaler; chaque jour, en effet, il va s'aggravant. Chaque jour se creuse davantage le fossé qui sépare le monde des fenunes
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décelai des hommes. Depuis vingt années, la division s'est faite plus profonde. La transformation du catholicisme y a contribué plus que tout le reste, n y a bien longtemps que les hommes et les femmes reçoivent une éducation différente; les uns l'éducation laïque, les femmes l'éducation cléricale. Hais cette éducation même, jusqu'à ces vingt dernières années, n'avait point rompu ouvertement avec la société moderne : elle la regardait avec défiancOy mais elle ne lui avait pas déclaré la guerre. Depuis 1848, la guerre est déclarée. Le catholicisme avait, durant des siècles, donné dans tous ses enseignements le pas à la morale. Le dogme ne sortait guère du sanctuaire, les pratiques étaient peu nombreuses, Fesprit dominait la lettre. Aujourd'hui la lettre est tout et l'esprit n'est rien. Le christianisme s'est fait de plus en plus une religion tout encom brée de formules et de cérémonies. Les commandements de l'Église l'emportent sur ceux de Dieu ; les pratiques de dévotion jésuitiques sur les commandements mêmes de l'Eglise : dévotions à Marie, dévotions à saint Joseph, dévotions aux saints anges, voilà désormais le fond de la religion. On multiplie les pèlerinages, on porte des médailles, des scapulaires, on fait partie de congrégations pieuses, on communie à certains jours et pour certaines intentions, on apporte des offrandes, on se réunit à certaines heures, on échange certains mots mystérieux, on chante certains cantiques. La prédication
ne pone plus sur les devoirs de la vie, elle porte sur les mérites spéciaux de la cinquième plaie du Sauveur, différents de ceux de la quatrième. Sainte Marie dlssoudun a des vertus spéciales que n'a pas sainte Marie de Lourdes ou de la Salette ou de Chartres. On a des journaux pieux qui font la chronique du surnaturel et vous entretiennent du dernier miracle de la semaine. On lit cela dévotement, en baisant sa médaille bénite ou en regardant le cœur de Jésus, surmonté d'une flamme, traversé d'une plaie béante, laissant échapper des gouttes de sang qui tombent dans un calice. On s'agenouille aux pieds du crucifix, on visite le saint Sacrement. Le mysticisme s'accroît, les nerfs s'excitent. On appelle les hallucinations, on les obtient quelquefois. Les hommes, pendant ce temps, sont devenus de plus en plus indifférents, positifs, attachés à la science ou appliqués à gagner de l'argent. A cette dévotion inepte, ils haussent les épaules. Les hommes regardent en pitié les femmes; les femmes considèrent les hommes comme possédés de Satan et destinés à la damnation éternelle. Gomment voudrait-on qu'ils s'entendent les uns et les autres? Où en serait depuis longtemps déjà Tinstitution du mariage, si les habitudes, les mœurs, et la nature qu'on ne peut supprimer entièrement, n'étaient là pour opposer quelques obstacles au progrès du mal!..*
Le remède, au fond, n'est ni impossible ni môme difficile à trouver. C'est l'éducation qui a fait le mal, c'est Féducation qui peut le réparer. Dans les pays où la femme reçoit une instruction plus solide, elle est beaucoup moins frivole qu'en France. Sans rien perdre de sa délicatesse , elle se montre plus sensée, plus ferme, plus digne, femme et mère de famille plus souvent à la hauteur de ses fonctions. En France même, dans les familles protestantes ou Israélites, partout où l'éducation de la jeune fille n'est point confiée aux couvents, dans les familles catholiques libérales, on la trouve plus instruite, moins inquiète, plus préparée aux grands devoirs de la vie, plus voisine de cette femme forte . que la Bible célébrait, plus près de ce que le dixseptième siècle appelait, par la plume de la Bruyère, < la femme honnête ayant les qualités de l'honnête homme. »
Les femmes, quelques reproches qu'on puisse justement- leur adresser, ont toujours le droit d'invoquer des circonstances atténuantes ; tous les faibles, en ce monde, en peuvent réclamer. Les fem-*
mes sont ce qu'elles sont, en grande partie, par la faute des hommes.
Leur premier besoin est de plaire. « Si Tamour est une partie de la vie de l'homme, a dit Byron, il est le tout de la vie de la femme. » Â ce mot mystérieux tout tressaille en elle; le rêve de toute jeune fille, c'est d'être aimée. Partout et toujours la femme s'applique à se faire telle que l'homme parait la désirer. Les femmes croient plaire en étant frivoles, dépensières, inconséquentes. Qu'on leur prouve bien qu'on les aime sérieuses, sensées, intelligentes, elles sauront se faire telles. Ce que l'homme expie chaque fois qu'il souffre par la femme, c'est le tort qu'il lui a fait lui-même. Le jour où Agnès met en péril le repos d'Arnolphe, Arnolphe ne s'en peut prendre qu'à lui-même. Il n'a rien fait pour lui apprendre à se défendre contre les tentations; il a cru, en la maintenant niaise, servir ses propres intérêts ; il est juste qu'il soit puni de ses vilains calculs.
