CHAPITRE L
l'éducation morale du peuple.
Il faut regarder d'abord ce qu'ont fait les classes dirigeantes pour la religion. La religion est la première forme sous laquelle apparaissent à Thumanité les idées morales. La forme importe peu, mais le fond importe beaucoup. L'humanité, sans règles de morale pour la diriger, descend au rang des bêtes et retombe dans l'esclavage de Tinstinct. Qui n'a pas pour se conduire un principe supérieur à tous les symboles religieux, la science, est bien malheureux si la religion ne le soutient.
Nous avons dit ailleurs ce qu'ont fait pour la re-
ligion ses ministres : voyons ce qu'ont faitpour elle les membres do la société.
Les classes dirigeantes ont passé dans ce siècle par deux sentiments très-différents en matière de religion.
La première période a été la période voltairienne. La monarchie de juillet a marqué son plus
bel épanouissement. Le bourgeois d'alors était gouailleur, sceptique, libertin d'esprit. S'il laissait la superstition aux femmes, pour lui il n'en était point la dupe. Il lisait Candide et le Compère Mathieu; il appelait volontiers les prêtres âes oc calotins», faisait élever ses enfants au lycée et se méfiait des catholiques pratiquants. Sa plus grande injure était d'appeler quelqu'un « jésuite. » Il élait abonné aux Débats ou au National selon son éducation. Il répétait les leçons de Cousin et chantait les chansons de Béranger. Son roi lui donnait l'exemple :
Honorez beaucoup Rome et ne la craignez point.
La révolution de 48 changea bien les choses. La bourgoisie avait eu peur durant les jouinées de' juin ; elle se demanda le lendemain comment empêcher le retour de pareilles crises. Elle se demanda si elle n'était pas la première coupable, si elle n'avait pas eu tort de railler et de dédaigner le catholicisme. Les prêtres n'avaient- ils pas raison de représenter rincrédulité comme la cause de tous les , maux, d'annoncer que tout était perdu si l'irréli-
gion n*était arrêtée? Auguste, dans son temps, n'avaiWl pas restauré la religion romaine ? Napoléon !•' n'avait-il pas rouvert les temples? La bourgeoisie avait fait le mal par son imprudente témérité d'esprit. Il dépendait d'elle de réparer le mal. Frapponsnous la poitrine, récitons le ConfiteoTy et faisons un acte de contrition. A la vérité, il était difficile de croire à la religion, on ne croit pas à ce que Ton veut; loin de croire à la présence réelle, on n'était pas même sûr de croire en Dieu. Mais l'essentiel n'était pas de croire soi-mêmei mais que les autres crussent; les petites gens, le peuple. Si la religion n*était pas sûrement utile pour l'autre vie, elle Tétait certainement pour celle-ci, et c'était le principal. Dieu était un excellent gendarme, le plus solide^ le plus vigilant, le moins cher ; s'il n'existait pas, il était bien utile de continuer à l'inventer.
Gavarnijdans une de ses caricatures, met en scène deux chiffonniers : «Toi-z-etmoi, dit l'un des deux, nous n'avons que faire de religion; mais il enfautz-une pour la canaille. » Aux liaisons dangereuses près, tel fut exactement le progranune de la bourgeoisie.
