CHAPITRE XI
Classification de ces usages et de ces devoirs. Leurs diverses origines. Devoirs des nouveaux mariés. La quintaine. Le droit de soûle.
Assez souvent aussi les paysans bretons sont soumis à des usages et à des devoirs, qui semblent échapper à la classification ordinaire des droits seigneuriaux ; leur caractère est parfois bizarre, et l'on comprend que les cahiers du Tiers Etat de Bretagne les aient qualifiés de u ridicules » ou d' « outrageants d); » les contemporains a'en percevaient plus le sens. Mais il est possible aujourd'hui de distinguer, parmi ces usages et ces devoirs, plusieurs catégories, suivant leur nature, et, par conséquent, d'en discerner les origines (2).
Il en est qui ont indubitablement un caractère religieux. En certains jours de fêtes religieuses, les sujets doivent au seigneur de véritables offrandes, qui rappellent peut-être le souvenir des fondations pieuses de ses ancêtres. C'est ainsi
(1) Cahier du Tiers Etat de la sénéchaussée de Ploërmel, art. xviii (Archives Parlementaires, t. V, p. 379) : " Que les droits de souile, du saut à la carpe dans les rivières par ceux qui ont vendu du poisson, de faire baltre les grenouilles dans les douves des châteaux pour procurer un sommeil tranquille aux seigneurs, de porter un œuf dans une charrette bien attelée, de quintaine, du saut des mariés de l'année par-dessus les murs des cimetières, de la drague et autres droits pareillement ridicules, dont l'énumération serait trop longue, soient supprimés comme des effets absurdes de la tyrannie féodale. » Voy. aussi le Cahier du Tiers Etat de la Sénécliaussée de Rennes, art. clxxv (ibid., p. 547) : « Abolition gratuite des chevauchées, quintaines, soûle, saut de poisson, baiser des mariées, chansons, transport de l'œuf sur une charrette, silence des grenouilles et autres usages de ce genre, aussi outrageants qu'extravagants. »
(2) Voy. l'excellente étude de l'abbé Guillotin de Corson, Usages et droits féodaux, dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, an. 1900, t. XXIV, pp. 401-414, et 1901, t. XXV, pp. 220-223, 298-311, 356-362, et t. XXVI, pp. 157-172.
qu'on lui offre des cierges de la Puriricalion ou qu'à la Fête- Dieu on lui présente des bouquets ou des couronnes de fleurs. A Plédéliac les vassaux du Chemin-Chaussée doivent, le 24 juin, apporter au baron de la Hunaudaye « un chapeau de boutons de roses placé sur le chef de Monsieur Saint Jean en sa chapelle du chasteau de la Hunaudaye d'. »
D'autres devoirs semblent dériver du droit de pêche ou du droit de chasse des seigneurs. Tel, le fameux saut des poissonniers : à Bécherel le lundi de Pâques, « tous ceux qui ont vendu du poisson, le carême précédent, dans la ville et faubourgs de Bécherel » sont tenus de se rassembler devant les officiers de la baronnie, puis « de venir tous ensemble sauter ledit jour dans l'étang de Bécherel en endroit raisonnable » ; avant de sauter et après avoir sauté, ils » doivent demander congé » sous peine d'amende (2). a Chàteaubriant, le saut des poissonniers présente le même caractère, mais le seigneur doit aux sauteurs du feu pour se sécher, une pièce de bœuf et du vin pour se réconforter (3). — Le fief de la Chauvinnais, dans la seigneurie de Sainl-Brice, doit chaque année, à la Saint-Etienne de Noël « deux sonnettes d'argent sur lesquelles sont gravées les armes du seigneur, » deux laisses et six couplets de chiens courants, qui doivent être présentés à l'issue de la grand'messe de Saint-Etienne, et le propriétaire de la Basse-Lande doit être « accompagné de sonneurs et joueurs d'instruments à la présentation dudit devoir f-^). »
Certains devoirs ont pour origine la concession d'un droit d'usage aux habitants. Le seigneur de Loyaux avait autrefois accordé aux paroissiens de Saint-Lumine de Coûtais la jouissance commune d'un marais situé au bord du lac de Grandlieu. C'est en reconnaissance de cette donation que les habitants sont tenus à l'usage du cheval Mallet. Un des paroissiens monte sur un cheval de bois nommé Mallct ou Merlette; en
(1) Guillotin de Corson, op. cit. [Revue de Bretagne, t. XXV, pp. 2G et sqq.).
(2} D'après un aveu de 1680.
(3) Ibid., pp. 28 et sqq. M. Guillotin de Corson estime que le saut des poissonnière se rattache aux droits de foires et de marchés; mais, étant donné son caractère, il semble quïl soit plus légitime de le faire dériver du droit de pêche du seigneur.
(4, Fonds de Saint-Brice (Arch. d'Ilie-et-Vilaine, E 409).