Ce sont les hommes qui ont fait les lois et formé les mœurs. Pourquoi, dans ces mœurs et ces lois, n'ont-ils pas fait la part meilleure aux femmes? Pourquoi leur ont-ils refusé les écoles? Elles auraient le sérieux de l'esprit s'ils les avaient fait instruire sérieusement.
Les classes dirigeantes, depuis plus de quarante années qu'elles ont le pouvoir, se sont préoccupées avec soin de l'éducation des honimes; elles n'ont rien fait pour celle des femmes. M. Guizot, au mo-
ment ou il présentait sa glorieuse loi de 1833 sur l'instruction primaire , avait préparé un titre relatif à l'instruction des fîUes. Des difâcultés surgirent; le titre disparut sans retour, et M. Guizot luimême, tout protestant qu'il était, n'y songea plus. Rien ne fut fait pour les filles durant la monarchie de Juillet ; combien peu de chose a été fait depuis ? Soixante-quinze lycées et plus ont été élevés pour l'enseignement secondaire des garçons. Les gouvernants n'ont pas fondé un seul établissement pour l'enseignement secondaire des jeunes filles. A chaque génération nouvelle on voit se faire un partage de la famille, en haut comme en bas. Aux garçons l'instruction libérale, libre penseuse, voltairienne. Aux filles l'éducation du couvent. A la mère les filles, au père les garçons, comme après un divorce. Louis -Philippe envoyait à la messe sa femme et ses filles, mais il mettait à honneur de rester avec ses fils durant ces mêmes offices, pour bien prouver qu'il ne donnait pas dans des superstitions indignes d'un homme. Quels sont les vrais auteurs de la séparation entre les hommes et les femmes, qui a préparé la guerre dans les ménages, sinon ces législateurs qui, dès l'enfance, ont rompu l'harmonie de la famille ?
Allez au fond, cherchez la cause de cette organisation sociale. Vous y trouverez le mépris de la femme. Si l'homme la considérait comme son égale, il lui voudrait une instruction égale à celle qu'il re-
çoit lui-même. On considérerait comme un crime de priver un garçon de Téducation scientifique ; mais une jeune fille, où est le mal? Est-ce qu'elle n'en saura pas toujours assez? Les jeunes filles ne sont pas faites pour savoir beaucoup ni comprendre beaucoup. Qu'elles sachent plaire et qu'elles aient une dot, cela leur suffira pour trouver un mari. Le couvent, qui n'apprend rien, est bien assez bon pour les filles.
Il faut dire le vrai mot. On n'aime pas en France les femmes instruites. Nos vieux satiriques se sont maintes fois exercés sur le compte des femmes savantes, et Molière a été le plus dur comme il a été le plus grand. C'est bien l'opinion de la bourgeoisie française qu'il a mise dans la bouche du bonhomme Ghrysale :
.... Une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.
Les femmes sont bonnes pour recoudre les boutons, soigner les enfants et tenir les comptes du ménage; elles n'entendent rien aux choses de l'esprit. A l'homme les spéculations de Tintelligence. La femme ne doit non plus parler devant l'homme quQ la poule devant le coq. Si l'homme veut causer de choses sérieuses, il trouvera d'autres hommes avec lesquels s'entretenir ; il ne doit point chercher une
compagne dans sa femme ; c'est bien assez qu'il y trouve une ménagère.
ravouerai, si Ton veut, qu'il y a peu de produits aussi déplaisants que la femme savante française. La femme qui parle et tranche sans cesse, qui néglige sa maison pour ce qu'elle appelle les grandes pensées, qui se produit, se met en évidence, fait étalage de son savoir, et plus souvent encore de son ignorance, qui compose des vers ou en récite, qui prend en pitié son mari, ses enfants, ses amis, vénérables bourgeois indignes d'elle. Elle est la femme incomprise, aux poses mélancoliques et langoureuses; elle parle rêverie et clair de lune; elle a du vague à l'âme. Quiconque s'est trouvé seulement une fois accroché, harponné, confisqué par quelque bas bleu, sous prétexte qu'étant professeur de rhétorique il était fait pour rendre justice à son génie, celui qui a subi les élucubrations d une dixième Muse, celui-là garde pour toute la vie une sainte horreur de la femme savante. Il y a quelque chose de pis, c'est la femme savante politique , déclamatrice, violente, qui crie et divague. Il y a quelque chose de pis encore, c'est la femme savante scientifique; n'ayant rien de la femme, employant à tort et à travers les grands mots de la médecine, de la géologie ou de l'histoire naturelle, travestissant les systèmes qu'elle prétend exposer, coupant dans les congrès la parole aux savants les plus considérables.
