ACTIONS ET RÉACTIONS EXTRÊMES
Une autre fonction essentielle des classes dirigeantes dans une société, c'est d'y maintenir certaines traditions, d'y conserver certains principes, d'y continuer certaines règles politiques et morales. Ces règles, ces traditions, ces^ principes, tantôt le succès paraît les confirmer, tantôt Tinsuccès parait leur donner tort. Les hommes qui n'ont appris ni à réfléchir, ni à raisonner, tantôt s'y attachent, tantôt sont prêts à les repousser, selon que la fortune est avec eux ou contre eux ; ils croient César et les Dieux toujours d'accord. C'est le rôle de ceux qu'élèvent leur éducation et leur condition sociale, de s'employer tantôt à modérer, tantôt à combattre les courants irresponsables de l'instinct, de garder, en dépit des accidents et au-dessus d'eux,
des règles fixes d'après lesquelles ils se conduisent au milieu des va-etr-vient du sort. Ainsi, malgré les vents, les vagues et les courants, le pilote du navire sait demeurer Fœil fixé sur la boussole et continue à suivre la route désignée.
Tel fut le rôle de l'antique sénat romain qui, pendant cinq siècles, que Rome fut victorieuse ou vaincue, sut poursuivre, au milieu dés emportements ou des défaillances de l'opinion, le plan calme et inflexible que s'était proposé un ambi* tieux patriotisme ; le courage n'abandonna pas plus la Curie dans les extrémités de la seconde guerre punique que Tenthousiasme du succès ne Pavait enivrée après les victoires de la première. Son effort était sans cesse appliqué à mesurer d'un œil clair la distance qui la sép^irait du but, ou à vaincre les obstacles qui surgissaient.
Que nos classes dirigeantes comparent leur sangfroid et leur calme d'esprit à celui du sénat romain. C'est en vain qu'elles chercheront une excuse dans la mobilité du tempérament français, dans ses changements subits, dans ses retours imprévus. Assurément le peuple français est léger et mobile, volontiers en haut de la roue de la fortune ou en bas, plein d'inconstances, se refusant à douter du succès ou bien croyant tout perdu. Le peuple est excusable d'être ainsi. L'impression de l'heure présente est toute-puissante en lui, et rien n'a été fait pour lui donner,
par rinstruction, une autre mesure d'appréciation des objets que sa sensibilité et ses nerfs. Mais de quel droit la bourgeoisie peut-elle invoquer cette excuse, elle qui précisément a reçu l'instruction et possède les instruments nécessaires pour juger les choses sainement ? N'est-ce pas la prétention de cette bourgeoisie, et la première, de former une classe supérieure au peuple, faite pour gérer ses affaires, pour inspirer ses opinions, une classe digne de son respect, une classe dirigeante en un mot? Ou justifiez cette prétention en vous affranchissant des défauts du reste de la nation ; ou si vous êtes incapables de cet effort, renoncez à vos prétentions dominatrices. Il faut se commander d'aiord à soi-même quand on a l'orgueil de commander aux autres.
