LE RÔLE POLITIQUE
Depuis vingt-sept ans le suffrage universel est le régime politique de la France. On peut discuter si ce ne fut pas une imprudence d'établir ce régime sans avoir d'abord, par rinstruction obligatoire, assuré le discernement du choix aux citoyens, avant de mettre aux mains de tous le bulletin de vote ; deux choses sont également incontestables : l'une, que le suffrage universel est Tapplication d'un principe de justice; la seconde, c'est que le suffrage universel, accordé prématurément ou non, ne saurait être aujourd'hui retiré. Ceux-là mêmes qui sont ses plus acharnés ennemis et s'efforcent , par toutes sortes d'artifices, de le restreindre, n'osent ouvertement proposer de le détruire. Une redoutable et triste expérience a montré aux hommes politiques que
les entreprises faîtes contre lui ne servent, en réalité, qu'à favoriser les menées des conspirateurs, qui, après avoir prêté en dessous la main aux attaques contre le suffrage universel, se font, aux jours de coup d'Etat, un prétexte spécieux auprès du peuple de rintérêt que, disent-ils, leur inspirent ses droits.
• Mais si le suffrage universel a mis aux mains de tous les citoyens des bulletins qui tombent dans l'urne d'un poids égal, il n'est pas vrai qu'il ait donné à tous une part égale sur les destinées du pays. Tandis que les uns n'ont à la main qu'un vote, le leur, dont il n'est pas même vrai de dire qu'ils disposent librement ; les autres, au contraire, comptent, non pas seulement pour leur voix personnelle, mais pour toutes celles qu'ils sont en état de rallier à la leur. Leur initiative, leur influence, leur fortune, leur don de persuasion ou leurs moyens de domination, les avantages dont ils jouissent sur les autres hommes, sont autant de coefficients qui multiplient leur valeur. Il y a les électeurs dirigés, il y a les électeurs qui dirigent ; et tout suffrage, même direct, revient à un véritable suffrage à deux degrés, où la foule ne fait que ratifier les choix faits par un petit nombre. Les choses se sont jusqu'ici ainsi passées et se passeront bien longtemps encore ainsi; et nul ne doit songer à s'en plaindre si l'influence des grands électeurs s'opère pour le bien général, si elle s'exerce uni-
quement par les moyens légitimes de la supériorité intellectuelle et de la persuasion.
Ainsi, même sous l'empire du suffrage universel, la prépondérance politique appartient à une partie seulement du corps électoral ; même lorsque l'administration (qui trop rarement est fidèle à ce devoir) se tient éloignée de toute pression, c'est un petit nombre de chefs qui conduisent à la bataille du scrutin l'armée des citoyens qui votent.
Et ce n'est pas au jour du scrutin seulement que s'exerce la prépondérance d'une petite partie de la nation : c'est le lendemain plus encore. Ici même le mot de prépondérance n'est plus juste. C'est toute la puissance de la nation qui a passé en quelques mains. Nulle part, en notre pays, pas plus pour les affaires de la commune que pour celles de l'État, la souveraineté nationale ne s'exerce directement. La représentation est le principe de toutes nos assemblées. A tous les degrés de l'échelle, l'électeur est chargé de désigner un mandataire qui décidera pour lui; jamais il ne décide lui-même.
Or, qui sont les hommes auxquels sont délégués les pouvoirs ; ceux qui le lendemain se trouvent investis de tous les droits appartenant, en principe, la veille, à leurs commettants? Si vous regardez la loi, tous les électeurs sont en même temps éligibles ; si vous regardez les faits et la réalité , les choses changent. Ici plus encore, la fortune, les situations acquises retrouvent tous leurs avantages.
Il faut le loisir, il faut rinstruction, il faut certaines capacités spéciales pour exercer tel ou tel mandat; et le peuple n'a des droits politiques, en quelque sorte, que pour en confier l'exercice à des hommes qui ne font pas partie du peuple. G* est hors de lui qu'il est contraint de choisir ses députés, ses conseillers généraux, souvent jusqu'à ses conseillers municipaux. Rien de mieux si ces mandataires se souviennent des intérêts dont la défense leur est confiée ; rien de plus triste s'ils l'oublient.