Mais la femme savante est-elle vraiment la femme instruite; n'est-elle pas même à Tordinaire tout le contraire ? C'est l'ignorance habituelle des femmes qui engendre la femme savante. Nulle part le bas bleu, cette odieuse variété féminine, n'est aussi commune qu'en France. Chez nous, la femme sotte et déclassée, qui a eu des malheurs, la femme en quête d'aventures, a vite fait de se barbouiller les doigts d'un peu d'encre et de se décerner un brevet de femme supérieure : elle s'en va, sous prétexte qu'elle sait n'importe quoi à peu près, méprisant son: sexe ou déclarant la guerre à l'autre. Elle devient une manière de personnage, et il se trouve toujours des imbéciles pour l'admirer. Combien une telle créature aurait moins beau jeu en un pays où les femmes seraient généralement instruites, où la comparaison loin de faire valoir sa médiocrité la ferait pleinement ressortir? On voit des femmes en d'autres pays qui étudient et même qui écrivent,^ sans pour cela cesser d'être simples, modestes et aimables. On en trouverait quelques-unes de telles jusques en Finance.
Pour la plupart des femmes, il n'est pas même question qu'elles aient jamais à faire montre de leur savoir. La modestie et la grâce seront toujours les deux charmes les plus exquis de la femme. Mais où a-t-on vu que la modestie et la grâce ne puissent marcher qu'en compagnie de l'ignorance, et que Ton soit nécessairement une pédante parce
qu'on sera en état de lire un bon livre, de suivre une conversation sérieuse et de s'y plaire? Où a-t-on vu que Ton cesse forcément d'être une bonne femme de ménage, une mère de famille dévouée, parce que Ton n'aura pas l'esprit exclusivement occupé de chiffons? On reconnaît aux femmes le courage, la générosité ; on leur reconnaît la finesse, la vivacité, Tesprit ; pourquoi vouloir leur contester l'intelligence?
. Contradiction singulière et qui pourtant est bien ordinaire chez nous. On se plaint de la frivolité des femmes, et en même temps on les veut ignorantes. Si quelqu'un demande pour les jeunes filles une instruction plus sérieuse : « Quoi î s'écrie un chœur de bourgeois, vous voulez faire des Françaises autant de docteurs en jupons I » — Non, messieurs, nous ne voulons point que chaque maison devienne un bureau d'esprit; mais nous pensons que chacun de vous resterait plus volontiers dans la sienne, s'il y trouvait une femme instruite avec qui causer.
U est juste que les hommes fassent leur med culpd. Hais il ne convient pas que les femmes, de leur côté, se croient à l'abri de tout reproche. Elles aussi sont gravement coupables. Elles jouissent d'une assez grande liberté pour que déjà leur émancipation fût devenue complète, si elles l'avaient énergiquement voulue. Quand on cause avec une femme du monde des réformes à apporter à la
situation des femmes, des libertés à leur accéder, des droits à leur reconnaître, on est étonné de voir combien en général elle se montre peu sympathique à toute réforme dans la condition de son sexe. Ce n'est pas seulement que tout état de chose établi trouve un certain nombre de défenseurs parmi ceux-là mêmes qui en souffrent ; c'est aussi, c'est surtout que nombre de femmes s'estiment pleinement satisfaites de la place qu'elles occupent dans la société actuelle et de la part qui leur est faite. Assez intelligentes pour voir ce qu'elles pourraient être, elles préfèrent rester ce qu'elles sont. C'est que les mœurs leur ont accordé ce que la loi leur refuse. Leur situation, en apparence inférieure, a du bon selon elles ; elles se sont arrangées pour en tirer bon profit. Elles savent qu'une condition nouvelle et plus haute leur créerait des charges plus pénibles, et ce sont ces charges qu'il ne leur tarde en aucune façon de s'imposer.
Le jour où les femmes prétendront à être réellement les égales des hommes, il leur faudra renoncer en même temps à bien des immunités.
Elles deviendront des êtres moraux considérés comme pleinement libres , c'est-à-dire comme pleinement responsables. Combien n'est-il pas plus agréable de se dérober à ces responsabilités? La femme est faible aujourd'hui. Mais que d'avantages dans cette faiblesse I Elle en parle sans cesse, elle la montre, elle en gémit. Comme au fond elle sait
bien souvent à quoi s'en tenir sur. cette faiblesse I Elle se laisse aller à la passion, à la colère. Faiblesse. Elle est perfide et astucieuse, elle dénonce, elle trahit, elle écrit des lettres anonymes, elle livre des secrets, où sont attachés la fortune et rhonneur d'une famille. Faiblesse. Elle succombe. Faiblesse. C'est rhomme qui a été le tentateur, c'est lui qui l'a perdue. Le coupable c'est lui ; elle, qu'a-t-elle fait? Elle a cédé à son bon cœur naturel, à son besoin d'aimer. Qui pourrait être sans pitié pour une faute si touchante? Elle donne aux autres cette excuse, elle se la donne à elle-même. U y faudra renoncer le jour où la femme aura reçu une éducation solide. Il ne lui sera plus permis d'être coquette, frivole, inconstante. On lui demandera compte de ses actes, de ses paroles. On aura le droit de juger ses fautes sévèrement. Capable de se conduire elle-même, elle sera tenue de se bien conduire. Sa vie sera plus honorable, soit; mais elle sera plus austère.
