I<& CLERGE
Dans sa hiérarchie savante , le clergé forme , du haut en bas , une classe dirigeante ; parlons plus exactement, une classe dont la prétention, la fonction sociale est précisément de diriger. Il a les pompes religieuses, il a les chaires^ il a la confession. Comment a-t-il rempli son rôle? U est doublement coupable s'il a négligé de le bien faire; car le caractère sacré dont il s'est revêtu donne une gravité particulière à tout ce qui vient de lui.
La moralité du clergé français au siècle dernier n'était guère édifiante. Ses scandales ont aidé pour
une bonne part à amener la révolution française et à la rendre terrible. Nous ne les mentionnons que pour constater le contraste actuel. A part des exceptions, «'conséquences trop naturelles, a dit un homme d'esprit, d'un régime contraire à la nature,» les mœurs du clergé français sont pures aujourd'hui.
U est d'autres défauts malheureusement dont le clergé moderne , est moins guéri. Il est intolérant. Peut-être est-il difficile qu'une foi vive aille sans quelque intolérance, et nous nous plaisons à reconnaître que le clergé français a généralement la foi. Aux siècles passés^ du reste , le clergé n'était pas moins intolérant qu'au nôtre, depuis ceux où on brûlait les livres par la main du bourreau , jusqu'à ceux où l'on avait brûlé les personnes. Si l'intolérance du clergé nous choque plus qu'elle ne choquait nos aïeux, la faute est au progrès des temps. La tolérance est devenue, à nos yeux, la première vertu; elle nous semble la conséquence de la faillibillté humaine. Il faut plaindre ceux qui représentent une religion en contradiction, sur un point essentiel , avec la conscience moderne : il ne faut pas leur en vouloir. Ne sont-ils pas persuadés qu'ils possèdent la vérité absolue et la possèdent seuls? Ils ont heureusement perdu le moyen de faire grand mal , et leur intolérance en est le plus souvent réduite aux mauvaises intentions.
Un reproche plus grave est celui d'aimer l'argent.
Ce n'est pas qu'ils Taiment pour eux-mêmes. La simonie est heureusement passée de mode, et si l'Ëglise n'a guère l'habitude de donner ses prières, si elle les vend un peu trop ostensiblement, on n'entend guère citer non plus qu'un prêtre se montre prévaricateur. Ce qu'on reproche à l'Église, c'est d'aimer l'argent, non pour ses prêtres, mais pour elle-même. Chaque année des millions sortent des bourses françaises — qui ne sont pas trop garnies à l'heure présente — pour aller enrichir le trésor de Saint-Pierre. Nul n'a jamais été en peine du sort des récentes universités catholiques, et nous en avons déjà les nouvelles les plus propres à nous rassurer sur leur avenir. Les fondations pieuses de nos seigneurs les évêques reçoivent de toutes parts des legs et des dons, où le public, à tort ou à raison, voit l'influence des directeurs de conscience. Depuis que la tolérance des gouvernements a permis aux couvents de se multiplier en France et d'y acquérir, les couvents se multiplient de toutes parts. Le ce croissez et pullulez » de la Genèse ne semble fait pour personne autant que pour eux. Jamais la parole du fabuliste,
.... Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens,
ne s'est plus complètement vérifiée. On a trouvé là des artifices ingénieux pour tourner les lois incommodes ; en dépit de Tabolition de la mainmorte, les ordres
religieux possèdent force biens au soleil, sans parler des autres; si rien ne vient déranger leurs combinaisons, ils auront bientôt recouvré, et par delà, ce que leur avait fait perdre la Révolution. On va répét'^int que les jeunes filles destinées à recueillir de grosses dots sont habilement circonvenues, que les confesseurs, les médecins, les gardes-malades, ont souvent aidé lés mourants à trouver pour la disposition de leurs biens des inspirations pieuses dont, à eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. Il est fâcheux qu'on puisse dire tout cela avec une apparence de vraisemblance. Certes ce n'est pas nous qui médirons des millions , nous en connaissons la puissance; nous savons bien que Targent n'est pas le nerf de la guerre seulement: ce que nous pouvons dire, c'est que, pour quelques millions dont l'Église s'enrichit ainsi, elle perd, étant donnée la conscience moderne, pour des milliards d'autorité morale.
