‹ Les classes rurales en Bretagne du XVIe siècle a La RévolutionChapitre 123 sur 169 · ÉTAT DES CHEMINS BTJBATTX · texte numérisé non relu

ÉTAT DES CHEMINS BTJBATTX

Il n'est donc pas étonnant qu'à la fin du XVIIP siècle tes chemins vicinaux soient toujours aussi déplorables :

Les petites routes, déclare Girard, en 1774 (D, sont aujourd'hui partout presque impraticables. Des bourbes profondes, un fond pierreux, une sinuosité ennuyeuse les rendent aussi longues que difficiles. On voit de loin un clocher, et on n'y Éirrive qu'après avoir serpenté sur un terrain, qui est ou chargé de cailloutages ou rempli de crevasses. La plupart de ces coudes trop fréquents sont occasionnés par les empiétemens que les anciens colons ont faits sur le public.

Aucun progrès ne sera réalisé avant la Révolution. En 1794, Cambry constatera le môme fail(«) :

Dans tout le Finistère, dit-il, les chemins de traverse sont des abîmes impraticables dans Thiver : les voitures s'y brisent, des hommes y sont tous les jours estropiés. J'ai passé des mares où mes chevaux étaient à la nage, j'étais dans l'eau jusqu'à la poitrine. Vous enfoncez dans des terres marneuses, d'où vous ne vous tirez qu'avec peine.

Nombreux sont aussi, surtout en Basse-Bretagne, les cahiers de paroisses qui dénoncent l'état lamentable des chemins de traverse, néfaste au transport des denrées et du bétail <3). Les

puisque pour desservir les terres quils possèdent au delà du bour^ du costé de Chasteauneuf, il leur faudroit par les raisons cy dessus allégées doubler leurs charroys tant pour le destour quilz seroient contraints de prandre que pour l'incomniodité du chemin dudit bourg... » — Plusieurs laboureurs déclarent aussi que le chemin enclos est un chemin public.

(1) Traité des usements ruraux de Basse-Bretagne, ch. xxt, pp. 208 et sqq. Pour les colons, ajoute-t-il, ce sont les chemins les plus utiles; tout le travail d'alignement pourrait être accompli en six mois.

(2) Cambry, op. cit., p. 25.

(3) Voy. par exemple, Cahier de Tréguenec (sénéch. de Quimper), art. 2 : « Qu'il soit fait des roules praticables de bourg en ville, ainsi que de bourg à autre, aux frais des trois ordres; ces roules sont particulièrement nécessaires dans celte paroisse, pour le transport des grains, tant à Pont Labbé ((u'à Quimper et Pontcroix, villes de commerce assez considérables; nos petits chemins étroits sont si inégaux quMl est de toute impossibilité d'y charrier pendant cinq ou six mois de Tannée: en considération des corvées les plus dures que nous faisons depuis 1763 pour les réparations de la roule de Quimper à Douarnenez, distante de 4 lieues d'ici, route que nous ne pratiquons jamais, nous espérons avec confiance l'effet de cette dçmandç, »

frais de charrois sont souvent énormes. Le cahier de Plouescat demande que les chemins soient réparés aux frais communs des propriétaires de la paroisse, et non plus seulement des riverains W.

En ces conditions, Ton comprend que les produits agricoles ne trouvent que bien péniblement les débouchés qui leur seraient nécessaires. La difficulté des communications paralyse toute la vie économique des campagnes bretonnes W. L'agriculture ne fera de progrès décisifs dans la péninsule que le jour où des routes nombreuses et commodes ouvriront même aux cantons les plus isolés Taccès de lointains marchés.

Par contre, le commerce des denrées agricoles est moins gôné que dans la plupart des provinces françaises par les restri-ctions que le gouvernement apporte ordinairement à la circulation et à la vente des grains <3). Sans doute, les règlements et les droits de marchés, si vexatoires et si onéreux pour les vendeurs, existent en Bretagne comme ailleurs, et ces droits n'ont fait que s'accroître dans le courant du XVIII* siècle, tout au moins jusqu'aux réformes de Turgot. Mais l'obligation pour les cultivateurs d'envoyer tout leur blé au marché de la ville voisine est appliquée d'une façon bien moins stricte que dans d'autres provinces. Quant à l'exportation des grains, elle est soumise comme partout à un régime d'arbitraire et de privilèges, puisqu'elle n'est jamais autorisée que temporairement; mais, en fait, les autorisations sont beau-

(1) Cahier de Plouescat (sénéch. de Lesneven).

