LE GOUVERNEMENT ET LES PARTIS POLITIQUES
Les peuples, a-Wn dit, ont toujours le gouverne* ment qu'ils méritent. Le mot est juste à la condition d'être expliqué. Il y a, dans tous les peuples, une partie qui fait le gouvernement; une autre qui le subit. La première le mérite puisqu'elle le choisit; la seconde le reçoit simplement. Loin qu'il soit fait par elle, c'est elle bien souvent qui est faite par lui. Les classes dirigeantes sont la moitié qui fait le gouvernement ; les classes dirigées sont l'autre moitié.
Aux classes dirigeantes legouverment ne doit que
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doux choses : la paix avec la liberté. Elles n'ont pas besoin de lui pour se conduire ; elles sont majeures. Pour elles, il est simplement une raison sociale, un gérant chargé de recevoir et de distribuer les deniçrs, d'administrer, d'assurer la sécurité. Chaque individu, moyennant un certain versement qui a nom l'impôt, se débarrasse sur l'État d'une partie des soins qui l'intéressent lui-même. 11 ne veut de l'État rien de plus. Il lui sait même gré de ne rien faire de plus. Pour le surplus de ses droits personnels, il les garde et entend les gérer lui-même. Le meilleur des gouvernements est celui qui gouverne le moins.
11 n'en est pas de même des classes moins privilégiées. Victimes du sort et de la fatalité séculaires, celles-là ne sont pas encore capables de se développer par leur seule initiative. Elles ont besoin qu'on les aide à grandir. Semblable au héros qui, dans son voyage au travers de la nuit, a besoin d'être guide par la prêtresse dont la main tient le rameau d'or, le peuple a besoin que le gouvernement vienne à . son aide et le soutienne.
Que l'on ne fasse pas ici une équivoque volontaire sur notre pen3ée. Il ne s agit pas, pour les gouvernements, d'imposer au peuple déclaré mineur, ce qu'il doit penser, croire et faire, de lui indiquer comment et pour qui il doit voter. Nous en avons vu plus d'un entendre de cette façon la protection populaire, descendant du ministre au
préfet, du préfet au maire, et du maire au gardechampêtre. Le vrai nom de cette protection, c'est l'art de duper. Nous parlons ici d'une autre sorte de protection, d'une protection qui consiste à développer la liberté individuelle et non pas à la détruire.
Toute faiblesse constitue un droit, le plus inviolable des droits. C'est le devoir des gouvernements de faire des faibles l'objet de toute leur sollicitude, de se constituer leur appui ; c'est leur devoir d'aider à monter à la lumière ceux qui languissent encore dans les ténèbres. Aux classes supérieures les gouvernements ne doivent que la 'ustice; aux autres, ils doivent en plus la bienveillance. Ainsi seulement ils peuvent être, ce qui est le but de toute fonction ici-bas, des instruments du bien : Minister in bonum.
Ainsi entendu, c'est un noble rôle que celui des gouvernants. Les expressions de pères de la patrie, de pasteurs des. peuples, dont les gouvernants ont été tant de fois honorés, n'ont rien de trop noble ni de trop élevé. Distributeurs de la justice, ils sont comme les images visibles de la Providence : c'est vers eux que tout ce qui souffre tend des mains suppliantes.
Il arrive quelquefois aux gouvernements de se souvenir de ce rôle de protecteurs. Mais au lieu de s'en souvenir le jpuroùilyadecette protection quelque chose d'utile àtirerpourle peuple, c*est d'ordinaire au jour où il y a quelque profit à en tirer pour eux-mêmes
qu'ils se (Souviennent de ce beau rôle. Il s'agit d'entraîner la nation dans une guerre où le souverain recueillera, espère-t-il, quelque gloire personnelle? Il dit au peuple ce jour-là qu'il va s'employer à venger son honneur. Il s'agit d'éviter dans une Chambre des contrôleurs sévères, de leur substituer des contrôleurs complaisants? Ce jour-là on dit au peuple que ses choix ont besoin d'être guidés et que l'on croit de son devoir de lui recommander tels noms et de le détourner de tels autres. Il s'agit d'empêcher de se répandre une opinion religieuse qui alarme les prêtres, du concours desquels on a besoin? On interdit la profession et la pratique de telle opinion religieuse, sous prétexte de la tutelle que l'on doit exercer sur la morale publique, au nom de l'innocence populaire à laquelle on ne doit pas laisser porter atteinte. C'est au nom de la protection du pays que Ton viole les plus sacrés de ses droits. Mensonge odieux I Abominable hypocrisîel Perversion détestable des mots! Est-il au monde un pire raffinement de l'oppression que de voir une autorité, confiée précisément pour permettre aux faibles d'entrer en possession de leurs droits, employée ainsi à les leur ravir plus sûrement? C'est le tuteur qui vole l'orphelin.
