CHAPITRE IV
Principaux cenlres de i'iudLislrie de la tuile. — Vicissitudes de cette industrie. — Faiiricalion presque exclusivement rurale. — Diverses catégories de tisserands. — Marchands et tisserands. — Les autres industries rurales.
C'est précisément à rinsuIUsaiice de la production agricole qu'il faut attribuer le développement vraiment remarquable des industries rurales en Bretagne. Dans d'autres provinces, à la même époque, l'on voit la culture et l'industrie intimement associées W, Mais nulle part, semble-t-il, ce phénomène n'a été plus fortement marqué que dans la péninsule ; c'est que nulle part les paysans n'ont éprouvé à un plus haut point le besoin de s'assurer des ressources complémentaires; nulle part, les journaliers ne sont plus nombreux et la main-d'œuvre plus abondante (2).
(1) Voy., par exemple. A. Demangeon, La plaine picarde, Paris, 1905, pp. 277 et sqq. Cf. E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, 2e édition, 1901, t. H, pp. 762 et sqq., et 769 et .sqq.
(2) Il semble bien qu'Arthur Young ait pris l'effet pour la cause, lorsqu'il pi-étead [op. cit., t. II, pp. 384 et sqq.^ que le développement de la petite industrie domestique est nuisible à l'agriculture. En Bretagne, déclare-t-il, l'agriculture des parties centrales est misérable, « de celles sui'tout où l'on tisse le lin. » On lui dit « que là oîi se fabriquait la toile, l'agriculture était la plus négligée; les gens se reposent plus sur leur métier que sur leur terre, et, dans l'impossibilité où ils sont de soigner également l'un et l'autre, la dernière est livrée à l'abandon. Dans ce district, les landes sont immenses. » A Lorient, on lui a assuré « que les landes étaient excessivement étendues près de Pontivy, de Loudéac, de Moncoutour, de Saint- Quentin [Quintin], où l'on tisse le lin, et que la partie cultivée l'était aussi mal que ce que j'avais pu voir de plus grossier en ce genre, les tisserands faisant les plus mauvais cutivateurs de la province. »
CENTRES DE l'iNDTJSTRIE DE LA TOILE. 447
La plus iiiipurLanie, el de beaucoup, de ces industries campagnardes, c'est la fabrication de la toile. Il n'est, pour ainsi dire, aucune région de la Bretagne oia l'on ne llle le lin et le chanvre et oîi l'on ne tisse la toile, tout au moins pour l'usage et la consommation du pays. xMais il y a des centres de fabrication particulièrement importants, qui travaillent pour l'exportation, et où la toile donne lieu à un commerce très considérable. Les plus actifs de ces centres, ce sont ceux de Quintin, Loudéac, Uzel W, de Saint-Pol-de-Léon, de Morlaix et de Landerneau, de Guingamp, des enviions de Rennes, de \'ilré; puis viennent les centres moins importants du pays nantais, de Guérande, de Fougères, de Locronan. Chacun a, en quelque sorte, sa spécialité : dans les environs de Rennes, ce sont les grosses toiles à voiles, les tioijales; à Vitré, les petites toiles à voiles; à Quintin, Uzel et Loudéac, les bretagnes; à Saint- Pol-de-Léon, les toiles blanches à demi-fil ou roscoves et les crées; à Antrain, les grosses toiles et bourres; à Guingamp, les étoffes bélinges, mélange de fil, de laine et de poil de vache (2).
T()us les nis de Bretagne ne sont pas tissés dans la i)rovince, mais ils -y sont du moins blanchis et teints. Ainsi, les flls de Bécherel, Moron et des paroisses voisines sont blanchis à Paimpont, Gogane, La Canée : ce sont les fils de Bretagne ou fils de lorét^ qu'on expoile en grande quanlilé. « Ceux que l'on blanchit à Morlaix, Landerneau et environs, déclare Pinczon du Sel des Monts, sont encore d'une grande consommation sous le nom de flls de Cologne ; il s'en blanchit de
(i) Vuy. Bagol, Observations médecinales faites à Saint-Brieuc, dans tes années 1772 et suivantes (Arch. des Côtes-du-Nord), pp. 303-304 : « 40 paroisses situées dans la partie méridionale du diocèze s'occupent presque •uniquement de la fabrication des toiles de Bretagne, et cette espèce d'industrie employé au-delà de 35.000 pei'sonnes occupées en temps de paix au filage, fabrication, blanchissage, apport et transport des toiles et filasses. »
(2) Voy. Mémoire de Nointel, passim; iMomoire de M. de la Tour, passim; Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 73 et sqq.; Etat des nianiijactures de la Bretagne, 1740 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1533); Lettres-patentes portant règlement pour la lahrication des toiles en Bretagne, du 16 décembre 1780 [ibid., C 1531).