(2) L'ingénieur Chézy attribue la misère et le découragement des paysans au manque de débouchés {Précis des opérations relatives à la navigation intérieure, p. 9, Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4955). M. de Pire déclare {ibid., p. 5) : « Cest donc au seul défaut d'une circulation intérieure, à la privation de débouchés faciles, au mauvais état de nos grandes routes, encore jdus & la destruction totale de nos chemins de traverse que nous devons cet engourdissement général, cette langueur de l'agriculture et finalement la privation de toute industrie. » — A la fm du XVni<» siècle, les habitants de Chavagne et même ceux de Goven et de Bréal n'ont de communication commode avec Rennes que par le pont de Chancor : voy. une délibération de la paroisse de Chavagne, du 7 avril 1785. et les observations de Gautier, recteur de Chavagne {Commission intermédiaire de la navigation, Arch. d'Ille-et-VUaine, C 4993).

(3) Cf. Afanassiev, Le commerce des céréales en France au XVIU* siècle,

COMMERCE DES GKAINS. 409

coup plus fréquentes, beaucoup moins exceptionnelles que dans d'autres parties du royaume (*). Les villes sont peu nombreuses et médiocrement peuplées ; la production de grains excède notablement la consommation; on redoute donc moins qu'ailleurs de ne pouvoir assurer la subsistance des populations urbaines, et Ton cède plus facilement aux sollicitations des grands propriétaires.

En réalité, au XVIP siècle, et surtout au XVIIP, les ports bretons exportent une grande quantité de grains, soit dans d'autres provinces françaises, soit à l'étranger W. Mais cette exportation, comme le démontre M. Letaconnoux, profite presque uniquement aux propriétaires nobles et ecclésiastiques, qui, avec les grains provenant des rentes seigneuriales w, des redevances des fermiers et des dîmes <*), accumulent dans leurs greniers des approvisionnements considérables et sont seuls capables de vendre leurs blés en gros à destination de marchés lointains W. Les petits propriétaires

(1) Letaconnoux, Les subsistances et le commerce des grains en Bretagne au XVIII* siècle. Cf. l'analyse de ce mémoire dans les Annales de Bretagne, t. XX, pp. 126 et sqq.

(2) Ihid. — Dé}h au XVn« siècle, le champ du commerce des grains bretons est fort étendu; cf. une lettre du duc de Chaulnes au Contrôleur général, du 5 décembre 1688 (Correspondance des Contrôleurs généraux, t. I, n<» 638, pp. 166-167) : «... La Bretagne n'attend pas seulement pour la vente de ses blés une mauvaise année, ou chez elle ou chez ses plus proches voisins, mais envisage tous les royaumes de l'Europe où il y en aurait disette... »

(3) Cf. Letaconnoux, op. cit. Voici quelques-uns des exemples qu'il cite : la recette de la seigneurie de la Roche jagu produisait 1.000 à 1.200 boisseaux de froment; les terres du marquis de Rosambo, 2.600 boisseaux; celles du marquis de Marbeuf, 1.100; de M»^ de Traissan, 600 (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 1673). La seigneurie de Corlay perçoit en rentes 4.500 boisseaux de grosse avoine (Lettre du subdélégué de Corlay, 4 janvier 1789, ibid., C 1712). Dans la subdélégation de Saint-Brieuc, « les terres étaient si chargées de rentes et de rentes en froment que tout ce qu'ils récoltaient était pour les seigneurs », et ceux-ci se faisaient des greniers de 1.500, 2.000, 3.000, 6.000 et même 8.000 boisseaux de froment (Lettre du subdélégué, du 26 février 1772, tbid., C 1726).

(4) Letaconnoux, op. cit. C'est ainsi qu'en 1786, les dîmes des paroisses de Pire et de Boi.strudan rapportaient aux religieux de Marmoutier 14.000 livres de rente (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1712). Cf. Etat des dîmes rectoriales dans le département de Locminé et de Pontivy [ibid., C 1650). Voy. plus haut, 3« Partie, chap. xn.

