‹ Les classes rurales en Bretagne du 16e siècle à la RévolutionChapitre 196 sur 219 · CARACTÈRE DES PAYSANS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES PAYSANS

siers, sans industrie, négligent. la culture et l'élevage W. Vers la fin de l'Ancien Régime, M. de Bréraontier note l'imprévoyance des paysans (2) :

Le laboureur ne travaille qu.e pour lui. Sa prévoyance ne va point au delà de son nécessaire; il s'endort sur ses besoins futurs, et il s'en rapporte constamment à une Providence toujours juste, qui le condamne souvent à des privations méritées par sa négligence; alors il est au comble du mallieui'.

La brutalité paiait être aussi un trait de caractère du paysan breton. Les domestiques sont souvent maltraités. Les juges des régaires de Tréguier, en 1780, déclarent que « le mépris des lois et l'insolence de certains gros paysans de ce canton sont montés à un si haut degré qu'il n'est pas possible à un domestique de les servir sans courir à chaque instant les risques ou d'être excédés de coups ou d'invectives, et souvent les deux à la fois ; » trop souvent, ils exercent des violences contre « des gens qu'ils croyent au-dessous d'eux. » Les divertissements eux-mêmes sont l'occasion de bien des violences (3). Les rixes sont fj'équ entes, qui mettent aux prises soit des individus, soit même les habitants de deux villages rivaux (*).

(1) Méiuuiie de M. de la Tour, passim. Il caraclérise ainsi les habitants de la subdclégation de Fougères : « habitants naturellement fainéans, audacieux, aimant les procès » (fol. 20); les habitants de la région de Bazouges sont « fainéans, grossiers, mutins et mauvais » (fol. 35); dans le pays de Savenay, les paysans sont « naturellement paresseux, insolents et pauvres » (fol. 73); dans ta subdélégation de Hédé, « les habitans sont d'un esprit grossier, aimant les procès, le vin et l'eau-de-vie, ne s'appliquent point au commerce et négligent même l'agriculture » (fol. 25 v°). — Bagot {op. cit., p. 305) déclare que les habitants de la côte sont « laborieux, gais, sobres, honnêtes en général », mais que les paysans de l'intérieur sont « paresseux, sombres, fourbes, yvrognes, et le nombre des coquins y égale à peu près celui des honnêtes gens. »

(2) Mémoire de M. de Brémontier, dans le Précis des opérations relatives à la navigation intérieure de Bretagne (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4955).

(3) A. Corre et P. Aubry, op. cit., pp. 191 et sqq. — Sur les terres du prieuré de Maxent, on constate fréquemment des rixes, oarfois sanglantes {[onds de Redon, Arch. d'Ille-et-Vilaine, H 134).

(4) Noël du Fait donne bien l'idée de ces haines de villages, lorsqu'il décrit « la grande bataille » des gens de Flameaux et des gens de Vindelles (Propos rustiques, éd. de la Borderie, pp. 64 et sqq.).

Rien ne porte plus à la violence et à la brutalité que l'ivrognerie, qui paraît assez répandue dans les campagnes bretonnes W. Il existe au XVIIP siècle, non seulement dans les bourgs et les villages, mais le long des routes, de nombreux cabarets, où l'on débite du mauvais vin et de l'eau-de-vie ; et certains cahiers des sénéchaussées de Quimperlé et de Goncarneau demandent que, dans l'intérêt de la santé et de la moralité publiques, on en restreigne le nombre (2), qu'aux jours de foires ou de marchés, il soit interdit de débiter des boissons sur les grandes routes (3). Toutefois, il semble que l'on boive inliniment moins d'eau-de-vie que de nos jours.

On peut affirmer aussi, sans ci'ainte de se tromper, que la population des campagnes est, dans l'ensemble, très inculte, et que la grande majorité des paysans ne sait ni lire, ni écrire.

L'enseignement primaire semble avoir été encore plus défectueux en Bretagne que dans la plupart des autres provinces.

(1) A. Corre et P. Aubry, op. cit., pp. 92 et sqq.

(2) Cahier de Moëlan (sénéch. de Quimperlé), art. 11 : « Demander la suppression des cabarets ou bouchons qui se sont établis dans les campagnes; dans le bourg de Moélan, par exemple, on compte six cabarets, quatre cafés où se débitent eau-de-vie et liqueurs; on y vend même du chocolat; dans différents cantons de la paroisse, on compte une vingtaine de cabarets, où il se consomme mal à propos les sommes qu'on ne peut apprécier au juste, sans compter les désordres qui s'y commettent. » Cf. le Cahier de Riec (ibid.!, art. 7.

(3) Cahier de Nizon (sénéch. de Concarneau), art. 12 : « ... Que pour les bonnes mœurs et la sûreté publique, tous cabarets établis dans les villages écartés ou sur les routes soient supprimés comme autant de retraites à voleurs, avec défenses d'en établir ailleurs que dans les villes et bourgs et sur un certifical du recteur de la paroisse et des douze délibérants pour attester la probité de ceux qui voudroient tenir cabarets, que toutes les expositions de boissons sur les grandes routes aux jours de foires, marchés et autres assemblées soient prohibées dans toute la province comme un usage dangereux, dont les paroisses du pais éprouvent journellement les plus funestes effets; que le fermier des devoirs de la province sera tenu d'établir dans chaque gros bourg une cantine qu'il fournira des meilleurs vins de Bordeaux pour être distribués en détail et à un bénéfice modéré, sur les certificats des recteurs, aux malades de leurs paroisses, pour qui l'usage de celte liqueur bienfaisante aura été jugé nécessaire, l'expérience aiant prouvé que l'usage des vins aigres ou frelatés qui se débitent dans les cabarets de campagnes cause journellement la mort aux malheureux qui se flattent d'y trouver la vie. » — Par contre, la plupart des cahiers de la sénéchaussée de Brest demandent que l'eau-de-vie ne coule pas plus cher au Tiers Etat qu'aux ordres privilégiés.