Disons la triste vérité. Le peuple est un orphelin qui a généralement eu peu de chances avec ses tuteurs. L'humanité aime à prendre de chaque situation les avantages, en se dérobant le plus possible
aux charges. U est agréable d'avoir les honneurs , les listes civiles, la majesté : aucun gouvernant n'a montré trop d'indifféreuce à revendiquer les prérogatives du rang suprême : combien ont eu souci des petits qu'ils devaient protéger?
Nous n'avons pas ici à remonter le cours de l'histoire de France : bornons-nous aux deux derniers règnes des mains desquels sort la France actuelle. C'est bien mal qu'ils ont l'un et l'autre accompli leur tâche dirigeante. On peut résumer leur histoire en deux mots : le gouvernement de Louis- Philippe n'a rien fait pour les intérêts matériels des classes malheureuses : l'Empire n'a rien fait pour leurs intérêts moraux.
Le gouvernement de Juillet avait pour principe d'établir la doniination d'une classe sociale , la bourgeoisie, à laquelle son plus illustre ministre avait donné le nom de « pays légal. » Le reste des citoyens étaient des capite censi , privés des droits politiques. Pour assurer la supériorité de cette bourgeoisie, il s'agissait (J'êtablir comme une barrière autour de ses privilèges, afin d'en garantir la durée. A la première heure de la victoire sur la monarchie héréditaire, on avait fait une loi libérale sur l'instruction primaire : on se garda de la déve* lopper. Durant quinze années on n'y revint pas, ni pour multiplier les écoles ni pour améliorer le sort des maîtres. Toute la sollicitude du gouvernement était pour l'enseignement secondaire destiné aux
fils de la bourgeoisie. Toutes ks lois économiques se faisaient el s'interprétaient dans rintérèt du patron : c'estle'capitaldéjàsipyissantqueTonse proposait de fortifier encore contre le salaire. Les grèves étaient soigneusement interdites. Rien n'était essayé pour encourager les sociétés ouvrières, les associations de bienfaisance, les sociétés de secours mutuels : loin d'exciter Tinitiative populaire, on ne s'appliquait qu'à la paralyser. On craignait que le peuple, rendu trop puissant, ne pût un jour lutter avec trop d'avantages contre la classe qui était au pouvoir.
L'Empire s'occupa des intérêts matériels du peuple. Il fit ou encouragea plusieurs fondations démocratiques. Il afficha bruyamment quelques-unes de ces doctrines socialistes qui, sous le précédent régime, étaient considérées comme un péril public. Il fallait bien que TËmpire parlât de ses sollicitudes pour les ouvriers elles paysans, car il avait besoin de s'assurer de leurs votes sous le régime du suffrage universel, de se créer un point d'appui contre la résistance d'une partie des classes bourgeoises. Les sociétés de secours mutuels purent se propager, à la condition, toutefois, que l'Empire y eût la main et en nommât les présidents. Le Prêt d-i l'en' fance au travail fit beaucoup parler du fils de l'empereur s'il servit peu aux travailleurs. Quelques hospices furent ouverts. Les caisses d'épargne, qui pouvaient d'ailleurs être une ressource pour des
finances toujours aux expédients, furent encouragées. Enfin une loi fut faite sur les coalitions, qui semblait permettre les grèves; mais si hypocritement faite, que nul ne pouvait dire ce qu'elle autorisait ou ce qu'elle interdisait. Le gouvernement restait maître tantôt de laisser faire, tantôt de sévir. Et, en efl*et, tantôt il sévissait, tantôt il laissait faire, selon qu'il croyait avoir un intérêt du moment, ou à se poser en protecteur des intérêts bourgeois contre les passions populaires, ou à se présenter à la démocratie comme . un Petit manteau bleu couronné.