Proudhon a écrit, avec sa vigueur ordinaire, un livre intitulé : De la capacité politique des classes ouvrières. Il y conseille aux ouvriers de choisir parmi eux à l'avenir leurs représentants. Pas plus après ce livre qu'auparavant, les candidatures ouvrières n'ont pu s'établir sérieusement en France. Le plus souvent elles ont échoué ; quand elles ont réussi par exception , elles n'ont donné que des résulats médiocres. L'ouvrier Albert, malgré son intelligence, malgré son honnêteté, ne put jouer qu'un rôle eflfacé dans le gouvernement provisoire de 1848, aussi bien que le sergent Boichot à l'Assemblée législative. Ceux que leurs camarades des classes laborieuses ont investi d'un mandat, le lendemain du jour où ils ont pris place dans une assemblée composée en majorité de membres des classes bourgeoises, sont les premiers à sentir qu'ils ne respirent plus l'air auquel ils étaient accoutumés* Oa ne parle pas, on ne pense pas, on ne sent pas
autour d'eux comme ils sentent eux-mêmes. Dans l'éducation, dans les manières, dans les raffinements du langage, mille choses leur manquent que possèdent Jeurs voisins. Ils sont embarrassés pour développer une idée générale, les ressources de rélocution leur font défaut dans une discussion. On parle latin et ils n^entendent pas le latin. 11 leur manque cette élégance un peu cherchée de la parole, sans laquelle nul, en France, n'a jamais acquis d'autorité dans une assemblée. On raille leurs intonations, leur coiffure, leur façon de S'habiller ou de se tenir. On leur décoche des allusions malignes qu'ils sentent, auxquelles ils ne peuvent répondre, incapables qu'ils sont de parer et de riposter à cette escrime délicate où Ton fait assaut avec des armes plus souples, plus fines, plus légères que celles dont ils ont l'habitude. Ils sont gênés, mal à Taise. Où ils étaient la veille, ils étaient les premiers ; dans ce milieu nouveau, c'est leur infériorité qui les frappe. Intimidés, dépaysés, ils cherchent à s'effacer ; ils ne rendent presque aucun des services qu'on attendait d'eux, et leurs enthousiastes d'hier, leurs commettants, sont bientôt les plus sévères à les juger.
Quelques-uns d'entre eux, par un effort surhumain, acquièrent ce qui leur faisait défaut. Ils parlent, ils écrivent aussi correctement que qui que ce soit. Que font ceux-là, sinon passer à trente ans ou à quarante, dans ces classes dirigeantes où tant
d'autres enfants d'ouvriers ont passé à l'adolesceîice, grâce à l'éducation du collège? Mais le plus souvent la transformation ne se fait qu'à demi ; des habitudes sont prises, dans Tesprit, dans les manières, dans le caractère, avec lesquelles il est impossible de rompre. Ils deviennent alors une ma- . nière de déclassés d'un ordre particulier. Le bourgeois jaloux constate toujours, av«c une sorte de morgue sotte, ce qui leur manque pour être des siens. Ils ne sont plus davantage de la classe ouvrière de laquelle ils sont sortis. Pour l'ouvrier ils sont devenus des messieurs ; ils ne portent plus sa blouse, ils ne partagent désormais ni ses travaux ni ses distractions. Situation fausse, qui fut presque toute la vie celle de l'homme extraordinaire qui s'appelait Proudhon.
Ainsi, par la force des choses, le peuple est amené, chaque fois qu'il a des mandataires de ses intérêts à choisir, à les choisir au-dessus de lui. Il ressemble au plaideur qui, ne sachant pas le droit, est forcé de remettre son procès à l'avoué et à l'avocat.
