‹ Les classes sociales: analyse de la vie socialeChapitre 11 sur 21 · POSSIBILITÉ D*U.\E SCIENCE SOCIALE · texte numérisé non relu

POSSIBILITÉ D*U.\E SCIENCE SOCIALE

dérés avec tout l'ensemble de leurs parties : elle est très imparfaite, parce qu'elle tient compte seulement des formes et qualités extérieures qui ne donnent lieu qu'à de vagues ressemblances. Les notions sont encore trop voisines des images, reflets à leur tour trop fidèles de la réalité. Pour que les êtres vivants puissent pénétrer dans le moule de la science, il faut qu'ils se prêtent aux exigences de l'esprit ; que par des simplifications et des analyses on arrive à des similitudes faciles à constater. Puisque les caractères extérieurs sont variables, le savant les écarte et par Tanatomie pénètre jusqu'au squelette — composé, chez tous les individus, d'une même espèce, du même nombre de pièces osseuses disposées dans le même ordre et offrant des connexions identiques. Ces pièces forment un système lié dans toutes ses parties, de sorte que l'une devient l'indice certain de toutes les autres. C'est ainsi que Cuvier a pu, au moyen de quelques fragments fossiles, reconstituer des espèces depuis longtemps disparues.

Le physiologiste se sert de schèmes, c'est-à-dire de dessins simplifiés, pour figurer les appareils organiques. C'est seulement par le retranchement de certains détails — qui paraissent accessoires et qui cependant ont leur rôle dans la réalité — qu'on arrive à établir des analogies ou même des ressemblances prononcées. Pour obtenir des notions encore plus précises et plus générales, le physiologiste pousse l'analyse plus loin et faisant de r histologie^ il étudie les divers tissus quientrent dans la structure des organes. Grâce à cette analyse, des ressemblances plus profondes peuvent être atteintes : le savant peut définir avec exactitude la fibre musculaire, la cellule nerveuse, la glande, etc.. L'objet principal de la science — qui est d'établir des rapports entre des notions générales et précises — devient ainsi plus facile à réaliser.

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De grandes difficultés subsistent encore. Elles résident dans la délicatesse des observations ou des expériences nécessaires à la manifestation de ces rapports cachés. Il n'en reste pas moins acquis que, si par l'analyse on ne descendait pas dans Tintimité des êtres vivants, on ne dépasserait pas un grossier empirisme. Car deux êtres vivants, avec toute la complexité de leurs organes, peuvent difficilement être mis dans deux états semblables. Aussi malgré des ressemblances superficielles ils ne réagissent pas de la même manière sous Faction des mêmes agents. De là les mécomptes fréquents de la médecine.

Ordre, généralité, mesure ou ressemblance précise dans les êtres et dans les actions, telles sont les conditions de la Science, parce que ce sont les seules choses appropriées à la nature de l'esprit et capables de l'élever au-dessus de la simple sensation.

Pour savoir si la science sociale est possible^ il suffit donc de s'assurer que les faits sociaux sont susceptibles d'ordre et de rapports constants.

Mais les exemples des sciences précédentes sont des avertissements. Ils nous montrent que les faits ou les êtres, tels qu'ils sont donnés par la perception, sont impropres à la connaissance scientifique, mais qu'ils doivent par l'adresse du savant se conformer aux lois de l'esprit. Il ne faut pas s'attendre à ce que les faits sociaux fassent exception, en se montrant moins rebelles.

Des présomptions contraires seraient plus naturelles. Les plus graves naissent de la croyance à la liberté. Si un ensemble de conditions, quel qu'il soit, peut tout en restant absolument le même être suivi d'effets différents, toute prévision devient impossible et une pareille contingence, destructive de tout rapport constant, paraît essentiellement réfractaire à la science.

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En admettant môme la vérité du déterminisme psychologique, les difficultés ne disparaissent pas. Car si les idées, les sentiments et les actes ont des causes déterminées, cependant ces causes sont si nombreuses, si délicates et si cachées qu'elles échappent aux moyens d'investigation externe ou à l'analyse de conscience. Dans les deux cas l'obstacle semble insurmontable.

Il le serait réellement, si la science sociale avait pour but de connaître la conduite des individus avec toutes les particularités qu'elle peut présenter dans rimmense variété des circonstances possibles. Il n'est pas nécessaire de recourir à une laborieuse démonstration pour prouver que personne — avec les connaissances psychologiques et physiologiques les plus étendues — n'aurait été capable de prédire à Buonaparte enfant la série des actes et des événements qui devaient remplir sa vie. Les destinées des individus ne sont écrites ni dans la main, ni dans les étoiles, ni dans la boîte crûnienne.

D'ailleurs, quand m^me la puissance intellectuelle, la force de la volonté, la vigueur physique pourraient être mesurées par une phrénologie plus sûre, le sort d'un individu n'en restcFait pas moins une énigme, parce que chacun des événements de la vie n'est pas le produit unique de la volonté, mais est une résultante de la volonté et des circonstances extérieures. De plus, les facultés elles-mêmes ne sont pas des essences immobiles, immuables, incapables de s'atrophier ou de se développer. Elles sont dans une étroite dépendance du milieu où elles sont appelées à s'exercer. Que la Corse ait maintenu son indépendance et Napoléon n'aurait été qu'un obscur bourgeois à Ajaccio.

Mais, suivant une remarque précédente, cette imposaibilité de prévoir la destinée des êtres particuliers ne

s*applique pas seulement aux hommes, mais aux animaux^ aux plantes et même aux corps bruts. Or, corn* me elle n*a pas arrêté la formation des sciences physiques et biologiques, elle ne doit pas être considérée à priori comme présentant un empêchement absolu à la constitution des sciences sociales.

Ce n*est pourtant pas qu'on admette les différentes théories, qui ne tiennent pas compte des personnalités dominantes et qui nient le rôle des grands hommes dans rhistoire.

L'une de ces théories regarde les génies comme des instruments entre les mains d'une Providence rusée et triomphant^', qui arrive par tous moyens à la réalisation de 8*'S desseins. C'est là une hypothèse métaphysique, écarl('(» dès le début comme étrangère à la question et incoiiciliabie avec la science. Inutile d'y revenir, quels que soient les formes nouvelles et les déguisements inattendus qu'elle a pris souvent, par exemple dans Guerre et Paix de Tolstoï : « L'homme a « beau avoir conscience de son existence personnelle, il « est, quoi qxi il fassent instrument inconscient du travail « de rhistoire et de Thumanité. Plus il est haut placé f< dans l'échelle sociale, plus le monde de ceux avec « qui il est en rapport est considérable, plus il a de « pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la M nécessité imUtictable de chacun de ses actes » (1). Et Tolstoï termine ce paragraphe en s'écriant . « Le cœur des Rois csl dans la main de Dieu ! » S'il en était ainsi, le rôle du savant se bornerait à enregistrer, après leur accompliss«'m«'nt, les desseins imprévisibles de la Providence. La sci«'nce serait remplacée par l'érudition.

Une autr«' théorie, défendue par des historiens et des socîolofiues, se présente avec des apparences plus scientifiqnos. Bien qu'elle se recommande de hautes

(l)Tome II, p. 218, trad. francaiso.

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