CHAPITRE m
Etablir que la scioncc sociale est possible, lorsque cette simple possibilité est constatée par des écrivains d'autorité, est un premier résultat acquis.
Mais ce premier résullat serait de médiocre importance, si lesmélhodes employées dans les autres sciences étaient ici impraticables et si aucune méthode nouvelle n'était reconnue capable de transformer le possible en réel. St. Mill, dont la compétence en logique est universellement reconnue, examine l'usage que Ton peut faire en Sociologie des méthodes déductives et expérimentales, et son examen critique aboutit à des conclusions en grande partie négatives. 11 récuscî successivement toutes ces méthodes, ne faisant d'exception qu'en faveur d'une seule, la méthode déduclive inverse.
Voilà donc de nouvelles difficultés qu'il faut écarter avant de chercher à aller plus loin.
Un reproche général peut ùtre adressé à St. Mill, celui de vouloir prouver Timpossibilité absolue dune chose, parce que dans l'état actuel des connaissances et par suite des habitudes mentales elle paraît inconcevable. St. Mill tombe ici dans l'inconséquence, puisque lui-même signale avec beaucoup de force et de justesse cette disposition d'esprit comme étant une source de sophismes. « Je ne peux, dit-il, qu'être sur-
72 LHS CLASSKS SOCIALES
« pris de l'importance qu'on attache à ce caractère d'in- « concevabilité, lorsqu'on sait, par tant d'exemples, « que notre capacité ou notre incapacité de concevoir « une chose a si peu affaire avec la possibilité de la « science elle-même, et n'est qu'une circonstance tout « accidentelle, dépendante de nos habitudes d'esprit... « On voit même dans Thistoire des sciences de curieux « exemples d'hommes très instruits rejetant commt» « impossibles des choses que leur postérité, éclairée « par la pratique et par une recherche plus persévé- « rante, a trouvées très aisées à concevoir et que tout « le monde maintenant reconnaît vraies » (1).
Le progrès scientifique consiste précisément à éliminer ces prétendues impossibilités. Mesurer la distance exacte de la lune à la terre aurait semblé une entreprise chimérique aux anciens dépourvus des connaissances trigonométriques et privés d'instruments de précision ; fixer sur du papier et dans ses plus minutieux détails Timage des êtres ; décomposer la lumière; entendre la v6ix à des centaines de kilomètres ; préserver d'une maladie par l'inoculation de quelques gouttes de vaccin, et bien d'autres merveilles auraient pu être et, en fait, ont été souvent proclamées des impossibilités irréductibles. L'argumentation de St. Mill ne saurait donc être concluante, alors même que le vice de celle argumentation ne pourrait pas encore être dévoilé. Les raisonnements, par lesquels les physiciens s'efforçaient d'établir la simplicité de la lumière blanche et l'unité de Teau, n'avaient qu'une rigueur apparente. Ils ne pouvaient prévaloir contre des expériences décisives : le faisceau lumineux qui passant à travers un prisme s'étale en sept bandes colorées, et l'eau soumise à un courant électrique qui se décompose en ses deux éléments : l'oxygène et l'hydrogène
(I) Logique, Livr. II. th. 5. S C
Tous les raisonnements négatifs sont exposés à ôtre renversés par des découvertes analogues.
Cette vue a priori est confirmée par Texamen direct des difficultés soulevées par le logicien anglais. (1 semble qu'il n'est pas impossible de répondre aux objections qu'il dirige contre Textension aux sciences sociales des méthodes employées avec succès dans les autres sciences. Mais, pour traiter la question dans toute son ampleur logique, il ne suffit pas de retenir les objections formulées par St.Mill. Il faut de plus compléter sa critique en prévoyant les objections possibles. Le moyen de procéder à une énumération complète des difficultés, c'est de parcourir par ordre ce qui est indispensable dans la constitution de chaque science. Cette revue permettra de bien saisir la nature des difficultés, de signaler les causes d'insuccès et d'entrevoir les remèdes.
Toute science se compose essentiellement de deux choses : 1® de notions ou concepts généraux relatifs aux êtres ; 2*^ de lois ou rapports entre deux états successifs d'un ou de plusieurs êtres soumis à des influences déterminées. Et pour chaque science la méthode consiste à découvrir les moyens les mieux appropriés pour former les notions générales et pour découvrir les lois.
La formation de concepts généraux est d'une importance capitale. Aucun progrès scientifique solide ne peut être réalisé , si cette opération préliminaire n'est pas accomplie avec toute la précision et l'exactitude requises. — En arithmétique, e système de numération permet de déterminer chaque nombre avec une entiènî rigueur. En géométrie, chaque figure reçoit une définition claire et distincte. La mécanique traite des forces qui se traduisent en des mouvements uniformes ou uniformément variés. En physique, la chaleur.
7i LES CLASSES SOCL\LES
le son, la pesanteur, la lumière — qui ne sont en ellesmêmes que de vagues sensations — deviennent matière scientifique lorsque leurs états divers rentrent dans des catégories bien distinctes, même s*ils ne sont séparés les uns des autres que par les différences les plus minimes. Les changements de température se mesurent par les variations d'une colonne liquide dans un tube de verre gradué ; les notes de la musique correspondent à un nombre fixe de vibrations dans Tunité de temps ; le poids exact d'un corps se reconnaît au moyen de la balance ; quant à la lumière, elle a donné naissance à l'optique dès que les savants curent l'idée de l'appliquer à des instruments aux formes géométriques : tous les rayons lumineux qui frappent en même temps un miroir convexe se réfléchissent suivant le même angle et, s'ils sont parallèles à l'axe, convergent tous au foyer. Pour la chimie et la biologie, les progrès sont plus rapprochés de nous et par suite peuvent être constatés avec une plus grande assurance. Qu'ont fait Lavoisier et les chimistes de cette époque pour tirer la chimie du vague et de la confusion où elle restait encore ? Ils ont procédé à Tanàlyse des corps et, à la suite de ces analyses, ils ont pu indiquer les éléments constitulifs des corps composés ; quant aux corps, qui résistaient à tous les moyens de décomposition, ils étaient regardés comme simples et formaient autant de genres dislincts, chacun de ces genres étant caractérisé par un ensemble de propriétés bien défini ; en outre les combinaisons diverses, formées par deux ou un plus grand nombre de substances, étaient distinguées, d'après les proportions diverses suivant lesquelles un de ces corps entrait en combinaison avec les autres. En Biologie, les découvertes les plus considérables sont dues à l'emploi des méthodes analytiques, et leur importance peut se
mesurer au degré de l'analyse. Tant que les observateurs en furent réduits aux pures données des sens, leurs connaissances restèrent dans le vague, et ils confondirent des substances diverses ,sous des dénominations identiques. A la vue, le sang est un liquide rougeUtre qui semble d'une constitution bomogène ; au microscope, cette bomogénéité disparaît, et, dans une portion fluide nommée h) plasma, nagent des globules rouges et des globules blancs ou lymphatiques. Mais à leur tour ces c(^rps sont susceptibles d'analyse chimique, et, finalement, on trouve que le sang est un mélange très coraplexi^ de substances albuminoïdes, d'hydrocarbonés, de corps gras, de minéraux, de matières accessoires destinées à être éliminées par la voie des sécrétions, et, dans certains cas morbides, d'êtres étrangers qui allèrent sa composition normale. C'est par ces études minutieuses que Pasteur et les autres savants, ses imitateurs, sont parvenus h découvrir l.> germe des maladies contagieuses et à trouver les moyens de préservation et de guérison.
