RÉVOLTES DES USAGERS
habitants comme plus malheureux que coupables, c'est qu'il comprend leur irritation. Il y a une terrible disette de fourrage, et cependant le seigneur de la paroisse, M. de Ranlieu, a refusé « de permettre aux habitants d'envoyer des bestiaux après la fauche W. » Un habitant, qui avait coupé de l'herbe dans une prairie qui ne lui appartenait pas, a été arrêté; ce fut le signal de l'émeute. « Gela, dit l'intendant, a réveillé dans l'esprit des habitants le regret d'avoir vu afféager par le seigneur plusieurs terrains vagues qu'ils prétendent leur appartenir (2). » Et il ordonne au subdélégué d'examiner les aveux, car il y aurait peut-être lieu de réfréner les usurpations seigneuriales 0).
Au même moment, dans toute cette région, les habitants semblent disposés à se révolter contre les afféagements. Le sénéchal de Nantes écrit, le 17 juillet i785 (*' : « Quelques habitants de Saint-Jean de Boisseau, à deux lieues de cette ville, viennent de faire sur les afféagements de MM. de Martel et autres une incursion la semaine dernière au nombre de plus de 60. Ils sont entrés dans les afféagements, y ont coupé les bleds. » Mais, dit-il dans une autre lettre ^^\ « ils n'étaient armés que de faucilles pour couper le bled. » Et il ajoute : « Il paraît que généralement on en veut aux communs. Il y a une fermentation générale... La misère y a beaucoup de part. »
On voit à quel point les afféagements paraissent insupportables à la masse des paysans. C'est que la jouissance des communs est véritablement pour eux une nécessité économique W. Et ceux qui peuvent le moins s'en passer, ce sont
(1) Lettre de l'intendant à M. de Galonné, du 6 juillet 1785 libid.).
(2) Voy. une autre lettre de l'intendant à M. de Galonné, du 20 juillet libid.). Gf. aussi une lettre du commissaire des guerres, Teynier du Pradellet, du 8 juillet (Arch. Nat., Hi 616).
(3) Lettre de l'intendant au subdélégué de Nantes, du 3 août (Arch. d'Illeet-Vilaine, G 1632).
(4) Lettre au Premier Président (Arch. Nat., H^ 616).
(5) Lettre du sénéchal de Nantes au Premier Président, du 21 juillet 1785 libid.}.
(6) Aussi voit-on parfois les habitants d'un village solliciter l'afféagement de landes, dont ils se proposent de jouir collectivement. Les habitants du village de Bilion, paroisse d'Ambon, supplient le roi de leur accorder u l'afféagement d'environ 33 journaux de l^ndg et marais, joignans ledit
234 DROITS d'usage et usurpations seigneuriales.
précisément les journaliers, qui n'ont point de terre ou qui n'en possèdent que d'infimes parcelles, et qui cependant nourrissent une vache ou deux, indispensables à leur subsistance d'.
Et, d'un autre côté, la plupart des paysans ne peuvent profiter des alTéagements pour accroître leur propriété. C'est qu'en effet les conditions en sont trop onéreuses. La Coutume fixe bien, il est vrai, le droit d'entrée à 100 sous et la rente à 10 sous par journal (2). Mais, en réalité, les seigneurs exigent souvent beaucoup plus. Vers 1730, le duc de Lorges perçoit par journal 10 à 12 livres de droit d'entrée, et 6, 8 ou 10 sous de rente (3). En IT-iT, le marais de la Folie, près d'Antrain, est afféagé par le domaine royal moyennant une rente de 6 livres et demie par journal W. A la Cliapelle-des-Marais, la rente d'un journal a été fixée à un huitième de setier de froment, c'est-à-dire à 3 livres (s). Dans la paroisse du Temple-Maupertuis, on doit donner de rente par journal un quart d'avoine, « qui peut valoir année commune 50 sols; » et ce sont de mauvaises terres que les afféagistes n'ont pu cultiver, qu'ils ont dû laisser en
village »; ils offrent d'en payer solidairement 10 sous de rente par journal : « la nécessité urgente de se procurer des pâturages rares dans ces quartiers les contraint de se ctiarger d'une rente aussi forle »; le comte de Bavalan fait d'ailleurs opposition à leur requête, déclarant que ses ancêtres ont déjà inféodé ces terres du roi (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1944). Les riverains d'une lande de 40 journaux, située dans la paroisse de Saint-Lyphard, demandent à Tafféager. moyennant 3 livres de rente, « afin d'y envoyer leurs bestiaux paître et en tirer un peu de landes pour en. faire du marny, afin d'engraisser leurs terres » (Arch. Nat., Qi 520).
(1) Mettre les landes en valeur, déclare le subdélégué de Malestroit. en 1768, « ce seroit ôter à plusieurs la faculté et l'aisance, particulièrement aux pauvres qui, n'ayant point en propre des quantités assez considérables pour en subsister, vivent à l'abry de leurs bestiaux, qu'ils nourrissent suivant leur droits dans ces communs » (Arch. d'Ille-et-"ViIaine, C 1632). Un autre subdélégué dit, à la même date : « La liberté de communer dans les landes et galois sans rien payer n'ctoit avantageuse qu'à une partie du peuple fainéant ou simples journaliers, qui faisoient vivre leurs enfants du lait et du beurre des vaches qu'on leur donnait à leur âge » lUnd.j.
(2) Coutume de Bretagne, titre XVO, art. ccci.ix, et P. Hévin, Consultations sur la Coutume, n°^ lxx et lxxi, pp. 351 et sqq., et 362.
(3) Arch. d'Ille-et-Vitaine, C 1938.
(4) Arch. Nat., Qi 307. Voy. Arch. d'IIlc-et-Vilaine, C 1916 à C 1943; Arch. Nat., Qi 306 à 313, et 518 à 531, passim.
(5) Cahier de la Chapelle-des-Marais (Arch. de la Loii-e- Inférieure, C 567).