L'opinion des hautes classes en France est aussi incertaine, aussi flottante, aussi variable que celle du peuple même. Elles affirment et nient, louent et dénigrent, admirent et lapident arvec la même facilité ; elles se donnent à elles-mêmes les plus humiliants démentis, à quelques années, à quelques mois, à quelques semaines de distance. Bien loin d'être en état de diriger le peuple qui les environne, il serait plus juste de dire que c'est elles qui se laissent diriger par l'émotion populaire. C'est d'en bas que, le plus souvent, part le mouvement qui le lendemain les emporte. Elles subissent le contre-coup d'actions qui se font sans elles
et hors d'elles. Elles ne font pas les révolutions; elles s'y associent quand elles sont faites. Avec quels sarcasmes les bourgeois ne se plaisent-ils pas à répéter le mot attribué à un chef de parti médiocre : « Il faut bien que je les suive : je suis leur chef. » On a répété le mot avec ricanement; on l'a appliqué dans le monde de la réaction à tous les hommes politiques du parti républicain. Mais, malheureux, c'est votre propre histoire que cette fable! Qu'avez-vous donc fait depuis un siècle, sinon suivre, dans toutes ses émotions, dans toutes ses fluctuations, la vague populaire? Suivons-la, c'est nous qui devons la guider. — Riez donc, classes dirigeantes I
Au milieu de ce siècle de révolutions et d'incertitudes, ce devrait être le lot des classes éclairées d'offrir le spectacle de la constance dans les opinions et [les idées Ainsi, au milieu de la tempête, le phare immobile continue de montrer la route aux vaisseaux désemparés. Or qu'avons-nous vu autour de nous? Ne remontons pas plus haut que les vingt-sept dernières années. En 1848, à la première heure, moitié crainte, moitié enthousiasme, ardeur de nouveautés, on voit la bourgeoisie acclamant la république , s'y rallier, songer à la fonder. L'émeute de juin sufflt à changer ces beaux sentiments ; elle ne rêva plus que la des* tructïon de la république. Tout lui parut préférable ^ Tabseuce d'un maître. Ses vœux ne furent
que trop exaucés ; le maître vint, et un maître au vrai sens du mot. La bourgeoisie d'abord acclama celui qui, au prix de la liberté, la sauvait de la peur de la liberté. Quelques années se fessèrent, et du culte du sabre la bourgoisie se dégoûtait à son tour. Elle reprenait goût aux paroles de liberté que trois orateurs faisaient entendre à la Chambre. Elle refusait de s'abonner aux journaux officieux et se disputait ceux de l'opposition. Aux théâtres, dans les conférences, elle applaudissait tout appel fait à la liberté ; elle frondait le gouvernement ; la Lanterne parut, ce fut elle qui fit sa fortune. Deux cent mille numéros ne suffirent pas aux demandes ; la bourgeoisie trouva moyen de la lire encore quand elle eut été chassée par delà la frontière.
L'empire était vaincu au dedans^ il succomba sous l'invasion du dehors. Le 4 septembre, ce fut un universel enthousiasme de la bourgoisie en faveur de la République, de cette bourgeoisie même qui venait de voter le plébiscite. Il n'y a plus, disait-on, que la République de possible en France. Six mois après, la République était vaincue avec Paris ; les mêmes voix disaient que la République les avait dégoûtés d'elle-même, que la république était de tous les gouvernements le plus impossible en France.
S'agit-il des personnes? Ceux qui se disputaient le plus la Lanterne en 1868, ont été ceux qui, en
1871, étaient les plus pressés de voir son auteur déporté à la Nouvelle-Calédonie ; ceux qui ont depuis trois ans le plus déversé Tinsulte sur M. Jules Favre, étaient ceux qui avaient le plus acclamé la parole : Pas un pouce de notre sol, pas une pierre de nos forteresses : ceux qui ont le plus approuvé les insultes vomies contre M. Trochu étaient les mêmes qui, en 1870, avaient le plus déclaré que tout l'espoir de la patrie était en lui. Ceux qui accusent le gouvernement de la Défense nationale de n'avoir été qu'un ramassis d'intrigants, sont ceux qui, en 1870, auraient lapidé ses membres s'ils avaient refusé le fardeau que l'Empire effondré leur léguait. Ils étaient les sauveurs, ils sont devenus des boucs d'Israël. Le temps marchera et les opinions bourgeoises changeront une fois encore; et peut-être le tableau, vrai à l'heure où j'écris, ne le sera-t-ii plus à celle où ce livre paraîtra.