Eclairé par ces résultats, le savant suivra la môme marche dans la constitution renouvelée des sciences sociales. Son premier soin sera d'écarter tout'-»s les définitions confuses, qui sont une source permanente d'équivoques et qui s'opposent à l'établissement des vérités réellement scientifiques. Des exemples de pareilles erreurs pourraient être pris un peu partout, et même chez les écrivains qui ont la prétention de s'appuyer le plus sur l'observation. Elles méritent d'être signalées surtout chez les auteurs qui se recommandent d'ailleurs par les qualités les plus estimables.
C'est à ce titre que Montesquieu peut être choisi de préférence. « Il y a, dit-il, trois espèces de gouverne- « ments, le républicain, le monarchique et le despo- « tique. Pour en découvrir la nature, il suffit de Tidée
« qu'en ont les hommes les moins instruits. Je suppose « trois définitions ou plutôt trois faits : Tun est que « le gouvernement républicain est celui où le peuple (( en corps ou seulement une partie du peuple a la « souveraine puissance : le monarchique où un seul « gouverne mais par des lois fixes et établies ; au lieu « que dans le despotique un seul sans loi et sans « règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices »{1).
Les assertions de ce passage pourraient donner naissance à de multiples remarques. On se bornera à celles qui se rapportent aux définitions.
« Pour découvrir la nature des Gouvernements, il « suffit de ridée qu'en ont les hommes les moins instruits ». Quand on s'adresse au public, cet appel au bon sens peut flatter le lecteur, mais il est tout à fait impropre à découvrir les vérités cachées. La chimie serait restée éternellement slationnaire si, sur la foi du bon sens ou d'une observation superficielle, elle s'était confinée dans la doctrine des quatre éléments, confondant sous le nom d'air tous les gaz, d'eau tous les liquides, de terre tous les solides et de feu des principes encore plus obscurs. De môme le sociologue soucieux d'exactitude ne doit pas s'arrêter aux surfaces et choisir, pour distinguer les gouvernements, les caractères les plus apparents ; car ces ressemblances extérieures peuvent cacher des différences nombreuses et profondes. Il éviterait ainsi de réunir sous un titre commun des genrcîs tout à fait disparates et ne tomberait pas dans Tinconvénient des classificaions artificielles.
«Je suppose, continue Montesquieu, troisdéfinitions. »> — C'est un tort d'admettre sans preuves ces trois définitions qui servent de base à tout l'ouvrage. En raison môme de leur importance, elles devaient être exa-
(I) E:?prit des Lois. Liv. I. ch. H.
minées avec un soin particulier. Puisque des conséquences déterminées découlent, suivant lui, de la nature d'un gouvernement, c'était une nécessité de fixer cette nature dans une dr}finition rigoureuse. Une hypothèse ïi'a pas de valeur par elle-même et ne saurait en communiquer aux propositions qui en dérivent.
Il est vrai que Montesquieu considère ces définitions « plutôt comme des faits », tant cette distinction entre les formes de gouvernement était un lieu commun h cette époque. — L'excuse est mauvaise. Car ces sortes de vérités admises d'un commun accord et qui paraissent à Tabri de toute contestation, ne possèdent souvent qu'une fausse évidence : elles ne sont que des préjugés très répandus. Le premier effort de la science est de dissiper ces vaines apparences.
Pour compléter les critiques sur le premier point, il faut ajouter que le vague dans les définitions s'accompagne d'une terminologie et d'une nomenclature manifestement insuffisantes pour les besoins scientifiques. La chimie serait difficilement sortie du chaos si' Lavoisier et Guvton-Morveau n'avaient créé une nomenclature capable de nommer avec la plus grande netteté les substances simples et les corps composés. Non seulement chaque composé reçut un nom spécial «ît par suite put toujours être désigné sans équivoque possible, mais de plus le nom qui lui était attribué fut formé de façon à indiquer ses propriétés fondamentales, la nature de ses éléments, leurs proportions relatives et même leur rôle électrique. Ces remarques sur les progrès de la chimie sont généralisables. Elles s'étendent à toutes les sciences qui ne sont capables d'aucune acquisition solide tant qu'elles n'ont point perfectionné le langage, en le dépouillant des à peu près de la langue vulgaire.
Pour les sciences sociales, la même nécessité s'im-
78 LLS CLASSES SOCIALES
posera sans doute. Si jamais elles peuvent se constituer, ce ne sera qu'à la condition de bannir les mots qui, à force d avoir été employés avec les significations les plus diverses, ne sont plus susceptibles de recevoir un sens précis, une notation définie. Mais c'est la une tenlative qui ne peut être faite par des particuliers sans être exposée aux bizarreries et au ridicule. Pour avoir chance d'aboutir, elle exige le concours des savants les plus autorisés d'un pays ou même elle réclamerait une entente internationale.
Le logicien a seulement pour tâche d'indiquer les moyens les plus appropriés à la formation des notions scientifiques. Quant à la nomenclature, il lui suffit d'exprimer un vœu en faveur de cette réforme que Bacon réclamait avec tant de justesse pour les sciences de la nature « Car, dit-il, (1) les hommes s'associent par les discours, et les noms qu'on impose aux ditlé rents objets d'échange, on les proportionne à l'intelligence des moindres esprits. De là tant de nomenclatures inexactes, d'expressions impropres qui font obstacle aux opérations de l'esprit. Et c'est en vain que les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, multiplient les définitions et les explications. Rien de plus insuffisant qu'un tel remède ; quoi qu'ils puissent faire, ces mots font violence à l'entendement. »
Les plus grosses difficultés sont soulevées au sujet de la découverte des lois sociales. St. Mill passe en revue les différentes méthodes employées avec succès dans les sciences physiques, et, les soumettant successivement à la critique, ne fait grâce à aucune, sauf à « la méthode déductive indirecte. »
(( Considérons par exemple, dit-il, le problème de « Teffet du régime restrictif et prohibitif de législation » commerciale sur la richesse nationale, et supposons
(1) Novum Organum. Liv. I, aph. 43.
LKS MÉTHODES 79
•< que ce soit la question scientifique qu'il s'agisse de « résoudre par voie d'expériencos spécifiques. Pour apu pliquerh. cette question la méthode de différence... « il nous faut trouver deux cas qui coïncident sur tous « les points, sauf sur celui qui est l'objet de la recher- « che. Trouvons donc deux nations enti6rement setn- « blablcs sous le rapport dos avantages et des désavan- « tages naturels, dont les populations se ressemblent « par tout(»s leurs qualités physiques ou morales, spon- « tanées ou acquises, dont les habitudes, les usages, « les opinions, les lois et les institutions soient iden- « tiques, sauf en ce que Tune a un tarif plus protecteur « ou oppose de quelque autre manière plus d'entraves « àla liberté de l'industrie : si Ton observe que l'une de « ces nations soit plus riche que l'autre, nous aurons là un « experimenfuni cnfci.'^^uw preuve expérimentale réelle a que tel des deux systèmes est le plus favorable à la « richesse nationale )). Et St. Mill continue en affirmant l'impossibilité de* la rencontre de deux exemples de ce genre ; car « deux nations qui concorderaient en tout « excepté dans leur régime commercial concorderaient « également sur ce point ))(1).
