POSSIBILITÉ DUNE SCIENCE SOCIALE
individu de l'empreinte la plus profonde. Par la force d'actions répétées chaque jour et pendant de longues années, elle engendre des habitudes qui, modifiant dans le môme sens des natures primitivement diverses, les amènent à réaliser une sorte de type commun et au physique et au moral.
Le métier façonne le corps d'après les attitudes ordinaires. Il redresse la taille de Tofficier et courbe le dos du tailleur de pierres ; il donne au paysan un teint coloré, une démarche lourde, une santé robuste ; l'ouvrier des ateliers est pâle, maigre et alerte. La profession modèle aussi les physionomies et imprime à toutes celles d'un môme groupe un air de famille que les caricaturistes, par une exagération spirituelle, excellent à mettre en relief : les pensées vulgaires se reflètent sur la figure et y peignent en traits visibles la vulgarité et la sottise. — Mais les ressemblances ne s'arrêtent pas à l'extérieur. Elles pénètrent plus profondément; et, c'est l'esprit, lo cœur, le caractère, l'être tout entier qui subissent l'influence prépondérante du métier et se transforment d'après un môme modèle, reproduit dans ses grands traits en une multitude de copies. Si l'on ne tient pas compte de légers écarts, la sensibilité atteint pour chaque classe un degré déterminé de délicatesse ou de grossièreté. Le boucher ne s'émeut guère des cris que poussent les botes qu'il égorge ; un brahmane éprouverait la plus vive douleur h la pensée qu'il a pu — par erreur ou surprise — boire quelques gouttes de bouillon. Le rôveur s'attriste de peines fictives; le pauvre subit les plus durs affronts avec impassibilité. Le cœur n'est pas seulement une disposition plus ou moins prononcée à ressentir du plaisir ou de la douleur. Il comprend aussi toutes les inclinations qui finissent par dominer dans les individus et qui résultent des goûts
naturels, luodiliés par les circonstances et par les habitudes. Ces inclinations prennent une forme caractéristique pour chaque groupe, de sorte que tous les membres tendent à avoir les mêmes goûts, les mêmes désirs, les mômes passions. Les ouvriers des grandes villes se plaisent aux discussions politiques, visent à s'affranchir des patrons et fréquemment s'insurgent contre leur prétendu despotisme ; mais ils s'unissent entre eux et ne craignent pas d'affirmer par des. actes leurs sentiments de solidarité.
Le soldat se plaît au maniement des armes, à moins que contraint à ce métier il ne Texerce à contre-cœur et pendant un temps insuffisant pour vaincre ses répugnances. Partout où le choix est volontaire, les tendances qui ont déterminé le choix se fortifient par un genre de vie en complète harmonie avec elles. Chez le moine, dont la vocation est réelle, la disposition au mysticisme s'accroîtra parla pratique et l'exacte observance de la règle.
Dans le domaine de Tesprit, Tempire de l'habitude n'est pas moins étendu. Les psychologues s'appliquent à ne voir dans les intelligences humaines que les qualités communes. C'est là peut-être un résidu des recherches sur les essences, tn tout cas cette identité foncière de toutes les intelligences est une fiction ou dumoins une simple possibilité. Ce que l'observation découvre, ce sont des différences considérables dans les idées, dans les croyances et même dans les facultés ; c'est-à-dire dans la manière propre à chacun de discerner les choses, de les représenter avec plus ou moins de fidélité dans le souvenir, d'unir les idées en des combinaisons neuves ou vulgaires, d'apercevoir les ressemblances apparentes ou cachées, de concentrer son attention ou de la disperser, d'être porté au doute exagéré ou aux affirmations téméraires, de systématiser ses croyances en
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les rattachant à des principes stables ou de les laisser flotter dans le vague ou l'incohérence, les admettant au hasard sans souci des contradictions ou des incompatibilités. Le fonds d'idées est constitué par les sensations ordinaires, rehaussées encore par un intérêt pratique: la conscience est une sorte de reflet des choses au milieu desquelles on a l'habitude de vivre. Le pêcheur d'Islande a l'imagination peuplée de scènes marines: le départ pour la mer lointaine, la pluie, le froid polaire, la pèche abondante, le lourd sommeil dans la cale obscure^ la tempête, les joies du retour ou les cadavres ballotés sur la mer au milieu des débris.... Chez le paysan dominent les tableaux champêtres; chez l'ouvrier les travaux de la manufacture ou de l'usine; chez le sculpteur, l'artiste et le poète abondent les formes, les couleurs ou les expressions verbales.