Ainsi, à la période voltairienne succéda la période hypocrite ; elle dure encore. La religion a été envisagée comme un moyen de tenir le peuple, disons le vrai mot, d'abuser de lui. On l'avait regardée comme une adversaire, on ne se gênait pas pour s'exprimer librement sur son compte : on la regarde
comme une alliée, on a fait avec elle alliance offensive et défensive. On lui passe, à elle et surtout à ses ministres, la rhubarbe, pour qu'à leur tour ils passent le séné. Le religion est devenue à la mode ; dans les salons on la respecte, dans les discours publics on lui fait sa part. Les opinions religieuses d'un homme sont devenues chose importante pour le succès de sa carrière. Vpltaire et Béranger sont démodés ; il est entendu qu'il n'y a plus que les esprits vulgaires à pouvoir s'y plaire. Au Corps législatif, Adolphe Guéroult, dans un accès de franchise, s'écria un jour : «Voyons, messieurs, c'est entendu: nous sommes tous catholiques, nous le sommes dé nom; mais, soyons sincères, de catholiques croyants combien y en a-t-il parmi nous? » Ce fut un toile général, Toute la majorité d'alors se leva indignée et V Officiel l'a constaté. « Pariez pour vous, » s'écria M. Granier de Cassagnac, plus indigné que tous les autres. — Et cependant il est certain qu'Adolphe Guéroult disait bien la vérité; c'est de nom, c'est officiellement seulement que la majorité des assemblées, politiques ou autres, est chrétienne en France. On fait baptiser ses enfants comme on a été baptisé soi-même. On fait sa première communion, on se marie à l'église, après la mort on se fait enterrer avec les pompes du culte; les assistants aspergent la bière avec le goupillon, et le prêtre bénit la fosse. Voilà la part que l'on fait à Dieu. Croit-on d'ailleurs aux mystères de la reli-
glonî Non. Croit-on à la divinité du Christ? Non. Aux espérances ou aux menaces de l'Évangile? Non. Se soumet-on aux pratiques de TÉglise? Non. S'agenouille-t-on au confessional ? Non. Va-t-on à la communion ?Non. On ne s'abstient pas de faire gras le vendredi, on ne s'abstient pas du déjeuner les jour déjeune, on ne s'abstient pas à l'occasion de maint autre péché mignon, on ne va pas à la messe, à moins que Ton ne soit à la campagne, dans son château, là où Ton donne le bon exemple, tout en se faisant voir. Mais, en revanche, on n'entend pas raillerie sur le respect delà religion. Membre du jury, on condamne sans pitié, on prive de leurs droits civiques, les écrivains assez imprudents pour avoir touché à l'arche sainte. Homme politique, candidat, conseiller municipal ou général, député, on tire son chapeau à la religion comme à ses ministres ; on observe sa langue, on parle bien des prêtres, des religieux et religieuses, des membres de la Société de saint Vincent-de-Paul, on ménage jusqu'aux simples sacristains ; on a de la religion avec ses domestiques, ses fermiers ; on vote pour tout ce qui peut faire plaisir au clergé haut ou bas. Il était réservé à notre temps de [voir ce spectacle : Torléanisme dévot. Cette même partie de la société, ce même parti politique, jadis frondeur, railleur, étalant sa libre pensée, devenu sur le tard cagot et dévotieux, faisant montre de ses sentiments pieux, sollicitant les bénédictions du pape et des évêques,
hantant les églises, fréquentant les pèlerinages, espérant en venir à son but à force de brûler des cierges : quelle ironie du sort 1
Cette hypocrisie ne trompe personne. Elle avilit un peu ceux qui la font ; elle n'impose pas à ceux vis-à-vis de qui on la fait. Il est devenu trop clair aux petits, qui ont commencé d'ouvrir les yeux, que cette religion n'est autre chose qu'un pavillon destiné à couvrir la marchandise. On sait bien que ceux qui l'étaient ne croient pas au fond, ne pratiquent pas vraiment. Les paysans qui veulent éloigner les oiseaux de leurs fruits et de leurs récoltes construisent avec un peu de paille et une gaule un mannequin, ils mettent une blouse par-dessus et un vieux chapeau. Tel est l'épouvantail de l'enfer que la bourgeoisie voudrait bien élever sur sa propriété. La plupart des oiseaux ont peur del'homme de paille et s'enfuient battant de l'aile, mais le moineau n'a pas été trois jours à découvrir que le mannequin ne remue pas et qu'il n'y a rien à craindre de lui. Là en est le peuple français. Si on lui montrait une religion véritablement chrétienne, la religion de tous, des pauvres surtout et des déshérités, cette religion trouverait le chemin de son cœur : elle parlerait à sa conscience. Mais il voit trop bien que la religion qu'on lui montre est faite surtout à l'usage des riches; c'est à eux qu'elle est utile; c'est eux qu'elle protège; c'est une religion côté du manche. On s'étonne qu'elle ait peu de succès, quatre-vingts
ans après la déclaration des droits de rhomme I La bourgeoisie voltairienne de la génération pré-* cédente avait ébranlé dans le peuple la foi religieuse : la bourgeoisie hypocrite de la génération nouvelle a achevé l'œuvre.