Elle sera plus laborieuse aussi. Le travail est la loi de toute existence sérieuse. Adieu la paresse alors, la douce paresse. On n'admettra plus l'oisiveté chez la femme. Il ne lui sera plus permis de ne songer qu'aux choses frivoles, d'employer (}es journées entières à faire des visites inutiles, à s'habiller, se promener, à se montrer. 11 faudra s'instruire, lire, occuper son intelligence, employer ses forces à quelque chose d'utile. La fem-
me du monde en est venue aujourd'hui à réduire son travail à la peine d'accoucher. Sa journée se passe à se faire servir. N'est-ce rien que d'être reine et reine fainéante !
Le prestige de la femme, lui aussi, sera atteint Il faudra qu'elle renonce à ses petits manèges mondains, à son besoin d'adulation. On ne dorlotera plus sa vanité, on ne l'accablera plus de compliments, on ne tournera plus pour elle de madrigaux. L'encens qui brûle sans cesse devant les autels féminins ne viendra plus enivrer agréablement leurs divinités. Le respect de la femme sans doute ne disparaîtra pas, au contraire, mais le respect ne prendra plus les formes humbles et mielleuses. On traitera la femme plus en égale et moins en souveraine.
Il est permis de dire que nul sacrifice ne coûtera davantage aux femmes que celui-là. C'est une chose si douce aux oreilles que la flatterie ; ce sont des bonbons si délicieux à croquer que les compliments qu'on leur offre rangés en des boites coquettes ! Mais si les femmes savaient réellement de quel prix elles payent ces adulations qu'on leur porte, il est probable qu'elles en seraient moins flattées ; elles prieraient ceux qui les leur adressent de les aller oflrir ailleurs. On peut avoir de la déférence pour ses égaux, on ressent pour eux une loyale estime qu'on a plaisir à leur manifester ; on les loue quand on sent qu'il méritent être loués et
on le fait discrètement. On ne leur fait pas de compliments. On ne flatte que ce que Ton méprise pour s'en moquer ou ce que Ton veut duper pour en tirer profit. Il serait à souhaiter pour les femmes qu'elles pussent entendre de quel ton parlent d*elles, en arrière, ceux qui ont le plus l'habitude de les aborder un madrigal aux lèvres. Ceux qui les vannent le plus à elles-mêmes sont ceux qui les considèrent comme le plus dépourvues d'intelligence: ils ont éprouvé qu'il n'y^a banalité si révoltante, éloge si exagéré qu'elles ne prennent pour argent comptant et qui ne les fasse se rengorger sottement. Personne n'est plus convaincu de la bêtise féminine que celui qu'on appelle l'homme du monde achevé. Et, le plus souvent, l'homme qui s'abaisse ainsi devant les femmes, est celui qui poursuit quelque dessein caché dont la découverte les ferait rougir et s'indigner si elles savaient le pénétrer. Il les cajole, il se met à leurs pieds, parce que demain Usait bien qu'il prendra sa revanche. Il les amène ainsi, avec un sourire, jusqu'au lieu où il les a marquées pour tomber : il leur fait pour la chute un lit de fleurs si doux qu'elles mêmes ne se sentent pascheoir: et tandis que le lendemain, se réveillant, elles verseront des larmes amères, Don Juan s'en ira, retroussant sa moustache, ajoutant un nom à sa liste, et se disant que la femme est vraiment un charmant petit animal à la condition de savoir le manier.
C'est un spectacle qui se voit tous les jours et qui n'en est pas plus consolant pour le moraliste. Dans un salon, une femme jeune, jolie, intelligente, assise sur un canapé, tandis qu'auprès d'elle quelque adorateur banal, dont le cœur et le cerveau sont vides également, débite son chapelet de galanteries qui ont traîné partout, et offre ses bouquets à Ghloris déjà offerts à vingt autres. Elle cependant, souriante, heureuse, est là qui boit comme du lait ces plates fadaises. Elle tourne autour de l'hameçon, l'admire, le grignotte, le gobe ; le pêcheur n'aura plus tout à rheure qu'à tirer la ligne pour jeter sur l'herbe cette carpe.