MARCHANDS ET TISSERANDS
les recteurs des échantillons do gTos til (D. En 1771, l'inspecteur des manufactures, Guilloutou, signalant « le dépérissement des deux fabriques de toiles à voiles de Locronan et de Rennes, » attribue cette décadence à la mauvaise filature et à de mauvais procédés de fabrication (2).
Il est incontestable que l'industrie de la toile a assuré aux ^^ paysans un supplément de ressources dont le plus souvent ils auraient pu difficilement se passer. Mais ce ne sont pas eux qui retirent de cette industrie le principal bénéfice. Vers le milieu du siècle, le salaire des tisserands et des blanchisseurs est évalué à 8 ou 10 sous, celui des fileuses à 4 ou i/' 5 sous (3). Le profit de la fabrication revient surtout aux marchands qui achètent la toile aux paysans et qui la revendent en gros, qui l'exportent. On trouve de ces marchands dans tous les centres que l'on sait. A Quintin, par exemple, ils constituent toute la bourgeoisie du cru (*); on en compte de 20 à 30; à Moncontour, de 10 à 12; à Loudéac, de 7 à 8(5). Ils parcourent les campagnes à la rechercbe de bonnes affaires, ou bien ils emploient des courtiers qui leur servent d'intermédiaires (6). Disposant de capitaux, ils tiennent sous leur
(1) Il attribue, en effet, les défauts de la fabrication à la mauvaise qualité des fils (Lettre de l'inlendant au Contrôleur général, du 20 janvier 1776, Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1534). — En 1764, l'un des bureaux de la Société d'Agriculture, celui de Vannes, donne deux prix, l'un de 18 livres, l'autre de 12 livres, aux deux meilleures fileuses de chacun des départements de Vannes, Pontivy, Hennebont, Guéméné, Baud, Locminé, Auray, Malétroit, Questembert, Redon (Arch. Nat., pi» 325).
(2) « Elles produisirent, en 1768, 19.423 pièces; en 1769. elles ont tombé à 17.209 et, en 1770, à 14.946, ce qui fait 4.477 pièces ou près d'un quart de diminution pour les deux années » (Arch. d'Ille-et-Vilame, C 1534)^
(3) Mémoire de M. de la Tour, passim.
(4) Le 23 décembre 1785, l'intendant envoie à Galonné une longue lettre du « sieur Baron du Taya, maire à Quintin, homme très éclairé, et qui, comme tous les bourgeois de cette ville, fait le commerce des toiles » (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1534).
(5) Lettre de Guilloutou, inspecteur des manufactures à Saint-Malo, de 1777 : « Les marchands de cette fabrique sont répandus dans les campagnes dans une étendue de 12 lieues de longueur sur 7 à 8 de largeur. La ville de Quintin contient 20 à 25 marchands; celle de Moncontour, 10 à 12; Loudéac, 7 à 8; Uzel, 2 ou 3; il s'en trouve au moins 200 dans les campagnes à plus ou moins de distance de ces bureaux » {ibid., C 1534). A Quintin, dit l'inspecteur, en 1769, il y a 28 marchands auxquels les tisserands vendent leurs toiles {ibid., C 1532).
(6) Ibid., C 1531. On compte parfois deux ou trois intermédiaires.
dépendance écononiiciue les pauvres tisserands de la campagne qui n'ont pas d'avances W.
Et ce sont aussi les tisserands de la campagne qui souffrent le plus des crises que subit de temps en temps le commerce de la toile. Ainsi, la guerre de Sept Ans, qui a fermé bien des débouchés, a ralenti la production (2). Une baisse des prix, pendant l'hiver de 1706, a obligé beaucoup de tisserands à déserter leurs métiers; Guilloutou, inspecteur des manufactures à Saint-Malo, qui vient de visiter « les manufactures des bretagnes, » écrit à l'intendant, le 3 juin 1766 (3) :
Cette manufachu^e souffre beaucoup par le bas prix des toiles qui a diminué de 10 pour 100 dans cet hyver avec apparence de diminuer encore. Le prix du lin s'est soutenu et celuy des grains a considérablement augmenté, ce qui a occasionné de la misère chez le fabriquant; de la juisère est née une fièvre pourprée épidémique qui en fait beaucoup mourir surtout dans les campagnes où ils n'ont nul secours.
On trouve encore dans les campagnes bretonnes d'autres industries, mais beaucoup moins importantes que celle de la toile. Si l'on fabrique çà et là des draps, comme dans les environs de Josselin W, des étamines, des serges foulées, des
(1) Ainsi, le Mémoire de M. de la Tour dit que, si le blanchissage des fils à Paimpont « a diminué, on en attribue la cause aux délais de payements de 5 à 6 mois que l'on donne aux marchands achepteurs, pendant que les vendeurs qui en ont fait l'avance sont souvent hors d'état d'achepter argent comptant de la première main » (fol. 230).
