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ROTUBIERS PROPRIÉTAIRES DE TERRES NOBLES

Aussi les charges d'une lenure sont-elles déterminées beaucoup moins par la qualité de son possesseur que par sa condition originelle. Une teiiure roturière, même lorsqu'elle appartient à un gentilhomme, reste soumise aux corvées; celui-ci n'est pas tenu de les acquitter en personne, mais il doit les faire faire à ses fraisa). Il est certain qu'à présent la hiérarchie féodale et l'autorité domaniale atteignent moins la personne que la terre. — II semble aussi qu'entre la terre noble et la terre roturière les différences soient moins tranchées qu'au Moyen-Age (2). Cependant la propriété noble, par plusieurs traits, se distingue encore fortement de la propriété roturière : elle est exempte du devoir de sergentise et des corvées (3) ; puis, c'est à elle seule que peuvent être jointes la juridiction et l'autorité seigneuriales.

Il importe maintenant de décrire l'organisation de la propriété seigneuriale, d'en déterminer les éléments constitutifs. On distingue en elle deux parties essentielles : le domaine

moyennant 2 s. mon. de rente. » — Voy. aussi le Partage de la succession de Boniface Dupont entre Jean-Baptiste Dupont, demoiselle Julienne Dupont, épouse de M* Mathieu Rufflé, procureur au présidial de Rennes, et demoiselle Anne Dupont, en 1756 (communiqué par M. Aubrée, juge au tribunal civil de Rennes). La succession compr^d, entre autres biens, « la terre, partie noble, partie roturière de la Rehannays, en la trêve de la Chapelle Thoiraull, paroisse de Mordelles », d'une valeur de 7.000 1., « la terre, partie noble, partie roturière, des Rochelles, en la paroisse de Saint-Grégoire », d'une valeur de 2.400 livres.

(1) Voy. un arrêt du Parlement, du 11 mars 1G02, cité par Belordeuu IControverses agitées en la Cour du Parlement de Bretagne, livre VIII, n°15, t. Il, pp. 817-818), et rendu au profit du baron de la Moussaye cdnlre un de ses vassaux : « La qualité personnelle exempte bien le vassal noble de faire en persijnne telles charges et corvées que l'on estime viles, mais ils sont toujours tenus de fournir et bailler homme capable pour les faire, de la solvabilité duquel ils doivent répondre ». Cf. un rentier du comté de Largouel, du XVIl* siècle (Arch. du Morbihanj : « Escuyer Pierre du Guivy et sa femme doivent pour cause du village de Quelever en Plaudren où demeure Jan Bertho la somme de 4 1. mon. et une corvée à fener... ».

(2) Cf. Hévin, Questions féodales, pp. 116 et sqq.; il déclare qu'entre le féage roturier et le féuge noble, il n'y a pas de différence de nature.

\3) Belordeau, Controverses, livre VIII, n° 11, t. II, pp. 813-14.

proche et la directe seigneuriale, les mouvances. Cette division de la propriété seigneuriale est fort ancienne. Le domaine proche, c'est l'antique réserve, la partie du domaine que le seigneur n'a pas partagée entre ses sujets; les mouvances, ce sont les terres qui ont été assignées aux tenanciers, et qui pour eux sont devenues une véritable propriété héréditaire. Que l'on parcoure les terriers, les descriptions de seigneuries, et l'on retrouvera partout ces deux éléments constitutifs de la propriété seigneuriale ; toujours on verra énumérés le château et ses dépendances, les métairies, puis les tenures comprises dans les divers fiefs ou bailliages W.

Quelle est la superficie respective du domaine proche et des mouvances? En certains cas, le domaine proche est aussi étendu, plus étendu même que les mouvances. Considérons, par exemple, la terre de la Haye-Saint-Hilaire, qui a été érigée en châtellenie en 1593 : le domaine proche comprend 1.300 journaux, superficie aussi considérable que celle des mouvances (2). La seigneurie de Patrion possède deux métairies et seulement un bailliage de 86 journaux (3). Et les cas analogues ne sont pas rares ^^L Mais plus nombreuses encore, semble-t-il, sont les seigneuries dont la directe est plus étendue que le domaine proche. C'est ainsi que les mouvances du vicomte de Fercé occupent une portion notable des trois pa-

(1) Voy., par exemple, le Sommier des seigneuries de Fonesnel et du Plessix-Raflray. de 1785 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, E. 62), l'Etat et grand de la seigneurie de la Villeteliart libid., E 81), le Grand de la seigneurie du Gage {ibid.. E 63).