St. Mill aurait pris plaisir à montrer Tinsuffisanci» de «la plus parfaite des méthodes d'investigation scientifique » qu'il n'aurait pas accumulé davantage les difficultés. Mais il semble que ces difficultés ne sont pas insurmontables.
Et d'abord est-il possible de rencontrer deux nations qui concordent en tout, sauf dans le régime protecteur ? — Si on s'éclaire par l'analogie, on voit qu'en Physique et en Biologie rien n'est plus facile que de trouver deux êtres exactement identiques dans leur nature et dans Tensemble des influences qu'ils subissent mais ne différant que sur un point, celui qui fait l'objet de la
{!) Logique. Liv. VI, ch. vn § 2 & 3.
recherche. Pour cela, il suffit de prendre l'être à deux moments successifs de son existence, lorsqu'une circonstance nouvelle et déterminée vient à pénétrer dans l'ensemble des conditions antérieures. Dans l'expérience physique de l'anneau de S'Gravesande, on considère une sphère métallique à la température du milieu ambiant, puis chauffée à la flamme d'une lampe k alcool: dans son premier état elle traverse l'anneau placé audessus d'elle ; dons le second, le passage n'a plus lieu ; d'où Ton conclut qu'elle s'est dilatée et que cette dilatation est due à la chaleur, puisque l'augmentation de calorique est la seule condition nouvelle qui ait été ajoutée. Qu'on place un oiseau dans une atmosphère chargée d'oxyde de carbone, et bientôt il meurt. Ici encore les deux cas sont exactement semblables, sauf dans une de leurs circonstances. La similitude peut ùtre affirmée avec d'autant plus de sûreté qu'il s'agit non pas de deux individus appartenant à une même espèce, mais du même individu examiné à deux moments voisins de la durée.
Une Nation ne fait pas exception à cette règle. Si on la soumet — à des intervalles assez rapprochés — aux deux systèmes contraires du protectionnisme et du libre-échange, il devient possible de constater les influences des deux régimes sur la richesse nationale. Et qu'on ne dise pas que cette expérience appartient seulement au domaine de l'abstraction et de la théorie. Elle est réalisable dans la pratique ; bien mieux elle a été fréquemment réalisée. Citons en particulier le Traité de Commerce que Napoléon III signa avec l'Angleterre, à Paris, le 23 février 1860. A partir de cette <3poque toutes les autres conditions restant sensiblement dans le même état, la France se trouvait soumise aune influence nouvelle, dont il devenait possible de mesurer les effets par les changements qu'elle apportait
dans la richesse nationale. Car, si les variations dans la richesse d'un pays sont coiistatables — et St.Mill ne soulève pas d'objection à ce sujet — Taiigmentation ou la diminution devaient êlre sans incertitude rapportées à la levée des prohil)i lions antérieures.
La difficulté n'est pas de trouver deux cas exactement semblables, mais de découvrir une loi qui soit applicable en dehors des faits qui ont expressément servi à Tétablir. Ainsi, supposons que le libre-échange ait été funeste aux intérêts français, serait-ce une raison pour le proscrire d'une façon absolue ? Il est évident que l'expérience vaudrait seulement pour des pays qui se trouveraient,vis-à-vis des autres pays contractants, dans la situation respective de la France et de TAngleterre. Alors les objections de St.Mill reprennent leur force, mais pour d'autres raisons : c'est qu'il est très difficile do s'assurer de la ressemblance entre deux nations distinctes, ou plutôt une ressemblance complète n'existe pas. En elfet si les deux peuples comparés appartiennent h une même époque, ils occupent un sol différent et les , analogies qu'on peut constater dans leurs habitudes, leurs usages, leurs opinions, leurs lois et leurs institutions ne vont pas jusqu'à l'identité. A plus forte raison les différences se manifesteront-elles, quand les nations, qui font l'objet d'une étude comparée, sont séparées par un grand intervalle de temps ; car les progrès dans les sciences, le commerce et l'industrie ont amené des modifications dans les états sociaux. — Mais cette difficulté rentre dans le problème général de la formation des notions, problème qu'on peut espérer résoudre par une analyse plus exacte des classes : par la connaissance de leur nature, de leur rôle, de leurs fonctions et des faits sociaux qui dérivent de leur activité. Dans l'exemple choisi par St.Mill, on verrait que la mesure
82 LKS CLASSES SOCIALES
prohibitive OU libre-échangiste a des effets divers suivant les classes sociales. Les unes éprouveat des perturbations et des pertes, tandis que d'autres recueillent des avantages et des profits : c'est une balance à établir. Elle le sera avec d'autant plus de facilité que les organes de la Société ont été plus soigneusement distingués et connus.
On aboutit donc toujours à la même conclusion, qu'il faut pousser le plus loin possible l'analyse sociale.
C'est encore par cette règle qu'on pourrait répondre aux autres critiques que St. Mill dirige contre ce qu'il appelle «la méthode chimique ». Sans les énumérer en détail et par ordre, on peut dire qu'elles s;» résument toutes dans cette objection fondamentale : l'empirisme pur, c'est-à-dire dénué de l'appui de la déduction, est impui^^sant à remonter des effets aux causes, toutes les fois que les effets sont dus à l'activité d'un être complexe, dont les parties sont nombreuses, hétérogènes, mais solidaires — ce qui est le cas des sociétés. Cette impuissance dépend de trois raisons:!" la pluralité des causes (\\û peuvent se suppléer et produire ainsi des effets semblables — 2° le concours des causes qui ont besoin de s'unir en très grand nombre pour amener un effet déterminé — 3° r hostilité des causes qui se combattent, se neutralisent en partie et par suite n'apparaissent pas ou se révèlent mal dans l'effet. — A ces trois raisons signalées par St. Mill pourrait s'ajouter cette autre qui est applicable également aux sciences biologiques et aux sciences sociales : la distance considérable qui sépare quelquefois un effet de sa cause, éloignement dans le temps et dans l'espace. Par l'atavisme, un criminel tiendrait ses dispositions sanguinaires de quelque lointain ancêtre; l'habitude sociale de lever son chapeau en signe de politesse est — si Tonencroit H. Spencer— un résidu des mœurs sauvages,
quand lo vaincu se dépouillait de ses armes pour îlétchir le vainqueur.
En admettant que Finduction, privo'e du secours de la déduction, soit incapable de découvrir les lois, ce ne serait pas une raison pour Texclure complètement et pour s'interdire ainsi les avantages qui peuvent résulter du concours de ces deux procédés de Tesprit. Il en serait pour les sciences sociales comme pour les autres sciences, où souvent les deux méthodes alternent et se complètent mutuellement.