Or, comment se conduisent le plus souvent les mandataires ? Ici, que les classes dirigeantes se frappent la poitrine. Cette confiance, que les classes ouvrières sont réduites à leur accorder, elles en usent le plus souvent pour la tromper. Ce rôle de l'avocat simoniaque, qui accepte une cause pour la livrer à l'adversaire, combien de fois n*a-t-il pas été celui des représentants du peuple? Si du
moins ces mandataires n'avaient rien fait pour attirer la confiance, s'ils n'avaient jamais caché ce qu'ils pensaient et comptaient faire, il resterait à chacun d'eux cette ressource de dire : « Pourquoi êtes-vous venu à moi ? pourquoi m'avez-vouspris? Je ne vous avais pas promis le zèle pour votre cause. Que ne vous adressiez-vous à quelque autre dont vous eussiez été plus sûr? »
Mais non. On se garde bien de montrer cette franchise. On va au contraire au-devant de la confiance populaire; on la sollicite, on la brigue, on rachète. On met tout en œuvre, amitiés, parentés, démarches, pour obtenir d'être le candidat préféré. On a la bouche pleine de promesses comme les yeux pleins de sourires. Le lendemain, il est vrai, quand le tour est joué, on redevient aussi superbe et arrogant qu'on s'était fait la veille humble et docile. Quelqu'un a fait la caricature du candidat avant Télection et du député après. La caricature est vieille de trente ans : elle est restée toujours actuelle, comme toujours au-dessous de la réalité. On en est venu à pratiquer ce double jeu sans vergogne ni remords. Il est convenu, dans les classés dirigeantes, que serments d'amoureux et promesses de candidats obligent aussi peu les uns que les autres. On a été nommé comme représentant de certaines idées politiques ; on passe au parti contraire sans scrupule. On a imprimé des déclarations solennelles dans sa profession de foi : on y man-
que; on repousse les lois qu*on avait pris l'engagement formel de soutenir. Cette apostasie est devenue si commune qu'elle ne choque plus. On est obligé de subir le sufiù^age universel et d'agir en son nom : il reste la ressource de l'escamoter.
Et voici le résultat auquel on est arrivé. Le peuple aujourd'hui a perdu la confiance dans les classes bourgeoises. Le paysan met des formes à l'avouer ; l'ouvrier le déclare très- haut. Le rat de la fable qui avait laissé sa queue à la bataille se méfiait des blocs enfarinés. Le peuple ne croit plus aux bourgeois, et pourtant il ne peut se passer d'eux.
Que suit-il de là ? Il suit que ceux des bourgeois que le peuple préfère deviennent de plus en plus ceux qu'il voit mal vus, repoussés dans leur propre classe. Il les aperçoit en lutte avec leurs pareils, et par conséquent il les juge moins dangereux pour lui. Ils ont en main les armes dont il est besoin de savoir le maniement pour vaincre de communs ennemis. Il va à eux. Que de choix Ton pourrait citer qui n'ont eu d'autre cause que celle-là I
Cette fois du moins, le peuple a-t-il mieux placé sa confiance ? Bien souvent, hélas! non. Ceux-ci le trompent également, et plus encore que les autres. Que sont-ils en eflet trop souvent? Des hommes que leurs défauts, leurs vices, la fausseté de leur jugement ont empêché de faire leur chemin dans leur propre classe ; qui, mécontents de la société, Taccusent ne voulant pas s'accuser eux-mêmes, et
ne peuvent pardonner aux autres leur médiocrité intellectuelle et morale. On les dédaigne parmi ceux que leur origine avait fait leurs pairs ; on les boude, on les repousse. Ils se tournent alors vers le peuple qui les adopte. Ils se transforment en martyrs, et souvent l'ouvrier a la naïveté de les croire. Quand il ne les croirait pas, comment ne se dirait-il pas qu'il peut du moins profiter de leur concours? Les apostats et les transfuges ont été de tout temps les plus redoutables des adversaires. Qui sait mieux le côté faible de la citadelle que le soldat qui passe à Tennemi ? Ainsi, la coalition de TEurope se servait de Moreau pour combattre Napoléon et les armées françaises. Ainsi les plébéiens de Rome acclamaient jadis Galilina, Curion, César, ces patriciens qui avaient passé armes et bagages dans leur camp.