Peu importe, après tout, qu'un symbole religieux dure ou disparaisse. Une religion n'est qu'une forme dans laquelle sont déposées un certain nombre d'idées morales; peu importe ce que devient la forme, si le fond est sauvé. Si un symbole est reconnu faux par le progrès de l'humanité, si les esprits sérieux l'ont condamné, ce n'est pas nous qui demanderons jamais que pour le peuple on le conserve. La civilisation ne doit pas ressembler, et c'est là l'erreur de la bourgeoisie française, à un étal de boucherie où l'on offre aux petites gens les bas morceaux dont les riches n'ont pas voulu. La vie morale est comme la lumière du soleil, qui rayonne aussi bien sur les chaumières que sur les palais. Pourquoi les classes bourgeoises, qui ne trouvent plus dans la religion leur propre vie morale, et sont allées la chercher ailleurs,
n'ont- elles pas cherché à offrir à leurs concitoyens .la même nourriture dont elles-mêmes se nourrissent?
Une religion qui est morte ne saurait être galvanisée : la force qui Tavait soutenue s'est retirée d'elle. Eh bien, tant pis pour cette religion ! Mais ce qui est essentiel, c'est que les idées morales, cette lente conquête de la pensée humaine, se transmettent et s'accroissent d'âge en âge; ce qui est essentiel, c'est que toute âme nouvelle s'éveillant à la vie, soit éclairée et échauffée par elles; ce qui est essentiel enfin, c'est que les générations nou- . velles, au moment où elles profitent, au ppint de vue matériel, du bienfait de toutes les conquêtes de la science et de l'industrie modernes, ne retombent pas, au point de vue moral, au-dessous de ce qu'ont pu être les précédentes. La vie du corps adoucie, améliorée, rendue plus facile et plus heureuse, parle aux nouveaux venus de l'existence avec plus de force qu'à leurs ancêtres ; elle multiplie autour d'eux ses tentations : a-t-il jamais été plus important, pour maintenir l'équilibre de la nature humaine, pour empêcher l'homme de verser tout entier vers les plaisirs de la matière, de fortifier, par une éducation robuste et saine, la vie intérieure, la vie du cœur et de l'esprit, d'élever les consciences, de multiplier les nobles tentations intellectuelles?
Le crime de la bourgeoisie a été, dès le premier
jour de son avènement, son mépris pour le peuple. Elle Ta parfois cruellement expié : elle méritait d'en être punie. C'est la bourgeoisie qui avait dirigé le mouvement de la Révolution ; elle voulut l'avoir dirigé pom* elle seule. Elle s'appliqua à reconstruire, au profit de quelques dizaines de mille familles, une aristocratie intellectuelle aussi bien que politique. Lorsque vint son jour de triomphe, après 1830, elle consentit à accorder au peuple l'instruction primaire ; elle ne la fit ni obligatoire, ni gratuite; et combien la fit-elle insuffisante dans ses programmes ! C'était là la part des petits, la table servie pour l'office. La loi faite, on n'y revint pas pour l'améliorer ni pour l'étendre : toute l'attention et toute la sollicitude étaient pour réducation secondaire. Là, à grand prix, par des soins prolongés, il s'agissait de former des êtres à part, élevés en serre chaude, sans rapport avec le peuple, faits pour le gouverner, l'administrer, lui JDabriquer des lois, plaider et juger ses procès, soigner ses maladies. Ceux-là, ceux-là seuls, et pas tous encore, étaient destinés à être le pays légal. Il se fit en efibt deux pays dans un seul. La nation d'en haut ne fit rien pour élever à la vie morale la nation d'en bas. Elle ne la jugeait pas en état de comprendre les principes dont elle-même s'inspirait. Et quelle philosophie, en efibt, avait cours parmi la bourgeoisie, que le peuple pût comprendre et saisir? Chez le grand nombre, il n'y avait rien
qu'un scepticisme plus ou moins spiritueL Les meilleurs avaient certaines opinions de bon goût puisées dans réducation littéraire, certain respect de soi-même, certain souci de la décence morale, certaine élévation de sentiments. Les naïfs se nourrissaient du catéchisme de Cousin ; ils professaient on ne sait trop quel déisme vague, produit adultérin du déisme de Voltaire et de l'éducation catholique. Leur Dieu était un Dieu-providence qui, toutefois, ne demandait pas qu'on le priât, quelque chose comme un agrandissement du Dieu des bonnes gens de Déranger. Béranger, plus encore que Voltaire, a été le grand théologien de la bourgeoisie française. Cousin et ses disciples ont été ses élèves. Que pouvait dire au peuple cette philosophie?