L'observation avait conduit PascaLà rapporter Tascension du mercure dans le tube de Torricelli à la pression atmosphérique. Pour fournir une preuve de la vérité de son hypothèse, il employa un raisonnement déductif de cette sorte. Si le poids de Tair est cause de l'élévation du mercure ou de tout autre liquide dans un tube où le vide a été réalisé, les variations de poids de la colonne atmosphérique amèneront des variations correspondantes dans la hauteur du liquide soulevé. Ces différences de poids doivent exister au pied et au sommet d'une même montagne. 11 s'agissait donc, pour vérifier l'exactitude de Thypothèse, de procéder en môme temps à une double observation. Ce qui fut fait par Périer dans la célèbre expérience du Puy-de-Dôme.
De même l'étude comparée de la classe des Commerçants conduit — je suppose — à attribuer au motif économique un rôle prépondérant dans les relations CQmmerciales. Pour s'assurer que le désir du plus grand gain est la règle effective de leur conduite, on pourra raisonner ainsi : Si un industriel trouve le moyen de fabriquer un article h meilleur marché que ses concurrents, sa clientèle devra augmenter d'abord dans son pays, et ensuite à l'Etranger, pourvu que des droits prohibitifs ne viennent lui fermer ses débou-
8i LES CLASSES SOCIALES
chés. — Le contrôle expérimental consistera à constater la réalité de ces conséquences et à montrer, par exemple, que les considérations purement patriotiques ne détournent pas les commerçants des achats fructueux. — Les Economistes ont fait un grand nombre de ces déductions, mais ils ont eu le tort do trop généraliser leurs conclusions, et d'appliquer les règles égoïstes du marchand k toutes les classes de la Société.
D'ailleurs Tempirisme seul est-il aussi incompétent que le prétend St.Mill ?
Et d'abord que vaut l'objection de la pluralité des causes? La prospéritii d'une nation peut tenir, dit St. Mill, à plusieurs causes, comme la sécurité, la richesse, la liberté, le bon gouvernement, la moralité publique, la culture générale. En supposant que deux nations à système prohibitif soient prospères, il sera interdit de conclure que leur prospérité est due aux tarifs protecteurs, alors m(>me qu'elles s'accorderaient seulement sur ce point. Car leur état de prospérité pourrait dépendre chez l'une, par exemple, du bon gouvernement, chez l'autre de l'excellence de la moralité publique.
D'abord « la prospérité d'une nation » estune expression vague et tout à fait impropre pour désigner un état déterminé. Prospérité est synonyme de bien, et on sait combien cette notion du bien — si claire en apparence — est exposée à des interprétations diverses. Le bien est , suivant les écoles demoralistes,le plaisir, Tutile, l'altruisme, la pitié, l'impassibilité, la science, l'ascétisme, la soumission k l'autorité religieuse, l'amour de Dieu, etc.. La prospérité présenterait suivant les points de vue la même diversité de sens, les mûmes oppositions radicales. Pour les Romains, la prospérité était dd pouvoir mettre en ligne de .bataille beaucoup
de légions bien armées. Pour les Tyriens et les peuples adonnés au commerce, c'est d'établir des comptoirs dans toutes les contrées, et de sillonner les mers de vaisseaux marchands. Les Israélites et les nations, où dominent les intérêts religieux, voient la prospérité dans lo maintien du culte, dans la rigoureuse observance des rites et dans la présence de quelque prophète inspiré. Jaloux de leur indépendance, les Cuisses depuis des siècles ne mettent rien au-dessus de leur autonomie. Aux Etats-Unis, la puissance de l'industrie et le développement du commerce servent de mesure à la prospérité. — Au sujet de la question posée par St.Mill, le premier point serait donc de dissiper le vague du mot et de bien fixer la signification qu'on lui attribue.
Supposons que la diversité des vues cesse et que la prospérité, dont il s'agisse de rechercher les causes, soit l'abondance des richesses. Même ainsi réduite et déterminée, la question ne pourra cependant être résolue par la méthode de concordance, puisque la richesse nationale tient à des causes multiples. Un peuple peut s'enrichir par la conquête, par les tribus imposés aux vaincus, par l'étendue et la richesse des colonies, par le commerce, par l'industrie, par 1 épargne et les qualités morales, par la sagesse du gouvernement ou même par les découvertes scientifiques et parle développement des arts.Tant qu'on considère une nation dans son ensemble, l'argumentation de St. Miil semble irréprochable, et recueil de la pluralité des causes ne peut être évité.
Au contraire cette difficulté s*amoindrit et tend à disparaître, à mesure qu'on porte l'analyse plus loin. La richesse nationale se compose de la richesse des différentes classes. Chacune de ces classes a des intérêts concordants, ou distincts et opposés. Examinons-les
successivement, pour voir les effets produits sur chacune d'elles par le libre-échange ou le protectionnisme. Nous découvrirons ainsi que les mêmes classes sont affectées d'une» façon analogue, dans des circonstances identiques et faciles à déterminer. Enfin, pour arriver à un résultat d'ensemble, il ne resterait plus qu'une balance à établir entre les deux groupes de classes — celles qui ont une perte à subir et celles qui out des profits à réaliser. Pour reprendre l'exemple donné plus haut « Le Traité (Anglo-Français), fut, dit M. Rambaud M), bien ou mal accueilli parles producteurs Français, suivant qu'il favorisait ou menaçait leur industrie. A Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Cognac, par exemple, les producteurs d'articles de Paris, de soieries, de vins, d'alcools ss* réjouirent. A Roubaix, à Mulhouse, les producteurs de fer et d'acier s'inquiétèrent. Il y eut des régions libre-échangistes et des régions protectionnistes. Dans les unes comme dans les autres, si les producteurs n'étaient pas d'accord, les consommateurs étaient à peu près unanimes. Le traité de commerce permettait d'acheter les produits manufacturés d'Angleterre, les sucres et le café de ses colonies, à un bon marché jusqu'alors inconnu ».
Cet exemple montre, avec une suffisante clarté, la marche à suivre pour résoudre le problème posé par le logicien anglais.
Afin de pouvoir employer la méthode de concordance, il faudra analyser l'effet, c'est-à-dire examiner l'influence exercée par le régime nouveau sur les classes intéressées. L'avantage de cette analyse sera de déterminer avec exactitude la nature de l'effet. Ainsi on apprendra que les industries des tissus, du fer et de l'acier recevaient en France un dommage,
(1) CivilisaUon Contemporaine en Franco p. 700.
LES 3IÉTH0DES 87
dont l'étendue pourrait être mesurée par les statistiques.
Ce premier résultat acquis, la recherche de la cause ou de la loi deviendrait facile par les différentes méthodes expérimentales. — Si toutes les conditions pour la fabrication des tissus, du fer et de Tacier restent les mêmes à Texception d'une^ c'est la nouvelle condition qui est la cause du changement. — Voilà pour la méthode de différence. Quant à la méthode de concordance, elle serait applicable ainsi. Il faudrait réunir des cas variés où les industries souffrent du même mal : la difficulté d'écouler leurs produits. On trouverait que tous ces cas concordent par la présence d'une circonstance commune, la rencontre sur un même marché de produits similaires à des prix inférieurs. Plus la différence entre les prix est marquée, plus l'industrie inférieure se trouve menacée ; si elle ne se transforme pas, elle meurt.