INSUFFISANCE DE l'eNSEIGNEMENT. 495

En Basse-Bretagne, on note d'assez nombreuses fondations d'écoles aux XVIP et X\ IIP siècles, mais il est certain que, dans bien des paroisses, il n'existe aucune espèce d'enseignement U). — Dans l'archevêché de Rennes, on peut mentionner un assez grand nombre d'écoles ; mais beaucoup de ces écoles n'ont élé fondées iju'au XVIIP siècle et même assez tard dans ce siècle. Les écoles de filles sont encore très rares. ^ Et d'ailleurs, c'est le plus souvent le recteur ou un prêtre de la paroisse qui tient l'école, d'une façon plus ou moins régulière (2). — Dans le pays nantais, les petites écoles paraissent avoir élé plus nombreuses que dans le reste de la Bretagne; mais, si fréquentes (lu'aient pu être les créations d'établissements scolaires aux XVIP et XMIP siècles, il est certain qu'à la veille de la Révolution bien des localités rurales sont encore dépourvues de tout enseignement régulier. Sans doute, comme l'affirme M. Léon Maître, l'Eglise, dès le XVIP siècle, a fait effort pour développer l'enseignement primaire, et, au XVIIP siècle surtout, beaucoup de fondations de personnes généreuses tendent au même but. Mais l'enseignement, qui dépend presque uniquement de la charité privée, est forcément précaire : il est des écoles qui restent fermées pendant plusieurs années. Ici aussi, renseignement est le plus souvent donné par les recteui'S, et il ne faut pas se faire d'illusion sur / sa qualité : il ne consiste guère que dans la leclui'e, l'écriture, le catéchisme (3).

Il ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait tant d'illettrés dans les campagnes. Les cahiers de paroisses de 1780 ne portent, en général, que très peu de signatures, et il en est qui dé-

(1) Voy. abbé Antoine Favé, Les petites écoles dans le Finistère [Bulletin archéologique de V Association bretonne, an. 1S95, pp. 207 et sqq.).

(2) Abbé Guillotin de Corson, Fouillé de l'Archevêché de Rennes, t. III, pp. 392 et sqq. Il donne la liste par paroisse de toutes les écoles dont il a pu trouver mention. — A Carentoir, les prêtres donnaient l'instruction, mais il n'y a pas d'école primaire organisée avant 1778, année où le marquis de la Bourdonnaye institue une rente de 300 livres pour l'entretien d'une école publique (Le Claire, op. cit., pp. 376-377).

(3) Léon Maître, L'instruction publique dans les villes et les campagnes du comté nantais avant {789, Nantes, 1882, passim.

clarenL formellement que « tous ceux qui savent ont signé » ou encore que « le plus grand nombre ne savent pas signer W. » Le procès-verbal de l'Assemblée de Ponlivy, de 1790, note que « dans les municipalilés de campagne, les maires et officiere municipaux savent à peine écrire (2). » Les signatures apposées sur les contrats de mariage, qui nous ont été conservés, sont pour la plupart informes (3). Plusieurs cahiers de la sénéchaussée de Hemies demandent « un maître d'école dont les enfants ont été privés jusqu'ici, » réclament l'établissement de « bonnes écoles '-^K »

Ce n'est pas que toute activité intellectuelle fasse défaut aux paysans, au moins dans certaines parties de la Bretagne. Dans les campagnes du pays gallo, on jouait des mystères dès le XVP siècle, et M. Le Braz a récemment montré combien les paysans trégorrois et vannetais sont passionnés de théâtre. Il en est parmi eux qui représentent des mystères avec un réel talent, d'autres qui emploient tous leurs moments de loisir à copier des pièces, d'autres enfin, mais en petit nombre, qui sont auteurs *^>. Toutefois, leur culture est encore toute primitive; même au XVIIP siècle, on les voit se passionner pour les romans de chevalerie; les préoccupations des hommes de leur temps n'ont pas prise sur eux, et, conune le dit M. Le Braz, ils « sont encore tout imprégnés de l'esprit du Moyen- Age (6). »

On compjeud que ces populations très frustes, très incultes, aient, en lemps ordinaire, formé une masse passive, qui supporte son sort avec une apparente résignation et se courbe

(1) E. Dupont, op. cit., pp. 49-50.

(2) Procès Verbal de VAssenibiee de Pontivy, p. 14.

(3) Voy., par e.xemple, des contrats de mariage conclus par des sujets de la seigneurie de Cacé en 1758 el 1759 (londs de Cacé, Arch. d'IUe-et- Vilaine, E 20).

(4) E. Dupont, op. cit., p. 52.

(5) La plupart des mystères bretons ont été composés par des prêtres ou par des cloërs, par des prêtres manques, c'est-à-dire par des individus qui, tout en ayant étudié « pour devenir prêtres », sont restés paysans.

(6) Sur tout ce qui précède, voy. A. Le Braz, Essai sur l'histoire du tliéâtre celtique, Paris 1904-, pp. 211 et sqq., el 434 et sqq.

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