LA HAUSSE DÉS PRIX
s'améliorer, paraît avoir empiré à la fin du XVIIP siècle : ils n'ont donc pu disposer des avances qui leur eussent été nécessaires pour perfectionner sensiblement leurs procédés et leur outillag-e de culture '^). Et quant aux propriétaires nobles, ce n'est pas à des améliorations agricoles qu'ils ont consacré pour la plupart la plus-value de leurs revenus. Seule, la classe des paysans piopiiétaires a pu pioQter sans doute de la hausse pour accroîtie, dans une certaine mesure, sa force de production.
En fait, il ne semble pas que, dans les dernières années du XVllP siècle, l'on puisse constater en Bretagne de progrès très marqués de l'exploitation agricole. Il y a eu, sans doute, quelques transformations partielles. La culture de la vigne a pris de l'extension dans le comté nantais et dans l'évêclié de Vannes (2). On commence, par endroits, à aménager des prairies artificielles ; la culture de la pomme de terre se propage même dans la Basse-Bretagne (3). Mais, dans l'enseiiible, l'agriculture bretonne reste arriérée et primitive. Ganibry note, en 1794, la persistance des procédés surannés (4) ; les engrais isont toujours aussi défectueux (5), et le rendement de la terre n'est pas très sensiblement supérieur à ce qu'il était 50 ans plus tôt(«). Au début du XI-X*" siècle, on n'a pas encore lenoncé au système de la jachère (7). Si nous consultons VElat
(1) Voy. plus haut, 4^ Partie, chap. i.
(2) L'intendant reçoit un grand nombre de demandes d'autorisation pour de nouvelles plantations de vignes (Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1602 à G 1628).
(3) Cambry remarque que, dans le district de Châteaulin, « les habitants commencent à s'accoutumer à la culture des pommes de terre » {op. cit., p. 271).
(4) Ibid., passim.
(5) «... Les landes (qui donnent un air inculte au pays) coupées, pourries, servent d'engrais; on ferait beaucoup mieu.x de cultiver la terre qui les nourrit; mais les préjugés et les anciens usages ne sont pas encore détruits dans la Bretagne; on pourrait se procurer les engrais nécessaires en formant des prairies artificielles, en nourrissant un plus grand nombre de bestiaux » {ibid.. pp. 410-411). Cf. ibid., pp. 29 et sqq.
(6) D'après Cambry (pp. 31-32), le rendement, en 1794, serait en Basse- Bretagne : pour le froment, de 7 à 8 pour 1; pour le blé de mars, de 10 à 12 pour 1; pour le sarrasin, de 18 à 20 pour 1.
(7) Annuaire statistique du département du Finistère, an XII, pp. 142-
434 TENTATIVES d' AMELIORATIONS AGRICOLES.
des ensemencements, en l'an III (D, nous remarquons la même prédominance qu'autrefois du seigle et du sarrasin sur le froment, même dans les parties les plus fertiles de l'Ille-et- Vilaine. C'est seulement, semble-t-il, à partir de 1840 que l'agriculture 1j retonne a fait des progrès vraiment décisifs (2). — Ainsi, la Bretagne ne semble pas avoir connu l'essor agricole qui a marqué, pour certaines provinces de la France, les vingt dernières années de l'Ancien Régime (3i. n ne s'y crée pas de grandes fermes, comme dans l'Ile-de-France ou la Picardie; on n'y consacre encore à l'agriculture qu'un capital insuffisant, et la plupart des exploitations restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, médiocres et peu productives.
Cependant, en un sens, il y a eu progrès véritable. Si les terres cultivables ne deviennent pas beaucoup plus productives, leur quantité s'accroît. Dans la seconde moitié du XVIIP siècle, se dessine le grand mouvement de défriche-
(1) Arch. Nat., pu 448, 449 et 450. Cf. l'Appendice III.
