‹ Les classes rurales en Bretagne du XVIe siècle a La RévolutionChapitre 67 sur 169 · PRATIQUES ABUSIVES · texte numérisé non relu

PRATIQUES ABUSIVES

traindre les habitants de tel ou tel village à ne fréquenter que le moulin, souvent éloigné, auquel il leur a été prescrit de faire moudre leur blé <*). Mais elle est surtout odieuse à cause des nombreuses exactions qu'elle entraîne, et qui sont presque toujours le fait des meuniers, dont la cupidité est légendaires^). Non seulement, on le sait déjà, ils perçoivent souvent le huitième ou le quart de la mouture au lieu du seizième ^3), mais ils se rendent aussi coupables de fraudes nombreuses : ils gardent souvent pour eux une partie de la farine, trompant sur le poids ou même n'ayant pas de balances ou usant de balances sans précision aucune, ou encore mêlant du sable ou de la chaux à la farine dont ils donnent livraison <*). El

(1) Voy., par exemple, Cahier de la Rouxière (Arch. de la Loire-Inférieure, C 574) : M- de Comullier a deux moulins à blé « dont ils ont esté arrentés depuis peu et dont ils ont partagés les villages daller à chaqun un moulin qu'elle juge h propos, bien ou mal servy, sans pouvoir aller à laulre quoy qu'il soit à Madame, ou si on y vat, il en font conter quantité de frais attendu que nous ne pouvons en obtenir justice dans sa juridiction, et de plus elle nous envoie grande partie de notre paroisse dans une autre paroisse par contrainte qui ont trois grand quarts de lieue avec des rivières et ruisseaux dont quil est presque impossible de passer sans périr par le débordement des eaux et dont ceux qu'elle envoie à cedit moulin sont à la proximité d'un autre moulin à Madame, n'ayant pas un demy quart de lieue avec des passage commode, nous obligeant de porler nos blés et de les rapporter en farine. » Cf. Cahier de Beignon (sénéch. de Ploôrmel, Arch. du Morbihan).

(2) « Que les vassaux sujets aux moulins sont dans l'impossible de mettre des borgnes h la cupiditez des muniers qu'on peut regarder comme les sancsues du ger humain... » {Cahier de Troillac, sénéch. de Brest, Arch. du Finistère).

(3) Voy., par exemple, le Cahier de Plouvom (sénéch. de Lesneven, Arch. du Finistère) : « Quoy de plus odieux et de plus injuste que de ce voir assujet & un munier incapable, et qui, au lieu d'une saizeieme à luy accordée par la Coutume en Bretaigne nous en lève une huitième et quelque foy daventage, encore mal moudre. » Cf. Cahiers de la sénéchaussée de Lesneven, passim

(4) Le Cahier de Beignon (sénéch. de Ploërmel) dénonce « l'insolence et la friponnerie de ces meuniers, sachant que nous ne pouvons aller ailleurs faire moudre notre grain, nous pillent tant qu'ils le veulent, parce qu'ils n'ont ni balance, ni poids à pezer que des poids de roche qui sont très injustes; nous vous demandons que nous aurons des nieulles ù bras et permission d'aller aux moulins où bon nous semblera. >» Le Cahier de Plouenan (sénéch. de Lesneven) accuse les meuniers de mêler aux farines « les chaux, sables et autres ingrédianls. » Cf. aussi le Cahier de Concorei (sénéch. de Ploérmel), le Cahier de Saint-Viau (Arch. de la Loire-Inférieure, C 576), le Cahier d'Esquibien (sénéch. de Quimper). Le Cahier de Camoet (sénéch. de Carhalx) déclare que les paysans ne peuvent « porter leurs plaintes, ni recevoir justice, attendu que les seigneurs et leurs officiers sont les premiers h protéger les meuniers. »

186 PORTÉE DU RÉGIlfE SEIGXETTBIAL ; SES ABUS.

les paysans ne sont pas les seuls à se plaindre des exactions des meuniers : en 1699, messire Charles Hamon demande des lettres monitoriales contre Guyon et Yves Cudonnec, meuniers des moulins du Lan et de Penquelen, qui, au lieu de servir « les détraignables », « n'ont jamais leurs moulins en estât et exercent sur les bledz des vassaux et détraignables un pillage et une volerie extraordinaires » ; ils prennent toujours plus du seizième de la mouture, souvent un huitième; ils n'ont de poids que depuis que les plaintes des vassaux les y ont contraints ; ils mettent les farines dans un lieu humide pour les faire peser davantage. « Pour mieux farder et couvrir ieurs voleries, ils sont assez malitieux pour casser des vieux moulages et graviers et les mettre parmy la farine pour la faire peser davantage. » Ceux qui se plaignent, ils les injurient, les outragent, les menacent de leurs pistolets « qu'ils portent toujours en leurs poches^i). » — Souvent, d'ailleurs, les cahiers considèrent que les seigneurs sont, dans une forte mesure, responsables de ces exactions : n'ont-ils pas, surtout dans la seconde moitié du XVIII* siècle, élevé d'une façon excessive le loyer des moulins (2) ?

Les corvées, on l'a vu, ne constituent plus un service bien pénible, et le plus souvent, elles ont été transformées en redevances pécuniaires, vraiment peu onéreuses <3). Mais il

(1) Autre abus encore : quand, pendant les sécheresses, leurs moulins n*ont pas d'eau, ils se servent de tous les moyens pour empêcher les vassaux d'aller ù d'autres moulins. Sur tout ce qui précède, voy. abbé Favé, Les meuniers d'autrefois à Maêl-Carhaix. dans le Bulletin archéologique de VAssociation bretonne. Congrès de 1901, pp. 177-185.

(2) Aussi demande-t-on parfois qu'à défaut de l'abolition des banalités, le roi fixe d'une façon rigoureuse le prix des fermes et le taux des droits de mouture; voy., par exemple, le Cahier de Plouedem (sénéch. de Lesneven). — Sur tout ce qui précède, cf. Emile Dupont, op. cH,, pp. 90 et sqq.).

(3) Et encore la Iransformatlon des corvées en redevances pécuniaires peut élre l'occasion d'exactions; il y a quelques années, déclare le Cahier de Saint-Gildas-deS'Bois, « la seigneurie payait à chaque particulier pour biens de bœuf 6 livres de pain cuit et 3 livres par chaque bien de bras; qu'à défaut de les faire, les défaillans payaient ceux de bœufs 16 sous, et ceux de bras, 5 sous; mais qu'aujourd'hui on ne les exige plus en nature, et on est forcé de par les seigneurs de payer ceux de bœufs 40 sous et ceux de bras 5 sous » (Arch. de la Loire-Inférieure, C 575).

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