CHAPITRE IIL
LA CHÀRiré, LÀ JUSTICE ET LA SOLIDAHITâ.
Il ne faut pas raisonner longtemps avec la majorité des personnes appartenant à la bourgeoisie pour voir que Topinion suivante est au fond des esprits :
« Il s^ peut que le monde actuel soit médiocre, imparfait, iiyuste même. Ce n'est pas moi qui Tai fait, et, s'il est mauvais, je m'en lave les mains. Parlons de moi seul. Ma fortune, que je l'aie gagnée moi-même ou que d'autres l'aient gagnée pour moi, ne doit rien à personne. J'ai tiré un bon numéro à la loterie de la vie ; est-ce là un crime ? Si j'étais pauvre, je travaillerais, je me résignerais. Je suis riche, je me repose et je jouis de ma richesse. Qui peut m'en faire un reproche? Je ne demande rien à personne, je ne fais de tort à personne, je ne prends rien à personne. La propriété est
le droit d'user et d abuser; j'use et j'abuse, nul n'y a rien à voir. De temps en temps, souvent même, je secours les malheureux, je fais quelques aumônes. Peu ou beaucoup, après tout, je suis le maître. Si peu que je donne , on doit m'en savoir gré, car je ne suis tenu de donner rien du tout. Dieu pour tous en ce monde, et chacun pour soi. On a le droit d'exiger de moi la justice, on n'a pas le droit d'exiger la charité. »
n faudra longtemps pour arracher ce préjugé de la conscience des heureux de ce monde, car il n'en est pas de plus invétéré. Cependant, nous ne craignons pas de le dire, il n'est pas d'idée plus fausse, il n'en est pas de plus funeste à l'humanité. L'opinion bourgeoise sur ce point n'est pas à réformer, elle est à changer entièrement.
Nous avons déjà touché cette matière plus d'une fois ; il ne faut pas se lasser d'y insister ; cette idée est celle qui domine tout ce débat ; tout le livre est dans ce seul chapitre.
On parait croire qu'il existe deux sortes d'hommes, les uns faits pour travailler, pour ahan^, gagner la vie des autres ; les autres pour se reposer, jouir, se réjouir. Là est l'erreur : le travail, la peine, l'effort sont pour tous également la loi de la vie; ils sont la condition de la moralité pour les individus, du progrès pour l'espèce.
« L'homme n'est pas né pour être heureux, a dit sagement le philosophe auquel nous avons emprunté
l'épigraphe de ce livre ; mais il est né pour être un homme à ses risques et périls. »
Si toutes les jouissances devaient être ici-bas pour les uns, toute la souffrance pour les autres, le partage serait trop inique, le monde trop mauvais. Un tel monde, en vérité, ne mériterait pas de durer un seul jour. Si vous avez droit, messieurs les riches, à ne prendre de la vie que le plaisir, qui de vous pourra trouver mauvais que ceux qui ont travaillé jusqu'ici pour vous veuillent à leur tour avoir leur part de jouissances, ou simplement qu'ils se refusent à faire plus longtemps leur métier d'ilotes au profit de maîtres fainéants?
Si vous croyez que le monde doit demeurer tel, si vous souhaitez que tel il demeure, ayez bien soin de tenir le peuple abattu, opprimé, abêti. Vous au rez raison de ne lui permettre aucune liberté, au* cune instruction, de forcer ses yeux à demeurer fixés sur la glèbe. Malheur à vous s'il relève la tète vers le ciel 1 Gomme Israël en Egypte, il ne songera plus qu'à sa délivrance. Un instinct de révolte fermentera dans sa conscience dès la première heure où s'y éveillera le sentiment de sa dignité. Vous ne mettrez jamais un joug assez lourd sur son cou. Il vous faudra trembler sans cesse pour les biens dont vous jouissez seuls. En vain vous emploierez tous vos artifices pour le tenir en esclavage ; un jour viendra où, dans quelque terrible soulèvement, il brisera ses fers ; Samson rompra les liens dont il est tenu
enchaîné. Ce sera le jour des colères, des implacables vengeances; ce jour-là qui vous plaindra, vous qui n'avez jamais songé qu'à vous seuls?