Elle s'est transformée dans ces vingt dernières années; elle s'est transformée en s'éloignant du peuple davantage encore. A l'école de Cousin a succédé l'école de M. Benan. On ne raille plus les religions, on les regarde d'un œil désintéressé et curieux : le temps du critique est venu. Il plane en dilettante au-dessus des diverses formules; il observe l'humanité qui s'égare « dans les tortueuses vallées de l'ignorance et de l'erreur». Il habite, solitaire et serein, les temples célestes de Térudition. De sa tour d'ivoire, il voit de si haut les hommes, qu'il n'est pas bien sûr qu'il les voie encore. Il ne trouve pas bien nécessaire, au fond, « que le Papou ait une âme. » Hormis quelques esprits supé-
rieurs, une fort petite élite dont il fait partie, le critique estime que le reste de rhumanité eût pu se dispenser de naître, ou plutôt ce n'est pas pour lui que ce reste est né. Fruges consumere nati^ voilà toute sa destinée. Le commun des hommes sont des appareils vivants où la matière organique s'élabore et s'affine. Les générations de ia, foule sont le fumier sur lequel pousseront quelques rares fleurs. Qu'importe, après tout, que ces générations soient plus ou moins heureuses ou plus ou moins écrasées? Religions, révolutions politiques ou morales, bouleversements des empires, esthétiques et littératures, ce sont là des phénomènes que le philosophe se charge d'expliquer après coup, qu'il explique avec trois ou quatre mots: les langues, les mythes, les races. La « grande curiosité » est le seul but noble de la vie, et cette curiosité est permise à quelques privilégiés seulement. Ce que ces philosophes ont trouvé de mieux vis-à-vis des petits, c'est « le dédain sympathique. » Que peut faire pour le pei]{)le une doctrine philosophique qui lui refuse sa part? Combien d'êtres humains peuvent se vanter d'exister pour cette belle doctrine de rimpassibilité olympienne et du dédain sympathique?
236 LES CLASSES DUUGEANTES.
n n'est qu'un maître également fait pour tous, grands et petits, riches et pauvres, peuple et bourgeois ou seigneurs; ce maître c'est la science. Selon que rintelligence est plus ou moins vigoureuse, que les loisirs pour l'étude sont plus ou moins considérables, chacun avance plus ou moins dans les voies de la science ; mais, en dépit des différences pour ce qui est de l'étendue des connaissances, il y a quelque chose de commun entre tous ceux qui ont été éclairés par elle : c'est la méthode. Les mêmes règles dont on fait usage pour élucider les problèmes les plus ardus sont celles qui ont résolu les problèmes les plus élémentaires. Savoir raisonner, savoir observer, distinguer entre un préjugé dont rien n'a encore établi ou la vérité ou la fausseté et une vérité assurée par des preuves : l'esprit en qui ont pénétré ces principes peut faire un homme. Toute vérité, petite ou grande, acquise par la science, est acquise a tout jamais et ne peut plus être perdue. On a posé sur le roc des assises que nul orage ne peut emporter. L'ouvrier, le paysan, qu'on aura habitué à réfléchir sur lui-même
et sur la vie, retrouvera dans son cœur, aussi bien que le philosophe ou le lettré, ces principes du beau, du bieui du vrai, ce sentiment de la dignité humaine, ce respect de la faiblesse, ce culte de la justice, cette sympathie et cette solidarité, qui sont les pliares de la conscience et éclairent à quiconque les porte allumés en lui les routes si souvent obscures de la vie.