(2) Maupillé, Notices historiques et archéologiques sur les paroisses du canton de Saint-Brice iMéni. de la Soc. archéologique d'Ille-et-V Haine. an. 1879, t. XIII, pp. 296 et sqq.).

(3) Maupillé, Notices historiques et archéologiques sur les paroisses des deux cantons de Fougères {ibid., an. 1874, t. VIII. p. 252).

(4) La terre du Tiercent, par exemple, possède 13 lieux nobles ou métairies (Maupillé, Notices sur les paroisses du canton de Saint-Brice, lac. cit., pp. 268 et sqq.). Le domaine proche de Beaufort en Plerguer, près de Châleauneuf en Saint-Malo, comprend la forteresse avec ses bois, étangs et moulins et 2.500 journaux de terre (Guillotin de Corson, Les grandes seigneuries de llaule-Bretagne. V série, pp. 24 et sqq.). Le domaine proche de la baronnie des Nétumières contenait le château, des bois, plusieurs anciens manoirs, 20 métairies (Guillotin de Corson, op. cit., 2* série, pp. 30G- 307).

DOMAINE PROCHE ET MOrVANCES. 37

Fuisses de Fercé, Noyal-sur-Bruz, Villepolfi'. La terre de Larchapt, qui ne contient qu'une seule métairie, commande dans la paroisse de Romagné à 31 fiefs ou bailliages (2).

C'est le domaine proche qui constitue la véritable propriété noble. Les tenures ne doivent que des redevances et des services, tandis que, sur le domaine proche, tout le revenu du sol appartient au propriétaire noble (3).

Le domaine proche se compose de deux éléments essentiels: la réserve proprement dite, la retenue, et les métairies. La retenue est le plus souvent exploitée directement par le propriétaire, tandis que les métairies sont toujours données à ferme.

La première catégorie comprend le château et ses dépendances, les bois, les landes, les prairies et un certain nombre de pièces cultivées, plus ou moins étendues. Consultons r « Etat et grand de la terre de la Villetehart, » de 1764(4); voici la liste des biens qui sont tenus en main :

Le château, avec tous les édifices qui en dépendent;

La prairie de la Villetehart, estimée année commune 300 livres;

La prairie de la Villebargouet, d'un revenu de 160 livres;

Le verger de derrière (1 journal 1/2); revenu de 18 livres;

Le clos Buchon; revenu de 24 livres;

Le bois de Tournemine, en châtaigneraie; revenu de 20 livres;

Le bois taillis de Maupertuits, planté de mauvais bois, environ

8 journaux; estimé, avec le pâturage, 24 livres; Un bois de plaisance (1/2 journal); revenu de 1 1., 10 s.; Le Vieux Marais (3 journaux); revenu de 3 livres.

(1) Guillotin de Cnrson, op. cit., 3' série, pp. 125 et sqq.

(2) Maupillé, Notices sur les paroisses des deux cantons de Fougères (Mém. de la Soc. archéologique d'ille-et Vilaine, t. VIII, pp. 375 et sqq.). — Cf. Guillotin de Corson, op. cit., passim.

(3) Aussi les seigneurs n'onf-ils aucun intérêt à transformer leur domaine proche en mouvances, à l'afféager. Voici cependant un exemple d'afféagement : dans la première moitié du XVIP siècle, les princes de Condé afféagèrent « remplacement de l'ancien chasteau du Buron avec sa chapelle et sa motte eslevée de terre, son pourpris, ses bois et autres dépendances, avec aussi ses fuie et garenne, les métairies du Buron et du Boisanger et remplacement de l'étang de Maujouan et de son ancien moulin » (Guillotin de Corson, op. cit., 3' série, pp. 187 et sqq.).

(4) Arch. d'IUe-et-Vilaine, E 81.