S'agit-il des idées? Nous avons vu tour à toui prôner et décrier l'armée et la garde nationale, glorifier la résistance à outrance et insulter la folie de l'héroïsme ; on a protesté contre la docilité et lia discipline passive, et il n'est plus aujourd'hui de discipline assez bien établie, de hiérarchie assez ferme, d'obéissance assez obligatoire. Les mêmes qui voulaient toutes les tolérances demandent à grands cris toutes les répressions. La liberté de la presse était une liberté nécessaire; aujourd'hui ni
liberté de la presse^ ni liberté de parole, ni liberté Âe réunions, ni liberté religieuse ; il ne s'agit que de péril social, d'ordre public. Qu'importent les règlements, les formalités, les lois? L'autorité ne sera jamais assez forte. La voix de l'humanité, celle de la justice, perdent leur temps à se faire entendre; on ne les écoute pas. On a vu ce spectacle à la suite de la Commune. Pour beaucoup, on ne condamnait pas assez, on ne déportait pas assez, on n'exécutait pas assez. Aujourd'hui même, la majorité de la bourgeoisie n'est pas bien remise deson épouvante. Beaucoup ne courent pas vers le despotisme ; ils s'y ruent. Il n'y a pas un acte réacûonnaire d'un ministre qui soulève en eux, je ne ois pas une résistance, pas une protestation, mais un scrupule. La conscience humaine subit une éclipse, en ceux-là même qui en d'autres temps revendiquaient le plus hautement ses droits.
Qu'a-t-il fallu pour produire ce changement?
Quelques événements changés. La lorgnette a été retournée, on a dit aussitôt le contraire de ce que l'on disait le moment d'avant. Quelques accidents ont suffi pour bouleverser les principes.
Que ce fait arrivât au populaire sans instruction, encore une fois, rien ne serait plus excusable. Mais les hommes appartenant aux classes éclairées, qui écrivent le français et qui lisent le latin, qui savent les éléments de l'histoire, qui ont fait une philosophie et passé leur baccalauréat, pleins de
bonne opinion d'eux-mêmes; humiliation de la France, ce sont ceux-là qui offrent le plus le spectacle dont nous parlons 1
La chose admirable, prodigieuse, ce n'est pas la rapidité, c'est l'insouciance, disons le vrai mot, c'est l'inconscience de ces contradictions. On quitte un ami, on le retrouve. Dans la même chambre, au coin du même feu, on l'entend qui dit tout le contraire de ce qu'à cette place il vous avait dit. Il était tricolore, il est devenu blanc. Il était partisan d'une sage république : aujourd'hui il déteste le centre gauche plus encore que la gauche extrême. Il maudissait les hontes de Sedan : il ne cache pas aujourd'hui qu'il a des sympathies pour Napoléon IV. Il était admirateur enthousiaste de M. Thiers : son journal habituel est aujourd'hui un journal qui fait profession d'insulter M. Thiers ; il se délecte à ces ordures. Vous lui rappelez poliment ses anciennes opinions, il les repousse avec indignation : vous lui répétez qu'elles étaient naguère les siennes, vous citez ses paroles, le jour, l'heure : il proteste d'un malentendu. Vous insistez : il se fâche. Voilà une amitié perdue. Et ne croyez pas qu'il y ait chez lui orgueil froissé, vanité humiliée, mauvaise foi : c'est très-sincèrement qu'il croit n'avoir jamais pensé ce qu'il a pensé, n'avoir jamais dit ce qu'il a dit. Comment aurait-il de la mémoire en effet? Sa réflexion n'était pas plus dans ce qu'il disait alors quelle n'est dans ce qu'il dit aujourd'hui. Ses sen-
sations seules s'agitent, le mènent, et passent. Il aura, comme tel que l'on peut citer, été orléaniste, républicain, impérialiste, puis républicain encore, et encore impérialiste; il dira superbement : « Je n'ai jamais changé. » U parlera de sa fidélité à ses convictions, et il y croira.
C'est un des pires malheurs de la France que cet état moral des classes éclairées : il n'est aucun fait qui puisse inspirer sur son sort plus de craintes légitimes. La cause de cet état des esprits, à parler sans fard, c'est une absenee de principes, de convictions, d'opinions mômes. Le lest manque aux intelligences. La vague, à son gré, les fait rouler à droite et à gauche.