Pour le concours des causes, les difficultés ne sont pas en sociologie plus grandes que dans les autres sciences, mais à une condition, toujours la même, c'est que les effets seront l'objet des analyses et des distinctions requises.
Deux cas peuvent se présenter : \^ ou les causes forment une série dont les termes dépendent des termes antérieurs ; 2® ou elles forment un ensemble dont les parties agissent simultanément.
Si les causes sont disposées en série, la* règle sera, comme pour les autres sciences, de remonter à partir de Feffet jusqu'à la cause initiale, mais en prenant soin de parcourir tous les intermédiaires. Une locomotive se déplace sur les rails d'un chemin de fer, et franchit en peu de temps des distances considérables. C'est un effet qui est dû au mouvement de rotation d'une ou de plusieurs paires de roues ; ces roues sont action-
nées par les mouvements de va-et-vient des biolies articulées à la tige d*un piston, tige guidée dans des glissières ; le piston se meut d un mouvement alternatif dans un cylindre de fonte, où arrivent, tanlot d'un côté, tantôt de l'autre, des jets de vapeur d'eau ; cette vapeur est portée à une forte pression par la disposition d'une chaudière tubulaire à foyer interne. Toutes CCS dispositions sont également nécessaires pour la production de Teffet, et si parfois on dit que Teffet est dû à la vapeur, on sous-entend les autres causes, faciles a suppléer, pour appeler l'attention sur la puissance motrice de la vapeur. Point de difficulté pour les machines construites par l'industrie humaine, puisque la nature et le rôle de chacune des parties sont exactement connus. Mais en est-il de même pour les organismes et pour les sociétés? Avant Cl. Bernard les physiologistes étaient assez enclins à penser que les phénomènes vitaux échappaient au déterminisme des faits physico-chimiques, ou que du moins — si les lois existaient — il était impossible de les dégager, au milieu de la complexité inextricable des actions et réactions organiques.
« 11 est juste de dire sans doute, dit Cl.Bernard,(i)qiie les parties constituant de l'organisme sont inséparables physiologiquement les unes des autres,et que toutes concourent à un résultat commun. Mais on ne saurait conclure de là qu'il ne faut pas analyser la machine vivante, comme on analvse une machine brute, dont toutes les parties ont également un rôle à remplir dans un ensemble ». C'est ainsi que la nutrition, la respiration, les sécrétions, la circulation sanguine, la mécanique des mouvements, les actions des muscles, l'excitation des centres nerveux, ont fait l'objet d'étur des distinctes. Puis, chacune.de ces études est divisée
(1) Introduction à la Médecine expérimentale, p. 154.
LES MÉTIIODKS 8Î)
elle- môme, Tidéal étant d'après Cl. Bernard do" décomposer successivement tous les phénomènes complexes en des phénomènes do plus en plus simples, jusqu'à leur réduction à deux seules conditions élémentaires, si c'est possible ». Soit par exemple la respiration dans les mammifères. Le fait initial est l'absorption de Tair atmosphérique et le rejet d'acide carbonique, d'azote, d'oxygène et de vapeur d'eau. Pour mieux faire ressortir l'analogie de cet exemple avec celui de la locomotive, suivons dans l'explication la même marche régressive. — Les gaz rejetés dans l'atmosphère ont été chassés des bronches par le resserrement du poumon, qui se rétracte à la façon d'un ressort en vertu de sa propriété élastique ; c'est là le mécanisme do l'expiration. Mais d'où venaient ces gaz? L'azote, qui semble n'avoir d'autre rôle que de modérer l'action de l'oxygène, vient de l'extérieur et y retourne en même proportion. L'oxygène aussi vient de l'extérieur, mais la quantité rejetée est inférieure à celle qui a été absorbée. Quant à l'acide carbo ique et à la vapeur d'eau qui saturent l'air expiré, ils sont lo produit de réactions internes. Lesquelles? — La vapeur d'eau vient pour une faible partie de la conibinaison de l'oxygène avec l'hydrogène des éléments organiques, mais la plus grande quantité tient au phénomène physique appehî la transpiration pulmonaire. Enfin Tacide carbonique est le résultat de l'oxydation du carbone contenu dans le sang, oxydation qui s'est produite quand l'oxygène et le sang se sont trouvés en présence dans les cellules pulmonaires. Il no rest(» plus qu'à expliquer cette rencontre. Elle a lieu d'un côté par l'inspiration de l'air atmosphérique — le phénomène initial — de l'autre, par l'apport du sang veineux, répandu dans toutes les parties du poumon par les artérioles de Tarière pulmonaire.
microbes ou parviennent par une immunité naturelle ou acquise à repousser leurs attaques, de môme, en présence d'une nouveauté, les divers groupes sociaux se comportent suivant leurs répulsions ou leurs ten~ dances propres.
Le problème de diffusion devient alors de nature sociologique. Pourquoi, par exemple, tel acte accompli eh religion dans un but déterminé s'est-il dégradé, a perdu sa signification primitive et s'est transformé en un symbole obscur et muet ? Soit, pour préciser, l'eau bénite que les catholiques touchent du bout des doigts à rentrée des églises et avec laquelle ils font le signe; de la croix. Autrefois ce geste passait pour avoir une vertu purificatrice. Aujourd'hui c'est un simple acte de déférence ou de vague piété; chez beaucoup c'est un acte machinal. La cause du changement réside dans les prêtres qui, dans leurs instructions, évitent de s'appesantir — ainsi qu'ils le faisaient au moyen-âge — sur la présence toujours menaçante du démon. Et ils agissent ainsi, parce qu'ils savent combien les croyances anciennes ont de peine à lutter contre les progrès scientifiques. La solution se trouve ainsi dans la connaissance des dispositions actuelles de la classe sacerdotale. De sorte qu'on aboutit, comme précédemment, au problème qui consiste à déterminer le type propre h une classe. Nous verrons dans une autie parlie la façon de résoudre le plus correctement possible ce problème, dont la solution peut servir de clé à une foule de difficultés.
La résolution en causes spéciales est réalisable par voie expérimentale, quand ces causes agissent successivement et que chacune est déterminée par Faction d( s causes antérieures. Mais le nœud pourrait-il être ainsi dénoué dans le deuxième cas, celui du concours des causes ; c'est-à-dire du cas où elles agissent simultanément pour la production d'un seul effet ?
LES MÉTIlODEsV^ ,, 93
Les auteurs modernes ont beaucoup insisté sur la solidarité qui unit les différentes parties de la société, solidarité si grande que Tune quelconque reçoit l'influence de toutes les autr.s. « Chacun dos éléments » sociaux,dit A. Comte (1), cessant d*ôtre envisagé d'une » manière absolue et indépendante, doit toujours être )) conçu comme relatif à tous les autres, avec lesquels >) une solidarité fondamentale doit sans cesse le com- » biner intimement. >» De là ces comparaisons si fréquentes entre les sociétés et les ôtres vivants où chaque organe est uni avec les autres^ dans des corrélations si étroites qu'il est lentement façonné par eux, et que sa forme devient ainsi capable de révéler la nature et les fonctions de tous les autres.