Les connaissances sont aussi en rapport avec le genre d'occupations. La science encyclopédique existe dans de gros livres dus à la collaboration d'un grand nombre de travailleurs, mais elle n'est contenue dans aucun esprit, fût-il supérieurement doué. En réalité les lacunes sont nombreuses et étendues dans les inteligences les plus cultivées ; chez la plupart un tout petit coin de l'esprit, est éclairé, tandis que le reste demeure plongé dans les ténèbres. A notre époque surtout oii la science a reçu de si grands développements, le? savants les plus distingués — ceux qui ont l'ambition de réaliser quelques progrès — sont obligés de se consacrer à des études spéciales, études si restreintes parfois qu'un savant ne cultivera par exemple qu'une branche de la Physique. Si les bornes de la science personnelle sont aussi étroites chez ceux qui font profession de la cultiver, que dire des hommes dont la vie se passe tout entière occupée à des tra-
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vaux manuels ? Leurs connaissances sont rigoureusement techniques.
On peut d'ailleurs généraliser cette proposition et soutenir que seules sont vivantes dans Tesprit les connaissances appropriées à la profession ou au métier. Ce n'est en effet que par une application et une pratique continuelles que le savoir s'entretient. La petite encyclopédie que les maîtres ont logée de force dans la tùte du bachelier s'échappe, comme s'évapore une essence subtile d'un flacon mal bouché. De cette merveille supposée capable de comprendre plusieurs langues vivantes et mortes, familiarisée avec les équations algébriques et les théorèmes de la géométrie, avec les analyses et les synthèses chimiques, avec le mécanisme de la bobine de Rumkorf, avec Tanatomie humaine, comme avec Thistoire, la géographie, la littérature, la philosophie, ....il ne restera, par exemple, qu'un modeste employé des Postes, apte à timbrer des lettres ou à délivrer correctement un mandat-postal.
En dehors des connaissances précises, il existe des croyances vagues qui ne sont pas des acquisitions propres de l'esprit, mais qui sont admises sur la foi d'autrui. Elles proviennent de l'éducation et des influences exercées parles membres de la classe ou parles autres groupes sociaux. Ici encore se manifestent des analogies bien marquées. Des préjugés se transmettent issus d'une longue tradition et pénètrent parfois si profondément dans une classe que, pourôtre arrachés, ils ont besom d une secousse vigoureuse, venue soit des circonstances, soit surtout des classes adverses. Dans la noblesse se perpétue l'idée de la supériorité due à la naissance, idée si puissante qu'elle a résisté au choc de plusieurs révolutions. Parmi les croyances, dont il conviendra surtout de tenir compte dans la psychologie des classes sociales, se trouvent celles qui
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se rapportent à la F^olitique et à la Religion. Les questions politiques et religieuses tiennent en France une large place dans les discussions et préoccupations journalières; et cependant, combien peu sont dans les conditions voulues, non pour les approfondir, mais pour en posséder une simple connaissance superficielle. Des mots, des formules et en dehors, rien. Et cependant, tant la puissance du verbe est grande, ces mots agissent et dictent dos résolutions.
Toutes les similitudes antérieures dans les besoins, la sensibilité, les désirs, les idées et les croyances aboutissent naturellement à une nouvelle ressemblance, celle de Tactivité. Voilà ce qui explique comment, dans des circonstances déterminées, la collectivité agit avec ensemble, comme si elle était animée d'une âme commune. Tous les ouvriers d'une usine se mettent en grève ou même tous ceux d'un même corps de métier suspendent en môme temps leur travail, émettent les mêmes réclanlations et agissent de concert pour obtenir les mômes avantages. Si l'entente ne se manifeste pas toujours ainsi par des signes extérieurs et quelquefois par des violences, elle s'opère néanmoins, et, par des voies plus ou moins obscures, aboutit à des résultats susceptibles d'être notés avec exactitude. Tel le travail souterrain qui a amené la bourgeoisie à une situation progressivement supérieure et qui lui a permis d'aspirer à l'égalité avec la noblesse-
C'est en rassemblant tous ces traits de ressemblance qu'on parviendra à tracer le Type, qui sera, la représentation générale et pour ainsi dire le schème de tel groupe social.