II n'y a point entre les enfants d'un même pays diverses races, les unes supérieures, les autes inférieures ; tous naissent également d'une femme, tous également vont au tombeau. Tous sont pourvus des mêmes organes, également capables de travail, également faits pour la douleur et le plaisir , également appelés par la nature à prendre leur part des biens et des épreuves d'ici-bas. 11 n'est pas juste que tous les biens soient pour les uns, toutes les misères pour les autres.
11 faut le dire, il faut le répéter. Personne n'a le droit de faire de sa propre jouissancele but de la vie; personne n'a le droit de s'affranchir de la loi du travail pour le bien de tous. En bas, c'est la nécessité qui l'impose ; en haut, il faut que ce soit le progrès de la moralité, le sentiment du devoir qui n'a pas besoin de la contrainte.
Personne ne naît pour lui seul. Si la nature a mis dans le cœur des hommes cet instinct généreux qui se réjouit du bonheur d'autrui , qui souffre de ses souffrances, ce n'est pas pour que nous ayons le droit de l'étouffer. Il n'est pas permis de vivre pour soi seul. Si chaque homme pouvait vivre pour lui seul, la société n'existerait pas. L'individu suivrait sa voie solitaire à la façon de tant d'espèces d'animaux, sans donner, sans recevoir. Il n'y a plus de
société s'il est permis à un seul membre de se désintéresser du sort de tous les autres.
Il faut ôter de la tête des classes dirigeantes cette théorie de la charité facultative qui, prétendentelles, leur conseille seule la bienfaisance. On peut faire la charité ou ne la pas faire : nulle obligation n'y peut astreindre. On règle soi-même la part que l'on veut donner du sien aux pauvres, aux malheureux, et naturellement on la fait le plus souvent petite, quand on ne la supprime pas tout à fait.
Là n'est pas la vérité. Ce n'est pas au nom de la charité qu'il faut dire aux classes dirigeantes qu'elles ont des devoirs à remplir vis-à-vis du reste de l'humanité) c'est au nom de la justice ; la justice de laquelle nul être n'a le droit de s'affranchir,
La solidarité n'est rien que la forme suprême de la justice. La justice ne peut consister, dans une société, seulement à ne pas faire de mal à ses semblables ; elle consiste au moins autant à leur faire le bien possible. Le poète moderne a eu raison qui a dit :
Il se faut entr^aider, c^est la loi de nature,
comme le poète ancien avait dit :
Homo sum : humani nihil à me alienum puto^
Il n'est pas vrai qu'un homme ait le droit de ne penser qu'à lui, de ne vivre que pour lui. L'humanité tout entière ne fait qu'une seule espèce, qu'une seule famille; c'est seulement par le concours de
260 LES CILASSES DIRIGEANTES.
tous ses membres à Tœuvre commune que la civilisation peut fleurir, le progrès se développer sur la terre. La sympathie , que les plus égoïstes, les plus pervertis mêmes ne peuvent entièrement chasser de leurs entrailles, n'est rien que la solidarité inconsciente. Dans une ruche, chaque abeille a sa fonction déterminée, son poste assigné; c'est l'effort commun de toutes les travailleuses qui fait la prospérité. Le poëte a décrit en vers immortels cet admirable concert. La reine, qui ne va chercher ni le miel ni la cire, qui ne bâtit pas de cellules, qui n'élève pas les jeunes abeilles, la reine travaille comme les autres abeilles ; c'est elle qui, dans chaque cellule, va pondre l'œuf d'où une nouvelle abeille sortira.