Plus étendue encore est la retenue de la seigneurie du Gage, telle que nous la décrit un « grand » du XVIIP siècle (i) :

La maison et manoir principal du Gage, en la paroisse de Pleugueneuc, avec grange, grenier, étable, pressoir;

3 avenues;

Une châtaigneraie en futaie, à l'est de la prée; Le bout vers orient du Champ Chenil; 1 journal; revenu, 5 livres; Quantité de bois taillifs, de 5 journaux; revenu, 58 1., 5 s., 10 den.; La prée au devant de la maison, 10 journaux; revenu, 120 livres;

4 journaux de vergers; revenu, 20 livres;

Le Grand Bois, 4 journaux; revenu, 46 1., 12 s., 8 d. ;

Un petit bois taillif, de 1 journal; revenu, 11 1., 13 s., 2 d.;

Un bois à trois cornières, 3 journaux; revenu, 34 1., 19 s., 6 d.;

Un autre bois, de 6 journaux; revenu, 69 1., 19 s.;

Un autre bois, de 2 journaux; revenu, 23 1., 6 s., 4 d. ;

5 pièces en bois taillif, de 12 journaux; revenu, 139 1., 18 s.; Les châtaigneraies de la Baussaine; revenu, 5 1. 10 s.;

38 journaux de taillis; revenu, 443 1. 4 d.

On peut remarquer que, dans la seigneurie du Gage, les bois représentent un revenu de 833 livres, tandis que le domaine proche tout entier, y compris les métairies, ne rapporte que 2.732 livres (2). C'est qu'en effet, les forêts et les bois constituent la portion la plus importante, la plus étendue de la retenue. En 1683, le seigneur de Pougerai fait arpenter les forêts de son domaine: la forêt de Dommenesche, en la paroisse de Luzangé, contient 1.008 journaux, sans compter 120 journaux de landes; le bois des Clavays, en la paroisse de Sion, a une superficie de 318 journaux, et d'autres bois encore figurent dans l'arpentage 0). Dans le domaine proche de la baronnie de Châteaubriant, l'on énumère le parc (1.000 journaux), la forêt de Juigné (4.000 journaux), la forêt de Teillay (4.000 journaux), le bois de Drullay (2.000 journaux) W. De la

(1) Fonds de la seigneurie du Gage {ibid., E 631 Cf. aussi l'aveu gt^nérnl de René, seigneur du Cambout, au vicomte de Rohan, en 1.549 (Arch. des Côtes-du-Nord).

(2) Voy. le Grand de la seigneurie du G'age.

(31 Fonds de la seigneurie de Fougerai (Arch. d'Ille-et-Vllaine^ (4) Guillotin de Corson, op. cit., 3' série, pp. 57 et sqq.

LA RETENIJE. 39

seigneurie de Montfort, dépendait, au début du XVIP siècle, la grande forêt de Brécilien, qui fut démembrée en 1629 par Henri de la Trémoille W. La forêt de La Guerche, qui appartient à la baronnie de La Guerche, s'étend sur 5.917 journaux®. Le seigneur du Pertre possède la grande forêt du Pertre qui couvre plusieurs lieues (3). — On comprend que la plupart des seigneurs aient des gardes forestiers (^), et que, dans les grandes seigneuries, il existe toute une administration .forestière, souvent très complète (s).

Maintes fois aussi les landes forment une part importante de la retenue. Elles sont nombreuses et étendues surtout dans la Basse-Bretagne, et particulièrement dans l'intérieur de la péninsule. Mais on en trouve aussi de considérables dans la Haute-Bretagne : en 1653, les landes de Retiers ont une superficie de 2.600 journaux; la jouissance en appartient aux paroissiens de Retiers qui, pour leurs droits d'usage, donnent tous les sept ans une somme de 25 livres (6).

De la réserve dépendent encore les marais, les étangs, les cours d'eau. Seules, les rivières navigables font partie du

(1) Guillotin de Corson, 1" série, pp. 99 et sqq. — De 1629 à 1642, le duc de la Trémoille partage sa forêt en lots, qu'il vend à vingt-cinq gentilshommes pour une somme totale de 197.260 livres {Fonds de Montiort, Arch. d'IUe-et-Vilaine, E 134).

(2) Guillotin de Corson, op. cit., 2' série, pp. 211-212.