On ajoute que TËglise n'aime pas l'argent seulement. Elle aime la domination en ce bas monde sous toutes ses formes. Le clergé est envahissant : il veut pénétrer partout, et, quand on lui laisse prendre quelque part un pied, il en a bientôt pris quatre. Il veut mettre la main à toutes sortes de choses qui né le concernent pas. Il surveille les familles et s'empare de leurs secrets; il s'en sert quelquefois. Il a sa police dont les ramifications s'étendent partout. Il se mêle de faire quantité de
mariages ; il a dans toutes les carrières des hommes à lui qu'il pousse et fait arriver par sa toute-puissante protection. Il a, dit-on aussi, les hommes qu'il poursuit de sa haine, et dont il est rare qu'il ne vienne à bout de paralyser les efforts, le mérite, les vertus. Il est l'allié le plus utile comme l'ennemi le plus redoutable. Il ne peut laisser se faire une élection, municipale ou politique, sans y intervenir ; on rencontre partout ses candidats, avoués ou occultes, pour lesquels il fait voter l'armée docile qui lui obéit; souvent c'est Tépée de Brennus qu'il jette dans la balance. Il a, suivant un mot de feu M. Plantier, l'évêque de Nîmes, l'art « des prudents efforts ».
Il y a peu de puissances dans le monde qui ne soient volontiers envahissantes, et à ceux qui le critiquent le clergé pourrait répondre : « Les hommes sont les hommes ; quel parti à ma place n'en ferait autant? » Mais, en répondant ainsi, le clergé aurait tort. Aussi se garde-t-il de le faire. Il laisse cette justification aux catholiques timorés qui, devant certains spectacles, ont besoin de rassurer leur conscience. Il sait très-bien où va la portée de l'argument si l'on permet qu'il passe.
Que ceux qui se donnent simplement pour des hommes agissent comme des hommes,' rien de plus naturel, et il est juste d'excuser en eux leur part de faiblesses humaines. Mais les membres du clergé se donnent comme étant plus que des hommes. Ds
se placent à part dans rhumanité. Ils ont tenu i s'en séparer par leur costume de même que par leur vie. Us représentent TÉglise comme animée de TEsprit-Saint etDieu même résidant en elle : ils proclament le droit du clergéà enseigner seul TËvangile; ils ont fini par décréter l'infaillibilité de leur chef. Le droit qu'ils s'arrogent de s'élever au-dessus du reste des hommes, leur ôte celui d'être jugés à la même mesure. Ils imposent d'eux-mêmes une idée si haute que toute tache apparaît en eux comme une souillure. Ils se sont donnés comme les ministres de Dieu, les dispensateurs de ses pardons et de ses anathèmes. Ce sont eux qui lient et délient : les clefs du ciel sont entre leurs mains et eux seuls rouvrent ou le ferment : le prêtre au tribunal de la pénitence est Toreille même de Dieu; le souverain pontife est le vicaire même du Christ. Comment les hommes ne prétendraient-ils pas trouver dans les représentants de Dieu, sa justice, sa bonté, comme eux-mêmes déclarent posséder sa puissance? En d'autres temps, cette identification du prêtre avec la divinité a été moins lourde à porter. ' Mais la conscience a fait son chemin. Nous sommes plus exigeants que nos pères pour la divinité. Dieu» pour l'humanité, veut dire aujourd'hui pureté, sainteté, justice, perfection morale plus encore que force. Le Dieu jaloux, farouche, haïsseur, terrible, n'est plus celui auquel on croit. Jéhova nous déplaît autant qu Indra ou Jupiter. Renoncez aux
imperfections humaines, ministres du clergé, si vous voulez que Ton voie en vous les représentants de Dieu, ou l'illusion ne sera plus longtemps possible I
La sainteté ne suffirait pas aujourd'hui à faire recouvrer au clergé cette influence souveraine, ce respect, nécessaires à toute institution qui veut diriger une société. Le jour où l'on demande la protection, on abdique soi-même ses prétentions dirigeantes; celui-là seul dirige qui protège en même temps. Celui qui protège a la force, l'énergie*, la vaillance, la confiance en soi : celui qui se laisse protéger confesse sa faiblesse, avoue que la vie se retire de lui. Au temps où les martyrs chrétiens s'élançaient à l'assaut, attaquant les dieux, les institutions sociales du paganisme ; au temps ^ encore où le catholicisme du moyen âge régentait
rois et peuples, forçait les empereurs triomphants à faire pénitence publique d'un crime, à courber le front devant un anathème, l'Église pouvait dire qu'elle protégeait le monde. L'Église aujourd'hui n'a plus qu'une prétention : se faire protéger. Partout elle sollicite des lois d'exception en sa faveur.