44S LES HiTDirSTRIËS RtlRALES.
plus gros à Laniiion et Tréguier, qui sont envoyés pour la . passementerie et se vendent pour Paris, Lyon et Rouen (D. » V L'industrie de la toile s'est développée dans les campagnes
bretonnes dès le X\'^ siècle (2), et elle nous apparaît comme très prospère au XVIP. Mais, à la fm de ce siècle, au moment des gi-andes guerres de la fin du règne de Louis XI\\ elle travei se une crise très grave, dont les effets se font sentir pendant les trente premières années du XMIP siècle ; le commerce des toiles diujinue presque partout de moitié, des deux tiers, parfois même des trois quarts. Les méuioires de Nointel et de M. de la Tour s'accordent ;i noter oette décadence (3), qu'ils attribuent surtout à la concurrence des Anglais et des Hollandais (^), et à la fabrication défectueuse qui décourage les acheteurs étrangers (s).
^ A partir de 1735, la fabrication des toiles se relève, malgré là persistance de la concurrence étrangère (6). Faut-il attribuer ce réveil aux efforts des inspecteurs des manufactures et surtout de M. de Goisy, comme le croit Pinczon du Sel des iMonts c^) ? Je ne sais. Mais, en tout eas, dès 1740, l'intendant
(1) Pinczon du Sel des Monts, op. cïi.^ pp. 77-78. — Sur le blanchissage des fils à Paimpont, cf. .Mémoire de M. de la Tour, fol. 230-231.
(2) Voy. A. Dupuy, Histoire de la réunion de la Bretagne à la France, 1880, t. II, p. 337.
{3j Nointel déclare, par e.xempJe (fol. 79 et sqq.) que, 20 ou 25 ans auparavant, « il sortait pour plus de 3 à 400.000 livres » de toiles noyales; la consommation en est maintenant réduite à 80.000 livres et diminuera encore. A Dinan, depuis quelques années, écrit M. de la Tour en 1733, la production a diminué des deu.x. tiers (Bibl. Nal.. (rançais. 8153, fol. 209).
(4) Mémoire de Nointel, fol. 80; Mémoire de M. de la Tour, fol. 13.
(5) M. de la Tour remarque (fol. 168) que les toiles de Morlai.x n'ont pas lu qualité requise par les règlements; les Espagnols ne cessent de s'en plaindre.
(6) Autrefois, on exportait en Angleterre beaucoup de noyales; mais les Anglais, ayant établi chez eu.\ des manufactures de noyales, « n'achètent plus nos voiles » (C'o/ps d'observations, 1757-1758, pp. 8-10).
(7) Pinczon du Sel des Monts, op. cit., p. 72 : « Le commerce des toiles à voiles, qui montait autrefois à plus de 6 millions, étoit pour ainsi dire tombé, lorsque le Conseil pour le rétablir fit venir de Morlaix à Rennes le sieur de Coisy avec la qualité d'inspecteur des manufactures de la province. Les réformes et le bon ordre qu"il avait introduit dans les manufactures de Morlaix avoient fait présumer que celle des toiles à voile profiteroit de son inspection; on a bien pensé, et si cette partie n'est pas encore montée au point où elle peut être conduite, on a du moins l'espérance d'un rétablissement complet. »
Vicissitudes de l'industrie. 44Ô
note un progrès très réel de l'industrie de la toile W. La guerre de Sept Ans provoque encore une crise assez grave; mais, dans i/ le dernier tiers du XMIP siècle, la production s'accroît très rapidement : tandis qu'en 1767 on a fabriqué 118.000 pièces <2), en 1770, on en labrique 175.000, et, en 1775, 249.000; à la veille de la Révolution, c'est en moyenne plus de 200.000 pièces que produit la province, et la valeur en est estimée à environ 14 ou 15 millions de livres 0). C'est seulement dans le courant du XIX^ siècle que l'industrie de la toile en Bretagne sera frappée d'une irrémédiable décadence W.
Ce qui nous intéresse dans cette industrie de la toile, c'est ^^ qu'elle est presque exclusivement rurale et domestique, que ceux qui s'y livrent sont presque uniquement des paysans (s). Il n'existe en Bretagne que très peu de manufactures de toiles; on ne peut guère citer que celle de CMteaugiron, appartenant au sieur Leboucher, marchand à Rennes, qui a le titi e de manufacture royale, qui emploie 300 ouvriers, et dont, d'ailleurs, les affaires sont peu brillantes (6), et aussi la manufacture de
(1) Etat des manufactures de Bretagne, 1740 (Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1533).
