‹ Les classes rurales en Bretagne du 16e siècle à la RévolutionChapitre 38 sur 219 · LE MORCELLEMENT · texte numérisé non relu

LE MORCELLEMENT

paysans sont propriétaires, beaucoup d'entre eux ne possèdent qu'une quantité de terre tout à fait restreinte et qui ne peut suffire à les faire vivre. Ils ne sauraient donc se contenter d'exploiter leur tenure; il leur faut trouver une autre occupation. Les uns, les moins misérables, ceux qui peuvent disposer de quelques avances, deviennent métayers ou fermiers de propriétaires nobles ou roturiers, ou, tout au moins, prennent en location quelques pièces de terre, qu'ils exploitent en même temps que les champs qui leur appartiennent en propre; en Basse-Bretagne, ils occupent et cultivent des domaines congéables W. Les autres, les moins fortunés et souvent les plus nombreux, s'engagent à la journée et vivent en salariés du travail de leurs bras : ce sont les journaliers.

Enfin, il est des paysans propriétaires qui à la culture joignent un autre métier, qui sont marchands, meuniers, aubergistes, cabaretiers, ou qui encore sont artisans, maçons, charpentiers, tailleurs, tisserands surtout, car en Bretagne la fabrication de la toile est une industrie purement rurale qui a pris une remarquable extension. Mais ce n'est qu'une industrie subsidiaire : la plupart des tisserands sont des cultivateurs, des fermiers, des journaliers agricoles, qui cherchent dans le tissage un complément de ressources; ils ne forment pas une classe vraiment distincte et différenciée. La Bretagne étant un pays essentiellement agricole, les industriels et les artisans semblent ne constituer qu'une portion relativement minime de la population rurale.

M. Loutchisky, dans les régions de la France qu'il a étudiées, distingue plusieurs classes de paysans, et il a essayé de déterminer, d'après les déclarations des vingtièmes, la quantité de terre que possède chacune d'elles; il a pu ainsi dresser des statistiques très complètes et très précises de la propriété paysanne. Mais comme, en Bretagne, les rôles et les

(1) Arch. des Côtes-du-Nord, C 51-78. — Voici, par exemple, un cultivateur de la paroisse de Botlezan, qui possède un héritage roturier de 7 journaux 1/4; il occupe en même temps une tenue quevaisière de 3 journaux et un domaine congéable de 16 journaux, dont le fonds appartient au seigneur de Châteaugiron (Déclarations des vingtièmes de Botlezan, ibid., C 52). Les Déclarations noient beaucoup de cas analogues; le cultivateur est alors, tout à la fois, lenancjer héréditaire et domanier.

72 LA PEOPEIÉTÉ PAYSANNE.

déclarations n'indiquent pas la qualité des propriétaires, il est impossible de savoir exactement comment la propriété y est répartie entre les diverses classes de la population agricole d'.

Toutefois, il apparaît clairement, en ce qui concerne les cultivateurs, qu'en général tel ou tel d'entre eux figure dans l'un ou l'autre groupe, suivant la quantité de terre qu'il possède. Parmi les paysans, les uns ont une propriété assez considérable, suffisante pour leur subsistance : ils peuvent être des cultivateurs indépendants, des propriétaires, au sens véritable du mot. D'autres ne possèdent que quelques journaux plus ou moins fertiles : ils sont donc obligés, soit de louer des terres, de devenir fermiers ou métayers, soit de s'engager comme journaliers au service de propriétaires ou de fermiers. On le voit donc : il n'y a point là de classes nettement tranchées, mais bien plutôt des groupes, définis par le genre d'occupation principal auquel se livrent leurs membres. La condition économique des cultivateurs est déterminée, en dernière analyse, par la quantité de terre qu'ils peuvent posséder ; selon qu'ils en détiennent plus ou moins, ils appartiennent forcément à une catégorie ou à une autre.

Les propriétaires aisés arrivent à constituer une véritable aristocratie paysanne, qui se distingue de plus en plus nettement des paysans moins foi'tunés. C'est qu'en effet leur situation paraît s'améliorer au XMP et au XVIIP siècle. En Bretagne, comme ailleurs, ce sont surtout ces propriétaires aisés dont les héritages se sont arrondis peu à peu au cours des temps modernes et notamment au XVIIP siècle. Beaucoup de terres incultes sont afféagées par les seigneurs. Or, ces afféagements profitent surtout, soit à des bourgeois, soit à des paysans aisés, les seuls qui puissent acquitter des droits d'entrée souvent élevés et qui aient les moyens de consacrer

(1) Je n'ai trouvé quelques indications, à cet égard, que dans les Déclarations de la paroisse de Sixt, dans l'évêché de Vannes (Arch. d'IUe-et- Vilnine. C 4-5861; les laboureurs sont ceux qui possèdent le plus de terre; les journaliers, les artisans 'tisserands, tailleurs, maçons, charpentiers) figurent aussi comme propriétaires, mais ne possèdent souvent que quelques parcelles de ferre. Il semble que les laboureurs ne forment pas une classe bien définie; on désigne ainsi les paysans qui ne sont ni journaliers, ni artisans. L'on voit aussi que bien des fermiers et des métayers possèdent un patrimoine.

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