Mais pendant que TEmpire faisait ainsi quelques rares efforts pour améliorer le sort matériel des ouvriers , il se gardait de rien faire pour améliorer leur condition morale. Un de ses ministres fut, par un hasard dont le maître sut tirer parti, un homme zélé pour l'instruction populaire. On lui permit de faire grand bruit dans le monde, et il y était fort disposé ; de rédiger force circulaires, et la réclame profitait à la maison du coin du quai. Quand il s'agit d'en venir aux actes, on le désavoua. Le budget mis à sa disposition ne cessa jamais d'être ridiculement insuffisant. L'Empire savait bien qu'il n'avait rien à redouter de la prospérité matérielle. Il aimait, au contraire, à la voir se répandre, et parce qu'elle amollit les caractères, et parce qu'elle servait à distraire les esprits de plus inquiétantes préoccupa- 'lions. Il n'entrait pas dans la politique césarienne
d'élever au rang d'hommes et de citoyens , par un accroissement de la vie morale, ceux en qui il voulait trouver toujours des sujets dociles et des électeurs complaisants.
Le premier, le principal devoir des gouvernements, c'est la propagation de rinstruction. C'est de cette façon que se peut surtout exercer leur rôle dirigeant. Sans doute , c'est beaucoup de prendre dans les diverses occasions l'intérêt de celui-là surtout qui est le faible , d'adoucir, lorsqu'elle peut être adoucie sans péril, aux pauvres surtout et aux petits, la rigueur des lois existantes : que de circonstances atténuantes en leur faveur! Mais la principale sollicitude doit toujours se porter vers la diffusion de l'instruction. Ce que nous demandons, ce n'est pas que l'État se fasse ou théologien ou docteur, qu'il répande telles ou telles idées. Rien ne nous inspire plus de défiance que les doctrines d'État, toujours voisines de la persécution. La vérité est assez forte pour n'avoir besoin que de sa lumière. Mais encore faut-il que cette lumière puisse se répandre. Ce que l'État doit propager, ce sont les moyens de s'instruire. Multiplier les écoles, multiplier les maîtres, et s'assurer qu'ils sont les plus capables, comme les plus irréprochables dans leur vie privée, mettre à la portée de tous les moyefas d'apprendre, voilà la véritable protection populaire.
Et ce n'est pas tout de faire que chacun à recela •
puisse recevoir les premiers éléments : il importt qu'il puisse ensuite ajoutera ces connaissances élémentaires. Il faut que la pensée humaine puisse , sous toutes les formes, se propager librement et aller aù-devant des intelligences; que le livre, que la presse puissent circuler en tous sens, que la parole du conférencier ou du professeur puissent partout se faire entendre. Il faut que toutes les forces intellectuelles du pays puissent se développer. De ces luttes, de ces combats jaillira, fécondant tous les esprits, la science.
Ni le gouvernement de Juillet, ni surtout le gouvernement de Décembre n'ont pratiqué cet impérieux devoir. Tous deux ont, au fond, considéré l'instruction populaire comme une ennemie : ils se sont bornés à lui faire la part qu'ils ne pouvaient pas lui refuser. Ils ont peu fait pour les écoles : ils n'ont presque rien fait pour les bibliothèques populaires : faut-il dire ce qu'ont été, sous les lois de Septembre ou sous le régime de Décembre, la liberté de la presse, le droit d'écrire, le'droit déparier? On a cru que; moins le peuple savait, plus il était aisé de le conduire : l'abêtissement a été considéré comme un principe de gouvernement.
C'est ainsi que les Spartiates gouvernaient leurs Ilotes.
Il y a dans l'humanité des passions et des vices, et il ne suffira pas de longtemps, pour mener les hommes , de la raison et de la justice. Il est bon
que le sergent de police et le gendarme soient doués de cette poigne vigoureuse qui fait que toujours force reste à la loi. Mais il y a^ heureusement aussi, dans Thumanité autre chose que des passions et des vices. Il existe de nobles et généreux instincts, une intelligence, une conscience. Un gouvernement digne de ce beau nom, ne compterait pas seulement pour se maintenir sur la force matérielle, il compterait aussi sur Tautorité morale. Nous avons vu ce triste spectacle de gouvernements faisant aussi bon marché que possible de l'autorité morale, la seule après tout qui dure. Leur orgueil, citait de montrer leurs bataillons armés, de faire reluire au soleil les sabres et les baïonnettes de leurs régiments. Alors ils pensaient en eux-mêmes : « Je suis fort! » alors il s'écriaient d'une voix fière, regardant en face leurs adversaires : « L'ordre, j'en réponds I » — Hélas ! un jour est venu où ils ont vu de quoi servent ces bataillons quand l'autorité morale fait défaut I
Il était difficile d'entendre sans une pitié indignée ces déclarations arrogantes. Avoir pour toute prétention d'être un sabre bien fourbi, fut-il jamais pour un chef d'État une plus misérable ambition ! Pouvoir être celui qui protège les malheureux et les faibles, pouvoir les secourir, les aider, se faire bénir d'eux, et se borner à dire : « Je ne les crains pas, ceux qui souffrent; et si, exaspérés par la souffrance, ils s'emportent, je les attends : on apprendra
alors à me connaître! > Quelle médiocrité I Quelle déchéance I...