(2) En 1835, le rendement des diverses cultures, en Basse-Bretagne, est à peine supérieur à ce qu'il était au XYIII^ siècle (A. du Chatellier, Recherches statistiques sur le département du Finistère, 1835, 3« livraison, pp. 20 et sqq.). Habasque dit, en 1836 {Coup dœil sur V ensemble du département des Côtes-du-Nord, p. 89) : « L'assolement y est le même depuis un temps immémorial. La première année, on sème du sarrasin ou blé noir; la seconde, du seigle ou du froment; la troisième, de l'avoine; et après deux ou trois rotations semblables, la terre y est laissée en repos pendant six et quelquefois dix ans. » — Dans le département de la Loire-Inférieure, les terres en jachère s'étendaient sur 92.000 hectares; en 1882, sur 44.000; en 1800, la superlicie cultivée en seigle était de 90.000 hectares; en 1840, de 31.000; en 1882, de 3.919; en 1839, 13,71.5. hectares étaient consacrés à la culture de l'avoine; en 18&2, 21.385; la production de l'avoine, qui, en 1815, n'était que de 86.000 hectolitres, s'est élevée, en 1887, à 504.000 hectolitres. Dans ce même département, la betterave fourragère, la pomme de terre n'ont été cultivées qu'au XIX^ siècle; et dans le cours du même siècle, la valeur des terres a triplé : voy. E. Andouard, Les progrès de l'agricuJIure dans la Loire-Inlérieure depuis un siècle [Annales de la Société académique de Nantes, an. 1889, 7e série, t. I, pp. 82 et sqq.). — Cf. encore Michel de la Morvonnais, L économie rurale en Bretagne et son agriculture dans le passé et le présent, 1894, pp. 55 et sqq.
(3) Cf. A. de Calonne, op. cit.; de Saint-Léger, op. cit.; Levasseur, Des progrès de Vagriculture française dans la seconde moitié du XVIll^ siècle, loc. cit., pp. 629 et sqq.; Jean Jaurès, La Constituante, pp. 169 et sqq.; Fritz Wolters, op. cit., pp. 228 et sqq.
DESSÉCHEMEN^TS. 435
ment, qui ne sera qu'au siècle suivant assez intense pour transformer l'aspect du pays, mais qui déjà, à la veille de la Révolution, a sensiblement réduit, dans la péninsule, la surface des terres incultes.
HLe ti^avail de dessèchement des marais, entamé déjà depuis des siècles (i), se poursuit plus activement que jamais pendant le demi-siècle qui précède la Hévolution. Le g'ouvernement, d'ailleurs, ne cesse de prendre des mesures pour l'encourager. Les terres desséchées et mises en culture sont exemptes pour 20 ans de tout impôt et de toute dîme ecclésiastiques et ne doivent ensuite acquitter les dîmes qu'au taux réduit de 50%. En 1764, une déclaration royale, renouvelant d'ailleurs d'anciens édits, permet à tous seigneurs et propriétaires de marais d'en opérer le dessèchement, « après vérification de l'état et consistance desdits terrains (2). »
C'est dans le pays nantais que les dessèchements sont le plus nombreux. Déjà, en 1732, le roi autorise Jean Senant d'Echully à faire dessécher plusieurs marais, situés dans l'évêché do Nantes, et, entre autres, celui de la Roche (3). En 1767, le sieur Roger obtient la permission de dessécher à ses frais le marais de Chesne et d'y construire un nouveau canal de navigation jusqu'à la Loire (*'. Les marais de Saint-Gildas sont desséchés, et, en 1774, une Compagnie, dirigée par Pierre de Bray, se dispose à entreprendre le dessèchement des marais de Donges, qu'elle a afféagés f^). Graslin, de Nantes, le flnan-
(1) Cf. Comte de Dienne, Histoire du dessèchement des lacs et marais en France avant 1789, Paris, 1891.
(2) Déclaralion du 14 juin 1764 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1630).
