MENDICITÉ ET VAGABONDAGE
nombre de journaliers à la mendicité. Beaucoup de ces malheureux, ne pouvant trouver leur subsistance dans leurs villages, affluent dans les villes ou courent de bourg en bourg, le long des grandes routes. Ainsi déracinés, ils deviennent souvent des mendiants professionnels, des vagabonds, qui commettent toutes sortes de méfaits, pillant les champs, détroussant les voyageurs, terrorisant les habitants des fermes et des hameaux. Tous les subdélégués, en 1720, notent la gravité du mal (1).
Dans la seconde moitié du XVIIP siècle, alors que les crises deviennent plus fréquentes, il semble que le fléau devienne plus intense encore (2). On n'entend parler que de vols et d'incendies (3). Ecoutons les plaintes du subdélégué de Lorient en 1770(4) :
A Pleumeur, Queven et Caudan, les mendiants ravagent depuis trois ans la campagne en y coupant les arbres par pieds, et à main armée. Ils s'attroupent à cet effet, repoussent et maltraitent les paysans qui veulent s'opposer à leurs voj^es de fait. Ils viennent impunément vendre publiquement ces bois au marché de L'Orient. Les gens de la campagne n'osent dénoncer ni même nommer ces malfaiteurs qui les menacent du feu et de la vie.
Aux approches de la Révolution, on ne sait plus comment se débarrasser des mendiants et des vagabonds, de jour en jour plus audacieux et malfaisants (s). Les cahiers de paroisses •se plaignent de leur nombre, de leurs exigences, des délits et des crimes qu'ils commettent (6). Le danger est grand surtout
(1) Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1289.
(2) En 1787, l'intendant Bertrand de Molleville déclare « qu'on peut évaluer le nombre des mendiants de Bretagne au quart des habitants » (ibid.. C 124).
(3) Cf. Gaillard, op. cit.
(4) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1293.
(5) Voy. Corre et Aubry, Documents de criminologie rétrospective (Basse et Moyenne-Bretafine, XVII^ et XVIII^ siècles], pp. 221 et sqq., et pp. 257 et sqq.
(6) Cf. E. Dupont, op. cit.. p. 47. — Les habitants de la Chapelle-Saint- Sauveur se plaignent dans leur cahier d'être sans cesse inquiétés par les vagabonds et les contrebandiers (Arch. de la Loire-Inférieure, C 567).
dans le voisinage des villes : aux portes de Brest, Lambézellec est infesté par 50 familles de mendiants qui y résident d) ; à Orvauli, qui est situé non loin de Nantes et à proximité de deux grandes routes, il passe souvent, par semaine, 20, 30, 40 vagabonds (^2). Les paysans demandent qu'on prenne des mesures propres à faire disparaître la mendicité et le vagabondage, que le gouvernement organise une assistance vraiment efficace.
La charité privée, en effet, s'est montrée impuissante à soulager tant de misères. Les propriétaires nobles, même lorsqu'ils vivent sur leurs domaines, n'assistent que bien mollement les malheureux ; les bourgeois riches, nous disent les cahiers de paroisses, désertent la campagne pour éviter la charge écrasante des impôts ; les gros décimateurs, pour la plupart, s'acquittent très mal de leurs devoirs d'assistance (3).
Il y a bien, en certaines paroisses, et depuis longtemps, des institutions de charité. Mais leur existence semble très précaire. I^es amnâneries. les petits hôpitaux, fondés dans les campagnes ,au XIV^ et au X\'^ siècle, sont ruinés dès le XVP et disparaissent pour la plupait'^'. L'autorité religieuse encourage, il est vrai, la création de (( confréries » ou de <( bureaux de charité, » dépendant de la paroisse, mais ces bureaux
(1) Cahier de Lambézellec (sénéch. de Brest), art. 19.
(2) Cahier d'Orvault (Arch. de la Loire-Inférieure, C 572). Les habitants demandent « qu'il soit fait un règlement pour parvenir à empêcher les mendiants étrangers et non natifs de cette paroisse de s'y répandre, ainsi que dans les autres paroisses, et d'y vagabonder. »
(3) Voy. Dupont, op. cit., pp. 46-47, et A. Dupuy, Le.9 Epidémiefi en Bretagne, loc. cit., t. H, pp. 218 et sqq. — En 1788. le subdélégué de Pontrieux écrit : « les seigneurs ni les décimateurs n'ont rien voulu donner, quoiqu'on leur ait demandé quelques secours » (Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1371). Le recteur de Pédernec écrit « que les décimateurs des gros fruits, quoique ecclésiastiques, que j'ai stimulés souvent et de vive voix, n'ont jamais rien donné pour le soulagement de nos pauvres » {ibid., C 1364). L'abbaye de Paimpont refuse toute charité aux pauvres de Néant, bien qu'elle possède les deux tiers des dîmes de la paroisse {ibid.. C 1371).
(4) Léon Maîlre, L'assistance publique dans la Loire-lnlérieure avant i78d, Nantes, 1880. — Les biens de l'hôpital de Carentoir, en 1696, sont annexés à l'hôpital de Saint-Nicolas de Vannes (Le Claire, op. cit., pp. 90-91).