Les gouvernements ont peu fait pour le bien du peuple. C'est une grave responsabilité : ils en portent une plus lourde. Us ont fait beaucoup pour son mal. Ils lui ont donné le mauvais exemple. Mauvais exemple trop souvent de la vie privée. Nous n'y voulonis pas insister. De si grandes tentations entourent, parait-il, ceux que leur rang met audessus des lois, qu'il leur faut être plus que des saints pour y résister. L'histoire des monarques n'est pas en général une histoire édifiante, propre à mettre entre les mains des enfants ni des jeunes filles, à commencer par celle des monarques d'Israël. Le reproche que nous faisons aux gouvernements de notre siècle, c'est d'avoir corrompu la morale publique en gouvernant par la corruption. Ils ont usé de la puissance qui était en leurs mains pour le bien de tous, au profit exclusif de leurs créatures. Ils ont substitué dans l'administration la faveur à la justice. On a vu les mêmes choses punies parmi les citoyens ou tolérées, selon que les auteurs de ces actes étaient des amis ou des ennemis du parti au pouvoir. On a vu les places accordées, non aux plus méritants, mais à ceux qui pouvaient s'appuyer des plus pressantes recommandations. On a vu les deniers publics employés, non là où étaient les besoins les plus sérieux, mais là où les électeurs avaient voté le plus docilement; la fortune de la
France employée à payer les dettes politiques dés préfets et des ministres. On a vu le gouvernement descendant dans toutes les intrigues pour faire triompher aux élections ses candidats : préfets, • sous -préfets, évêques se mettant en campagne; le maire forcé de recommander celui que M. le Préfet patronnait, s'il n'aimait mieux se voir destituer; le garde champêtre employé à distribuer les bulletins du candidat agréable. Dans les circulaires officielles on parlait sans cesse de justice, d'impartialité; dans les discours du trône, dans les harangues des ministres, on affichait les principes les plus nobles, la morale la plus sévère. Dans la pratique, il en était tout autrement. C'est par les moyens les moins nobles, par les compromis les plus honteux parfois, que Ton allait au succès : les actes donnaient chaque jour un démenti aux paroles. Comment n'aurait-on pas, par un tel spectacle sans cesse répété, dépravé la conscience de la nation?
M. Guizot commença cette démoralisation du pays; il fit le premier cette monstrueuse alliance d'une doctrine puritaine et d'une politique intrigante. Ses austères déclarations à la tribune se conciliaient avec tous les artifices dans l'art de gouverner. Il avait ainsi préparé la France à la domination impériale. L'empire, à son tour, se chargea de parfaire l'œuvre de M. Guizot. Sorti d'un crime, il avait en plus la violence à son service. On voyait par intervalles cette violence reparaître lorsque la
passion emportait les conseillers du maîKe ou qu'ils jugeaient utile de faire peur. Mais les moyens préférés de régner étaient Thypocrisie et la corruption. Il n'est pas un seul intérêt dont Tempire n'ait fait un instrument de domination, depuis les plus grands jusqu'aux plus infimes, vendant, en échange de quelque complaisance, depuis la protection du pape aux catholiques jusqu'à l'entretien d'une route ou la réparation d'une église aux habitants d'une commune. Il ne faut pas s'étonner que la moralité publique ait reçu d'un tel régime de graves atteintes : il faut s'étonner qu'une partie de cette moralité ait pu survivre.
