‹ Les classes rurales en Bretagne du 16e siècle à la RévolutionChapitre 160 sur 219 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les bâtiments d'exploitation et l'attirail agricole. — Le système de la jachère et la rotation des cultures. — Défauts de la culture. Insuffisance des engrais, des pâturages. — Rendement assez faible. Cependant, excédent de la production sur la consommation. — Importance relative des diverses cultures. Prédominance du seigle sur le froment. Le blé noir et l'avoine. — La vigne. — Exploitation défectueuse des forêts et des bois. — Médiocrité de l'élevage. L'espèce bovine. Les moutons. Les chevaux. — Comment s"expliquer la lenteur des progrès agricoles? Les causes économiques et sociales. — Les conditions naturelles. Difficulté des communications. Etat déplorable des chenuns de traverse. — Par contre, liberté relative du commerce des grains. — Instabilité et variété des prix.

Dans presque toute la France, jusque vers la fin de l'Ancien Régime, les procédés de culture restent très primitifs. Ils laissent tout autant à désirer en Bretagne ; les progrès de '^'^ l'agricultui^e y ont été d'une extrême lenteur (D.

Considérons d'abord les bâtiments d'exploitation. Le plus souvent, ils ne répondent que bien imparfaitement aux besoins de la culture, u Dans la Bretagne, dit Gambry, l'habitation du laboureur est à peu près partout la même; presque toujoui:S, elle est située dans un fond près d'un courtil. Un appenti couvert de chaume conserve les charrues et les instruments de labourage; une aire découverte sert à battre les grains ; » et il remarque encore qu'on ne trouve jamais de granges, qu'on entasse les blés dans les greniers (2). Dans la cour, dans le « pourpris » s'amoncellent les fumiers. Presque toujours, l'installation agricole est étroite et incommode 0).

(1) Cf. A. Dupuy, L'agriculture et les classes agricoles de la Bretagne au XVIII^ siècle {Annales de Bretagne, t. VI, pp. 3 et sqq.i.

(2) Cambry, Voyage dans le Finistère, 1794, éd. de Fréminville, p. 32.

(3) Cf. Ant. Favé, Notes sur l'aspect extérieur d'une ferme cornouaillaise avant 1789, dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, an. 1895, t. XXII, pp. 33 et sqq.

Souvent aussi l'attirail de culture est vraiment insuffisant. On ne trouve guère de bœufs de labour que dans les grandes métairies. Les closiers et les petits propriétaires ne possèdent guère que des vaches et parfois aussi un cheval ou deux. Dans la paroisse d'Antrain, en 1785, on ne compte que 13 fermes « portant harnais, » dans la paroisse de Balazé, une vingtaine de métairies « dont les fermiers ont toujours et sans interruption 4 bœufs (1). » Dans la paroisse de Ghalun, à la même date, 9 métayers possèdent des bœufs (2) ; sur 62 propriétaires ou closiers, 4 seulement disposent de bœufs; les autres n'ont que des vaches (2, 3 ou 4, rarement 5) et souvent aussi un cheval ou deux (3). « Tous dans la paroisse, écrit le recteur de Chauvigné en 1785, sont des laboureurs, les uns en qualité de fei'miers, et ceux-là, au nombre de 15 à 16, ont 6, 8 bêtes de labour sans les vaches et les élèves; les autres labourant en qualité de propriétaires ont 3, 4, 5, 6 vaches et leurs élèves avec 1 et 2 che^■aux ('i). » — Quant aux instruments agricoles, il suffit de parcourir les inventaires après décès pour constater que, surtout dans les petites exploitations, ils sont encore très rudimentaires : bêches et charrues ne se sont pas transformées depuis des siècles.