elle demande des mesures répressives contre ses ennemis : elle ne veut plus la lutte en rase campagne, à armes égales; elle cherche de toutes parts à élever autour de ses positions acquises des murailles, à creuser des fossés; elle fait l'aveu public de son impuissance à lutter. Sans cesse on Fentend pousser le cri dalarme : elle invoque, elle aussi, rintérét public, Tordre, le péril social : vains mots qui ne trompent personne! Elle a pris toutes les allures des faibles, l'obliquité, la démarche humble, les mines, les coups par derrière; la franchise lui manque ; rien ne lui fait plus de tort en ce pays de France, où le pire des défauts c'est le manque de courage, le pire des vices, l'hypocrisie.
Quelles sont les opinions du clergé en matière politique? On le sait bien au fond. Il hait la liberté, il hait la république. Il aurait tort assurément s'il n'était que le christianisme. Si le christianisme de l'Évangile peut vivre en paix avec toute forme politique, celle^ qui est le plus en harmonie avec son esprit c'est assurément la république. Mais le clergé n*est pas le christianisme, il est le catholicisme ; le catholicisme nouveau, d où l'autorité a chassé la liberté, d'où le dogme a exclu la pensée libre, le catholicisme qui a abouti-à Finfaillibilité pontificale. Le clergé a le droit d'avoir gardé de la première république un souvenir terrible ; il a le droit surtout de se souvenir de tous les privilèges dont il jouissait sous l'ancienne monarchie, d'en espérer
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le retour si cette monarchie revenait. Dépouillés tous les deux, le trône et l'autel ont fait alliance : ces deux grands débris se sont consolés entre eux; après 1830, une seconde défaite commune a cimenté davantage encore leur alliance.
Mais tandis que le parti légitimiste^ même vaincu, continue à franchement arborer son drapeau, le clergé a mis le sien dans sa poche. Assurément, c'est de la légitimité qu'il espère surtout, mais il n'entend point lier son sort à celui d'un parti politique, quelles que soient pour lui ses préférences ; il ne veut point mettre son jeu sur une seule carte, il entend se garder à toutes couleurs. Ce sont ces précautions, ce sont ces habiletés qui ont surtout contribué à ruiner l'influence morale du clergé en France. Jetons un coup d'œil sur les vingt-sept dernières années, sans remonter plus haut.
La révolution de 1848 éclate. L'enthousiasme aux premiers jours fut général, le peuple était enivré de ce suffrage universel, accordé pour la première fois. La république semblait à jamais fondée. Le clergé n'a garde alors de combattre ce premier enthousiasme. Il y a dans TËvangile des cris sublimes de justice et de liberté. On feuillette l'Ëvangile, on y va chercher les passages* utiles. On les tire du sanctuaire, on les récite à tout venant. Les riches et le trou de l'aiguille, les apôtres et la misère, le travail manuel de saint Paul, le fils du charpentier, rétable de Bethléem, la mort entre les larrons,
LES Cr.ASS>fiS MRlGSlàXTES. 59
rien n'est oublié. Qn ni|i|ielle qœ le cfaristiimsm;» primitif a pratiqné le soffinge nnifcrsd. Pour un peu, on eût montré le cmumunisme des premios chrétiens, épouranté les ridies de rhistoire dWnanias et de Saphira. Et les pr^^ies bénissent les arbres de la liberté, et l'on inscrit sur les calvaires : V Arbre de la vraU Hberté. Et les électeurs des communes s'en Yont au canton Toter, M. le curé en tète et la bannière de la processi<m déployée.
Une année ne s'était pas passée, et la République n'avait pas de plus acharné ennemi que le clergé français. On remettait soigneusement dans Tar^ moire tout l'Évangile révolutionnaire et républicain : on en tirait avec un soin admirable TËvan* gile autoritaire et protecteur de € Tordre ». L'ordre en ce temps-là était le grand mot. Dans toutes les communes, sur un signal venu de Tévéché, H. le curé avait fait voter pour un candidat, qui toujours était le candidat ennemi de la République. A quoi bon se réfugier maintenant dans l'hypocrisie et con« tinuer à hurler avec les loups? Les loups étaient à bas, on pouvait aider à leur donner le coup de grâce. Le vent soufflait à la réaction : on secondait le vent de toutes ses forces. Le clergé se trouva à la tète de ceux qui demandaient les lois les plus sévères, la répression la plus impitoyable. Il agitait le spectre du drapeau rouge; il jetait maintenant autant d'anathèmes à la République qu'il lui avait donné de bénédictions quelques mois avant.