Si les gouvernements ont, depuis quarante années, gravement manqué à leur devoir, les partis politiques ont aussi bien des reproches à se faire. Le plus honnête de tous, le parti républicain, a trop souvent fait l'éloge de l'émeute et de l'insurrection. Il est dangereux de trop souvent parler du droit à l'insurrection dans un pays inflammable et prompt à l'action comme le nôtre. S'il est vrai de dire qu'en certains cas extrêmes, devant certaines violations manifestes et monstrueuses du droit, la révolte est
non-seulemeat excusable mais permise, qu'elle peut être même un devoir, il est aussi vrai d'ajouter que rien n'est plus dangereux que l'usage de ce moyen extrême. Les perturbations qui résultent d'une commotion sociale sont incalculables, et le nombre des ruines qui suivent pour les affaires publiques et privées toujours effrayant. Ce n'est pas à la légère, pour un mal même réel, qu'il faut recourir à ce remède héroïque. Port souvent le bien que l'on espérait ne sort pas d'une révolution, et l'on ne fait que retomber, après une vaine secousse, sous un joug plus lourd. Il est plus sage de n'être pas prompt à faire appel au désespoir, et tant qu'il demeure quelque lambeau des droits et des libertés, de supporter le mal actuel, de saisir de toute la force de ses mains ce lambeau qui demeure. Toutes les libertés se tiennent, et n'en restât-il qu'un fragment d'une seyle, c'est assez à ceux qui sont dignes de les posséder pour les toutes reconquérir. Les révolutions doivent demeurer dans l'histoire comme des manifestations instructives et redoutables de ce qu'est l'emportement populaire lorsque trop longtemps violence lui a été faite. Ainsi la chaudière surchauffée finit par éclater. L'insurrection ne doit pas plus faire partie d'une doctrine politique que l'explosion des chaudières ne fait partie de la science de l'ingénieur. Nul gouvernement plus que la république n'est le gouvernement de la loi : le premier article du cçttéchisme républicain doit être
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le respect de la légalité. Celui-là seul peut garder la liberté qui est paiement résolu à ne rieu laisser confisquer de ses droits, à n'aller au delà d'aucun de ses droits.
Les diverses commotions politiques qui ont ébranlé notre sol ont contribué pour une grosse part à jeter le désordre dans les esprits. Dans un des récits où il s'est le plus élevé, l'esprit élégant qui a tracé tant de fins croquis de la vie parisienne moderne, dans son Insurgé^ iL Ludovic Halévy a montré un soldat de la Commune se défendant de* vaut le conseil de guerre et faisant comme sa confession. On lui a parlé dès l'enfance de la glorieuse révolution de 89, et les gouvernements sous lesquels il a vécu en revendiquaient les principes au fronton de leurs constitutions. La prise de la Bastille lui a été célébrée comme la grande date de l'afiranchissement national. Puis on a vanté les trois glorieuses journées de 1830. n a entendu glorifier comme autant de héros les soldats de Juillet. Une colonne a été élevée en leur honneur, que surmonte le génie de la Liberté. Le 24 février est venu ; une fois encore la révolution est apparue triomphante. Il s'est battu en juin, puis il s*est encore battu en décembre. Il a appris à prendre un fusil et à bâtir une barricade chaque fois que des pavés sont remués et que des fusils sont pris. On lui a dit que là était le bien du peuple : il Ta cru. Qu'a-t-il fait de plus, le 18 mars, sinon ce qu'on avait fait aupara-
vant, le 14 juillet et le 10 août, le 29 juillet et le 24 février?
Il y a bien du vrai dans le discours de VInsurgé de M. Halévy, quoiqu'il n'en sorte pas tout à fait la conclusion qu'en a voulu tirer cet écrivain, aussi volontiers réactionnaire qu'il est fin et distingué. C'est le parti républicain qu'a visé M. Halévy, et tous en réalité sont atteints par son récit, excepté ce parti républicain. Ahl si l'on eût donné à cet enfant du faubourg une véritable instruction politique qui lui eût permis de juger et de discerner, il n'eût pas, le 18 mars, malgré tous les précédents révolutionnaires, pris un fusil contre le gouvernement de Versailles. Il eût senti qu*en face des Prussiens, dans l.'état de la France, une guerre civile était absurde et sacrilège. Est-ce la faute des républicains si l'instruction populaire est incomplète encore?