(3) Guillotin de Corson, 1" série, p. 332. — Le domaine proche de la seigneurie du Teil consiste essentiellement en la forêt du Teil qui, en 1680, contient environ 1.150 journaux (ibid., p. 450). La forêt de Teillay, qui appartient à la seigneurie de Teillay, s'étend sur trois lieues de longueur et deux lieues de largeur; sa superficie est de 4. 800 journaux en 1680 [ibid., p. 454).

(4) C'est ainsi qu'en 1517, Jacques de Beaumanoir confie à Jehan Deshaies, son sergent général en ses terres de Sens, l'office de « garde des bois et buissons desdites terres » {{onds de la baronnie de Sens, Arch. d'ille-et- Vilaine, E 391). Au XVII" siècle, dans la seigneurie de Kerasnou, il existe un « verdier des bois et buissons » [fonds de Kerasnou, .A.rch. d'IUe-et- Vilaine).

(5; Ainsi, le baron de la Roche-Bernard a une maîtrise des eaux-et-forêts, un grand forestier et quatre forestiers (Guillotin de Corson, op. cit., 3" série, pp. 339 et sqq.).

(6) Guillotin de Corson, 1" série, p. 292. — Le prieuré de Sainte-Radegonde possède un assez grand nombre de landes [fonds de Saint-Sulpice, Arch. d'IUe-et-Vilaine, H 107 et 108).

domaine royal : telle est du moins la règle que l'administration royale a fait prévaloir aux XVIP et XVIIP siècles.

La retenue est le plus souvent exploitée directement, tenue en main par le propriétaire noble. Mais il n'est pas rare de la trouver affermée; c'est ainsi qu'en 1757, la retenue de la seigneurie de Saint-Gilles, comprenant le château et toutes les dépendances, a été affermée pour une rente de 1.231 livres (1). Lorsque plusieurs seigneuries sont réunies, le propriétaire établit sa résidence dans l'un des manoirs, il délaisse les autres et les donne à ferme. Le cas se présente fréquemment (2). Il arrive aussi qu'une même retenue soit tantôt affermée, tantôt gardée en main : le château de Pouesnel et ses dépendances ont été donnés à ferme, et le bail ne devait prendre fln qu'en 1778; mais avant ce terme il « fut résilié du consentement de la fermière, M. le comte de Pire étant venu occuper le château (3). » Le seigneur prend aussi en main les prairies; nous savons que la Prairie Neuve rapporta, en 1776, 6 charretées de foin, puis de 1777 à 1784, environ 14 charretées par an, qui furent estimées à 150 livres, sans compter le regain f^). La Grande Prairie produisit 17 charretées par an, soit 180 livres (&). Le bois de Gornillé donna un revenu annuel de 78 livres. En 1787, ces trois pièces furent de nouveau affermées, et à des conditions avantageuses (6).

(1) Arch. d'Ille-ef-Vilaine, E 81.

(2) Au cnmmencenienl du XVII* siècle, la seigneurie de la Villedaniel, possédée jusqu'alors par les Le Voyer, échoit par mariage aux Des Nos. I.es Le Voyer habitaient le manoir de la Villedaniel, mais les Des Nos, qui possédaient déjà deux autres manoirs, n'y résident pas, ils l'afferment; à la fin (lu siècle, il n'est plus habitable (A. Anne-Duportal, La seigneurie de la Villedaniel en Plaine haute, dans les Mâmnires de la Soc. d'émulation des Côtes-dii-Nord. an. 1903, t. XLI, pp. I'i5-146\ Plusieurs manoirs abandonnés sont affermés par le seigneur de la Bourbansaye; voy. Guillotin de Corson, Petites seigneuries du comté de Rennes (Mém. de la Soc. archéol. d'Ille-et-V Haine, t. XXXII, pp. 24 et sqq.). Cf. le Rentier des Carmes du Bondon (Arch. du Morbihan) : « La maison noble de la Noe est h nous en propre par acquest... Les pourpris et prairies sont affermez 400 1. à François Guillotin, laboureur, >; par bail conclu en IRoô.

(3) Sommier de Fouesnel, de 1785 (Arch. d"Ille-et-Vilaine, E 62).

(4) Affermé 39 livres.

(.5) Et en outre le regain, affermé 72 livres.

(6) La Prairie Neuve, à 200 livres; la Grande Prairie, à 400 1.; le bois de Cornillé, à 100 livres [ibid.).

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