(5) Letaconnoux, op. cit. Môme en temps de disette, les seigneurs ont des réserves considérables de grains.

410 LES PBOCÉDÉS DE CTTLTITRE.

paysans et les fermiers ont peu de blé disponible, et, quand ils en ont, ils se trouvent forcés de le porter aux marchés de la région, obligation dont s'affranchissent les grands propriétaires (D. Voilà pourquoi ce sont aussi les seigneurs laïques et ecclésiastiques qui se montrent les partisans résolus de la libre exportation («), tandis que la masse des consommateurs y reste toujours hostile. Les petits propriétaires et les fermiers ne profitent donc que très indirectement des facilités relatives dont jouit le commerce des grains en Bretagne. Il n'en est pas moins vrai que ce traitement de faveur atténue, — mais seulement dans une assez faible mesure, — les conditions particulièrement désavantageuses que la nature et l'état social imposent à l'agriculture bretonne ^s).

Toutefois, le commerce du bétail, semble-t-il, est soumis aux mêmes entraves et aux mêmes restrictions que dans les autres régions de la France. L'exportation en est généralement interdite; en tout cas, elle est assujettie à des droits élevés. Il faut reconnaître cependant que, dans la seconde moitié du XVIIP siècle, l'administration est animée de tendances plus libérales. C'est ainsi qu'en i761 Bertin communique à l'inten-

(1^ Letaconnoux, op. cit. Cf., par exemple, les Observations sur un mémoire envoyé au ministère au sufet des trotibles de Pontcroix, 6 juillet 1789 (Arch. dllle-^t-Vilaine, C 1717).

(2) Letaconnoux, op. cit. Cf. une lettre du subdélégué de Carhaix, du 29 août 1788 (Arch. d'Ille-el-Vilaine, C 1715) : « Il n'est point de seigneurs, recteurs et autres propriétaires qui ne désirent que l'exportation ait lieu sans aucun obstacle. » — Ce sont les sentiments de cette classe sociale et aussi les idées des économistes qu'exprime la Société d'Agriculture de Rennes, quand elle déclare que le dépérissement de l'agriculture a pour cause essentielle la prohibition de Texportation des grains (Corps d'observations, 1757-1758, pp. 100 et sqq.). Cf. Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 33-34.

(3) Cependant le Mémoire de M. de la Tour signale, pour quelques subdélégations, la décadence du commerce des grains. Ainsi, à Guéméné, « le commerce des blés a diminué depuis peu faute de débouchement » (fol. 115). A Quimperlé, « le commerce principal est sur les bleds qui passent par les mains des négocians, il s'étend autant qu'ils ont la permission de les faire embarquer; on les regarde comme la seule ressource du pays dont plus de gens souffrent du vil prix que d'une certaine cherté; ce commerce est particulièrement tombé depuis quatre ou cinq ans que les estrangers en apportent dans les villes du royaume où on faisoit passer ceux du pays » (fol. 122).

COMMERCE BU BETAIL. 411

dant un projet d'arrêt, portant la libre exportation du bétail, moyennant un droit de sortie; Tintendant, s'appuyant surtout sur les conclusions des subdélégués de Nantes et de Saint- Malo, se prononce pour la liberté d'exportation qui serait, dit-il, très favorable à l'élevage, et propose même de réduire le droit de sortie de 3 à 1 % <*). Mais l'arrêt resta à l'état de projet. Bien que l'administration se relâchât de son ancienne rigueur, jamais, tant que dura l'Ancien Régime, l'exportation du bétail ne fut autorisée d'une façon continue <«). Il arrive même, à certains moments, qu'on en interdise la circulation de province à province : dans l'été de 1786, l'administration prohiba toute sortie de bétail hors de la Bretagne ; le bruit s'était répandu, en effet, « qu'une Compagnie, chargée de l'approvisionnement de Paris tiroit de la province de Bretagne une quantité de bœufs assez considérable pour faire craindre qu'il- n'en résultât une diminution de bestiaux nuisible à la consommation des habitants. » Ce fut Toccasion de vexations et de fraudes, de saisies ruineuses pour bien des pauvres gens (3) ; finalement, le 5 août 1786, l'intendant révoqua son ordonnance du 14 juin. L'on voit que le commerce du bétail est soumis à un t*égime instable, très nuisible à la production; mars, à ce point de vue, la Bretagne n'est pas plus mal traitée que les autres provinces.