Si l'insurgé de M. Halévy eût été moins ignorant, il eût compris que le 14 juillet 1789 les maux de la nation duraient depuis assez longtemps, étaient assez extrêmes pour qu'enfin une violence fût excusable; il se fût dit qu'en 1830 il était légitime et juste de combattre les armes à la main un roi qui violait la charte, et, en dépit de sa parole royale, mettait la main sur les libertés de la France : le révolutionnaire ce jour-là n'était pas le peuple de la rue, mais le monarque. Il se fût dit enfin que, le 2 décembre, la résistance était plus légitime encore»
Le président qui avait juré fidélité à la république trahissait son serment : il arrêtait et emprisonnait la représentation nationale ; il faisait mitrailler le boulevard par des régiments ivres. L'insurrection, c'était le bandit de décembre et ses complices ; la légalité, c'était ceux qui, les armes à la main, essayaient d'arrêter les coupe-jarrets. H se fût dit tout cela, l'insurgé du 18 mars, et il ne se fût pas insurgé cette fois, ne voulant pas compromettre et la patrie et la république.... Mais où en est aujourd'hui encore l'instruction politique du peuple ? Combien d'ouvriers, combien de paysans, tenus les uns et les autres dans l'ignorance de la loi, sont capables de distinguer entre le jour où Ton descend dans la rue pour renverser la loi et celui où l'on y descend pour la soutenir? Funeste effet des guerres civiles, où c'est le succès brutal qui fait le droit comme c'est le vainqueur qui fait la loil Qu'est-ce qu'une émeute? Une révolution qui n'a pas réussi. Qu'est-ce qu'une révolution? Une émeute qui a réussi. En 1830, force reste aux champions de la loi: l'insurgé, le roi, est chassé et paye iSon crime de la perte de sa couronne. En 1851, force reste à l'insurgé; et les défenseurs de la loi, flétris du nom d'insurgés, vont périr dans les, bagnes de Cayenne. Je n'ai pas à parler longuement du parti bonapartiste. Il n'en est sorti et il n'en peut sortir que du mal. Au pouvoir, hors du pouvoir, il a pratiqué
tour à tour l'audace sans scrupule pour l'escalade
de la domination : la convoitise sans scrupule dans sa possession. Il a ce mérite d'être logique avec lui-même. Il conspire sitôt qu'il ne peut plus corrompre.
Le parti légitimiste pur a gardé une dignité que se plaisent à respecter même ses adversaires. Sans écho parmi le peuple, impopulaire pour bien des causes, il ne peut exercer presque aucune action. Il offre à la fois le spectacle grotesque d'idées d'un autre âge, et le noble spectacle de fidélités qui manquent trop souvent au nôtre.
Mais combien sont les légitimistes purs ? On les compte, et il est permis de dire que bientôt ils ne seront plus qu'un souvenir, une race du passé, pareille à tant d'espèces disparues. La majorité de ceux qui se disent légitimistes ne le sont .plus que de nom. Ils gardent un titre qui sonne bien et qui sied à leur naissance ou à leur situation dans le monde : ils ne se font sur la légitimité aucune illusion. Ils savent que le « Roy » ne reviendra pas. Us en ont fait leur deuil. En faisant retentir leur fidélité à la branche aînée, en réalité ils travaillent, ils intriguent pour la branche cadette. Ils iront au'beisoin à Frohsdorff, pour négocier l'abdication du roi légitime au profit du comte de Paris ; ils reviendront, annonçant que tout est réglé définitivement : s'il survient un désaveu au moment même où ils se figurent triompher, ils lèveront pathétiquement les bras au ciel ; ils s'écrieront que « de
leur roi ils en appellent à leur Dieu. » A vrai dire, ils sont simplement une variété des orléanistes; non la moins curieuse, ni celle qui se remue le moins, ni celle qui profite le moins à se remuer.
Le parti orléaniste, qui a inventé le nom de classes dirigeantes et le revendique pour les siens, n'aura point à se vanter de l'influence qu'il a exercée depuis quelques années sur les classes dirigées. Il a donné un exemple qui suffira à le déshonorer. On avait oublié, en ce pays qui oublie vite, par quels moyens il avait gouverné de 1830 à 1848. On avait .oublié comment, rentré à la Législative de 1849, il avait, par sa réaction féroce, aidé à faire le jeu de Tempire. Il bouda celui-ci au lendemain de décembre; il s'offusqua de la forme dont l'empire avait été fait plus que du fond de l'empire même. Le coup d*Ëtat n'était pas parlementaire, il manquait de régularité ; ce n'étaient pas des procureurs, c'étaient des soldats qui l'avaient fait.
