RAISONNEMENTS BOURGEOIS
Voici le fond des raisonnements bourgeois sur le peuple. « Les ouvriers et les paysans sont trop défiants. Quand on veut leur faire du bien, ils vous supposent une arrière pensée d'intérêt, alors même qu'on n'a songé absolument qu'à leur être utile. — Ils sont insatiables, et quand on leur a fait un jour une première concession, ils ne songent dès le lendemain qu'à en arracher une seconde. — Ils sont ingrats, et ne songent qu'à tourner contre les bien faiteurs les bienfaits eux-mêmes. Que les classes inférieures soient confiantes, modestes, reconnaissantes, elles n'auront pas de meilleurs amis que nous. Ce sont les ouvriers qui nous découragent, lorsque nous serions tout disposés à les secourir. x>
Regardons de près la valeur de ces arguments.
Lorsque l'on dit que les ouvriers et les paysans sont défiants, on a raison. Us se méfient des avances que leur fait la bourgeoisie, et alors même que les propositions faîtes leur sont exclusivement avantageuses, ils ne les acceptent pas sans difficulté, redoutant sans cesse d'y trouver un piège.
D'où vient cette défiance ? De leur ignorance d'abord. Plus celle-ci est grande, plus grande est la défiance. Le paysan, plus ignorant que l'ouvrier, est plus défiant que lui. Les valeurs fiduciaires, la propriété autre que foncière, les sociétés de bienfaisance, les associations, toutes les institutions de crédit ou de secours, ont pris avec grand'peine parmi les ouvriers ; elles n'ont réellement pas pris encore chez nous parmi les paysans. Celui qui peut juger lui-même ce que vaut un marché, regarde, et, après avoir regardé, accepte sans hésiter si l'examen a été favorable; celui qui ne peut pas examiner lui-même tourne autour, flaire, s'inquiète, et finalement s'abstient. Il suppose que, puisqu'on lui offre une affaire, c'est qu'on la juge avantageuse à soi-même, et comme il est incapable de s'assurer
que cette même affaire est avantageuse à lui aussi, il en conclut qu'elle est désavantageuse ; il se fait tort à lui-même de peur d'être exploité.
Il faut être arrivé à une notion déjà très-complexe de l'organisation sociale pour comprendre que les divers intérêts ne , s'excluent pas, qu'à certaine hauteur, au contraire, ils se concilient, et qu'enûn un marché peut-être autre chose qu'une opération où il y à un dupeur et un dupé. Deux pajsans qui viennent, l'un d'acheter, l'autre de vendre un cheval par exemple, sont le plus souvent convaincus chacun qu'il a mis l'autre dedans, que le cheval valait plus ou moins qu'il ne l'a acheté où vendu. De là les artifices de maquignonage employés par les deux parties durant la vente, et le sourire des lèvres des deux parts après le marché ^nclu. Si chacun, outre son propre point de vue, ' d'où il a jugé toutes chpses, avait pu se placer également au point de vue de l'autre partie, il se fût convaincu qu'il n'y avait en réalité personne de trompé, et que, l'intérêt de l'un et de l'autre s' accordant, ils pouvaient s'épargner l'un et l'autre, et le maquignonage pendant la négociation et le sourire de satisfaction peu chrétienne après. Affaire d'instruction.
Si les classes ouvrières sont défiantes, convenez d'ailleurs qu'elles n'ont pas absolument tort. Que de fois n'a-t-on pas abusé de leur ignorance 1 Comment le paysan ne redouterait-il pas de mettre sa
signature sûr un écrit qu'il n'entend pas, alors qu'il sait que d'autres paysans, pour l'avoir donnée en des occasions pareilles, ont été ruinés, leurs armoires et leurs lits vendus? Comment se fierait-il à des titres qu'on lui montre, alors que, pour avoir accepté des titres du même genre en place de bon ' argent, sur le Mexique ou la lune, tel de ses voisins a été ruiné, a perdu le peu qu'il avait laborieusement acquis? Qui a trompé ce voisin, sinon des messieurs, les gens qui en savent plus que lui, les malins, les instruits? Et vous demandez que, lorsque d'autres de ces messieurs viennent lui proposer une société de bienfaisance ou d'instruction, ce paysan ne se demande pas ce que, cette fois encore, on a dessein de lui prendre? S'il a été candide autrefois, il a appris à ses dépens à ne plus l'être. Il est dans le cas du chapon de la fable qui entend crier : « Petit f petit { » mais qui se garde bien d'accourir, parce que d'autres fois déjà il a entendu crier : « Petit I petit ! » et qu'il sait ce qui a suivi ; parce qu'à la ceinture du cuisinier il aperçoit le grand couteau.
Il sait par expérience, l'ouvrier ou le paysan, que ceux qui sont venus à lui y sont rarement, venus pour son bien. Il a peut-être plus encore à redouter ceux qui s'approchent avec de douces paroles que ceux qui viennent avec des menaces. Il se méfie de ceux qui viennent à lui « vêtus de peaux d'agneaux et qui sont au dedans des loups ravisseurs ». Il s'est juré de ne plus s'y laisser prendre.