Ainsi compris le type réalise les conditions exigées pour les connaissances scientifiques. D'abord il est yfn^m/ ; dépouillé de toutes les particularités qui distinguent les individus, il ne conserve que los caractè-
res communs. Grâce h cette simplification, il participe au privilège des notions scientifiques et devient ainsi applicable à une catégorie indéfinie d'êtres , ici de personnes. — Il est vrai que la représentation n'a pas la fidélité d'un portrait. Mais cette exactitude de détail n'existe pas non plus dans les sciences biologiques. Si elle se réalise dans les sciences physiques et exactes, cela tient à la puissance de Texpérimcntateur qui, dans certains cas, crée des appareils, des substances ou des figures conformes à ses idées. Avec le tube de Newton la chute des corps s'opère dans le vide ; par un travail d'épuration le chimiste obtient des substan* ces pures, par suite absolument identiques ; enfin le géomètre trace avec le compas des cercles qui répondent à la définition avec une suffisante exactitude. La science, pour ôtre encore possible, n'a pras besoin d'atteindre ce degré supérieur. Il suffit que la liaison entre les difi'érents caractères notés dans le type soit assez forte pour que les uns servent d'indices de la présence des autres. Les petits écarts, dus à Tinitiative personnelle ou au hasard de circonstances extraordinaires, ne doivent pas compter. Ils n'auraient d'importance que s'il s'agissait de faire la psychologie des individus. Mais, comme en sociologie, il s'agit d'actions collectives, les petites différences en sens contraire se neutralisent, de sorte qu'apparaît seule la résultante des activités semblables.
D'un autre côté, la simplification opérée sur les gens d'un même métier n'aboutit pas à ces généralisations excessives, qui ne laissent subsister dans l'homme qu'une sorte de fantôme inutilisable par la science. Considérer les hommes comme égaux, semblables, conformes tous à une même idée abstraite, c'est former une conception trop éloignée de la réalité pour être d'aucun usage. L'égalité n'existe ni dans les forces
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physiques, ni dans la nature des inclinations, ni dans la valeur et Tétendue des connaissances, ni dans Ténergie de la volonté, ni dans la direction des habitudes morales, ni môme dans les notions du bien et du devoir. Les principes mômes de la raison, qu'on regarde comme essentiels à la nature humaine, ont une universalité moins réelle que possible. Ce sont des vérités que tout homme peut comprendre et admettre, mais à une condition, c'est que ces vérités seront enseignées. Si elles ne sont pas exposées nettement et accompagnées de leurs preuves, elles risqueront d'ôtre mal saisies par les esprits ignorants et irréfléchis. G est ce qu'a fort bien montré M. Gérard-Varet, Tauteur d'une thèse sur rigjiorajice et f Irréflexion, Quant à la conscience morale, inutile de revenir avec les sceptiques sur ses incertitudes, ses variations, ses contradictions. Aucune subtilité chez les partisans de Tabsolu en morale ne parviendra à effacer la différencii entre le Négrito qui, dans un accès de colère, tue sa femme et la mange, et le brahmane qui se laisserait mourir de faim plutôt que de toucher à des viandes rôties et odorantes. Ainsi l'idée abstraite d'homme n'existe pas ; ou, pour lui donner une ombre de réalité, il faudrait la vider presque de tout contenu.