A côté de cette portion des classes heureuses que nous avons montrée, n'ayant pour philosophie qu'un scepticisme aimable ou un dédaigneux dilettantisme critique, il en est une autre — et, Dieu merci, chaque jour croissante — à laquelle a été donnée l'éducation de la science, à laquelle on a montré Tusage des méthodes sérieuses. C'est en cette portion qu'est placée l'espérance du pays. Ces hommes, comme bien d'autres, plus que les autres encore, ont chassé de leur esprit les symboles et les formules. Interrogez-les : que de choses ils ignorent ! Ils n'affirment rien dans Tordre du surnaturel ou de la métaphysique, habitués qu'ils sont à ne parler que de ce qu'ils savent. Ils cherchent la vérité patiemment, courageusement. Ils ne sont pas plus malheureux pour cela : ils savent que l'ignorance relative, et bien considérable toujours, est la condition de l'humanité; mais ils ont pour conduire leurs actions quelques règles de morale. Ces règles ne sont ni vagues ni équivoques. Elles sortent de la conscience même, et pour les décou-
vrir, tout homme n'a qu'à s'interroger. 11 n'a qu'à descendre en lui-même pour les retrouver à toutes les heures, claires et précises. Voilà la première science, et accessible à tous. Nul homme n'a été jeté sur l'océan de la vie sans être pourvu de cette boussole. Elle suffit pour s'orienter à quiconque en a appris l'usage.
Le temps est passé des croyimces naïves. C'est perdre son temps que d'insister sur ce qu'avaient de poétique, de séduisant, de bienfaisant, les mythes des vieux âges : la jument de Roland avait mille qualités,, mais elle est morte. On ne ramènera pas, quoi que l'on fasse, l'ignorance populaire à la foi naïve de l'an 1200.
Prétendre qu'une religion, dont on ne veut plus pour soi-même, est bonne encore pour le peuple, c'est une sottise doublée d'une impertinence. Mais on peut faire que le peuple reçoive, lui aussi, l'éducation scientifique ; on peut féconder dans toutes les âmes et fortifier ce sentiment naturel du juste et de l'injuste sur lequel repose toute la morale
Que faut-il pour cela? Des écoles, beaucoup d'écoles, de bonnes écoles.
Le nombre des écoles est insuffisant aujourd'hui : il faut qu'elles soient multipliées. Il faut aussi et surtout que l'enseignement dans ces écoles soit autre qu'il est aujourd'hui. Il faut que le peuple y reçoive les rudiments des diverses sciences; il faut qu'il y reçoive des notions d'histoire gêné-
raie, qu'il apprenne Thistoire de son pays, qu'il apprenne à l'aimer, qu'il soit fier de le servir. Il y a toute une religion dans l'amour de la patrie, une religion trop abandonnée aujourd'hui. Il faut que tout Français, enfant du peuple aussi bien que bourgeois, soit instruit de ses droits de citoyen et aussi bien de ses devoirs. Il faut enfin que, dans toutes les écoles, la morale soit enseignée. Non cette morale passive qui consiste à obéir sans les comprendre aux prescriptions d'un catéchisme; mais cette morale virile où l'esprit toujours vivifie la lettre. Il n'est personne, en bas ou en haut, qui ne doive comprendre ces quatre mots qui dominent la vie : le devoir, le sacrifice, la justice, la solidarité.
Ce n'est pas assez que des écoles soient ouvertes pour les enfants ; il faut que les cours à l'usage des adultes soient multipliés, afin que partout l'ouvrier, après sa journée de travail, puisse venir entretenir, fortifier, agrandir, compléter ce que lui a dit jadis le maître d'école. Ce n'est pas tout des enseignements de la science ; il faut que de tous côtés s'ouvrent des écoles de littérature, de musique, de dessin, destinées à développer le goût des arts et le sentiment de l'admiration. Les conférences, les expositions, les concerts, voilà les véritables églises de l'humanité moderne.