(2) Corps d'obsenations. 1759-1760, pp. 379 et sqq. Ainsi « la fabrique d'.A.ntrain est entièrement tombée par l'interruption de notre commerce avec l'Amérique. »
(3) Arch. d'Ille-el-Vilaine, C 1.533. Guilloutou ajoute : « Si le commerce prenoit un peu faveur, cette manufacture se remettrait aisément, les tisserans qui ont abandonné leurs métiers les reprendroient. Le retour de la flotte du Mexique attendue à Cadiz dans le mois prochain opérera ce bien si elle rapporte tous les fonds des marchandises dont elle était chargée. » — En 1776, l'industrie de la toile subit encore une crise : l'intendant écrit au Contrôleur général, le 19 février 1776, que les toiles des manufactures de Bretagne « ont déjcà baissé de 10 pour cent » {ibid., C 1534).
■ (4) « Il se fait à Josselin et aux environs des draps dont la consommation est assez forte dans le pays, mais n'étant assujettis à aucuns réglemens ni à aucune inspection, ils sont remplis de défauts » (Pinczon du Sel des Monts, op. cit., p. 81). .Sur la fabrication des draps, cf. le Mémoire de Nointel, fol. 188 et sqq.
AUTBES INDUSTRIES RURALES. 455
bélinges ou tiretaines^ ,de gros cotons, des flanelles communes, toutes ces étoffes ne servent qu'à la consommation locale (1). Il n'y a guère que les bas, les chaussettes et les chaussons tricotés du pays de Vitré qui donnent lieu à un commerce considérable (2). On fait bien de la dentelle, mais très peu. Et d'ailleurs, ces industries sont moins exclusivement rurales que la fabrication de la toile. — J^es papeteries et les forges surtout sont nombreuses (3), mais, en général, les ouvriers qui y sont employés ne sont plus à aucun égard des travailleur agricoles.
Au contraire, les potiers de la paroisse de Rieux W, et ceux qui, dans la paroisse de Maroué, constituent toute la population de la trêve de la Poterie (5\ continuent à se livrer à la culture des terres, f^es habitants de Carfo sont presque tous boulangers, en même temps que cultivateurs. « C'est, dit un mémoire de 1771, une petite branche de commerce fort utile et même nécessaire à l'approvisionnement des marchés de Moncontour, Gouellinée, Langât, Plœuc, Uzel, où les gens de
(1) Pinczon du Sel des Monts, op. cit.. pp. 80-81; Corps d'observations, 1759-1760, pp. 380 et sqq.; Mémoire de M. de la Tour, passim.
(2) « De tous ces fils il se fait à Vitré beaucoup de bas, chaussettes et chaussons tricotés, dont la consommation est pour le Royaume, pour l'Espagne et les îles occidentales. Ce travail fait subsister plus de 4.000 filles ou femmes et procure le débouché d'une quantité prodigieuse de matières premières. Ce commerce fut sur le point de tomber il y a quelques années, parce que ceux qui le soutenaient manquaient de fonds » (Pinczon du .Sel des Monts, op. cit., p. 78).
(3) Mémoire de M. de la Tour, passim. Dans la subdélégation de Saint- Pol-de-Léon, par exemple, on compte 50 papeteries, employant un total de 300 ouvriers à 8 sous par jour (ibid., fol. 1.52).
(4) Les potiers de la seigneurie de Rieux doivent d'ailleurs des redevances au seigneur, qui leur permet d'exercer leur industrie. Il leur est Interdit de fabriquer des pots, du 10 décembre au l^r mars de chaque année; chaque ménage ne peut faire que 3 douzaines et denne de pots par jour; les enfants capables de travailler peuvent faire 12 pots; cf. A. de la Borderie, La seigneurie de Rieux et ses potiers {Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonnes, t. I, pp. 85 et sqq.) et Sur les potiers de Rieux au XVII h siècle et sur la confrérie des porteurs de sel de Redon {Bulletin archéologique de l'Association bretonne, an. 1881, 3« .série, t. I, pp. 39 et sqq.1.
(5) Archives des Côtes-du-Nord, E 79 et 583. Ils ont le droit de prendre de la terre dans la forêt de Maroué, en payant une redevance au duc de Penthièvre.
la campagne et les tisserands, qui ne sont point dans l'usage de cuire leur pain, viennent en acheter chaque semaine (D. » Les boulangers forains de Concoret sont aussi des paysans (2). Au XVIIP siècle, les habitants de la campagne considèrent que seules ces industries accessoires peuvent les sauver de la misère. Dans sa pétition à IWsseniblee Nationale, du 24 septembre 1790, IWssemblée de Guénézan demande l'établissement d'une manul'acture de toiles, qui contribuerait au « soulagement des pauvres au nombre de 95 sur une population de 555 individus, » et, ajoute-t-elle, « l'agriculture en deviendroit plus florissante, en ce que les lins et les chanvres qui sont la matière première sont aussi les productions naturelles du pays '3). » Ainsi, l'industrie domestique apparaît comme la ressource complémentaire indispensable, sur laquelle on .compte pour suppléer à l'insuffisance de la production agricole.
(1) Mémoire de Tavet, avocat-conseil du comte de Rieux, du 16 juillet 1771 (.4rch. d"Ille-et-Vilaine, C 1938).
(2) La plupart des habitants de Concoret, ne pouvant vivre du produit de leurs terres, se font blatiers ou boulangers forains : voy. une Requête du général de Concoret, de 1772 (ibid., C 1725).
(3) Papiers du Comité [éodal, Côtes-du-Nord (Arch. Nat., D XIV, 3).