En supposant que la société soit divisée en ses différentes classes considérées comme autant d'organes doués de fonctions spéciales, il faut pour expliquer la nature de ces classes, tenir compte dtî toutes les influences concourantes que les autres classes ont exercées sur chacune. — Ainsi pour reprendre l'exemple donné plus haut, l'industrie métallurgique est affectée, dans chaque pays et aux diverses époques, par des causes nombreuses, et à son tour elle modifie les autres états sociaux. Les influences qu'elle subit sont 1® d'ordre matériel : la richesse des minerais, l'abondance du bois et de la houille dans la môme région, la facilité des voies de communication... 2° de nature sociale : la qualité des ouvriers, le prix de la maind'œuvre, l'organisation du travail, l'habileté des directeurs ; les capitaux ; l'état des mœurs et de la religion ; la forme du gouvernement, les lois civiles et politiques. 3*^ de nature internationale : le libreéchange ou le protectionnisme, la concurrence, Timitation ou la contrainte à la suite d'une défaite. Com-
(1) Cours de Philosophie Positive. T. IV p. 25G.
ment se reconnaître au milieu d'une pareille complexité, et distinguer ce qui appartient à chacun de ces éléments dans la production de l'effet? — C'est en procédant par analyse et en déterminant la loi qui régit chaque genre d'influence, ainsi que cela a lieu en physiologie. Aucune difficulté pour les conditions matérielles : la prospérité sera — toutes choses égales d'ailleurs — d'autant plus grande que les minerais seront plus riches, le combustible moins cher et à une plus grande proximité. Pour les influences sociales, il faut examiner les conditions immédiates de la production : le travail ou mieux les ouvriers ; la direction ou les patrons ; les capitaux ou les bailleurs de fonds. Car les autres influences ne se font sentir que par l'action qu'elles exercent sur ces agents directs de l'industrie métallurgique. Nous sommés conduits de nouveau à résoudre ce problème vraiment fondamental en sociologie : Comment tracer le type d'une classe sociale, par exemple, de l'ouvrier, du patron, du capitaliste ? Et comment suivre les modifications de ce type d'après l'action exercée par les autres classes?
Cependant, alors môme que ces difficultés seraient levées, le problème propre au concours de causes ne pourrait être résolu par la méthode expérimentale. Par la simple comparaison de cas variés, il semble impossible d'attribuer, avec quelque précision, la part qui revient à chaque agent dans la production de l'effet. Par exemple, la décadence de l'industrie métallurgique peut être due aux exigences exagérées des ouvriers, à l'insuffisance des connaissances techniques chez les directeurs, ou à la faiblesse des capitaux employés. Et comme toutes ces causes peuvent agir dans les proportions les plus variées, la régression de Teffet à ces causes est impraticable.
L'expérience demande alors à être complétée par la
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déduction, qui suit une marche inverse. Au lieu de partir de l'effet pour aller aux causes productrices, le savant part des causes, agents et forces qu'il suppose engagés dans une action commune pour la réalisation de l'effet étudié ; il unit ensuite ces causes et les combine de telle sorte que les influences inhérentes à chacune donnent précisément l'effet comme résultante.
Le succès de cette opération est subordonné à cette triple condition: 1** que les lois primaires soient exactes ; 2° que le raisonnement qui les associe soit correct ; 3** que le résultat soit contrôlé par Texpéri^nce.
Les lois primaires s'obtiennent par Tanalyse. Si les agents formaient un faisceau indissoluble, les lois qui régissent leur activité resteraient toujours problématiqueSv Mais le propre de la science est précisément de rivaliser de subtilité avec la nature, et, par des abstractions aussi habiles que prudentes, d'arriver jusqu'à la trame des faits pour découvrir dans les éléments la raison des ensembles.
C'est en géométrie que cette marche a d'abord été suivie, et avec le succès que l'on sait. Ainsi le géomètre fixe dans une définition l'idée de la perpendiculaire, puis il e:i étudie la propriété fondamentale, à savoir qu'elle est plus courte que les obliques partant de son sommet et aboutissant à la môme droite. Partout où il rencontrera des perpendiculaires, il sera assuré — sans avoir besoin d'une nouvelle démonstration — de la constance du rapport une fois découvert.
La certitude mathématique a séduit beaucoup d'esprits, qui ont été tentés de transporter en sociologie les procédés des sciences exactes. Mais ces procédés ne lui sont pas applicables. Dans les mathématiques, chaque réalité — perpendiculaire, oblique, triangle,
î)6 LES CLASSES SOCIALES
cercle — a une nature si drfinie que les rapports entre ces diverses réalités donnent naissance à des propositions réciproques, propositions qui se présentent sous cette forme : Si A est B, il est vrai de dire aussi que B est A. Par exemple deux obliques, qui s'écartent également du pied de la perpendiculaire, sont égales ; et réciproquement, si deux obliques sont égales, elles s'écartent également du pied de la perpendiculaire. Celte réciprocité des propositions mathématiques confère à la démonstration une plus grande souplesse sans lui rien enlever de sa rigueur. La forme générale du syllogisme est celle-ci : dans la majeure on affirme qu'une qualité A est la marque d'une autre B ; la mineure exprime qu'un être C possède la première qualité A, de sorte qu'on peut lui attribuer légitimement la seconde B. Cette marche dans le syllogisme ordinaire ne pourrait être modifiée, sans qu'en même temps il fîit porté atteinte à la rectitude du raisonnement. Ainsi il serait interdit de tirer une conclusion, alors même qu'on aurait reconnu dans l'être C Texisterice de la qualité B, parce que, en dehors des mathématiques, les propositions générales ne sont pas ordinairement des propositions réciproques. Ce serait un raisonnement vicieux de dire : Le carbonate de chaux donne par la chaleur un dégagement d'acide carbonique ; l'homme dans la respiration exhale de l'acide carbonique, donc il décompose du carbonate de chaux. Ce qui est impossible dans les autres sciences est d'usage* courant en Géométrie. Soit par exemple une perpendiculaire C abaissée du centre d'une circonférence sur la corde A B; on prouve ainsi qu'elle divise la corde en deux segments égaux. Majeure : les obliques égales s'écartent également du pied de la perpendiculaire ; les rayons OA et OB sont des obliques
égales (mineure), donc elles s'écartent également du pied de la perpendiculaire, ce qui revient à dire que les lignes A C et A B sont égales. Mais on pourrait suivre aussi cette démonstration : AC est égal
à la racine carrée de AO^ — OC* ou Vr^ — OC* ; d'un
autre côté C B = Vo B« — C* ou Vr» — OC^ ; donc G B est égal à AC. Cette forme de démonstration est si usuelle, surtout en algèbre, et en môme temps si rigoureuse et si évidente qu'elle a été érigée en Taxiome suivant : deux quantités égales à une môme troisième sont égales entre elles : A = B, C = B, donc G = A.