Le coup d'État de Décembre survint. Le clergé fit ici pis qu'il n'avait fait encore; car à l'hypocrisie de Tattitude s'ajouta un marché, et quel marché! Nul plus qu'un prêtre chargé d'enseigner TÉvangile ne devait sentir toute Thorreur de l'attentat de Décembre : le clergé -était, lui aussi, des dupes du conspirateur aussi bien que les légitimistes ses amis. On avait compté voir le roi légitime remplacer la République. Il n'en était rien. On comprenait maintenant que Ton n'avait fait, conmie Raton, que tirer les marrons du feu pour un plus habile. Mais cet habile l'était assez pour faire au clergé de bonnes conditions, car il avait toujours besoin de lui. Pour lui plaire, il avait fait trois ans auparavant l'expédition de Rome. Quoique le nom qu'il portait sonnât mal à des oreilles catholiques, quoique Ton n'ignorât pas ses véritables sentiments, il y avait moyen, en s'entendant avec lui, de tirer de la situation un bon parti. César et Pierre se mirent mutuellement la main dans la main , tout en se gardant et en s' observant dans les yeux.
Le coup d'État trouva dès le premier jour des apologistes dans les journaux religieux. Veuillot et Montalembert s'accordèrent peur le célébrer. On chanta Domine Salvum foc Napoleonem dans toutes I les églises, et l'évèque de Paris entonna un Te Deum pour célébrer les massacres de Décembre et les déportations. Ce fut un prêtre qui trouva la formule : « Je suis sorti de la légalité pour rentrer dans le
droit. » Son parjure aux lèvres et du sang aux mains, l'empereur reçut les félicitations de presque tous les évêques de France. Plus tard, couronné empereur, lorsque, dans ses voyages, il passait par un ville, il n^en était aucun qui ne le complimentât. Les cardinaux siégeaient au Sénat. L'empereur eut un fils, et le pape consentit à lui servir de parrain.
Et cependant le clergé savait bien que cet empereur ne croyait pas , que chacune de ses communions était un sacrilège, que cet homme n'avait ni foi ni loi, que sa conduite privée était Timpudicité même. Mais il voyait son intérêt à lui apporter son concours, et il le lui apportait. Il eût pu se tenir dans une digne et sévère réserve : il alla à toutes les complaisance». En revanche, l'empereur protégeait officiellement la religion. Il assistait à la messe et faisait ses pàques. Il matait TUniversité, il refusait l'instruction obligatoire. Il ne laissait attaquer la religion ni dans les livres , ni dans la presse, ni dans les conférences : un gendarme montait la garde autour du sanctuaire : une armée française maintenait le pape à Rome.
L'entente cordiale n'alla pas sans froissements de part et d'autre. Il y eut des orages dans cette in* timité touchante. César, un jour, se crut assez fort pour cesser d'être hypocrite. Il renonça ft communier, il abandonna le pape aux Italiens. On lui prouva bientôt que, si l'on avait besoin de lui au dehors, il avait, lui, besoin d'un aide au de*
dans. L'opposition et la liberté relevaient la tète* De part et d'autre on fut bientôt convaincu de la nécessité de s'entendre. Les cbassepots, qui « firent merveille» à Mentana, constatèrent l'alliance renouvelée du catholicisme et de l'empire, et le dei^, en 1870, mettait presque partout son zèle au service du plébiscite.
C'a été une mauvaise époque que l'empire pour toutes les institutions qu'en France on était habitué à respecter; elle n'a été pour aucune plus funeste que pour le clergé. Il y a payé sa puissance passagère de la considération morale. Personne n'ignorait qu'il méprisait tout bas celui qu'il prônait tout haut. Il avait consenti la plus immorale des coalitions. Il avait vendu son honneur pour le plat de lentilles d'Ésaû.