Il y a pour chaque catégorie de citoyens dans une société un devoir, qui est comme son premier devoir, son devoir essentiel et professionnel. Le devoir du soldat» ce n'est pas seulement d'être un homme honorable durant la paix, c'est encore, c'est surtout d'être, sur le champ de bataille, intelligent et brave, d'être capable de protéger la patrie contre les attaques de l'étranger. Le devoir du médecin, ce n'est pas seulement d'être un homme probe et loyal, c'est de savoir guérir, dans la mesure où la science le permet, le malade qui s'adresse à lui. Le devoir du magistrat, ce n'est pas seulement d'être un bon père de famille dans son intérieur, c'est encore et surtout de connaître les lois et de les appliquer avec intégrité. Le rôle, le devoir des classes éclairées^
c'est d*être en état de diriger les autres, c'est de maintenir, au milieu des cahots de la fortune, l'ensemble des idées dont vit une race. Où sont-elles aujourd'hui, ces classes dirigeantes qui amortissent les chocs et aident le pays à se retrouver lui-même dans ce qui fait ses qualités durables? Voilà quatrevingts ans passés que notre pays va de secousse en secousse, d'action en réaction, sans pouvoir achever sa révolution. A qui la faute véritable, sinon aux classes dirigeantes ? Elles n'ont jamais su prendre une attitude et y persévérer, se faire un programme politique et social, et, quoi qu'il arrive d'heureux ou . de malheureux, se refuser également ou aux entraînements irréfléchis, ou aux misérables palinodies. Elles ont tour à tour tout encensé et tout renié, saisi et rejeté tous les expédients. Si elles avaienl eu une pensée politique, si elles s'étaient dévouées i • la faire triompher, il y a longtemps que le sol raffermi eût cessé de trembler sous leurs pas.
Et maintenant quelle est la cause de cette mobilité et de cette inconstance, qui ont tour à tour pré- . cipité les classes éclairées dans les opinions les plus extrêmes? Encore une fois, qu'on ne se hâte pas de mettre en avant les défauts naturels de la race.
La vérité, c'est que le Français n'est nullement incapable de se commander à lui-même. Son jugegement est naturellement sain et son intelligence ouverte. Il n'est nullement hors d'état de se faire un programme politique modéré et sensé, appuyé
sur les faits, auquel il restera fidèle. Quelques-uns, aj^ant des convictions, sont aussi de ces hommes absurdes qui ne changent pas : ils croient à la légalité, à la justice, à la liberté, au devoir et au droit; ils voient passer les autres autour d'eux, se démenant et gesticulant dans leurs mouvements désordonnés, ils sont tantôt à la tête et tantôt à la queue ; il leur arrive à tel moment d'être traités de radicaux par ceux-là mêmes qui les ont traités auparavant de réactionnaires. Ils ne s'émeuvent pas de ces diverses épithètes, ils en attendent d'autres encore. Ils sont assez constamment d'accord avec leurs principes pour se consoler de l'être rarement avec les hommes. S'il reste en eux un petit fond de vanité, ils ont de quoi le satisfaire à voir la contradiction des jugements que tour à tour les mêmes hommes portent sur eux. Hais cette satisfaction n'est guèr^ la leur; le sentiment qu'ils ressentent le plus vi^ment,. c'est une profonde et pénible sollicitude pour leur patrie, dont le sort est mis aux mains de tant d'hommes si peu en état de suffire à une pareille tâche.
Ce qui manque en France, ce n'est pas l'intelligence et le bon sens, c'est une éducation sérieuse et scientifique, qui ait bien fait comprendre à la majorité bourgeoise qu'il y a une vérité en politique, comme en toute chose, qu'il faut la chercher, qu'il faut la trouver, et qu'on ne la trouve pas en se laissant aller comme un enfant à ses colères ou
à ses effarements, en ajoutant foi aux déclamations des journaux intéressés, comme un enfant croit à l*liistoire de Grocpiemitaine.
Le jour où la boui^eoisie serait convaincue de cette vérité, tel journal aurait peut-être moins de lecteurs, et tels et tels prétendants perdraient le peu de chances qui leur restent; mais la France se porterait beaucoup mieux.