(3) Ibid., C 1630. Conformément aux édits royaux, ces terres dessécliées et défricliées seronl exemples de tout impôt et des dimes ecclésiastiques pendant 20 ans, et ensuite ne pourront être soumises qu'à des dîmes à la 50e gerbe. — En 1712, l'intendant Ferrand avait fait étudier les marais du lac de Grandlieu que les sieurs de la Blottlère et de Liancé se proposaient de desséctier (Arcti. Nat., G^ 193).
(4) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1630.
(5) Voy. la requête présentée au Roi par Pierre de Bray et ses associés (Arch. Nat., Qi 520). Ils demandent que les seigneurs ou leurs vassaux ne puissent troubler leurs travaux « sous prétexte de droits d'usage », que les propriétaires des terrains des marais non afféagés aux suppliants « soient tenus de payer à la Compagnie une rente annuelle foncière et perpétuelle de 6 livres par journal de marais desséché, si mieux ils n'aiment abandonner aux suppliants la moitié desdits terrains. »
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cier, l'industriel, l'économiste bien connu, s'occupe très activement du dessèchement des marais : en 1772, il transforme les mai-ais de Lavau, près de Savenay, en excellentes prairies, d'une superficie de 680 journaux ; en 1775, il obtient l'afféagement de 1.800 journaux dans les marais de Dol et commence à les mettre en valeur d). Les marais de Diouet, dans les paroisses de Trégon et de Ploubalay, ont été, en partie, dessècliés dans la seconde moitié du XMIP siècle (2). En 1776, Perroud, ingénieur des ponts et chaussées, et le sieur Lemée demandent l'autorisation de dessécher et d^ mettre en valeui' une partie des marais d'Yfhniac (3).
D'une bien plus grande importance encore nous apparaissent les défrichements de landes et de terres vagues, surtout dans un pays comme la Bretagne, où la moitié environ de la surface du sol est restée inculte. Sans doute, l'œuvre de défricliement a connnencié dès les premiers siècles du Moyen-Age et s'est poursuivie sans interruption au cours des temps modernes (4). Mais c'est surtout à partir de 1740 ou de 1750 que les défrichements semblent se multiplier. A ce moment même, on l'a vu, les seigneurs, désireux d'accroitre leurs revenus, afféagent à l'envi les terres incultes de leur sei-
(1) Voy. J. Desmars, Jean-Joseph Graslin in'27-1790]. Rennes, 1900, pp. 8-
(2) En 1761, La Choue de la MéUie demande l'autorisation d'entreprendre le dessèchement des marais de Drouet, d'une superficie de 2 à 3.000 journaux. L'intendant fait faire une enquête en 1762. « Suivant les réponses des recteurs de Trégon et de Ploubalay, le dessèchement de ce terrein est une chose déjà faite : il y a été pourvu aux frais de la province. Ils ajoutent qu'un particulier avait commencé à défricher avant le sieur de la Mellrie; que d'autres en ont fait autant; qu'il s'est emparé de parties sur lesquelles la charrue a passé... » (Arch. d'Ille-el-Vilaine, C 1630).
(3) Ihid.. C 1B3Û.
(4) Dans les déclarations faites au roi pour la réformation du domame, sous Louis XIV, il est question, à tout instant, de « nouvelles prinses » et de « nouvelles baillées » : ce sont des afféagements de terres vagues (Arch. Nat., P 1665 et 1666, passim). Dans la seigneurie de Souche, en Sainf- Aignan, on mentionne une centaine de nouvelles baillées {ibid., P 1666, fol. 2S9 et sqq.); Alphonse Dubreil, sieur de Bellair, possède dans la paroisse de Vertou « 100 journaux de terre autrefois vaines et vagues » [ibid., P 1665, fol. 227). Cf. aussi le « Prisage et bornage des terres nouvellement défrichées, et qui sont soumises aux dîmes novales dans la paroisse de Bains », en 1665 {fonds de Redon, Arch. d'IUe-et-Vilaine, H 88).