M. Saint-Marc Girardin, un enfant terrible de l'orléanisme, a peint dans une anecdote toute la moralité politique de son parti. C'était quelques jours après 1630, et déjà les habiles cherchaient le moyen de se débarrasser de ce peuple gênant dont le sang avait fait la victoire de Juillet. H. Saint- Marc Girardin était jeune encore, mais déjà fort guéri des illusions de la jeunesse. « Dn jour, écritil, je me rendais à une réunion d'hommes politiques. Messieurs, dit-je en entrant, je viens
d'entendre dans la rue le mot de la situation quo nous traversons. J'ai rencontré un ivrogne qui regardait un chien en liberté et lui disait d'un tou à la fois sérieux et mélancolique : « Toi aussi, tu as ce ôté ta muselière ; on te la remettra ta muselière, « on te la remettra I » Et M. Saint-Marc Girardin ajoute : « On convint que j'avais raison, mais on trouva qu'il fallait y mettre quelques formes. » Ce que Torléanisme reprochait à l'empire, c'était d'avoir remis trop brutalement la muselière.
L'empire naissant d'ailleurs n'offrit pas de partager le gâteau avec les orléanistes. Il avait fait le coup, il entendait en profiter. Il arrivait avec un personnel d'amis, et«d'amis affamés qui entendaient se mettre à table et prendre les bons morceaux. L'orléanisme ne pardonna pas à l'empire cet accaparement. Il se lança dans l'opposition la plus indignée. L'empire avait malmené quelques orléanistes, parmi beaucoup de républicains maltraités. Tout le parti orléaniste jeta feu et flammes. Il fut acharné, il fut implacable ; il fit entendre toutes les revendications de la conscience. On ne le vit plus que le mot de liberté à la bouche, le mot de droit, le mot de justice. Il fouilla l'histoire pour y trouver les satires les plus âpres ou les allusions les plus cuisantes. La corruption administrative, les candidatures officielles n'avaient pas de plus ardents adversaires; la liberté de la presse, le droit de réunion, de plus passionnés défenseurs. Ce n*étaient
plus des partisans, ^'étaient des fanatiques de la liberté. Ils en auraient remontré aux républicains eux-mêmes. Ils réclamaient à grands cris la décentralisation politique, ils organisaient un congrès pour en rédiger le programme.
On eût dû commencer à se méfier des orléanistes lorsqu'on les vit, à la fin de l'empire, sitôt que l'affiche de l'empire libéral eut été collée, sitôt que Tétiquette du sac eut été changée sans plus, accourir d'eux-mêmes se réconcilier, se précipiter vers l'empire. C'en était fini de leur grande colère, maintenant que des places leur étaient ofiertes et qu'ils voyaient une apparence à oser décemment les accepter.
La fin de l'empire vint trop vite pour achever de compromettre ou du moins de mettre à nu le parti tout entier. Mais le jour du parti devait venir. L'occasion s'offrit à Versailles de mettre la main sur le pouvoir. M. Thiers avait refusé au centre droit de lui donner la direction exclusive de la politique et de gouverner contre la volonté manifeste du pays pour ramener un prince d'Orléans : on résolut de renverser M. Thiers. On y parvint, on sait par quelle coalition.
Dès le lendemain, on inaugura le gouvernement de combat : on fit voir la chose après avoir inventé le mot. Le parti orléaniste, durant dix-huit ans d'empire, n'avait cessé de protester de son respect pour la liberté de la presse, pour le droit de réu-
nion : dès le lendemain du 24 mai, il commença à supprimer les journaux, à interdire les réunions. L'état de siège étendu sur la moitié de la France ne lui suffisait pas. Tout le temps qu'il fut au pouvoir il ne cessa de frapper sur la pensée humaine. Il avait tonné contre la corruption de l'empire : le lendemain de son arrivée au pouvoir il essayait de corrompre la presse. H avait reproché à l'empire de ne placer que ses créatures ; il voulut toutes les places pour ses amis. Il avait reproché à l'empire la confiscation des libertés municipales, les suspensions de conseils municipaux ; il confisqua les libertés municipales plus que l'empire lui-même n'avait jamais fait. Il avait reproché à l'empire sa partialité et son injustice, tout permis aux siens, tout interdit aux autres ; il eut plus que l'empire deux poids et deux mesures, laissant toute impunité aux violences de la presse bien pensante, frappant sur le moindre motif, sans motif, la presse libérale. Il avait reproché à l'empire les candidatures officielles. Il les recommença hypocritement d'abord, puis ouvertement. Il n'y eut guère qu'une différence : tous ces moyens réussissaient à l'empire ; l'orléanisme se déshonora à les employer, sans avoir du moins la consolation du succès.
