‹ Les classes rurales en Bretagne du 16e siècle à la RévolutionChapitre 149 sur 219 · VICES DE LA CORVEE · texte numérisé non relu

VICES DE LA CORVEE

qu'elles écorneiiL leurs propiiélés, sans qu'on leur accorde la moindre indenmité W. Quant aux chemins de traverse, les seuls qui importent vraiment aux paysans et sans lesquels ils ne sauraient user des grandes roules, ils restent, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, dans l'état le plus déplorable ; sur ce point, tous les témoignages concordent (2). Les propriétaires, à qui incombe le soin de les réparer, s'acquittent de cette obligation avec la plus grande négligence (3).

Sans doute, c'est grâce à la corvée qu'a été achevé, vers le midieu du XVIIP siècle, le très beau réseau des routes bretonnes, qui rendront tant de services au pays. iMais, par contre, pour l'entretien de ces routes, le travail par corvée ne vaut rien; l'empierrement est très défectueux, car il demande des soins constants ; sous le règne de Louis XVI, l'administration se convainc qu'avec ce système il est impossible d'avoir de bonnes routes (^).

La corvée, avec tous ses abus, s'est maintenue jusqu'à la Révolution. Toutefois l'on a tenté, notamment à partir de 1770, d'alléger quelque peu la charge des corvoyeurs (5). On a accordé des gratifications aux paroisses qui ont accompli les travaux les plus pénibles ; à plusieurs reprises, surtout vers la fin de l'Ancien Régime, les Etats ont voté des fonds pour le

(1) Voy. les Déclarations des Vingtièmes. C'est ainsi que beaucoup de contribuables de la paroisse d'Etrelles se plaignent des dommages que leur cause la construction de la route de Vitré à La Guerche (Arch. d'IUe-et- Vilaine, C 4526).

(2) Voy. plus bas, 6e Partie, chap. n.

(3) Ils essaient de s'y soustraire autant que possible; voy., par exemple, une lettre de Me Gillard, avocat à Brest, à la comtesse du Laz, du 7 juin 1782 (J. Baudry, La Bretagne à la veille de la Révolution, t. I, pp. 32-33) : « ... Je ne crois pas que vous puissiez vous refuser à la réparation du chemin en question. Vous vous adresseriez, je pense, inutilement à l'intendant de la Province qui ne s'occupe que des Grands Chemins et non de ceux de traverse, car c'est le Pailement qui se mêle de ceux-ci, et il y a différents arrêts de règlement qui condanment les propriétaires riverains à cette réparation. En conséquence, Madame, je ne vois d'autre parti à prendre que d'écrire à Monsieur Gribel de s'arranger avec vos fermiers pour faire cette réparation, à laquelle, je le répète. Madame, vous ne pouvez vous soustraire... »

(4) J. Letaconnoux, op. cit., pp. 107 et sqq.

(5) Ibid., pp. 92 et sqq.

« soulagement de la corvée, » des sommes vraiment importantes, mais dont la distribution paraît avoir été assez mal faite : en 1789, il est des paroisses qui se plaignent de n'avoir rien reçu de l'indemnité que devait assurer aux habitants la taxe sur l'eau-de-vie, décrétée par les Etats en 1787 W. Enfm, dans le dernier tiers du siècle, se multiplient les ateliers de charité, qui diminuent, dans une certaine mesure, la tâche des corvoyeurs. Il n'en est pas moins vrai qu'aux approches de la Révolution la corvée est encore bien lourde pour les paysans.

Dans beaucoup d'autres pro\inccs, sous le règne de Louis XVI, elle a été remplacée par une taxe pécuniaire ; en Bretagne, elle a persisté jusqu'à la fln de l'Ancien Régime (2). Turgot avait proposé aux Etats de la supprimer, de trouver les fonds nécessaires à son remplacement, giâce à la mise en régie des devoirs, grâce aussi à l'augmentalion des vingtièmes et de la capitation. Mais les Etats, redoutant pour les privilégiés un accroissement d'impôts, repoussèrent le projet (3). L'édit du 27 juin 1787, qui supprimait dans tout le royaume la corvée en nature, ne fut pas appliqué en Bretagne; cette fois encore, les Etats s'opposèrent résolument à toute réforme profonde, se contentant de demi-mesures (-^J, qui n'apaisèient en aucune façon le mécontentement de ceux qui, depuis 60 ans, supportaient Loute la charge de cette ruineuse prestation : il n'est, pour ainsi dire, pas un cahier de paroisse qui ne dénonce les abus de la corvée et n'en réclame l'abolition (5).

(1) Voy., par exemple, le Cahier de Kermoroch, publié par E. Dupont, op. cit., Appendice, p. 187. — La taxe de 10 sols par pot d'eau-de-vie fut l'effort le plus sérieux tenté par les Etats pour soulager les corvoyeurs; mais il ne produisit pas les ressources sur lesquelles on comptait (J. Letaconnoux, op. cit., pp. 97-98).

(2) Ibid., pp. 100 et sqq.

(3) M. Marion, Les Etats de Bretagne sous Louis XVI (Revue historique, t. LXXXI, pp. 261 et sqq.).

(4) C'est ainsi que les Etats permirent aux paroisses de mettre leur tâche en adjudication.