Au contraire les groupes sociaux offrent une base solide à la généralisation. Il ne s'agit plus de cet « être ondoyant et divers »dont parle Montaigne et qui échappe à toutes les prises. Mais les habitudes, toutes semblables puisqu'elles procèdent d'une manière d'agir et de vivre identique, marquent tous les membres du groupe d'une empreinte commune. Ou bien la généralisation doit être absolument interdite au sujet de l'homme ou, s'il est permis de dépasser la simple monographie, la première démarche scientifique est d'étudier les groupes distincts et définis que forment les hommes adonnés à une même profession.
C'est là un premier degré de généralisation. Ce n'est pas le seul. Après avoir divisé une société actuelle en groupes distincts d'après la nature des occupations et avoir exprimé dans un Type la physionomie physique et morale d'un de ces groupes, le savant pourra établir une comparaison entre le groupe défini et les groupes semblables, qui ont existé à différentes époques soit dans un même pays, soit dans des pays différents. Une classe, qui évolue h travers le temps, subit peut-être d'incessants changements. Mais quelle est leur étendue, leur importance et pour ainsi dire leur profondeur? Peut-ôtre les modifications ne sont que superficielles et n'entament point la nature essentielle du type. Si au contraire elles sont assez nombreuses et assez profondes pour altérer la physionomie du groupe, une comparaison précise permet de le constater et en même temps facilite la recherche des causes.
Quand il sera question de méthode, on essaiera de montrer comment les procédés, employés dans les sciences bien constituées, deviennent ainsi d'une application facile en sociologie. Qu'il suffise pour le moment de constater que ces comparaisons entre groupes de même nature étendent beaucoup Thorizon scientifique, sans pour cela que l'objet de l'étude se perde dans le vague.
Par un premier travail, les membres de chaque classe ne sont plus considérés avec toutes les particularités qui les distinguent comme individus, mais grâce h une fiction scientifique — qui doit être très rapprochée de la réalité — ils sont ramenés tous à un môme type dont les caractères ont été fixés au moyen d'une définition.
Si les types, symboles de chaque classe, sont déterminés avec exactitude, il deviendra possible de savoir avec une suffisante précision de quelle ma-
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niôre ils se comporteront les uns à Tégard des autres. Un chimiste qui mêlerait des substances d'une composition inconnue ou mal définie n'aboutirait qu'à des résultats incohérents. H arrive au contraire à des rapports constants et certains par la connaissance exacte des corps qu'il met en présence. — 11 en sera de môme en sociologie. Deux types d'une môme classe entreront en lutte dans certains cas, tandis que dans des circonstances différentes ils tendront à s'unir: des marchands rivalisent pour attirer à eux les clients, mais ils s'associent pour obtenir l'abaissement des patentes. Voilà des rapports qui n'ont guère moins de constance que Toxydation du fer à l'humidité ou la décomposition du bioxyde de manganèse sous l'action d'une forte température.
Les types appartenant à des classes diiïérentos sont également susceptibles de rapports définis dans leurs actions et réactions mutuelles. Il existe des affinités niiiurelles entre certains groupes dont les fonctions s'harmonisent, comme celles des différentes parties d'un appareil organique, de sorte que leur développement et leur prospérité, ou leur déclin et leur décadence suivent des courbes parallèles. L'industrie dans un pays est d'autant plus florissante que les arts mécaniques ont plus d'extension, et à leur tour les progrès <lans la mécanique sont d'autant plus marqués que la culture scientifique est portée à un plus haut degré.
Dans d autres cas l'harmonie se transforme en antagonisme: Les prôtres et les moralistes de notre époque luttent contre l'extension des cabareliers et des liquoristes, et ils réclament la suppresion des tenanciers et des courtisanes.
Remarquons à ce sujet que ce3 lois sont données ici seulement à titre d'exemple et qu'elles ne sont point présentées comme l'expression de vérités absolues. Au
contraire ces lois sont, comme les autres lois scientifiques et môme plus qu'elles, essentiellement relatives. Le prêtre avec Tensemble dos idées, des croyances et des s(»ntiments actuels, est opposé à la conduite des courtisanes. Mais cette opposition est si peu absolue que dans les religions anciennes le prôtre supportait sans scrupule le voisinage des courtisanes, dont la vie passait pour agréable au Dieu.