Quand tout cela aura été fait, quand partout, comme l'eau dans les fontaines publiques, s'of-
friront à tout venant les sources de la vie morale, alors, mais alors seulement, les classes dirigeantes pourront dire qu'elles ont fait ce qu'elles devaient pour l'éducation du pays.
On donne aujourd'hui, pour adoucir les misères du pauvre, quelques francs ou quelques sous ici ou là ; on donne sans dire une parole, sans chercher à relever les courages, sans prendre soin d'améliorer les âmes, sans rien mettre desà pensée en contact avec la pensée des malheureux ; et l'on se croit quitte envers ceux qui souffrent, on croit avoir fait tout ce que réclame la solidarité humaine, tout ce qu'exige le titre, auquel on prétend, de classes dirigeantes I
Quiconque, visitant un grand établissement industriel, une de nos houillères du Nord, par exemple, a rencontré ces escouades de mineurs qui vont s'ensevelir pour huit ou dix heures, ou qui, après leur rude labeur achevé à trois mille pieds sous terrct s'en retournent harassés et courbés, couverts de boue, inondés d'eau, n'a pu, s'il porte dans sa poitrine un cœur d'homme, s'empêcher de songer que la vie est rude en ce mondé à beaucoup, et que la loi du sort vend, au prix de là sueur du plus grand nombre, les loisirs intelligents qu'elle donne à quelques-uns. Il y a pourtant un spectacle plus douloureux; c'est de voir ces mêmes ouvriers, au jour de la paye, sortir du bureau du caissier, pressant dans leur gousset le gros salaire des heures
pénibles de la semaine. Où vont-ils maintenant que leur bourse est pleine? Songent-ils à leur vieillesse, à leur femme, à leurs enfants? Vont-ils prendre un livret de la caisse d'épargne, ou seulement acheter quelque meuble pour la maison? Si le plaisir présent les attire davantage, quelle distraction vont-ils chercher pour le jour du repos? — Ils courent au cabaret le plus proche.
Écoutez, regardez : ils causent haut, ils chantent ; ils se portent l'un à l'autre des défis ; les bouteilles sur les tables succèdent aux bouteilles ; bien peu se lèveront avant que la bourse soit entièrement vide, avant qu'ils aient laissé leur raison au fond du dernier verre de schnick ou de fil-en-quatre. Quelle dégradation, quel horrible abrutissement! « Et Ton voudrait, disent quelques-uns, que nous nous intéressions à ces ivrognes 1 On les paye trop encore, vous le voyez. Mieux vaudrait pour eux-mêmes gagner moins : ils ne pourraient pas autant nuire à leur propre santé.... » — Vous avez raison, excellents bourgeois ; mais c[uelles distractions voulez-vous donc qu'ils cherchent, ces malheureux porions, le jour où leur poche est pleine, sinon les plus vulgaires, celles de la pure vie animale? Que peuvent leur dire un livre, un concert, une jouissance de l'esprit? Vous n'avez pas même respecté l'enfance en eux ; vous avez permis qu'ils fussent mis à un travail absorbant, abrutissant, dès que leurs bras ont pu faire un effort et leur corps
porter un fardeau. Aujourd'hui, les tentations matérielles sont là qui les appellent; elles s'offrent à eux, car là concurrence a rendu leurs journées disputées : il faut les payer cher; ils sont riches à certains jours. Vous n'avez rien fait pour mettre à leur portée les tentations généreuses, et vous voulez qu'ils ne succombent pas aux premières I Esprits délicats, âmes distinguées, lettrés et artistes, vous dont le suprême plaisir est d'entendre Don Juan à rOpéra, ou une symphonie de Beethoven au Conservatoire; vous que Shakespeare enthousiasme et que Vélasquez ravit, dites-nous, que feriez-vous, vous les premiers, à la place de ces déshérités l