(5) Voy. E. Dupont, op. cit., pp. 139-141. — Le cahier de Plouedern (sénéch. de Lesneven) déclare que la tâche de la paroisse est de 888 toises; nous y travaillons, disent les habitants, depuis 1744, « sans avoir reçu

PERSISTAÎfCE DE LA CORVEE. 355

C'est aussi dans le dernier siècle de l'Ancien Régime que la milice vient s'ajouter à tant d'autres charges que le pouvoir royal impose déjà aux paysans. La milice ne saurait être considérée comme un service national ; elle est bien plutôt une sorte de servitude, car seuls y sont soumis les non-nobles ou, pour mieux dire, les l'oturiej's les plus misérables. Gréée en 1688, la milice a été définitivement organisée par l'ordonnance de 1726, qui la rendit permanente d).

La durée du service est fixée à 6 ans. Quand les miliciens ne sont pas requis pour la guerre et envoyés à la frontière, ils restent chez eux, mais il leur est interdit de s'absenter sans permission, à peine du fouet. Leurs six années accomplies, ils sont exemptés des fouages pendant un an, pendant deux, s'ils ;&e marient au cours de cette première année (2). En 1726, le contingent de la Bretagne a été fixé à 7 bataillons, comprenant au total 4.200 hommes (3).

Il semble donc, au premier abord, que le service de la milice ne soit pas très dur. Mais il faut considérer, en premier lieu, que les mihciens sont décimés chaque fois qu'on les envoie à la frontière. « La plupart des bataillons de milice, écrit Le Blanc en 1727, laissent beaucoup de soldats dans les hôpitaux (^); » au début de la guerre de Sept Ans, en octobre 1756,

aucun salaire pour nos corvée auditte tâche que la somme de 84 livres », que le syndic Louis Catel a reçues « pour faire tirer et charroier des pierres pour le soulagement des habiltans de noire ditte paroisse non imposez plus de 30 sols dans la capitation. » — Gohier exprime bien les sentiments des paysans bretons, lorsqu'il dit {op. cit., pp. 105-106) : «... Le laboureur n'est plus qu'un vil corvéable; on l'arrache à ses champs, on le conduit comme un vil forçat sur la voie publique; on le soumet à des amendes; on décerne contre lui des contraintes; on établit des garnisons dans sa chaumière; on le traîne, on le fait languir en prison. Aucune loi ne le met à l'abri des outrages, aucune forme ne garantit sa liberté... C'est ainsi qu'avec un seul mot des milliers de cultivateurs sont impitoyablement condamnés, comme a si bien dit le Procureur syndic de la Communauté de la ville de Rennes, à ferrer un chemin sur lequel ils ne marchent que pieds nus. »

(1) Cf. Gébelin, Histoire des milices 'provinciales, 1883.

(2) Voy. surtout l'ordonnance du 27 novembre 1765 (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 1136).

(3) Ordonnance du roi pour la levée de 60.000 hommes de milice, du 25 février 1726 [ihld.].

(4) Lettre de Leblanc, du 25 septembre 1726 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1137).

356 LES PRÉSTATIONS ET LA MlLiCÉ.

le bataillon de darhaix, sur 545 hommes, en a déjà perdu 45, par mort ou par maladie (i). En campagne, les miliciens souffrent, à tout instant, du manque de nourriture f'-^). ' Puis le service de la milice est réparti de la façon la plus injuste. Entre les paroisses, c'est rintendant qui doit faire « la répartition du nombre d'hommes à fournir O). » Mais, en admettant que l'intendant s'acquitte de sa tâche avec toute l'équité désirable, trop souvent ses subordonnés, les subdéléguôs, cédant aux sollicitations de gentilshommes ou de personnages influents, déchargent certaines paroisses aux dépens d'autres paroisses qui n'ont pas trouvé de protecteur (^).

Entre les individus, la répartition est plus injuste encore. Non seulement les nobles sont exemptés de la milice, mais aussi les fonctionnaires royaux et mémo les commis des fermes ; il est des emplois, qui n'ont aucune utilité, dont le profit est très mince, et qu'on ne recherclie qu'en raison de ce privilège (^r. Sont dispensés encore de la milice la plupart des officiers seigneuriaux, les gardes-chasse et les gardes forestiers des seigneurs, puis les domestiques et valets à gages des ecclésiastiques, des communautés religieuses, des gentilshommes, des personnes revêtues de charges qui confèrent les privilèges de la noblesse. Toutefois l'ordonnance de 1774 ne maintient le privilège des domestiques

(1) Voy. un document, du l*"" octobre 1756, 1' « Etat du nombre d'hommes qui se trouvent manquer au complet de chaque compagnie du bataillon des milices de Carhaix, actuellement en garnison à Saint-Venant en Artois, tant par mort, désertion qu'autrement ou restés dans la routte que ce bataillon a tenue depuis le 24 may dernier qu'il est party île Vannes pour venir en Artois » {ibid., C 1141).

(2) Voy. Dupuy et Charvot, Journal d'un curé de campagne (Annales de Bretagne, t. V, pp. 418-419).

(3) Ord. de 1726. art. 2 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1136).

(4) Voy. l'instruction de Le Blanc à l'intendant, du 10 décembre 1726 [ibid., G 1137) : il lui recommande de veiller à la répartition de la milice, car " il y a eu des paroisses dans lesquelles les commissaires choisis pour la levée ou les subdélégués, s'étant trouvés géhennes par la considération des seigneurs et gentilshommes à qui elles appartiennent, n'ont pu se dispenser d'avoir des complaisances dont les autres paroisses peuvent souffrir... » Les commissaires devront vérifier « si les controUes signalés des miliciens et autres garçons desdiles paroisses sont fidèles. »

(5) Tels, les sous-fermiers des messageries; voy. une lettre de l'intendant, du 15 mars 1758 [ibid., C 1137).

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