Enfin la détermination exacte des groupes sociaux conduit à une dernière sorte de similitude; colle qu'on peut établir entre sociétés présentant une composition analogue. Certes les comparaisons entre les sociétés ne sont pas choses nouvelles, mais elles étaient forcément condamnées à rester dans le vague, tant qu'elles n'étaient point précédées d'une analyse précise. Pour aboutira des résultats solides, le savant doit compter tous les groupes importants qui entrent dans la composition d'une société ;et,de plus, les disposer suivant une échelle d'importance, en donnant le premier rang aux groupes qui ont le plus de valeur et qui servent ainsi à caractériser un état social. Sparte et Rome seront des cités guerrières, parce que la classe des guerriers et par suite les affaires militaires jouaient le rôle principal dans ces deux sociétés. Jérusalem et Bonarès sont des cités religieuses, oii dominaient les prêtres et les influences mystiques. Tyr, Marseille, Carthage, Hambourg, Gènes et beaucoup d'autres seront rangées dans la catégorie des Cités commerçantes, parce que le négoce était la principale occupation de ces peuples. Athènes pourrait être prise pour le type de la Cité artistique, parce que les orateurs, les poètes et les artistes en tout genre y jouissaient d'un grand crédit. — Sans entrer dans le détail de la classification, cette vue rapide suffit pour montrer la possibilité de nouvelles généralisations à caractère vraiment scientifique.
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Une objection se présentera peut-être contre cette façon d'envisager la science sociale et d'interpréter la question. Le reproche, adressé h d'autres de ne pas serrer d'assez près le sujet, ne retombe-t-il point sur le critique qui semble à son tour oublier d'étudier les faits sociaux, puisqu'il parle exclusif '.>\v\\i de classes ?
Ce reproche serait sans doute fondé, si I. - cKi.-srs étaient considéré(»s comme quelque chose (i 'rj.iic «jui fût dépourvu d'activité et de vie. Mais «ir .ijîr.iire leur formation môme indique qu'elles soni • >•» n'i »;]..ment actives et qu'ainsi elles sont une sourci- iiic^ '^sante de phénomènes. De plus ces phénomènes M>nl exactement déterminés par le mode d'activité propre à chaque classe, mode d'activité qui est constant dans des conditions définies, parce que la nature du type social est soumise h l'empire de ces mômes conditions.
Un exemple servira h faire ressortir l'identité fondamentale qui existe entre la classe ou le type, et les produits de son activité, c'est-à-dire les faits sociaux. La propriété, ses modes, ses transformations, voilà, des phénomènes économiques qui ont joué de tout temps un rôle très important dans les sociétés. Mais si, au lieu d'étudier la propriété elle-môme, on étudie les possesseurs de la propriété, leurs classes diverses suivant la nature des richesses, les changements éprouvés par chaque type de propriétaire suivant les temps et les circontances,ou plus exactement d'après les influences des autres classes — on se trouvera en présence d'une question qui restera la môme dans le fond. Avec cet avantage, c'est que l'observateur saisit le phénomène dans sa cause et se trouve ainsi dans les conditions les plus favorables pour établir des rapports scientifiques.
En physiologie la structure de Torgane explique la fonction. Dans les sciences sociales une marche analogue consistera à décomposer la Société en ses diverses classes , à étudier le mécanisme physique et mental du type, expression générale des membres de chaque classe, et par suite à connaître le mode d activité de ce type dans les circonstances déterminées où cette activité est appelée à s'exercer.
' *^es considérations précédentes, il ressort que la •*. sociale est possible : l'étude des classes offre .erches des savants un champ très vaste et en .ac temps très sûr.
Au point de vue des services qu'une doctrine peut rendre à la science, il importe assez peu de mesurer la part d'originalité qui revient à l'auteur. En tout cas ce n'est pas à lui qu'il appartient de se prononcer à ce sujet. Le mieux pour la science est de ne pas chercher — par un misérable amour-propre — à exa- *^érev la nouveauté de ses vues, mais plutôt de les appuyer sur l'autorité des devanciers et des contemporains. S'il s'agissait d'un travail d'érudition, l'auteur se ferait un plaisir de recueillir le plus possible les idées analogues aux siennes. Mais, comme il s'agit surtout de contribuer aux progrès scientifiques, qu'il lui soit permis de citer seulement quelques noms et de donner quelques courts extraits.