Toute culture intensive est totalement inconnue en Bretagne; on ne demande encore au sol que le minimum d'efforts. Les Déclarations des Vingtièmes nous montrent clairement que la plupart des exploitations contiennent non seulement des champs de culture, mais aussi des landes et des près, voire même des bouquets de bois, qui représentent le plus souvent un cinquième ou un quart de la superficie totale de la tenure ou de la métairie. Dans certaines paroisses, comme à Fleurigné (5), à Erbrée (6), à Rourg-des-Comptes C^), à Mon-

(1) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 3912.

(2) 2 en possèdent 8, 4 en possèdent 6. 3 en pnssèdenl 4.

(3) Etat de la paroisse de Chalun, en 1785 (ibid.. C 3912).

(4) Ihid., C 3912. Voy. S. Ropartz. Mobilier d'un paysan bas-breton au XV/e siècle (Revue de Bretagne et de Vendée. 18.58. l''^ série, t. IV. pp. 351 et sqq.). Cf. aussi les inventaires de la seigneurie de Buhen-Lantic (Arch. des Côles-du-Nord, B 187).

(5) Déclarations des Vingtièmes (Arch. d'Ille-et-\ïlaine, C 4528),

(6) Ibid., C 4524.

(7) Ibid., C 4515.

l'attirail agricole. 381

taut(i), sur bien des ienures, les landes et les prés sont aussi étendus que les terres labourables ; à Saint-Pierre-de-Plesguen (2), il est des propriétés qui consistent presque entièrement en terres de pâture.

Le système de la jachère est, pour ainsi dire, usité partout en Bretagne 0). Les terres labourables se reposent au moins un an sur deux, souvent même deux ans sur trois. Sur bien des exploitations, en effet, comme le montrent les Déclarations des Vingtièmes, un tiers des terres est ensemencé, un tiers se trouve à l'état de pâture, tandis que l'autre tiers reste complètement en friche W. C'est seulement dans les régions les plus fertiles, notamment à proximité de la côte, que la jachère est réduite à son mininmm (5).

(1) Déclarations des Vingtièmes (Arch. d'Ille-et-Vilaine), C 4543.

(2) Ibid., C 4582.

(3) Comme d'ailleurs dans presque toute la France; il n'y a d'exception à faire que pour l'Alsace, l'Artois, la Flandre (A. Young, op. cit., t. II, pp. 113 et sqq.; A. de Saint-Léger, op. cit., pp. 345 et sqq.). Même en Picardie, la terre se repose 1 an sur 3 (A. de Galonné, op. cit., pp. 75 et sqq.).

f4) Voy. Déclarations des Vingtièmes, passini. — A Belle-Ile, « les terres, qui ont produit du froment une année, restent ordinairement une année à se délasser... »; les plus mauvaises, vers la <■ côte sauvage », restent 2 ans sans rien porler (Enquête des membres de la Criminission intermédiaire sur la culture de Belle-Ile, ITlJG, Arch. d"Ilie-et-Vilaine). Cf. Corps d'Observations de la Société d'agriculture de Rennes, 1757-1758, pp. 102-103 : « Si l'on forme une somme de la valeur des différentes récoltes, comme froment, seigle, orge, bled noir, avoine, on trouvera qu'elle répond à peine au prix qu'est affermé annuellement le fonds qui les a produites. Si l'on considère de plus que, dans presque toute la Province, les terres labourées ont besoin d'une, de deux et même de trois années de repos; que, pendant ces années de repos, le fermier paie le même prix de sa ferme que pendant les années de moissons; on ne sera pas étonné qu'après avoir déduit le prix de la semence, la dixme, les frais de culture et de récolte, il reste à peine au laboureur de quoi payer le propriétaire. » — Cependant un Mémoire du département d'Hennebont, de 1728, déclare que, dans cette région, on ne laisse pas « chômer » les terres labourables (.A.rch. d'IUe-et-Vilaine, C 1676).