La nature poursuit comme but principal la durée, l'amélioration des espèces; elle n'a mis le plaisir sur la route des individus que pour les pousser plus ardemment à l'accomplissement delà fonction utile. Cette terre laborieuse, où tout est sans cesse vie, mouvement, transformation , cette terre ne veut pas de paresseux. Il n'en existe dans aucune espèce vivante. Des hommes seuls ont imaginé dans leurs vices qu'il était permis à un individu de se dérobera la loi de l'action , de prendre les agréments de l'existence sans en prendre aussi les charges.
Il faut des bras qui remuent la terre ; il faut des savants qui poursuivent les spéculations de la science les plus abstraites; il faut des artistes qui^ par
leurs productions, entretiennent cet instinct du beau qui est Pun des plus grands stimulants au bien, comme il est l'une des plus nobles satisfactions de Pintelligence. Celui qui n'est capable que de remuer la terre paye à la société sa dette en la remuant ; celui qui peut la payer en donnant le bon exemple, en rendant la justice, en travaillant dans un laboratoire, en poursuivant quelque amélioration profitable, celui-là a commis un crime envers Inhumanité tout entière s'il n'a voulu vivre que pour son égoïste personne. Il est le figuier stérile, dont l'Évangile a dit qu'il n'était bon qu'à être jeté au feu.
Encore une fois, ne prononçons pas le mot de charité : il ne s'agit que de justice, de la plus stricte justice. Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'économie politique pour savoir que toute richesse eist du travail accumulé. De même que le terrain végétal n'est autre chose que le produit de la vie antérieure, de même la fortune privée et publique n'est autre chose que le travail des générations qui ont précédé. Cette richesse, c'est Théritage légué à chaque génération qui nait par la génération qui disparaît, héritage qu'elle a reçu des précédentes, qu'elle a augmenté de son effort. Que de temps, que de sueurs ne faut-il pas pour que cette richesse s'accroisse de quelques milliards, de quelques centaines de millions, pour que la vie soit rendue plus facile à quelques milliers d'hommes de plus? Travailleurs
des siècles ensevelis, vos efforts vous ont survécu, et c'est nous qui recueillons le prix de vos labeurs I
A qui appartient cet héritage de rhumanité, sinon à la» grande communauté tout entière? Il faut le dire bien haut, tout homme qui, sous une forme ou une autre, reçoit une part de faveur dans la distribution des biens du passé, celui-là, par là même, est engagé à une part d'obligation plus considérable au proût de la communauté humaine. Quiconque naît au sein des classes heureuses contracte en nais* saut envers le reste de Fhumanité une dette de justice. Celui qui, ayant le travail de la vie matérielle épargné, en a profité pour ne rien faire, celui-là n'est au fond qu'un malhonnête honmie. Il ressemble au commerçant qui, ayant accepté une traite, refuse ensuite d'y faire honneur. Tout paresseux est un banqueroutier. S'il voulait ne vivre que pour lui-même, il fallait d'abord qu'il commençât par répudier ces biens gagnés par d'autres. Alors il eût pu dire : « La société n'a rien fait pour moi ; je ne fais rien pour elle. » Mais la société a tout fait pour lui; elle a amené dans ses mains le bénéfice du travail des autres; elle le lui garantit, le lui conserve, le lui protège, par ses lois, ses mœurs, ses institutions ; et lui cependant continue à répéter : « Que me parle-t-on de dévouement et de solidarité ? Est-ce que je dois rien à personne? Est-ce que je ne suis pas le maître de mon bien? »
Certes s'il est un homme vraiment digne de mé-
pris, c'est celui qui, lorsque des siècles entiers ont travaillé pour lui, lorsque des centaines d'hommes travaillent encore chaque année pour son agrément, refuse de rien faire de sa part pour la communauté, qui s'applique à gaspiller, dans la folie et souvent dans le vice, sa fortune, son temps, son intelligence. Et cependant, étrange renversement des idées morales 1 celui que le monde admire le plus volontiers, c'est celui qui ne fait rien. Faire œuvre de ses doigts ou de son intelligence, est considéré comme une chose indigne d'un gentilbonune ou même d'un gros bourgeois : le travail est comme une honte que le besoin seul peut excuser ; la fainéantise et la paresse sont une gloire et une distinction 1 Voilà où nous a conduits Técole de la charité I
Plus un homme est élevé socialement par le rang qu'il occupe, et plus le travail devient pour loi une loi impérieuse : non-seulement parce qu'il a reçu davantage, mais aussi, mais surtout parce que Ton est en droit de lui demander une conscience morale à la hauteur du rang qu'il occupe. n est pardonnable au malheureux qui peine du matin au soir, courbé sur sa tâche, d'être égoïste, de ne rien voir au delà de sa femme, ses enfants, sa famille. Mais la conception du devoir se doit élar^r à mesure que l'esprit s'élève, à mesure que le loisir permet à l'intelligence un plus libre essor. Ainsi l'horizon s'élargit à mesure que l'on gravit
les montagnes. Plus Thomme a reçu une instruction libérale, moins Tégoïsme est en lui excusable; plus ridée de la solidarité lui doit apparaître comme la règle de ses actions.