Voici cinq ans que l'empire s'est effondré aa milieu de la honte et de la ruine. Quelle a été depuis lors l'attitude du clergé? U n'y a pas besoin de peindre ce tableau. Il est sous les yeux de tous. Tout le temps qu'a duré la lutte militaire le clei^ est demeuré le plus souvent immobile, plutôt spectateur qu'acteur : au 8 février, il a employé son influence à faire nommer des ennemis de la République, résolus à faire la paix à tout prix, à renverser ensuite la République s'il était possible. lia appliqué ses efforts d'abord à ramener la royauté légitime, ensuite à obtenir une intervention française au profit du pouvoir temporel, si meurtria
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que fût la France, n s'est donné poor cela un mal prodigieux, et jamais, on peut le dire, certaines qualités remuantes n'avaient davantage apparu en lui. n n'a point remis au Ciel le soin de faire ses affaires. Au nord, au midi, à Test, à l'ouest, il a organisé, plusieurs années de suite, d'innombrables pèlerinages auxquels rien n*a manqué. Quel était le but de ces pèlerinages? Personne ne s'y est trompé, ni ceux qui les faisaient, ni ceux qui les voyaient faire. Des bannières blanches aux fleurs de lis s'y déployaient ostensiblement. On y annon^ çait tout haut le retour du roi légitime. On allait <c sauver Rome et la France au nom du Sacré- Cœur ». Les prophéties répandues précisaient ce qu'annonçaient les cantiques. On n'a cessé de montrer ostensiblement son but que le jour où on a reconnu qu'il y avait péril à le faire. Les paysans se souvenaient, eux aussi, de la royauté légitime, et si d'autres l'appelaient, eux n'en voulaient pas. Le rêve était beau ; devant la réalité il a fallu y renoncer. Alors de nouveau, comme en 1851, ne pouvant avoir ce qu'il aimait, le clergé s'est résolu à aimer ce qu'il pouvait avoir. U a réduit son ambition à empêcher la République, avec la complicité des impuissants des autres partis. Il est entré dans la société par actions du 24 mai. Il en a recueilli sa grosse part de dividendes. On a marqué d'infamie les enterrements civils. On lui a donné, sans parler du reste, la liberté de renseignement supérieur.
Dans toutes les élections il fait voter pour les « conservateurs » ; on sait ce que le mot veut dire. Empire, orléanisme, septennat, à défaut de la légitimité, le clergé est résigné à tout, il ne nait cordialement que la République.
Il la hait parce qu'il la craint. Ce qu'il craint d'elle au fond ce ne sont pas les violences personnelles. Les esprits autres que les plus médiocres doivent bien savoir que le temps de celles-là est passé, et que d'ailleurs les violences ne proQtent qu'au parti des victimes. C'est pour ses doctrines, pour ses institutions, que le clergé craint la République. Il sait bien que la République, le jour où elle sera fondée, lui laissera la liberté, et même avec la liberté les avantages de position que lui font les mœurs : mais Tégalité, même dans ces conditions, ne lui suffit pas. Il lui faut que le bras séculier rassiste,qu'il force à se taire les contradicteurs, qu'il maintienne le délit d'outrage aux cultes reconnus, dont le catholicisme recueille tout le bénéfice. Il veut le privilège. Il sent la vanité de ses artifices, de ses habiletés, s'il en est réduit à ses ressources. C'est là, il le sait bien, ce qu'un régime de justice ne peut accorder à personne, pas plus à lui qu'aux autres. Des monarchies, des empires, il obtiendra cette protection en échange d'autres services : de la République, non.
Le catholicisme a abdiqué la fière et confiante devise : Hœc est Victoria qux vlncit mundum, fidu
nostra. Il a peur du monde aujourd'hui. Son génie étonné tremble devant le génie du siècle.
Quelle confianœ pourrait-il inspirer dans de telles conditions ; quelle influence dirigeante peut-il exercer encore sur l'avenir d'une société?
ni
C'est là, en effet, le fond de la situation présente. Le clergé ne dirige plus la société au milieu de laquelle l'héritage du passé lui fait une place si grande. Il est, lui aussi, un roi détrôné. Les âmes lui échappent. Dans un pays où vingt-cinq millions d'hommes et de femmes, sachant à peine lire ou écrire, ne peuvent guère recevoir la vie morale que par l'enseignement religieux, cet enseignement religieux n'a pas su être à la hauteur des besoins du temps. Quant aux dix autres millions d'habitants, le plus grand nombre vit en dehors de la forme religieuse qui officiellement est celle du pays. Prenez cent hommes qui ont reçu étant enfants les principes de la religion, combien les conservent toute leur vie? Cinq ou six, à vrai dire ; dix ou douze, prétendent les plus partiaux. Le reste les rejettent à l'âge où ils deviennent hommes.
