LA CORVÉE ROY.AXE
l'origine. — La répartition de la corvée entre les individus semble aussi plus équitable depuis les ordonnances de 1754 et 1757, qui ont imposé la tâche d'une toise de route par 20 sous de capitation. Mais, outre les abus conmiis par les égailleurs de la capitation, lorsqu'il s'agit de répartir les lâches, la faveur intervient aussi; souvent on décharge parents et amis, sans se préoccuper de suivre exactement le rôle de la capitation W.
Sans aucun doute, le travail, auquel on astreint les corvoyeurs, est très dur. Au début, suivant les ordonnances de 1732 et de 1734, on pouvait l'exiger deux jours par mois, à toute époque de l'année, excepté en août et septembre; en 1738, le service de la corvée ne dut plus fonctionner qu'en janvier et février et du 15 mai au 1*''' aoiit, puis, depuis l'ordonnance de 1757, du l""" mars au 15 juillet et du 15 octobre au 15 décembre. La journée de travail était fixée de 6 heures du matin à 8 heures du soir, puis, après 1751, de 8 heures à 5 heures, en été, et de 9 heures à 3 heures 1/2, en hiver (2). Mais, en fait, très souvent, on exige la corvée à des époques indues, pendant les semailles et pendant la moisson ; les cahiers de paroisses se plaignent à l'envi du trouble que la corvée apporte aux travaux de la campagne (3).
Quant à l'organisation du travail, elle est livrée à l'arbitraire des agents de l'administration. Les corvoyeurs sont souvent maltraités par les ingénieurs et surtout par leui's commis, parfois même par les syndics et les députés de la paroisse. — Aux défaillants, on inflige des pénalités très fortes; paroisses
(1) J. Letaconnoux, op. cit., pp. 70 et sqq.
(2) Ibid., pp. 31 el sqq.
(3) Voy. Cahier de Sioii (Arch. de la Loire-Inférieure) : « Dans les temps où nos travaux nous appellent le plus à la culture de nos terres, on nous force de les abandonner pour aller courir à deux, trois et quatre lieues travailler a réparer les grands chemins utiles particulièrement aux voitures des ordres de l'église et de la noblesse... Il arrive même très ordinairement que, pendant la moisson de nos grains, nous sommes obligés de les abandonner aux intempéries de l'air pour aller travailler à la malheureuse corvée, toujours sans espoir de récompense... » Cf. Cahier de Diinnon (sénéch. de Quimper) : « Que depuis 40 ans environ, ils passent les moments les plus précieux de l'année à réparer le grand chemein, et pour tout salaire et récompense, si quelque lâche se trouve peu dérangée, on est sûr de garnison. » Voy. aussi Cahier de Loperhet (ibid.j.
et particuliers sont frappés d'amendes souvent très élevées (D. Si les amendes ne sont pas acquittées dans le délai fixé, c'est pour les délinquants la saisie, la « garnison, » l'emprisonnement (2).
Sans doute, dans toutes les provinces, le régime de la corvée affecte les mêmes caractères. Il semble cependant, — et c'était l'opinion du duc d'Aiguillon 0), — que la corvée ait été plus pénilile encore en Bretagne qu'ailleurs; nulle part, on ne créa plus de routes au XVIIP siècle; nulle part, le travail de construction ne fut plus difficile.
La corvée paraît d'autant plus dure aux paysans que les ti'avaux qu'ils exécutent ne leur rendent, pour ainsi dire, aucun service : les routes qu'ils construisent et qu'ils entretiennent ne servent guère qu'à établir des communications entre les villes, ou bien encore elles ont été créées pour la commodité particulière des seigneurs (4). Il arrive même
(1) Il est des paroisses qui sont condamnées à plusieurs centaines de livres d'amende.
(E) Sur ce qui précède, voy. J. Lelacnnnoux, pp. 85 et sqq.
(3) Lettre du duc d'Aiguillon au Conlrôleur ffénéral, du 2 février 1757 (citée par Marion, La Bretagne et le duc d'AigiiUlon, p. 74) : « La corvée est bien plus onéreuse dans cette province que dans les autres, tant à cause de la dépopulation, de la dispersion des tiabitants, de leur éloignement des grandes roules et de la façon dont ils se nourrissent, que de la mauvaise qualité du sol et des matériaux, de la rareté de ces derniers, de la dislance des lieux où on les trouve à ceux où l'on travaille, de l'intempérie du climat et surtout du nombre prodigieux de voitures énormes qui passent continuellement par les roules de Brest, Lorient, Nantes et Saint-AIalo pour le service des armements. » Cf. Gohier, op. cit., pp. 106- 108 : c'est, dit-il, la' province où l'on a ouvert le plus de routes; puis « la nature du sol et la disposition des lieux obligent, suivant les divers cantons, à percer des montagnes, à combler des vallées, à transporter fort loin et par conséciuent à très grands frais les matériaux nécessaires aux empierrements. »
(4) Voy., par exemple, la Requête de l'Assemblée municipale et des habitants d'Erquy à l'Assemblée Nationale [Papiers du Comité {éodal, Côlesdu-Nord, Arch. Nat., D XIV, 3) : ils se plaignent d'avoir été assujettis à la corvée sur la ri)ule de Lamballe au havre de Dahouet : « M. le commissaire départi randa une ordonnance qui assujettissoit la paroisse d'Erquy à l'empieriement de 3020 toises, pour satisfaire à la volonté de deux seigneurs. Vous voyez si une pauvre paroisse, on peut tirer sur elle une somme aussi considérable et dispendieuse... Si cette inpots et corvée mal distribuée, ayant été levée sur leurs bras et sur leur mi-sère devoil affecter deux seigneurs, se n'éloit pas sur lesdit mersenaire, c'éioit sur cest seigneurs qui par la commodité de leurs voysture, et plus pronte qui en liroit l'avantage. »