CHARITÉ ET ASSISTANCE
de charilé ne subsistent au XVIP siècle qu'au moyen de quêtes, et au XVIIP seulement, ils commencent à jouir de quelques rentes alimentées par des dons et des legs, à disposer de quelques ressources, encore bien insufilsantes. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la plupart des paroisses sont dénuées de toute institution charitable, et, si parfois l'on trouve des hôpitaux dans les campagnes, ce ne sont que des établissements misérables W.
Vers la fm de l'Ancien Régime, on commença à se persuader que seule Faction du gouvernement pourrait être vraiment eflicace, et peu à peu l'on en arrivait à considérer que l'assistance devait être l'une des fonctions de l'Etat. Les mesures édictées par le pouvoir royal n'avaient été d'abord que des mesures de police tendant à lutter contre la mendicité. Tel est le sens de la déclaration de 1720, qui prescrivait d'arrêter mendiants et vagabonds, mais qui ne put être appliquée faute de ressources suffisantes; tel est aussi le sens de la déclaration de 1724, qui ordonnait d'enfermer dans les hôpitaux généraux les mendiants de toute catégorie; mais les hôpitaux généraux étaient vraiment trop peu nombreux : la déclaration resta à peu près lettre morte. Seule, l'assistance des invalides commença à être organisée assez sérieusement, vers 1750 (2). Dans la seconde moitié du XMIP siècle, et surtout à partir de 1770, le gouvernement prend de véritables mesures d'assistance, tout au moms aux époques de crise, lorsqu'il fait des distributions de secours en grains et en riz, lorsqu'il généralise l'institution des ateliers de chanté, où l'on parvient à occuper une partie des malheureux journaliers sans travail ; lorsqu'enfm il encourage, dans les paroisses rurales, comme dans les villes, la création de bureaux d'aumônes.
Mais l'œuvre était trop vaste pour être menée à bonne fin, à une époque où les ressources financières de l'Etat se tarissaient chaque jour davantage. On comprend donc que les
(1) Léon Maître, op. cit., pp. 560 et sqq.
(2) Voy. H. Gaillard, op. cit.. Cf. Arch. d'Ille-et-VUalne, C 1288.
cahiers des paroisses bretonnes, en 1789, aient réclamé l'organisation d'un service d'assistance plus solide. On se plaint de la façon défectueuse dont ont été distribués les secours en graiUiS ; on demande l'établissement d'une caisse des pauvres ou d'un bureau de charité dans chaque paroisse ; on veut la création d'une véritable assistance médicale W.
S'il faul en croire les documents contemporains, la misère, la fréquence des crises et des épidémies auraient eu en Bretagne une autre conséquence encore : la population de la province aurait diminué d'une façon sensible dans le dernier tiers du XVIIP siècle. Pour la première partie de ce siècle, nous n'avons que des données très incertaines : à considérer les chiffres fournis par Noinlel (2) et par M. de la Tour (3), ]a population se serait accrue assez fortement de 1698 à 1733, se serait élevée de 1.700.000 âmes à 1.838.000. A partir de 1770, nous avons des renseignements plus pi'écis : l'intendant de Bretagne, sur l'ordre du Contrôleur général relève le mouvement de la population (^) Et voici les chiffres des naissances
(1) E. Dupont, op. cit., pp. 48-50. Cf. Cahier de Ploaré (sénéch. de Quimper), art. 12 : « Qu'il sera établi égallement dans chaque paroisse un bureau de charité pour le soulagement des niandiants, parce qu'il leur sera seulement permis de mandier dans les paroisses où ils sont domiciliés. » — Bagot déclarait que les secours du gouvernement seraient inutiles, tant qu'on ne prendrait pas le parti de créer, en cas d'épidémie, des dépôts dans les bourgs ou principaux villages, oîi l'on transporterait les malades, qui y seraient bien soignés par des infirmiers sédentaires [Observations médecinales, pp. 309-310).
(2) Mémoire de Nointel, fol. 186.
(3) Mémoire de 1733, fol. 3 v° : « On compte en Bretagne 367.771 feux qui, à raison de 5 personnes par feu, font 1.838.855 personnes de tout âge et de tout sexe. »
(4) En 1772, Terray a ordonné à tous les intendants de faire le relevé du mouvement de la population depuis 1770: ces relevés ont été en grande partie conservés aux Archives Nationales, sous la cote D IV bis, 43 à 47 : voy. Levasseur, La population française, 1889, t. I, pp. 248 et .sqq. — En 1774, Turgot songea à faire faire un dénombrement général de la population et une statistique agricole très complète : voy. la circulaire du subdélégué de Nantes aux recteurs, du 30 juillet 1774. Et ce ne fut pas un simple projet; il y eut un commencement d'exécution : dans chaque subdélégation, à titre d'essai, on fit procéder au dénombrement de trois paroisses, une grande, une petite et une moyenne (.\rch. d'Ille-et-Vilaine, C 1401),
MOUVEMENT DE LA POPULATION. 'jl89
et des décès, qu'il indique pour la période qui s'étend de 1770
Années
Naissances
Décès
Années
Naissances
Décès
Total..
