‹ Les classes rurales en Bretagne du 16e siècle à la RévolutionChapitre 129 sur 219 · LE NOMBRE DES JOURNALIERS · texte numérisé non relu

LE NOMBRE DES JOURNALIERS

liers forment la moitié des habitants : tel est le cas de la subdélégation du Groisic d). Plus fréquemment, c'est un quart ou un cinquième de la population qui travaille à la journée (2); il faut reconnaître cependant, que, dans certaines localités, la proportion des journaliers est moins forte. On trouvera, à cet égard,, quelques indications intéressantes dans le tableau suivant, qu'il m'a été possible de dresser d'après les dénombrements d'un certain nombre de paroisses, qui ont été entrepris en 1774(3) .-

Paroisses

Population totale

Journaliers et domestiques

Lécousse

Javené

Saint-M'hervé

Argentré

Saint-Cbristopbe-des-Bois

Carhaix

Scrignaf

Hlounévézel

Pleine-Fougères

Saint-Broladre

Le Vivier .

RomiUé •

Talensac

Gesson

Plérin

Plouf ragan ,

Plouliinec

crainte de faire consommer leurs grains par les journaliers, d(jnl ils se servent le moins qu'ils peuvent. Ces journaliers, qui sont les deux tiers d'un pays, où les propriétaires sont le très petit nombre, sont ainsi réduits, faute d'ouvrage, à la plus désolante misère » (ibid., C 1720).

(1) Lettre du subdélégué du Croisic, du 13 février 1772 Ubid.j : « La classe d'hommes qui est obligée d'acheter son pain est à peu près égale à celle des fermiers ou propriétaires qui vendent leut grain. »

(2) A Saint-Martin de .Janzé, sur 2.850 habitants, on compte 6 à 700 journaliers; à CeSson, 140 journaliers contre 3U0 fermiers (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C. 3912). — Sur tout ce qui précède, j'ai consulté avec beaucoup de profit le mémoire encore inédit de Letîjcrjnnoux sur Les subsistances et le commerce des grains en Bretagne au XVlll^ siècle.

(3) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1401.

âOS LA main-d'œuvre AGRICOLE.

Les rôles de la capitalion nous montrent aussi que, dans la plupart des paroisses, il est un nombre considérable de cotes inférieures à 2 livres, sans compter les pauvres qui ne paient aucune capitation. La plupart de ces petites cotes sont dues, sans aucun doute, par des journaliers (D. Il y avait donc en Bretagne, sous l'Ancien Régime, une abondante main-d'œuvre agricole (2).

Peut-on se rendre compte avec quelque précision des salaires des travailleurs agricoles ? — Nous n'avons, à cet égard, surtout avant le X\IIP siècle, que des données très fragmentaires. Vers le milieu du X\'P siècle, dans la seigneurie du Cambout, la journée de travail est estimée à 18 ou 20 deniers (3). Au commencement du XMP siècle, dans la seigneurie de Saffré, les vignerons sont payés 6 sous, les faucheurs, 10 sous (4). En 1660, dans la seigneurie de Méjusseaume, on paie les batteurs et moissonneurs, 8 sous, les vanneurs, 10 sous, les faucheurs, 16 sous t^) ; toutefois, il ne faut pas oublier qu'au moment de la moisson les salaires sont plus élevés que pendant le reste de l'année.

Dans le dernier tiers du XMIP siècle, la journée de l'ou-

(1) Voy., par exemple, Arch. d'Ille-et-\ilaiue, C 4052 et 4073.

(2) Toutefois, dans les environs des ports, on se plaint parfois de la disette des bras. C'est ainsi que le subdélégué de Brest, en 1774. déclare : « Les campagnes, dépourvues de cultivateurs, sont négligées aux abords de Brest, et il n"est point d'année que le deffaut de bras ne fasse languir les moissons et souvent se détériorer par les lenteurs de la recolle » (Arch. d'IUe-et- Vilaine, C 1293). Voy. aussi un Mémoire des paroisses de Frossay, Saint-Viau, .Saint-Père en Retz. .Sainte-Opportune, Saint-Brevin et Corsept de l'arrondissement de Paimbœuf, demandant la suppression des canonniers et matelots auxiliaires de la marine (.\rch. de la Loire-Inférieure, C 576) : tous les jeunes paysans se font marins; aussi y a-t-il disette de bra^ ; « le peu qui en est resté, dont les gages étaient ci-devant de 60 à 75 livres, en exigent présentement 120 à 150, et encore n'en trouve-t-on pas; il est plusieurs métairies où l'on est réduit à employer des filles pour conduire les bœufs et travailler aux vignes... L'agriculture est donc négligée. >.

(3) Fonds du Cambout (Arch. des Côtes-du-Nord).

(4) Dial de Sa((ré, an. 1605 ({unds de Safiré, Arch. de la Loire-Inférieure).

(5) Mémoire des (rais qu'il a cousté pour aouster les bledz de la Haye en f-f^O : « Le samedy 14, 10 personnes à scier l'avoine et le reste du seigle, à 8 sous pour chacun, font 4 livres. » — « Le tout des frais se montent à 8 sous par jour les bateurs et saieurs, 10 sous les vanneurs, et 16 sous les faucheurs, sans parler des harnois : 59 livres, 3 sous » (Jonds de Méiusseaume, Arch. d'IUe-et-Vilaine).

