LES FRAUDES
dans ce négoce, la charité est le prix des grâces que l'on fait (1) ! » Pendant tout le XVIIP siècle, les abus furent fréquents. Un exemple caractéristique nous est fourni par la supplique de Pierre Verdier, fils d\in marchand du Chastelier-en-Coglè;s. Ce dernier, en 1726, s'est présenté devant le sénéchal de Fougères, avec 72 garçons de la même paroisse. Le sénéchal « permit aux sieurs recteurs prêtres et autres messieurs d'en tirer des rangs le nombre de 56, tous gens plus capables de servir que le suppliant, qui a 2 pouces moins de 5 pieds. » Puis, parmi les 16 l'estant, le sénéchal et les recteurs « attribuoient le sort et l)illet à qui bon leur sembloit, » se concertant entre eux, a selon toutes les apparences, dans le dessein d'accabler ceux qu'ils vouloient et de délivrei' ceux qui leur étoient recommandés, ils affectoient de ne pas découvrir ouvertement les billets ny déployer en vue du monde lors présent, mais se contentoient de dire à qui bon leur sembloit qu'ils avoient des billets blancs et noirs, suivant la résolution qu'ils prenoient avant de faire tirer chaque soldat, ne déployant que la moitié de chaque billet à mesure que cha^iue garçon tiroit'^). » — Autre sorte d'abus encore : parmi les jeunes gens convoqués, il en est qui, ayant comparu au tirage, ne sont pas appelés ; parfois, on les considère comme fraudeurs et on les enrôle de force dans la milice (3).
En Bretagne, comme dans le reste de la France, les hommes appelés à tirer au sort prennent l'habitude de se cotiser, de payer un remplaçant (*).
Il arrive assez souvent aussi que des jeunes gens ne répondent pas à la convocation, se sauvent dans une autre paroisse. Les autres jeunes gens, craignant d"être pris à leur
(1) A. de Boislisle, Correspondance des Contrôleurs généraux, t. I, p. 365, no 1365.
(2) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1140.
(3) Voy. plusieurs requêles à ce sujel (C 1140).
(4) C'est ainsi qu'en 1733 les garçons de Vézin, convoqués pour le tirage au sort de la milice, choisissent un remplaçant, Michel Collet, et lui donnent 30 livres (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1140).
place, poursuivent les défaillants à main armée ; il s'engage parfois de véritables batailles (i).
Il est des réfractaires qui ne craignent pas de résister à la force publique. En 1719, Guillaume Davenel, dlzé, a refusé de comparaître au tirage au sort de la milice. La maréchaussée essaie de le saisir, mais toute la famille se barricade, tire des coups de fusil, blesse plusieurs personnes, dont le lieutenant (2). — Ces faits prouvent à quel point la milice est impopulaire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'on signale, dans le corps de la milice, de nombreux cas de désertion, et même parfois des mutineries, comme celle du bataillon de Carhaix, en 1727(3).
La milice constitue aussi pour les paroisses une lourde charge, car elles doivent équiper leurs miliciens. En cas de mobilisation, il est vrai, le roi fournit la solde, l'armement et le grand équipement. Mais, lorsqu'ils restent dans leurs foyers, c'est de la paroisse (jue les miliciens reçoivent leur petit équipement et une solde de 2 sous par jour. L'édit de 1689 avait fixé à 5 livres le prix de cet équipement, mais, en réalité,
(1) Voy. la Supplique de Julien André, maréchal de Vieuviel, 1726 {ibid., C 11401. Julien André, qui a été pris comme milicien, demande à être exempté comme soutien nécessaire de trois mineurs. Il raconte la mutinerie dont s'est rendu coupable Jean Corbin « habitué en ladite paroisse depuis plus d'un an »; apprenant qu'on tirait au sort dans la paroisse, Corbin s'est enfui à Bazouges. Julien André alla alors à Bazouges et lui remontra le tort qu'il faisait aux autres jeunes gens, mais Corbirh « s'est mutiné et a fait entrer dans son parti tous les habitants dudit village de Cucé, lesquels se mutinant se saisirent de bâtons, fourches, javelots, bras de fer », même de fusils, dont ils tirèrent plusieurs coups sur Julien André « et ceux qui l'accompagnoient pour l'exécution des ordres de Sa Majesté »; il y eut plusieurs blessés. Julien André supplie qu'il lui soit permis « de se saisir de la personne dudit Corbin... pour être substitué au lieu et place dudit .\ndré. auquel pour cet effet il sera permis de se faire escorter de tel nombre de gens qu'il sera nécessaire, avec défences de s'y opposer à peine de contravention. »
(2) Ihid., C 1140.
(31 Ibid., C 1137. \'oy. notamment une lettre de Le Blanc, du 11 juin 1727. Il déclare que des gentilshonmies, des communautés « semblent avoir interrompu la levée par les azyles qu'ils ont donné chez eux aux habitans pour les empêcher de tirer au sort, ou en donnant retraitte à d'autres à qui il estoit échu. »