L'idée de la solidarité est dans le monde moral ce qu'est dans le monde physique Tidée de la loi. Elle aussi est une forme de la grande conception scientifique de Tordre. CTest elle qui, par le concours de tous les efforts, établit l'harmonie; c'est elle qui fait régner le bien, assure la paix, enfante le progrès. Intelligent et libre, l'homme comprend la loi et met sa dignité à l'exécuter sans contrainte.
La charité n'est qu'un sentiment, la solidarité est une idée; mais il y a une différence plus importante encore. La charité surexcite trop aisément l'orgueil; celui qui donne s'estime supérieur, et celui qui reçoit s'estime inférieur ; l'un devient volontiers arrogant^ et l'autre se sent humilié. Dans la conception de la solidarité, il n'y a plus ni supérieurs, ni inférieurs; il y a simplement pour tous accomplissement de la justice. Chacun doit à l'humanité ; chacun lui donné selon qu'il peut, et n'est quitte que lorsqu'il a donné ce qu'il peut. Qui a reçu davantage doit davantage aussi. L'un a ses, bras, ses jambes, ses musclés comme instruments, de travail. L'autre a son intelligence, son instruç-^ tion, sa fortune^ ses loisirs. L'un a besoin, pour exercer son esprit, poursuivre ..ses découvertes^
'd'être afifranchi des besoins de la vie matérielle ; il lui faut des aliments plus substantiels, plus fortifiants, car son corps qu'il exerce moins est moins robuste; il a besoin que d'autres fabriquent ses vêtements, préparent sa nourriture. L'autre a besoin, pour acquérir l'instruction intellectuelle et morale qui lui manque, pour améliorer ses instruments de travail, pour laisser à ses enfants une vie moins dure que celle qu'il subit lui-même ; il a besoin que les savants, que les économistes, que les artistes aient des loisirs. Le jour où l'un et l'autre ont fait leur œuvre, ils ont bien mérité de la patrie et du monde. Il n'y a de malédiction que pour les oisifs.
Les classes dirigeantes n'ont à s'en prendre qu'à elles-mêmes des défiances et des haines qu'elles ont suscitées. Qu'elles changent d'attitude ; qu'au lieu de surveiller les classes inférieures avec un esprit jaloux, elles s'appliquent au contraire à leur être utiles ; elles verront si bientôt les sentiments qu'elles inspirent ne changeront pas. Les ouvriers ont commencé par voir d'un mauvais œil les machines, imaginant qu'elles allaient faire la concurrence à leur travail. Ils ont voulu les briser. Il ne leur a pas fallu longtemps pour voir que ces machines étaient pour eux, non des ennemies, mais au contraire les plus précieuses des alliées; qu'elles facilitaient leur travail, et qu'en développant les industries elles allaient précisément lui donner plus de
prix. Ils les respectent aujourd'hui ; ils appellent' les perfectionnements nouveaux. Serait-il plus difficile aux classes dirigeantes de s'attirer les sympathies des travailleurs, si elles voulaient bien faire ce que les machines font: leur être utiles?