Effet des passions, disent les prêtres. 11 est aisé de parler des passions. La vérité c'est qu'il n'est pas de plus grave condamnation pour une doctrine qae ce fait d'être rejetée par quatre-vingt-dix intelligences sur cent; disons tout : presque toujours par les quatre-vingt-dix intelligences les plus vigoureuses. Il faut qu'elle renferme bien peu des vérités dont les esprits d'une génération ont besoin de vivre, bien peu des principes que leur raison accepte, bien peu des sentiments et des symboles dont leur imagination se nourrit.
Si cet état de choses est ainsi, la faute en est au catholicisme. Au lieu d'avoir pris place à la tète de la pensée moderne, il marche à l'arrière, le plus souvent pour la combattre. Il brûle ce qu'elle adore, il adore ce qu'elle a brûlé. Observez la po* litique de TËglise romaine dans tout ce qui est relatif à l'instruction publique, son effort est de mettre la main sur elle. De temps en temps il lai semble y parvenir. Elle se croit aujourd'hui plus près du but que jamais, et déjà il faut voir comme elle s'applique à réduire au silence ses adversaires. Dans l'Université, le clergé catholique dénonce les maîtres qui refusent de prendre ses ordres. Il excite les fanatiques qui lui obéissent par passion ou les hypocrites qui le suivent par calcul : ceux-ci ne sont pas ceux qui crient le moins haut. L'instruction primaire obligatoire le fait frémir, même avec la liberté de l'école. U ne veut
pas que la nourriture intellectuelle soit donnée si ce n'est pas lui qui la donne seul. Il couvre des pétitions, contre la lecture et récriture, de noms de gens qui seraient bien embarrassés de dire ce qu'ils leur reprochent, ne sachant eux-mêmes ni écrire ni lire. C'est lui qui a inventé cette fameuse « liberté du père de famille » destinée à empêcher réducation de Fenfant. Il est là comme partout du côté de l'oppresseur contre les opprimés.
Le catholicisme a laissé sortir de lui ce qu'il renfermait de vivant et de libéral. Il condamne la liberté sous toutes les formes. A chaque effort que fait la pensée pour aller plus avant, elle le trouve sur son chemin, une barrière à la main, lui criant : « Tu n'iras pas plus loin ! » Politique, philosophie, histoire, exégèse, économie politique, histoire naturelle, recherches physiques et chimiques, il n'est aucun point où les doctrines de l'Église n'aient la prétention d'empêcher le progrès de marcher, ne soient en contradiction avec les découvertes nouvelles. Plus l'humanité avance, plus en elle s'est éveillé le besoin de connaître et de chercher la vérité : savoir est devenu la grande ambition ; les plus nobles aspirations se sont résumées dans ce mot : la science. L'Église n'aime pas plus la science que les sciences. Elle glorifie l'ignorance, célèbre les pauvres d'esprit, donne le paradis à ceux d^abord qui ont la simplicité des enfants, exalte la foi du charbonnier. Le mendiant
Labre est béatifié, il sera canonisé demain. A Thomanité qui dit : « Je veux chercher, » TÉglise répond : «II faut croire. » Elle excommunie la liberté d'esprit, la critique , la libre recherche. La vertu théologale par excellence c'est, à ses yeux, la docilité. Elle arrache du paradis terrestre Tarbre de la science du bien et du mal. Elle n'a plus qu'un mot à la bouche : l'autorité I Ainsi l'Église et le monde ne se comprennent plus. Ils parlent chacun un différent langage. Regardez les livres que lisent les dévots et ceux que lisent les gens du monde : quel rapport entre les uns et les autres? Ce sont comme deux pensées différentes. Nul rapport dans le style des écrivains ni dans les doctrines ; les libraires euxmêmes diffèrent. Ainsi existent aujourd'hui comme deux sociétés en une seule. Ce n'est pas de la sorte que se passaient les choses au temps où écrivaient un Arnauld, un Pascal, un Bossuet, un Fénelon. Le monde vivait alors des idées chrétiennes.