L'erreur des auteurs qui se sont efforcés de transporter la méthode mathématique dans les sciences sociales tient k une double illusion. La première — qui a été signalée plus haut — vient d'une généralisation portée à l'excès, généralisation si excessive que, sous prétexte d'une plus grande précision, on appauvrit la nature de l'homme, on la dépouille de la multiplicité de ses attributs et on la réduit vraiment à l'état de fantôme, sans vie et sans réalité. — La seconde illusion consiste à considérer l'activité humaine comme étant exclusivement déterminée par un motif. Pour Hobbes, c'est la peur qui partout et dans toutes les circonstances dirige la conduite, et pour Bentham, c'est l'intérêt. Mais quel que soit ce motif unique, le sophisme est le même. Les démonstrations prennent une apparente rigueur, mais cela aux dépens de la vérité. Car le propre non seulement des hommes ou des animaux mais de tous les êtres réels est de manifester leur activité, d'une façon variée suivant le genre d'intluences qu'ils subissent. Ce ne sont pas des essences absolues, fixes et immobiles comme les figures de géométrie. La perpendiculaire est toujours une droite, qui par sa rencontre avec une autre forme deux angles
droits, et elle ne pourrait perdre cette propriété sans être en môme temps détruite. Cette rigidité n'existe ni en physique, ni en biologie, ni dans les sciences sociales. Ainsi le fer se dilate par la chaleur, il s oxyde à rhumidité, il s'aimante sous l'action d'un courant, il se transforme en fonte ou en acier par son union avec de petites quantités de carbone et de silicium ; le phosphore le rend cassant à froid, le soufre et Tarsenic lui donnent la propriété de casser à chaud.... Un organisme est le siège de propriétés très diverses. Par ses racines une plante emprunte au sol de l'eau, de l'ammoniaque et des sels; la chlorophylle des feuilles, sous l'influence de la radiation solaire, décompose l'acide carbonique emprunté à l'atmosphère et fixe le carbone dans les tissus ; la fleur, à la lumière comme à l'obscurité, absorbe de l'oxygène et élimine l'acide carbonique qui résulte d'une combustion lente des composés organiques. — L'animal n'est pas seulement doué des fonctions végétatives, mais il a des sensations, des désirs, de la mémoire ; il se meut dans l'espace et agit, poussé par la faim ou la soif, attiré par le plaisir, retenu par l'idée d'une souffrance, emporté par la peur ; il varie avec Tûge, d'après ses habitudes et d'après son genre de vie domestique ou sauvage. — Pour rhomme, la variété de ses actions est encore plus grande, et tour à. tour les motifs les plus divers dominent sa conduite. Un mendiant a pour préoccupation exclusive de satisfaire les besoins les plus urgents : obtenir des aliments grossiers, se défendre du froid, trouver un gîte, éviter les maladies. Le noble Hidalgo supporte stoïquement la misère et s'impose sans regret les plus dures privations, heureux pourvu qu'il fasse illusion sur son indigence. Le soldat, fier de sa force et de son courage, n'hésite pas à affronter le danger ; devant le péril la femme pleure et prie. Le
commentant songe continuellement aux moyens de multiplier ses gains ; le vrai moine abandonne ses richesses, vit de racines, se mortifie, et, persuadé de la vanité des œuvres humaines, il arrose le bâton desséché qu'il a planté dans le sol. Les Quakers visent surtout à Tindépendance ; les Jésuites passent pour avoir Tamour du pouvoir : dédaigneux de la réputation personnelle, ils sont satisfaits, pourvu que leur Ordre triomphe et qu'ils parviennent à soumettre les autres classes, en les pliant à leurs idées et à leurs desseins. Le savant s'attache à la vérité ; sa grande ambition est d'accroître de quelque parcelle le domaine scientifique. L'industriel ne s'intéresse qu'aux applications pratiques de la science, et l'artiste, attiré par la beauté, en poursuit partout la réalisation se faisant créateur des belles formes, des harmonies et des émotions esthétiques. Voilà bien des motifs différents ! Et il n'est pas étonnant que les auteurs, qui pour suivre la méthode géométrique ont méconnu cette variété, soient arrivés à des conclusions inacceptables.
Si la déduction est possible dans les sciences sociales, ce n'est donc que sous la forme qu'elle prend dans les sciences de la nature. Or pour arriver aux lois primaires en physique et en biologie, il faut étudier séparément les différentes propriétés des corps, la pesanteur, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, et, quand il s'agit des organismes, résoudre ces ensembles en leurs parties composantes. L'opération consiste alors à isoler chaque élément, à déterminer sa nature et à découvrir son action propre. Ainsi dans un être vivant, on étudie chaque appareil, c'est-à-dire l'ensemble des parties qui exécutent de concert une fonction ; puis, décomposant à leur tour ces appareils, on s'attache à la connaissance des différents organes ; enfin, l'analyse étant encore poussée plus loin, on arrive
aux divers ordres de tissus, qui ont chacun une forme propre et sont le siège d'une activité spéciale. '
C'est donc par l'analyse, et par une analyse poussée jusqu'aux éléments vrais de la Sooiété, que le savant parviendra à résoudre la première difficulté relative au problème de la déduction : découverte des lois primaires.
Il semble que jusqu'à présent cette analyse ait été faite sans méthode et sans une conscience bien nette de la valeur insuffisante des prémisses. — Les Anthropologistes se sont occupés surtout de rattacher à la Kace ou à un ensemble de caractères physiques déterminés les tend8nces de la sensibilité, les aptitudes intellectuelles, les qualités du caractère et les dispositions actives. Mais ils ne tiennent pas compte des influences modificatrices, comme le milieu, l'éducation et surtout le genre de vie ; ils méconnaissent la grande plasticité de l'esprit humain, et ils arrivent à des conclusions trop absolues, conclusions qui sont le plus souvent en pleine contradiction avec la réalité. — Les économistes ont fait tout graviter autour de l'intérêt, soumettant toute l'activité humaine à cette loi unique et dominatrice : la loi de l'offre et de la demande. Mais c'est composer une société exclusivement de marchands et méconnaître les motifs d'ordre étranger h l'intérêt, qui règlent la conduite propre de beaucoup d'autres classes sociales. — Taine a eu le mérite de ne pas réduire — sous prétexte de simplicité et de rigueur — toutes les sources d'activité a une seule, et, dans ses explications des phénomènes sociaux, il fait entrer en ligne de compte trois facteurs : la race, le milieu et le moment. Cette analyse, déjà plus complète, appliquée à la littérature, à l'art et aux sociétés sert de fil directeur au milieu de la multiplicité infinie des phénomènes à étudier; elle permet de tracer
les lignes générales et de mettre en lumière des caractères saillants. Mais elle a le tort de ne pas serrer la réalité d'assez près, condamnée à la rigidité systématique par la notion de race, que Taine considérait faussement comme une entité absolue et immuable. Les deux autres notions, le milieu et le moment, présentent un plus grand intérêt scientifique, à celte condition de les décomposer nettement en leurs éléments et de montrer le rôle de chacun dVux. C'est d'ailleurs dans cette voie analytique que Taine s'était engagé de plus en plus — ainsi qu'on Ta montré par une citation caractéristique empruntée à ses Derniers Essais de Critique et d Histoire (1).