Il est impossible de garantir l'exactitude de ces chiffres, cai' il ne saurait être question, à celte époque, de statistique précise. Ce sont des données tout approximatives, mais qui.
(1) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1400. Voy. aussi pour l'année 1787 un relevé du mouvement de la population dans les diverses parties de la Bretagne f.4rch. Nat., D IV bis, 43) :
Sénéchaussées ou sièges rovaux
Vannes
Guérande
Nantes-.
Ploërmel
Fougères
Lannion
Concarneau.
Antrain
Quimperlé...
Gourin
Jugon
Rennes
.Saint-Brieuc Brest
Naissances
Décès
isénéchaussées on sièges royaux
Dinan
Ilennebont
Lesneven "...
Bazouges
S;iint-Auliin-(lu Cormier
Carhaix
Hédé
Cbâ(eaiini'iif-''ii-F.inu
Moilaix
Quimper
Chàleaulin
Rhuis
Auray
6'iO
Décès
cependant, semblent mériter quelque créance W. Ainsi, de 1770 à 1787, l'excédent total des décès sur les naissances serait de 101.594; et il serait moins considérable dans les campagnes que dans les villes; en effet, de 1778 à 1787, on compterait, dans les villes, 122.093 naissances contre 159.860 décès, soit un excédent de décès de 23 % ; dans les campagnes, 892.119 naissances contre 972.242 décès, soit un excédent de décès de 8 % (2). Dans les années normales, les naissances sont sensiblement supérieures aux décès (3', mais, dans les années de crise, de disette, d'épidémie, le déficit des naissances est vraiment considérable : en 1772, 1773, 1774, 1775, 1779, 1780, 1782, 1783, 1785, 1786, 1787, le nombre des naissances n'a pas diminué, mais il y a eu une très forte mortalité (^'.
Or, à considérer la France (out entière, il semble, au contraire, que la population se soit notablement accrue, non seulement dans la première moitié du XMIP siècle, mais de 1770 à 1790, que, dans cette dernière période, elle se soit élevée de 24 à 26 millions d'habitants (S). Dans la plupart des provinces,
(1) Les relevés sont faits par les curés. A Paris, les mouvements de population ont été étudiés avec jîrand soin chaque année par M. de la Michodière, conseiller d'Etat, qui adresse ses observations <à l'intendant. M. Levasseur estime qu'aucun chiffre n'est vraiment sûr, mais que cependant on a pour la fin du XVIIP siècle des données approximativement exactes (op. cit., t. I, pp. 219 et sqq.).
(2) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1400.
(3) Grâce à la forte natalité. Dans l'île de .Sein, nu X Ville siècle, malgré une mortalité très élevée, l'excédent des naissances est en moyenne de 1,79 par 100 habitants (M. I,e Carguet, L'île de Sein an XVIII'' siècle. Etat de la population, dans le Bulletin de la Soriôlô nrchéolocfique du Finistère, t. XXIX, pp. 2G8-28ii.
(4) Voy. une lettre de l'intendant à Galonné, du 1(3 janvier 1784 : « Vous y verrez que le nombre des morts excède celui des naissances de 15.424 personnes. Cette diminution considérable ne tombe pas cependant entièrement sur les habitans "de cette province. Le nombre des soldats décédés dans les hôpitaux, tant militaires qu'ordinaires, peut monter à environ .5.000. Le surplus se trouverait être de 10.000. Mais les maladies épidémiques, ainsi que les différentes maladies de mer, qui ont été apportées par les troupes venant des îles, sont une des principales causes de la dépopulation » (Arch. d'IUe-et-Vilaine, G 1400). Dans une lettre de février 1785, l'intendant signale l'excédent des décès sur les naissances qui marque la période commençant en 1773, et il en attribue la cause aux épidémies libid.j. — Au contraire, de 1801 à 1831, dans le département du Finistère, la population s'accroît de 17 % (Rectierches statistiques sur le département du Finistère, 1835, l^^^ livraison, pp. 7 et sqq.).
(5) Levasseur, op. cit., t. I, pp. 207 et sqq., et pp. 221 et sqq.