(2) En 1752, on a fabriqué 117.ÛÛÛ pièces; en 1754, 115.000.
(3j Etats des toiles présentées aux bureaux de visites de Bretagne (ibid., C 1547 à G 1552). — En 1782, les négociants de Moncontour, demandant le rétablissement du bureau de visites de Moncontour. affirment que le nombre des négociants en celle ville s'est accru considérablement » (Lettre de M. de Montaran à l'intendant, du 11 avril 1782, ibid., C 1536J. — Dans le premier semestre de 1787, on a fabriqué en Bretagne 108.819 pièces, d'une valeur totale de 7.830.071 livres, c'est-à-dire 9.461 pièces de plus que dans le premier semestre de 1786 (Etat des pièces d'étoHes (abriquées et visitées en Bretagne dans le /^r semestre de 17 87, ibid., C 1540).
(4) Voy. Recherches statistiques sur le département du Finistère, 1835, 3e livraison, pp. 129 et sqq. Dans l'arrondissement de Morlaix, il n'y a plus que 2.842 personnes employées à la filature, et 1.828 employées au tissage; on ne fabrique plus que 7.200 pièces de toile. Plougastel, qui expédiait autrefois 60 pièces par semaine, n'en expédie plus que 15 à peine; à Locronan. le travail a cessé. — Cambry (op. cit., p. 16) note déjà en 1794 la décadence de la fabrication dans le Léon et le pays de Sainl-Brieuc.
(5) Nointel dit déjà (Mémoire, fol. 83) que les toiles de Vitré se fabriquent « dans près de 30 paroisses qui sont sous trois lieues d'étendue autour de Vitré, et c'est ce qui leur donne le nom de vitrées; lesdites toilles s'achètent par les marchands de Vitré qui en font magazin et les envoyent ensuite à Saint-Malo, à Rennes et à Nantis.. »
(6) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1532.
toiles à voiles établie à Brest vers la fin de l'Ancien Régime : elle fait travailler les forçats, accapare les tils de la région et ruine les malheureux fabricants de Locronan W. En 1771, Lhuissier de la Goquerie a sollicité des lettres-patentes qui Fautoriseraient à établir une manufacture de toiles à l'Aubinaye, près de Cbâteaubriant ; mais Terray déclare qu'il ne voit pas la nécessité de lui accorder des lettres-patentes (2). En 1757, le sieur Chardon a demandé le titre de manufacture royale pour sa fabrique de I iOcronan ; on le lui refuse, parce qu'il n'emploie que quelques ouvriei'S (3). Les manufactures ne peuvent produire à si bon compte que les tisserands de la campagne; ainsi, la fabrique de Chàteaugiron est obligée de vendre ses toiles 12 à 15 % plus cher que les producteurs ruraux (^).
C'est qu'en effet, dans la canq^agne, les frais de fabrication sont réduits au minhnuni. La plupart des tisserands, notamment dans le pays de Rennes, sont des cultivateurs pour qui le tissage n'est qu'un métier accessoire : « Ces hommes vraiment précieux, dit un mémoire de 1762, cultivateurs et fabricants, sèment le chanvre, le cultivent, l'apprêtent, le filent et le façonnent en toile. » Comment le manufacturier pourrait-il rivaliser avec le tisserand rural ? Celui-ci « paie jusqu'aux moindres façons ; l'autre qui les gagne par le travail de sa famille n'en fait presque pas état, et sa frugalité règle son bénéfice (s). » Nombreux sont les petits propriétaires qui, ne
(1) Archives d'Ille-el-Vilaine, C 1536.
(2) Ibid., C 1534.
(3) Ibid., C 1532. — La manufacture, que Pinczon du Sel des Monts établit à Rennes vers 1750, ne fabrique guère que des étoffes de coton (Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 50 et sqq.).
(4) Voy. les observations de l'inspecteur général des manufactures de Bretagne, du i avril 1775 (ibid., C 1534) : « Il n'existe en Bretagne qu'un seul privilège pour la fabrication des toiles à voiles, c'est celui en vertu duquel M. Leboucher a établi une manufacture de ces toiles dans un des fau.vbourgs de Rennes. Il ne paroît pas qu'elle puisse faire aucun tort à la lubrique des environs; elle est obligée de vendre ses toiles de 12 à 15 % plus chères que celle-cy; ainsy elle a peu de débouché. »
(5) Mémoire au roi de M. Daniel, négociant de Nantes {ibid.. C 1532). — Cf. les observations de l'inspecteur général, de 1775 [ibid., C 1534) : « La fabrique des toiles à voiles de l'évêché de Rennes est toute dans les campagnes, à 2, 3, 4, jusqu'à 8 lieues de la capitale; les fabricants sont tous