Dans l'antiquité Platon est un dès philosophes qui ont le mieuxmontrél'influcnce réciproque des formes degouvernementsurles hommes et des caractères sur les sociétés. « Il y a nécessairement, dit-il, autant de caractères '< d'hommes que d'espèces de gouvernements. La forme (( môme des Etats vient des mœurs mômes des membres « qui les composent etdeladirection que cetensemble de
« mœurs imprime à tout le reste Puisqu'il y a cinq
« espèces de gouvernement, il doit y avoir cinq carac-
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« tères de Fâme qui y correspondent )î(l).Ces cinq formes sont, comme on le sait, l'aristocratie où le pouvoir estentrelesmainsdesphilosophes ;la timocratie où les « gouvernants » pré tendent aux honneurs et aux dignités « nouparTéloquence, ni par aucundes talents de môme « ordre, mais par les vertus guerrières » ; l'oligarchie où le cens décide de la condition de chaque citoyen « qui est avare et fait argent de tout » ; la démocra- « tic « où Tégalité règne entre les choses inégales « comme entre les choses égales » ; et enfin la tyrannie où la corruption est portée au plus haut point. Platon a eu aussi le mérite de distinguer dans l'Etat trois classes, caractérisées chacune parla nature de ses membres. — Mais cette analyse n'est pas poussée assez loin. Quant aux caractères d'homme propres à chaque forme de gouvernement, ces caractères s'appliquent assez bien aux membres du gouvernement; mais Platon a tort de les étendre par un excès de généralisation aux autres classes.
Dans les temps modernes, c'est Taine qui semble le plus se rapprocher des vues exprimées plus haut. Son grand ouvrage historique Les Origines de laFrance Contemporaine décompose la société dans ses organes essentiels et passe successivement en revue les différentes classes sociales. Il est donc une application de la méthode préconisée, avec cette différence toutefois que le travail reste historique, puisque l'observation est bornée à un seul peuple et à une seule époque. Le grand penseur est encore plus explicite dans ses Derniers Essais de Critique et d'Histoire. «Dans la « Société, dit-il, il y a des groupes et dans chaque « groupe des hommes semblables entre eux, nés dans « la môme condition, formés par la môme éducation,
(1) Liv. 8. Delà République. Trad. Saissct.
« conduits par les mêmes intérêts, ayant les mêmes « besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la mê- « me culture et le même fond.... II s'agit de prendre « losfigures distinctes et principales, celles qui parleur « banalité ou leur relief peuvent servir de moyenne ou « de ti/jje: ici le prince du sang, le grand seigneur de « cour, le prélat, le parlementaire, le financier et Tin- « tendant ; là le gentilhomme de campagne, le curé, « remployé, l'avocat et le marchand; plus loin le petit « laboureur propriétaire, le métayer, Tartisan et enfin « le gueux demi-mendiant, demi-bandit »(I)
Parmi les contemporains se rencontre M. Guniplowicz qui dans la Luiie des Hacrs paraît émettre une conception sociologique analogue à la nôtre : « Pour « arriver, dit-il, à une scienci* de l'histoire, à une his- <• toire naturelle de l'humanité, il faut considérer les (' groupes sociaux, observer et étudier leur origine et « leur développement, leurs diverses espèces et leurs « diverses formes, leurs mouvements et leurs évo- « lutions. Voilà quels sont les éléments stables, avec « lesquels on peut compter, sur lesquels on peut établir « des calculs scientifiques... Nous ne demanderons « pas à riiistoire de témoigner d'une régularité quelce conque dans les actions des individus ; la régularité, (( l'obéissance à une loi, pour ainsi dire, c'est dans les « mouvements de groupes que nous pourrons la ren- « contrer en consultant l'histoire. »
Il seraitsans doute possible d'augmenter K^ nonibrede c.is autorités. Que les oubliés nous excusent ! Du reste c'est la vérité seule qui importe.