DÉFAUTS DE LA CULTURE
C'est qu'en dépit d'excellentes conditions naturelles, les pâturages sont le plus souvent très médiocres. Les prairies naturelles sont très mal soignées d) ; aussi y en a-t-il un quart de tout à fait mauvaises; beaucoup d'entre elles sont humides, marécageuses, parce qu'on ne sait pas les drainer; on ignore presque complètement l'art de l'irrigation (2). Quant aux prairies artificielles, si rares encore dans toute la France (3), elles n'existent, pour ainsi dire, pas en Bretagne; c'est seulement à la fln du XVIIP siècle que quelques tentatives seront faites pour en créer (^). En Bretagne, comme dans les auti'cs provinces, on se préoccupe avant tout de ta production des céréales, sans comprendre qu'un élevage prospère est la condition nécessaire d'une culture florissante (^).
Les procédés rudimentaires de la culture, la médiocrité du capital consacré à l'exploitation agricole (6) nous expliquent le faible rendement de la terre. Toutefois, il convient de remarquer qu'à cet égard la Bretagne n'est nullement inférieure à la plupart des provinces. Dans les meilleures terres, s'il faut en croire le Corps d'obsercalions de la Société d'Agriculture, le rendement du froment est de 9 pour 1; mais c'est un cas exceptionnel : presque tous les fermiers sèment à peu près 200 livres de froment par journal; ils recueillent 5, 6 et 700 livres, c'est-à-dire 2 1/2, 3 ou 3 1/2 pour i (( semence com-
(1) Il en est de même dans toute la France; voy. Arthur Yuung, op. cit., t. II, pp. 153 et sqq. : « on se contente de procéder grossièrement au drainage, au nivellement, au roulage..., excepté dans les pays d'irrigation, mais le drainage est presque partout négligé. »
(2) Corps d'observations, 1759-1760, p. 97.
(3) Excepté en Flandre et en Alsace. Même dans les riches plaines du Toulousain, on ne trouve encore que très peu de prairies artificielles (Théron de Montaugé, op. cit., pp. 15 et sqq.).
(4) Voy. plus bas, chapitre ni.
(5) Voy. A. Young, op. cit., t. II, pp. 135 et sqq. « Le principal malheur des rotations françaises vient d'un désir exagéré d'avoir aulant de froment et de seigle que possible »; mais, ajoute-t-il, il ne faut pas croire que plus on sème de blé, plus on en récolte; un bétail nombreux rend la terre plus fertile.
(6) En Bretagne, déclare Arthur Young (op. cit., t. II, pp. 252 et sqq.), le capital employé par hectare n'est que de 61 ou de 46 francs, tandis qu'en Angleterre, il s'élève à 247 francs.
prise (1). » Cette appréciation de la Société d'Agriculture semble trop pessimiste. En effet, les Déclarations des Vingtièmes reconnaissent ordinairement que le rendement peut être évalué à 4, 5 ou 6 pour 1 (2). Les Etats de récolte, fournis à l'intendance en 1776 et 1778 (3)^ estiment le rendement moyen de la Bretagne à 6 pour 1, pour le froment; à 8 pour L pour le seigle; à 9 ou 10, pour l'avoine; rendement qui, d'ailleurs, varie très sensiblement suivant les régions. Considérons seulement les départements de (Jumiper, ^'itré, Hennebont; nous pouvons, pour Tannée 1776, dresser le tableau suivant :
Froment
Quimper
Vitré
Hennebont
5 pour 1
6 pour 1
10 pour 1
Seigle
Blé noir
Avoine
Entre les régions fertiles et les cantons les plus pauvres, il peut parfois y avoir une différence du double ou du triple. Et il semble aussi que la productivité du sol se soit assez fortement accrue dans la seconde moitié du X\'IIP siècle (^).
(1) Corps d'observations, 1757-1758, p. 86, el 1759-1 7G0, p. 97.
(2) Voy., par exemple, la déclaration de Pierre Frin (paroisse de Dalazé, Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4513) : « Je senime par chasque année 4 boisseaux de seigle, mesure de Vitré, qui me produisent 5 pour 1, pesant 48 livres, poids de 16 onces; 3 boisseaux d'avoine qui produisent 5 pour 1; 1 boisseau 1/2 de blé noir qui produit 10 pour 1. » François Roj'er libid.j a semé du seigle et de l'avoine qui produisent 4 pour 1. Françoise Lebeau sème 9 boisseaux de seigle qui lui rapportent 48 boisseaux [Déclarations de la paroisse d'Etrelles, ibid., C 4526). A Belle-Ile, « le produit des terres en général est de 8 environ pour 1 dans les années communes; les mauvaises portent moins » (Enquête des membres de la Commission intermédiaire des Domaines sur la culture de Belle-Ile, Arch. d'Iile-et-\ilaine). Cf. Cafiier de Tréogat (sénéch. de Quimper) : « Et finallement ce qui crèvent les pauvres campagnarts est la renie fonctière dessus leurs domaines, parce que quand on sème un boisseau de bled ordinairement et par année commune, il ne produit que quatre... <>
(3) Arch. d"Ilie-et-Vilaine, C 1653 et 1654.
(4) Le comte de Pire, dans une lettre à Bébin, du 8 décembre 1788, constate que dans le pays de Bennes, en 1788, l'avoine a donné 9 pour 1, le blé noir 10 pour 1, le seigle 1 1/2 pour 1, le froment 3 1/4 pour 1 [Fonds Pire, Arch. d'Iile-et-Vilaine, E 205); mais il s'agit d'une mauvaise année.