(5) Annuaire statistique du département du Finistère, an XII, pp. 142-143 : « Les terres dites chaudes ne se cultivent pas de la même manière dans l'intérieur et sur les côtes. Dans l'intérieur, ces terres sont ensemencées la première année en bled noir, la seconde en seigle, la troisième en avoine, la même culture a lieu les trois années suivantes; elles reposent ensuite 3 à 6 ans et produisent, dans ces années de repos, de la lande et du genêt qu'on a soin de semer la dernière année de production avec les autres grains. Sur les côtes, au contraire, et dans une lisière d'environ trois quarts de lieue, ces terres sont ensemencées tous les ans; on y fait alterner l'orge avec le froment, on sème quelquefois la troisième année du sarrasin, dit bled noir... »

La rotation des cultures est ordinairement la suivante : une première année, on sème du froment ou du seigle; une seconde année, de l'avoine; une troisième année, du blé noir; puis on laisse la terre se reposer pendant trois ou six ans W. Ainsi, après une période de productivité, lorsqu'elle est épuisée par plusieurs récoltes successives, la terre retourne à l'état de lande, elle se couvre de genêts, de fougères et d'ajoncs. Et lorsqu'ensuite on veut la mettre de nouveau en valeur, il faut opérer un véritable défrichement : on arrache les buissons, les épines, les souches; on les fait brûler et l'on prépare ainsi le sol pour de nouvelles semailles : c'est Yécobuaye, qui, comme Arthur Young l'a justement remarqué, est l'un des procédés caractéristiques de l'agi'iculture bretonne (2). il est d'ailleurs des terres froides ou des pâtures qui ne se labourent

(1) Déclarations des Vingtièmes, passim. Cf. Arthur Young, op. cit., l. II, pp. 123 et sqq. : « Rotation ordinaire : 1° genêt semé avec l'avoine; 2°, 3°, 4° genêt;- on le coupe la quatrième année, mais on l'a fait pâturer tout ce temps; 5° froment; 6° seigle; 7° sarrasin; 8° avoine et genêt. » — Quelquefois, mais rarement, la terre se repose après un an de culture : cf. Déclarations de la paroisse d'Esse, passim (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4526). — ■ Déjà au W'V> siècle, c'est la môme rotation des cultures : voy. Geslin de Bourgogne et Anatole de Barthélémy, Anciens Evéchés de Bretagne, t. III, Prolégomènes, pp. cxix et sqq.

(2) Voy. Arthur Young, op cit., t. II, p. 123 : « Le trait caractéristique de leur exploitation est d'écobuer les pièces abandonnées après épuisement, afin de les épuiser par de nouvelles récoltes successives. » Cf. ibid., p. 27 : « On brûle périodiquement et on sème aussitôt du froment, du seigle, de l'orge ou de l'avoine, tant que la terre rapporte une récolte qui vaille qu'on s'en occupe; l'épuisement venu, on abandonne le sol aux herbes, au genêt, à la fougère, à l'ajonc qui le recouvrent. » — Voy. aussi un marché conclu, en 1603, par la dame de Salfré avec Leray et Herpin pour l'écobuage de la prée Guynel : ils « aracheront ce qu'il se trouvera de souches, despines et autres bois en ladite lande », ils couperont et brûleront en tas les buissons; la dame leur donnera 19 livides tournois par journal écobué (Dial de Satire, fonds de SaHré, Arch. de la Loire-Inférieure). — Cf. la déclaration de Nicolas Colly (Déclarations des Vingtièmes de la paroisse de Gnrunliuel, Arch. des Côtes-du-Nord, C 58) : « 7 journaux de terre labourable qui ne sont que terre à seigle, avoine et bled noir dont la plus grande partie repose et est sans semances et sous pastures, pendant que l'autre partie est sous semances, qui ne dure que pendant 9 ans, passe de quoy on les laisse reposer et sous pasture...; 7 journaux 3/4 de terre froide, laquelle ne produit qu'une mauvaise pasture, genêts et fougères pour faire du marni, et lorsqu'elle ne produise plus, on les écobue et brulle les mottes dont la cendre sestant dessus, et on y sème du seigle qui coûte plus à travailler qu'il ne vaut... »

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