Si le parti orléaniste n'avait fait dans ces intrigues que se déshonorer, la chose ne regarderait que lui; nous serions même fort disposés à son égard à l'indulgence, lui tenant compte de s'être si
bien démasqué, qu'à ravenir nul ne puisse plus le prendre pour ce qu'il n'est pas. Mais ce n'est pas impunément que de tels spectacles sont offerts àja moralité publique. Ils sont funestes pour une nation. Ceux qui les donnent sont des hommes qui portent des noms illustres, parfois glorieux, que Topinion s'était longtemps accoutumée à respecter. Ils occupent de hautes situations dans le pays par leurs titres, par leurs fortunes: que veut-on que pense le peuple qui les a vus et les voit à l'œuvre, sinon que le droite la justice, la liberté sont de vains mots, et quMci-bas le succès est la chose seule qui importe ?
Tout est excusable peut-être en ce monde, excepté le mauvais exemple qui déprave la conscience publique. C'est là le sens de la parole de TËvangile, que ce mieux vaudrait être jeté à l'eau avec une pierre au cou que de donner le mauvais exemple. » Tel a été le crime des gouvernements et des partis : ils ont donné le mauvais exemple , ils ont faussé la conscience populaire. On se plaint que le peuple ait perdu le sentiment du juste et de l'injuste; et comment le peuple le conserverait-il au milieu des spectacles auxquels nous assistons? Les compétitions les plus éhontées se disputent le pouvoir : tantôt on y entre par effraction, à main armée, comme des voleurs forcent un coffire^ort; tantôt on s'y glisse par une intrigue ténébreuse. Sitôt en possession du pouvoir, c'est à qui l'exercera le plus férocemefit à
son profit et à celui de ses amis; c'est à qai se donnera le plus de démentis , à qui soufflettera le plus son passé sur les deux joues. Il n'est pas besoin de refaire de nouveaux discours contre nos hommes d'Ëtat ; il suffît de leur relire ceux qu'ils ont prononcés naguère contre d'autres qui étaient au pouvoir. Il y a les lieux communs de l'opposition, il y a ceux du pouvoir. Ici, la liberté, le droit, la justice; là, l'ordre public, le spectre rouge, l'anarchie, le péril social. Le droit est un mot à Tusage des faibles et des vaincus : le vainqueur se contente d'avoir la force, et il a le bon lot. Il peut laisser crier. Il n'y a plus ni juste ni injuste, ni bien ni mal. Les mêmes actes, selon les circonstances et les occasions, sont récompensés ou punis. On peut aller au Capitole et aux Gémonies également par ce qui est appelé crime et par ce qui est appelé vertu. Il ne reste qu'une divinité dans le monde qu'il faille adorer, c'est la fortune, qui, seule, donne aux choses leurs vrais noms.
Le scepticisme va croissant (et comment n'en serait-il pas ainsi?), le scepticisme politique. « Qu'importent les partis, ou celui-ci ou celui-là? Est-ce que, par ceux que je vois à l'œuvre, je ne puis pas juger de ceux que je n'y vois pas encore? Tous les partis se valent et tous les hommes se valent. Les prétendants sont tous les mêmes. Avant le succès, pleins de promesses; après le succès, pleins de menaces; petit bourgeois ou peuple qui paye l'impôt et ne prétend ni aux hopneurs ni aux places, à moi,
quel que soit le maître de demain, le même bat à porter. La chanson seule dit vrai :
Ce n^étaïl pas la peine assurément De changer de gouvernement. »
A.insi raisonne le grand nombre.
C'est un mal bien dangereux pour un pays que le scepticisme politique. Le jour où la majorité des citoyens découragés et rendus indifférents se sont désintéressés de la chose publique, la société tout ei\jLière est mise à la merci de quelques intrigants, de quelques audacieux. Peut-être le plus grand péril est-il là aujourd'hui. Un mal pire encore c'est le scepticisme moral : le peuple commence à être bien gangrené par lui. Répondez, gouvernements qui avez violé la morale; répondez, partis qui la foulez aux pieds, si vous avez droit de refuser cette lourde responsabilité!