C'est hors de l'Église aujourd'hui que s'agite le mouvement intellectuel du siècle. L'Église, qui le veut combattre, ne le comprend même pas. La faiblesse des réponses d'un père Félix, voire d'un père Hyacinthe aux doctrines de M. Littré, de M. Taine, de M. Renan étonne ; ces apologistes n'ont même pas compris les objections des adversaires; leurs réponses portent à côté. Quant aux prêtres ordinaires, je ne parle pas des curés de campagne, qui savent bien moins de choses que les instituteurs/
mais des prêtres des villes, de ceux qui sont hommes de société, il faut avoir causé avec eux pour se figurer combien ils sont étrangers à ce qui se dit et s'imprime. On leur pardonnerait d'ignorer les éléments de la physique, de Thistoire naturelle, de la géologie, de la médecine : c'est en histoit^e, c'est en littérature, c'est en exégèse religieuse, qu'ils sont d'une lamentable ignorance, d'une ignorance qui défie toute prévision. Ils soutiennent encore des systèmes condamnés par la science depuis cent ans ; ils ne savent pas le premier mot des travaux essentiels sur les matières qui intéressent le plus l'origine et les progrès du christianisme; leur érudition en est à Voltaire ou plutôt à Patouillet. Ils ouvrent de grands yeux au seul énoncé des questions sur lesquelles des milliers de volumes ont été écrits dans le monde savant. Et ils ont la prétention d'enseigner les nations I
En même temps que le catholicisme laissait sortir de lui toute la partie vivante du christianisme, en même temps qu'il repoussait la science, que faisaitil ? Il allait ajoutant à ses dogmes, rétrécissant do plus en plus jses symboles, fortifiant de plus en plus sa hiérarchie intellectuelle. Des deux principes qu'il avait renfermés, la liberté et l'autorité, il ne conservait que l'autorité, mais celle-ci combien plus sévère, plus stricte, plus implacable I II enlevait par degrés toutes les tolérances laissées autrefois. Que d'opinions admises jusque-là, ana-
thématisées soudain et interdites par Tencyclique de Grégoire XYI et le Syllabus de Pie IX ! Enfin deux dogmes nouveaux, tels que. le monde catholique n'en avait jamais entendu, sont venus s'agouter au Credo: la conception immaculée de la Vierge, Finfaillibilité pontificale. La pensée, la croyance, la doctrine, l'âme de tout l'univers catholique, remises pieds et poings liés à la disposition, à la fantaisie d'un seul homme I Tel est le spectade auquel notre génération a assisté. De plus en plus le raisonnement est supprimé dans les esprits. L'intelligence a été donnée par la divinité pour n'en point faire usage. Il ne reste sur chaque question qu'à ouvrir un catéchisme, un formulaire, à savoir ce qu'il est ordonné de croire. Voilà le dernier mot du catholicisme moderne : c'est sur l'hébétement des intelligences qu'il fonde sa domination.
Sur l'hébétement seul? non pas. Il ne compte pas moins sur Texaltation du mysticisme. En même temps que, par son esprit d'autorité, il s'appliquait àfairede plus en plus petite la part de l'intelligence, il faisait plus grande de jour en jour celle du sentiment. Il a ajouté à ses pratiques, il les a rendues plus nombreuses, plus précises, plus minutieuses, n a multiplié les associations, les dévotions, les exercices de toute sorte : on ne les compte plus. Jamais la Vierge, les anges, les saints n'ont compté pour autant dans la religion: ils ont fait tort à Dieu même. Les scapulaires sont venus, les médailles
bénites, les images miraculeuses, les sacrés-cœurs, les immaculées conceptions. Ça été un débordement de fêtes et de cérémonies nouvelles dont Tune fait tort à l'autre : la Salette, Lourdes, Issoudun, Parayle-Monial, Âuray; combien d'autres? L'on a fait appel à la superstition, et la superstition est venue. L'âme humaine a été lancée tout entière dans des dévotions fiévreuses et malsaines. La religion espagnole est devenue la religion française. On s'est précipité aux .pèlerinages, aux saints du soir, aux retraites. Bientôt ont succédé les hallucinations, les apparitions, les stigmates, les prophéties, les miracles de toute sorte : nous en sommes aux Louise Lateau. Quel temps fut jamais plus fécond en miracles? Une bonne majorité de la société ne croit plus ; mais de quelle foi ardente, violente, terrible, est animée la minorité qui croit 1 Gomme elle est dans la main de ceux qui la mènent 1 Gonmie elle appartient à ses chefs pour le mal ou le bien à leur gré I II y a peu de chrétiens, mais les tàHBr tiques abondent. On songe malgré soi aux HaschiS'chim du moyen âge. Il ne faudrait qu^une étincelle dans un monde pareil pour ranimer une guerre religieuse, la plus effiroyable des guerres civiles*
