LES ÉPIDÉMIES
règne partout à Tétat endémique, que la dysenterie, la rougeole, la petite vérole fassent chaque année de nombreuses victimes d) ?
Qu'une crise éclate, que la disette accroisse le nombre des pauvres, que la misère s'abatte sur des malheureux, toujours voisins de l'indigence, et déjà débilités par une vie de privalions. Ce sont alors des épidémies vraiment terribles, comme celles qui, en i74i, en 1758, en 1773 et 1774, en 1785 et 1786, ont dépeuplé la province. L'étude si nourrie de M. Dupuy nous montre que, chaque fois, ce sont les pauvres, les journaliers qui sont le plus cruellement atteints par le fléau (2); le médecin Bagot remarque que, dans le diocèse de Saint-Brieuc, les habitants de l'intérieur en souffrent plus que ceux de la région côtière, parce qu'ils sont plus mal nourris et plus misérables^).
L'épidémie de 1741 a duré une année entière et a coûté à la Bretagne environ 80.000 liabitants. Ij'épidémie de fièvre typhoïde de 1758, qui a débuté à Brest, s'est étendue à toute la Bretagne et a été particulièrement terrible en Basse-Bretagne; dans bien des pai'oisses, le quart des habitants est atteint par la maladie W. En 1773 et 1774, la petite vérole, la rougeole (s), la fièvre typhoïde ^^) déciment les campagnes
(1) Cf. Bagot, Observations médeclnales, passiin.
(2) A. Dupuy, op. cit., lac. cit., t. II, pp. 20 et sqq. — En 1784, à Malensac, le chirurgien Germain déclare que « les mauvaises saisons et la misère... sont les causes principales des maladies de cette espèce parmi les classes de gens qui vivent en proportion du travail qu'ils font chaque jour. »
(3) Bagot, op. cit., p. 305.
(4) A. Dupuy, op. cit., loc. cit., t. II, pp. 30 et sqq.
(5) En 1774, l'épidémie de rougeole fut 1res meurtrière pour les enfants : " dans le canton de Quintin, une moitié environ des enfans succomba » (Bagot, op. cit., p. 305).
(6) Ibid., pp. 305 et sqq. : « Quelques paroisses du diocèse et notamment celles de Plœuc et de Plénée-Jugon, toutes deux très grandes et très peuplées, puisqu'on compte dans chacune d'elles de 6 à 7.000 individus de tout âge, ont été désolées par une épidémie meurtrière gui y a fait périr près de 2.400 personnes. » Cette maladie était une « fièvre putride verminei\se plus ou moins compliquée de nmlignité », autrement dit la fièvre typhoïde, si l'on en juge par les symptômes que décrit avec beaucoup de précision Bagot. Et il ajoute : « Le traitement de cette maladie éloit très difficile vis à vis d'un peuple grossier, entêté de préventions anciennes entretenues par le charlatanisme; d'un autre côté, la misère extrême, la multiplicité des malades, la malpropreté des habitations mettoient le plus grand obstacle à la bonne volonté des gens de l'art surtout pendant l'hyver qui rend presque impraticables les chemins de ces deux cantons. »
comme les villes; des iamilles entières sont frappées en même temps, et souvent les malades n'ont ni couverture, ni linge, ni draps, ni feu, pas même de paille W. En 1785 et 1786, nouvelle épidémie, presque aussi désastreuse que les précédentes.
Et, pendant longtemps, les paysans sont presque dénués de soins médicaux '2). Ils ne veulent point, d'ailleurs, s'adresser aux médecins, — ils trouvent leurs visites trop chères (3), — ils préfèrent les empiriques, et souvent même ils repoussent, par un sentiment de méfiance invétéré, les soins gratuits que l'administiation leur procure dans la seconde moitié du X\IIP siècle (^). Le gouvernement, en effet, vers la lin de l'Ancien Régime, s'est appliqué à organiser l'assistance médicale dans les campagnes. Il envoie des secours, souvent importants (s) ; il distribue des remèdes ; il institue des médecins des épidémies, dont il stimule le zèle (*'). Ces efforts, sans doute, n'ont pas été inutiles ; ils ont soulagé bien des souffrances, mais ils n'ont diminué d'une façon sensible ni la fréquence, ni la violence des épidémies. C'est que ces épidémies étaient le produit fatal de la misère, qui n'a fait que s'accentuer aux approches de la Révolution, et la misère ellemême ne pouvait s'atténuer que par une transformation de tout le régime économique et social.
Une autj'e conséquence de la misère, c'est le grand nombre de mendiants et de vagabonds qui peuplent les campagnes bretonnes'^). On sait que chaque crise agricole l'éduit un grand
(1) A. Dupuy, op. cit., t. I, pp. 298 et sqq.
(2) Ibid., t. II, pp. 190 et sqq.
(3) Dans la paroisse de Guidel, le recteur déclare que « les habitants se laissent périr sans secours, par avarice plutôt que de recourir au.x médecins. »
(4) Ibid., t. II, pp. 212 et sqq.
(5) En 1782, le gouvernement dépensa pour l'assistance médicale en Bretagne 18.725 livres: en 1783, 48.3.50 l.; en 1784, 23.930 1.: en 1785. 25.731 1.
(6) En 1786, l'intendant Bertrand de Molleville organise régulièrement le service des épidémies, crée un in.specteur général des épidémies, avec lequel les médecins et chirurgiens des épidémies entretiendront une correspondance active. — Sur tout ce qui précède, cf. A. Dupuy, op. cit., loc. cit., t. II, pp. 222 et sqq.
(7) Voy. le mémoire encore inédit de H. Gaillard, Lm. misère et l'afisistance en Bretagne au AV7//e siècle. Cf. A. Dupuy, Les Epidémies en Bretagne, loc. cit., t. I, pp. 292 et sqq.; du même, Les prisoiis, dans les Mémoires de la Société archéologique d'Ille-et-Vilaine, an. 1883, t. XVI, pp. 23-24.