Il craint les Grecs, et jusqu'à leurs présents. Pauvre peuple ignorant, sur le malheur de qui il faudrait gémir au lieu de s'emporter, qui ne sait plus distinguer ses amis de ses ennemis, qui veut que Ton crucifie le Christ et que Ton élargisse Bai abbas I Qui Fa mis en cet état ? Vous, classes dirigeantes, qui faites aujourd'hui de cette défiance même un argument contre lui I
Il n'est aucune conséquence des choses à laquelle 6n échappe en ce monde. On a détruit la confiance, la sainte confiance du peuple; cette confiance est morte. Glamis a tué le sommeil, et Cawdor ne dormira plus. Qu'importe que ce ne soit pas vous philanthropes, vous législateurs, vous savants et moralistes, qui avez menti au peuple, qui l'avez trompé, qui avez abusé de lui? Qu'importe qu'aujourd'hui l'intérêt même de votre classe soit d'élever co peuple, de lui assurer, pour votre propre sécurité, les bienfaits qu'il doit désirer pour son propre avantage? Ceux qui ne peuvent juger euxmêmes ont vu mentir vos pareils, et ils ne vous croient pas. Us vous regardent avec des yeux pleins de soupçons. Allez-vous les tromper encore? Vous non : mais des honmies faits comme vous les ont trompés, des hommes vêtus vomme vous, des bourgeois, des messieurs, des seigneurs comme vous. Parlez, prêchez, priez, ce sera bien longtemps en vain. Ah ! si vos devanciers avaient été loyaux, il n'en irait pas ainsi I Mais ils ont fait le mal ; c'est
la loi de Thistoire et de rhumanité que vous en portiez la peine. D'autres ont abusé : en attendant qu'une nouvelle expérience ait renversé la première, résignez-vous à être soupçonnés, méjugés^ calomniés. Gawdor a tué le sommeil : Macbeth ne dormira plus.
Avouez-le, race bourgeoise, le peuple, même aujourd'hui, n'a pas tort de se méfier de vous : s'il
avait trop de candeur, combien encore en abuseraient l
On dit encore : les classes populaires sont insatiables. Sitôt qu'on leur fait une concession, elles usent des avantages mêmes qu'on leur a accordés, pour s'efforcer d'en arracher de nouvelles. Assurément, et plus ira le monde plus il en sera ainsi. Celui qui sent le carcan branler sur son cou n'a plus qu'une pensée ; le secouer tout à fait. Si vous n'êtes pas décidés à aller jusqu'au bout dans la voie de la justice, vous avez eu le plus grand tort de vous y engager. Ce n'est pas au moment où Israël aperçoit la Terre promise qu'il s'arrêtera dans son exode ; et quant à le ramener jusqu'à lasser-
litude d'Egypte et aux pyramides, vous mêmes n'y songez pas.
Vous trouvez mauvds qu'au lieu d'être salîs- -faits d'une première concession, on s'en appuie pour -en obtenir une seconde. Et vous, messieurs les bourgeois, qu'avez- vous fait? Vous fûtes vilains jadis, et très-vilains, et vos pères, les légistes du tiers, avaient au Parlement les pieds des nobles sur les épaules, en ce bon temps que regrettait Saint- 'Simon. Qu'avez-vous fait sitôt que la porte s'est entrebaillée î Vous avez mis le corps dans l'ouverture et poussé de toutes vos forces pour l'agrandir. Un à un vous avez conquis tous les droits dont vous aviez été dépouillés. A chaque progrès vos adversaires s'affaiblissaient d'autant. Ce que vous avez fait, d'autres le font aujourd'hui.
On dit enfin : les classes populaires sont ingrates. Raisonnons donc un peu, et voyons ce qu'est cette reconnaissance à laquelle la bourgeoisie prétend avoir droit.
Des concessions ont été faites au peuple, et même
des concessions importantes. Mais quand, mais pour quel motif ont-elles été faites? Parce qu'il était juste et humain de les faire? Non; parce qu'on ne pouvait plus les refuser. Est-ce que la bourgeoisie, aussi bien que Tancienne noblesse, a cédé autrement que contrainte et forcée?
Est-ce qu'elle n'a pas lutté jusque dans ses derniers retranchements ? Quand la loi sur les coalitions a été votée, n'est-ce pas parce que l'on n'y pouvait plus échapper? Quand les salaires s'accroissent, est-ce jamais avant que la nécessité ait vaincu les résistances obstinées? Il y a, dans la bourgeoisie, beaucoup de philanthropes, d'hommes charitables, nul ne le conteste. Mais quand la bourgeoisie, agissant comme classe sociale, a-t-elle été inspirée par un autre sentiment que son égoïsme jaloux? Et c'est dans de telles circonstances que l'on parle de reconnaissance! On se moque en vérité. Où a-t-on trouvé un créancier qui, ayant forcé enfin, par ministère d'huissier, son débiteur à lui payer une partie de sa dette, se croie tenu de cesser de le poursuivre pour le reste, sous peine d'être considéré comme un ingrat?