La vieille leçon tant de fois donnée par l'histoire se .recommence et se répète. Les fruits secs de la bourgeoisie, rejetés vers la classe ouvrière, commencent par flatter le peuple pour le tromper bientôt. Ils n'ont d'abord à la bouche que les mots de dévouement, d'abnégation. A peine arrivés par le peuple, ils n'ont d'autre pensée que de le trahir. Ils n'attendent qu'une occasion de vendre avantageusement leur conscience, de rentrer, en faisant la loi, dans la classe qui jadis les avait bannis. Ils reviennent comme Coriolan à la tète des Volsques ; conune lui, au moment suprême, ils se souviemient
qu'ils sont Romains et non pas Volsques. Le peuple expie par de nouveaux repentirs la confiance qu'il avait placée en eux. Comment n'eût-il pas été pris cependant ? Il les entendait parler contre ceux dont il soufTre lui-môme ; il les en voyait souflfrir comme lui. Ils lui faisaient de si belles promesses ! L'honnête homme, le libéral sincère, qui ne veut rien promettre qu'il ne puisse tenir, celui-là n'annonçait que de petites améliorations, celui-là ne faisait espérer que des réformes lentes; mais, à l'autre, rien ne coûtait : il accumulait les engagements ; il multipliait les serments ; qui eût pu croire qu'il n'était pas le véritable ami du peuple?
A qui la faute, une fois encore, de ce mal qui est si grave, qui va chaque jour s'aggr avant? Aux classes dirigeantes dont la conduite a été déloyale. En suscitant la défiance, même envers les honnêtes gens, elles ont préparé le succès des intrigants. Vous riez, braves bourgeois, chaque fois que d'une 'élection vient à sortir par hasard le nom dun homme que vous savez un indigne. Cela vous donne un prétexte à déclamer contre le suffrage universel, à railler la sottise populaire. Vous devriez bien plutôt rougir de confusion. C'est vous que de pareils choix accusent ; non pas seulement parce que vous avez refusé au peuple, en lui déniant l'instruction, le moyen de choisir avec discernement, mais aussi, mais surtout, parce que, si le peuple n'avait légitimement cru avoir en vous des ennemis,
votre acharnement contre un nom n'eût point été à ses yeux la meilleure des recommandations.
C'est un crime de tromper les enfants parce qu'ils sont hors d*état de démêler la fraude ; ce n'est pas un crime moindre d'abuser, pour tromper le peuple, de la supériorité de son intelligence et de son instruction. L'innocence et l'ignorance sont sacrées. Votre rôle était d'employer votre influence pour le bien de tous : vous n'en avez usé que pour votre profit. Vous recueillez la moisson que vous avez semée.
Il faut pleurer sur la pauvre humanité souflfrante que la même fatalité n'a cessé de poursuivre. Quand elle remet ses intérêts aux classes supérieures, celles-ci n'usent le plus souvent de sa confiance que pour la tromper; quand, devenue défiante, elle en charge ceux en qui elle croit voir des ennemis de ces classes, elle n'est guère plus heureuse. Qui peut s'étonner que, par accès, le désespoir la prenne, qu'elle s'emporte en éclats terribles, que, n'écoutant plus qu'elle-même, toute à la fureur et aux désirs de vengeance, elle déchaîne ses tempêtes? Hélas I au lendemain même 'de ,ces orages, son sort redevient plus misérable que la veille 1
Un parti d'honnêtes gens a pourtant surgi entre les aigrefins politiques : la cause républicaine a ses champions qui, figurant aux premiers rangs des classes bourgeoises par l'intelligence, l'indus-
trie, les situations acquises, ont cependant senti en eux le respect de la justice engendrer Tamour du peuple. Au travers des difficultés, des préjugés, des résistances, au prix de Timpopularité et au besoin de ringratitude, ils poursuivent la réforme sociale et raffranchissement de tous. Quand ils demandent au peuple sa confiance ils ne le trompent pas; ils tiennent leurs engagements et remplissent leur mandat. Ce sont eux qui, chaque jour, amènent les ignorants aux idées républicdnes ; ce sont eux qui rétabliront la paix sociale, le jour où dans la classe bourgeoise ils seront la majorité, car le peuple verra ce jour-là que la redingote n'est pas Tennemie de la blouse.