Au fond la guerre civile existe déjà. li n'y manque que les coups de fusil. Tout le mal qu'on peut se faire autrement qu'avec des coups de feu et des baïonnettes, on se le fait des deux parts. Il est telle province où les choses en sont venues à ce point
qu'entre amis anciens, entre membres d'une même famille, séparés par les opinions religieuses, on ne se salue plus. Encore un pas, et l'on verra renaître les batailles, les massacres peut-être du seizième siècle. Les frères s'égorgeront à la plus grande gloire de Dieu. Il y a longtemps déjà que Ton a empêché les enfants du même pays de se rencontrer sur les bancs de Técole primaire. Les uns sont élevés par les frères ignorantin^, les autres vont à l'école communale, dontrinsUtuteur est laïque. A la division de l'école on a joint celle du collège. Une moitié de la jeunesse bourgeoise s'assied sur les bancs des lycées, l'autre est formée par les séminaires, par les établissements des jésuites. On a empêché de ndtre à dessein ces amitiés du collège qui souvent étaient plus fortes que les divisions d'opinions. C'était trop peu encore. Voici que l'on a obtenu la liberté de l'enseignement supérieur. C'est ainsi qu'on appelle ce nouvel outil de discorde civile. L'un des premiers articles de l'université libre d'Angers, est que les catholiques seuls, et les catholiques pratiquants, y seront admis. La jeunesse libérale et la jeunesse catholique n'auront plus une occasion de se connaître, de s'estimer, d'apprendre l'une de l'autre le respect et la tolérance. Il ne restera plus rien de commun de ce patrimoine moral qui est la véritable patrie. Rien de part et d'autre n'arrêtera plus le fanatisme. Élevés de part et d'autre à se considérer comme des ennemis, par quelle loi humaine,
LES Cr^ASSyFS DiBBSEAXTES T3
par (pielle gr✠dmoe les cmpccherez-TOQS. kirsque la vie les mettra en pfésence, de s'alM>rda* îa haine dans les jeux, de se mer les uns sur les ao* ires? Est-ce donc là prédsément ce que Ton a
cherché?...
11 faut condore. La laUe est ei^agée entre le siècle et le catholidsme : c^est le catholidsme qui l'a voulu. Les idées nooTelles, les aspirations des classes longtemps opj^rimées, trooTent aujonrdliut dans le catholidsme leur plus rigoureux' adversaire. Il ne peut plus être la religion d'une sodété où la démocratie coule à pleins bords. ^
£n s*alliant au fort contre le faible, au riche contre le pauvre, à celui qui veut conserver pour lui seul les biens de la terre contre ceux qui demandent à en avoir leur part, en parlant sans cesse aux petits de leurs devoirs et jamais de leurs droits, en prêchant timidement aux forts la charité et jamais la justice, le catholidsme n'a pas seulement menti à sa sublime origine, il s*est suicidé.
C'était un Dieu ami des pauvres, des petits, des déshérités que ce Christ, ûls du charpentier, venu au monde pauvre et malheureux, entre Tâne et le bœuf, qui avait vécu parmi les pauvres, sans posséder même une pierre pour y reposer sa tète, qui était mort de la mort des plus méprisés. Le Christ catholique siège au ciel dans la gloire comme un Jéhovah sur le Sinaï ou un Jupiter sur TOlympe :
il rayonne de lumière, de pourpre et d'or. Qu'a-t-il
encore de commun avec les haillons du pauvre, qui saliraient son paradis? Il est le Dieu des rois, qui comme lui ont Tor et la pourpre, comme lui la puissance et la majesté, comme lui la magnificence I
Depuis plus de trois siècles cette transformation du catholicisme se faisait ; elle s'est achevée dans notre siècle. L'histoire sera sévère pour le clerçé français qui n'y a pas résisté, qui s'y est associé. H a manqué gravement à son rôle d'éducateur social. Il a laissé échapper le plus grand nombre des âmes; il abêtit et exalte dangereusement celles qui ne lui ont pas échappé. Il s'efforce criminellement d'arrêter le progrès. Il a le malheur d'y réussir trop souvent.
Un dernier malheur s'ajoute aux autres. Il ne comprend même plus le sens de ce mot, nécessaire à comprendre aujourd'hui plus que jamais à qui veut en France jouer un rôle important : le patriotisme. L'ultramontanisme a fait son œuvre ; il n^ a plus aujourd'hui pour le prêtre qu'une patrie : le Vatican, comme il n'y a qu'une loi : Tordre du ^sontife romaiur