Comme partout aussi, — et c'est une conséquence de l'insuffisance des communications et des entraves mises au commerce, — les prix des denrées agricoles sont extrêmement

(1) Arch. d'nie-el-Vilaine, C 1600.

(2) Cest ainsi que, le 5 décembre 1787, le gouvernement interdit la sortie des bestiaux par les ports de Bretagne jusqu'au !«" juillet 1788 {ibid., C 1600).

(3) Voy. une lettre de l'intendant & M. de Calonne, du 24 juillet 1786 : « Je ne crois pas pouvoir me dispenser de vous représenter de nouveau que la prohibition de laisser sortir des vaches de la province de Bretagne occasionne les plus grandes plaintes et une infinité d'inconvéniens... »; on se plaint des saisies de bestiaux ruineuses, et, en outre, « les employés des fermes profitent de la prohibition pour rançonner les particuliers qui veulent faire passer des vaches en Normandie, et, au moyen des sommes qu'ils reçoivent secrètement, il soçt de la province autant de vaches qu'auparavant. » Voy. aussi un grand nombre de procès-verbaux de saisies, dressés de juin à août 1786 (ibW„ C J60Q).

variables d'une localité à l'autre. Consultons le Mémoire de M. de la Tour ; nous voyons qu'en 1733 le prix du setier de froment peut aisément varier, suivant les régions, de 15 à 11 livres, du setier de seigle, de 12 à 8 livres, du setier de blé noir ou d'avoine, de 9 à 4 livres (D. D'une année à l'autre, les prix sont encore plus instables. Nous avons, pour la seigneurie de Saint-Brice, des apprécis qui se suivent de 1689 à 1727 : le boisseau de froment rouge, qui valait 34 sous en 1689, vaut

3 livres 15 sous en 1694 <2). A Brest, le boisseau de froment coûte, en 1690, 4 livres 5 sous; en 1691, 5 livres 15 sous; en 1692, 7 livres 2 sous; en 1699, 10 livres <3). A Soudan, le boisseau de seigle vaut : en 1744, 2 livres; en 1745, de 35 à 37 sous; en 1746,

4 livres 10 sous; en 1747, 5 livres 10 sous W. Et l'on pourrait multiplier les exemples w. — Rien d'aussi néfaste à l'agriculture que cette variabilité des prix : le) cultivateur ne peut jamais escompter le bénéfice d'une récolte ; il n'ose point faire les avances qui s'imposeraient ; il se décourage. Une mauvaise année le ruine ; mais une bonne est trop souvent presque aussi désastreuse, car, les denrées ne trouvant pas de débouchés, tombent à vil prix W. Souvent aussi, dans une région, c'est la disette, tandis que, dans la région voisine, c'est la surabondance, sans que jamais l'équilibre désirable puisse s'établir.

(1) Voy. TAppendice I.

(2) Fonds de Saint-Brice (Arch. d'Hle-et-Vilaîne, E 382), et TAppendice II. Cf., dans le Sommier de Fouesnel, les apprécis des grains, de 1765 à 1784 {ihid., E 62).

(3) Arch. d*Ille-€l-Vilaine, C 1274.

(4) A. Ehipuy et Charvot, Journal d'un curé de campagne [Annales de Bretagne, t. V, pp. 403 et sqq.).

(5) Voy. surtout les Etats du prix des grains (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1691 à 1709). et Letaconnoux, op. cit.. Appendice relatif au prix des grains dans les principaux marchés en 17S2, 175S, 17fifi, novembre 1789 et juillet 1790.

(6) Le recteur de Soudan note qu'en 1744 il y a eu une bonne récolte en grains, mais, ajoute-t-il, « comme il n*y a point de sortie pour les grains, et que les greniers en sont fort remplis dans toute cette province, ils sont à si bas prix que les laboureurs et les fermiers ne se peuvent tirer d'affaire, et, s'il n'y a bientôt de changement, les sergens toucheront bientôt plus d'argent que les maîtres » (A. Dupuy et Charvot, op. cU.^ loc, cil., pp. 404- 405).

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