SALAIRES DES JOURlsrALIERS. 309

vrier agricole est payée souvent 8 ou 10 sous '^^ ; mais souvent aussi les salaires sont moins élevés encore, surtout dans la Basse-Bretagne : à Concarneau, la journée est estimée à 4 sous (2) ; le cahier de la paroisse de Pont-l'Abbé affirme que les journaliers ne gagnent que 5 ou 6 sous (3). D'autre part, nous voyons l'abbaye de Redon donner des salaires de 12 et 15 sous f^). De 1782 à 1784, les salaires des ouvriers agricoles, qui travaillent pour la seigneurie de Saffré, varient de 5 à 12 sous (5). Il arrive assez souvent que les journaliers soient nourris par ceux qui les emploient ; en ce cas, il est assez difficile de se rendre un compte exact de leur gain.

Quoi qu'il en soit, on peut affirmer qu'au XVIIP siècle, et surtout dans la seconde moitié du siècle, il y a eu une augmentation assez sensible des salaires, mais infiniment moins rapide que la hausse des prix. Les contemporains s'en rendent très nettement compte, comme le prouvent, par exemple, les observations qui accompagnent un Etat des récoltes de la subdélégation de Redon, en 1769 (6) :

(1) Dans la presqu'île de Rhuis, les journaliers se paient de 8 à 10 sous par jour (Requête de la paroisse de Saint-Goustan, 1773, Arch. d'IUe-et- Vilaine, C 1718); de même, dans les environs de Rennes {ibld.. C 3912, 1718, 1725, 1725). En 1772, le suMélégué de Quimper écrit que les journaliers agricoles gagnent de 8 à 10 sols par jour, et les ouvriers des villes, de 10 à 15 sous (ibid., C 1725;.

(2) Et les gens de métiers (couvreurs, ctiarrons, tailleurs) ne gagnent que 5 à 6 sous (ibid.. C 1712-1713).

(3) Le Cahier de la paroisse et hameaux de Pont-Labbé, art. 10, déclare qu'étant donné la ctierté excessive des grains, il est impossible aux journaliers de vivre, car « ils ne gagnent que 5 à 6 sols par jour » (sénéch. de Quimper, Arch. du Finistère). Ce cahier a été rédigé uniquement par des laboureurs et des ouvriers.

(4) Un « mémoire des journées pour abatre les ormeaux » compte 32 journées d'homme à 12 sous, soit 19 livres, 4 sous. Voy. aussi les « Noms des ouvriers qui travaillent aux réparations de la chaussée du moulin Dudon, commencées le 15 septembre 1783 » : parmi les journaliers, on cite Pierre I^efeuvre, Pierre Deluen, Joseph Sebille, René Lucas, auxquels l'abbaye doit 6 journées, à 15 sous chacune (fonds de Redon, Arch. d'Ille-et-Vilaine, H 14).

(5) Voy. le Livre de recettes et dépenses du régisseur Picot pour 1782, 1783. 1784 (fonds de Saffré, .\rch. de la Loire-Inférieure). — Il semblerait, d'après les données recueillies par M. d'Avenel, que les salaires des journaliers fussent plus bas en Bretagne que dans la plupart des autres régions de la France 'd'Avenel, Histoire économique de la propriété. 1. III, chap. m, t. III, pp. 64 et sqq.).

(6) Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1653, fol. 1769.

310 LA main-d'œuvre agricole.

Celte classe d'habitants (ouvriers et gens de journée) la plus pauvre et qui n'est pas la moins nombreuse ne peut, en effet, que souffrir beaucoup de la cherté des grains parce que le prix des journées n'est pas augmenté en proportion de celui des denrées, qu'il soit permis de l'observer icy; on ne donne à présent que comme l'on donnait il y a 15 ans, 8 et 10 s. par jour à un journalier ; à supposer que cet ouvrier soit occupé tous les jours de la semaine, il n'aura gagné à la fin que 2 1. 8 s. ou 3 1.; il y a 15 ans que le demé de seigle ne valoit que 2 1. ou 2 1. 10 s. Cette mesure locale est actuellement vendue depuis 4 1. 10 s. à 5 1. Comment le journalier peut-il %àvre lui et faire vivre une famille qui est souvent nombreuse?

Voilà pourquoi la condition des journaliers, loin de s'améliorer, est devenue plus pénible dans la seconde moitié du XVIIP siècle. Il faut noter aussi qu'aux époques de crise, si fréquentes aux approches de la Révolution, les ouvriers agricoles sont réduits au chômage; c'est ainsi qu'en 1772 et 1785, la plupart d'entre eux manquent de travail et se trouvent dénués de toute ressource (D. Nulle classe n'a autant souffei't I de la cherté, de la disette, des épidémies qui en sont la conséquence. Et les journaliers sont d'autant plus misérables qu'à ce moment même les usurpations des seigneurs sur les communs leur enlèvent une dernière ressource, l'usage des pâtures où ils pouvaient nourrir une vache ou deux (2). y^ Parmi les ouvriers agricoles, il faut comprendre les domestiques, dont la condition est moins précaire que celle des journaliers, puisqu'ils sont loués à l'année. La plupart des fermiers ont à leur service un valet ou une servante, souvent l'un et l'autre (3). Dans les grandes exploitations agricoles, on cons-

(1, A Balazé, par exemple, en 1785, les journaliers ne sont pas employés trois jours sur six [Etat de diffetle, du 4 oclobre 1785. Arch. d'IUe-et-Vilainc. C 391-?i.

(2) Voy. plus haut, 3« Partie, chapitre xv. — Les plus malheureux de tous, ce sont ceux qui, privés de toute propriété, sont obligés de louer la maison qu'ils habitent. Au XVIIe siècle, Georges Tirel, de Torcé, loue des innneubles à des journaliers, qui s'acquittent le plus souvent de leur loyer en lui fournissant des journées de travail (Frain, Un rural de la baronnie de Vitré; so7i journal domestique de l(^Si à iG7i, dans la Revue historique de l'Ouest, an. 1895, Mémoires, pp. 649-678).

(3) Voy. les rôles de la capitation (Arch. d'IUe-el-Vilaine),

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