L'état de paix viendra-t-il un jour pour les sociétés? Poètes et philosophes le rêvent, et travaillent pour amener ce beau jour qui sera Tavénement du règne de la justice. Ce qui est certain, c'est que rétat social aujourd'hui c'est l'état de guerre. Le faible n'y corrige l'injustice que le jour où le re-
tour des choses a fait passer dans ses mains le bâton de la comédie. Si cet état de guerre est mauvais, vous du moins n'avez pas le droit de vous en plaindre, classes dirigeantes qui en avez profité. Vous ne persuaderez à personne que la lutte a été entamée par les faibles, qui avaient tout intérêt au contraire à garder la paix le plus possible. Allez jusqu'au bout et dites tout de suite, selon le proverbe parisien, que « c'est le lapin qui a commencé ». Si vous voulez aujourd'hui que cet état de guerre disparaisse, que la fraternité renaisse ou naisse, — donnez l'exemple.
La vérité vraie, nous l'avons déjà dit, c'est que la bourgeoisie s'imagine ne rien devoir au reste de l'humanité ; quoi qu'elle fasse, si peu qu'elle fasse, elle a la prétention qu'on lui en sache gré comme d'un beau dévouement.
Or, il ne s'agit pas ici de dévouement, nous ne saurions trop le répéter. Le temps est passé des aumônes sociales. Le peuple ne sollicite plus la bienveillance ; il demande son dû : il réclame la justice. Il dédaigne la charité.
On fait la charité à qui il plaît, et comme il plaît ;
276 LES CLASSES DIBIGEANTES.
on pose ses conditions au pauvre qu'on assiste, on peut le repousser si on ne le trouve pas suffisamment poli, gracieux, ou blond, ou brun, ou châtain.
On doit la justice à tous sans marchander. A ceux-ci comme à ceux-là, aux gens hargneux ou maussades comme aux gens aimables.
C'est au nom de la justice que le peuple a le droit de demander leur aide et leur concours aux membres des classes privilégiées. Ils ont en ce bas monde une situation favorisée ; ils la doivent reconnaître, comme la vache paye par son lait Therbe qu'elle mange.
Les ignorants travaillent, peinent et donnent à ceux qui sont en haut la vie facile et enviée : ceux qui sont en haut doivent à ceux qui sont en bas de les aider, dans la mesure du possible, à s*élever à leur tour à la dignité d'hommes.
Dès lors ceux qui occupent les situations élevées n'ont point à se demander, si le peuple est aimable ' ou non, s'il est ou non docile et reconnaissant; les '^ qualités sociables n'ont rien à voir avec la qualité de créancier. Qui doit paye ; voilà la première règle de la probité. La condition de la bourgeoisie ressemble à une terre grevée d'hypothèques. Il faut : en payer les intérêts avant de jouir du revenu. : Rendez les situations privilégiées ou bien acquittez-en les charges.
On a dit avec raison que les enfants ne doivent
rren aux parents et que les parents doivent tout aux enfants. C'est que les enfants ont besoin des parents et que les parents ne peuvent être aidés par les enfants. C'est la nécessité du secours qui dans toute société est le vrai titre du droit. Les petits ont besoin du secours des classes supérieures. Celles-ci seules, élevées au-dessus du détail abrutissant de la vie, peuvent conseiller utilement, donner l'assistance intellectuelle et morale. Elles la doivent conséquemment ; et les petits ne doivent aux autres rien de pareil, car ils sont les déshérités ! Loin d'avoir rien à rendre, ils n'ont pas reçu toute leur part de la vie .
Lorsque le spectateur, visitant la chapelle Sixtine, s'arrête devant le Jugement dernier de Michel-Ange, après avoir considéré ce Christ terrible qui lève le bras pour maudire, et cette cadène de damnés qui, à droite de la fresque, dégringolent et roulent de nuages en nuages vers l'enfer, son œil s'arrête vo-
lontiers sur la partie gauche du tableau. Le Christ épouvante, les damnés font frissonner; si vous voulez être émus regardez à gauche. Là, sur la face désolée de la terre où la vie vient de s'éteindre, les tombes se sont ouvertes. Éveillés de leur long sommeil, les morts se dressent pâles, étonnés, ef-' farés au son des redoutables trompettes. L'épouvante du grand jugement est sur fous les visages. Et lec malheureux se soulèvent, essayant de répondre au redoutable appel. Mais le poids des
péchés les retient; rinfirmité humaine les alourdit. Les saints alors et les anges viennent au secours des infortunés; ils les soutiennent, ils les enlèvent, ils les aident à franchir les étages qui les séparent du ciel ; ils leur aplanissent la voie jusqu'à ces célestes demeures où eux-mêmes habitent, ils les couvriront de leur innocence devant le grand jugement. Voilà le rôle social des classes dirigeantes. Voilà la fraternité, voilà la solidarité, voilà la justice 1