Quels sont pour nous les principes fondamentaux de l'analyse destinée à fournir les lois primaires ? Il faut: 1® décomposer la Société en ses différentes classes ; 2« étudier les tendances caractéristiques de chaque classe, tendances déterminées par ses besoins, ses désirs, ses sentiments, ses connaissances, ses idées, ses moyens d'action propres (comme la force, la puissance mystique ou la contrainte légale) et enfin par ses habitudes et ses traditions ; 3* étudier les diverses influences capables dé modifier ces tendances, influences qui naissent de l'action des autres classes — comme le gouvernement, la puissance religieuse, les classes rivales, hostiles, supérieures ou subordonnées ; puis des choses — comme le milieu naturel avec sa faune, sa flore, ses mines, ses rivages, la richesse ou la pauvreté de son sol : et comme le milieu modifié par l'industrie humaine avec tout l'ensemble des produits accumulés depuis des époques très reculées. Ces produits ont une importance très considérable, puisqu'ils comprennent l'aménagement du sol, la fabrication des outils et des machines, les fortifications et les travaux de défense,
(f) V. sr.prà p. CO.
102 LES CLASSKS SOCIALES
rétablissement des routes, canaux et chemins de fer ; la réserve des métaux pn^cieux qui servent de monnaie ; les livres où sont consignées les œuvres scientifiques, historiques et littéraires ; les collections de tableaux et de statues ; les traditions religieuses et les recueils de lois.
4° A ces influences il faudrait encore ajouter celles qui proviennent des relations avec les autres peuples.
Mais on comprend que ces influences n'ont pas toutes la môme valeur et que, suivant les cas, beaucoup seraient négligeables, parce que leur action serait trop incertaine ou trop faible. Il faut surtout s'attacher au point central qui est la notion de classe. Quant aux autres influences, elles ressemblent parfois à ces cercles formés sur Teau par la chute d'une pierre, cercles qui vont sans cesse en s*élargissant et qui finissent par une ride imperceptible.
Quand les lois primaires sont découvertes, il faut les unir par le raisonnement, de façon que leur résultante corresponde à la réalité étudiée.
Cela n'est possible qu'à la condition que chacune des lois élémentaires se comporte dans celte union comme si elle était seule, c'est-à-dire que chaque cause produise son effet d'une façon indépendante. En un mot, suivant le langage usité, il faut qu'il y ait non synthèse chimique, mais simple composition des causes. Dans le cas de synthèse chimique, la déduction est inapplicable, parce que dans l'effet total n'apparaît pas la part d'effet qui revient aux corps composants. Ainsi, quand le chimiste combine Toxygèue et riiydrogène sous l'influence de l'étincelle électrique, il constate le résultat, mais il se trouvait incapable de le prédire par la seule considération des corps simples et de la nature de l'agent. — La Mécanique se prête le mieux à la déduction parce que les forces productrices
du mouvement conservent toujours leur action propre, de sorte que la résultante est la somme algébrique de tous les mouvements simples. Dans sa révolution autour du Soleil, la Terre décrit une courbe elliptique dont tous les points sont — pour chaque unité de temps — déterminés par le concours des deux forces tangentielle et attractive, comme ils le seraient par l'action séparée et successive de ces deux forces. La réflexion dans les miroirs sphériques est un autre exemple de composition des causes. Si Ton connaît ces lois élémentaires: 1° que l'angle d'incidence est égal à r^ngle de réflexion ; 2® que la réflexion se lait dans le plan formé par le rayon incident et la normale ; 3o que chaque point de la sphère peut être considéré comme une petite surface dont la normale passe par le centre ; si d'un autre côté on suppose que les rayons lumineux sont parallèles à Taxe du miroir, on pourra en conclure qu'ils viendront tous se concentrer en un point, le foyer ; point situé environ au milieu de la ligne qui joint le sommet du miroir à son centre. En Biologie, la composition des causes trouve aussi sa place; et, à mesuré que les lois élémentaires sont mieux connues, la prévision d'effets combinés devient plus certaine. Pourquoi, par exemple, les différentes parties du corpg humain sont-elles à une température plus élevée que le milieu ambiant ? On pourrait l'expliquer par le concours des causes suivantes : 1® combinaison de Toxygène avec le carbone et l'hydrogène du sang ; 2° circulation sanguine due aux mouvements de diastole et de systole du cœur, à la tunique élastique des artères et aux valvules des veines.
Ce qui est possible dans les sciences de la nature, est-il réalisable dans les sciences sociales? — 11 semble qu'à cette question on cuisse faire une réponse affirmative. Soit ce problème social à résoudre : Quelles sont les causes des grèves ouvrières ?
La grève est une d(îtermination collective de suspendre le travail et de maintenir ce chômage volontaire, tant que le patron ne consent pas aux réformes demandées. Voici Tensemble des conditions dont la réunion semble nécessaire à la production de ce trouble économique.
1° L'imitation, De même -que les individus sont portés à imiter leurs semblables, les collectivités de même nature ont une tendance à se copier. Plus un fait est fréquent, plus il a de chances de se répéter. La réalité en effet frappe vivementresprit;et, quand les exemples sont multipliés, elle donne à l'idée plus de profondeur et de force. C'est une autre loi de Tesprit que l'idée s accompagne d'une tendance à sa propre réalisation, et que cette tendance est en raison directe de la force de l'idée.
2** Le caractère ouvrier. Le caractère c*est la façon de comprendre les choses, de sentir et de vouloir. Aux époques de grève, les ouvriers des ateliers et des usines sont persuadés qu'ils sont victimes de Texploitation patronale. Le sentiment des injustices subies et de leurs souffrances est rendu plus aigu : a) par le contraste de leur situation misérable avec l'opulence du chef de l'entreprise ; b) par la peinture de leurs maux, peinture faite avec force et habileté dans les réunions publiques ou secrètes soit par des camarades, soit par desorateurs amis et influents ; e)par lalecture des journaux et des brochures. Quand le mal est vivement senti, il conduit naturellement à rechercher les moyens les plus propres à l'adoucir. C'est ici que l'imitation joue son rôle en suggérant le moyen le plus souvent employé, la grève, qui a souvent réussi à améliorer le sort des travailleurs et à punir les patrons en menaçant la prospérité de leur industrie, et qui présente ainsi un double avantage : son bien et le
mal de l'ennemi . — Au point de vue de la volonté, l'ouvrier qui travaille en compagnie de beaucoup d'autres contracte un esprit de solidarité, qui lui enlève en partie la maîtrise de soi. 11 devient imprévoyant, impulsif, aveugle, quand il se trouve au milieu de ses camarades. C'est l'effet de la loi de contagion dans /es fouies : la passion dont les signes apparaissent de tou* tes parts fait irruption dans chacun, et, par une sorte d'accumulation réciproque, s'amplifie, s'exagère et devient, même chez les plus paisibles, capable des plus grandes violences. — Quand la lutte est engagée, il la soutient avec courage, parce qu'il a l'habitude des privations et que son hon?ieur — tel qu'il est compris dans les milieux ouvriers — lui interdit de céder.
3® Rôle de la ftmnie et des enfants, — Les femmes, qui participent aux travaux des hommes et qui ont l'occasion de s'assembler, partagent les passions des grévistes et môme sont entraînées à de plus grandes violences. — Au contraire, les femmes qui vivent seules dans leur intérieur, occupées aux soins du ménage, sont pacifiques : ce sont elles qui dans la grève récente des facteurs ont été les agents les plus efficaces du rétablissement de l'ordre.
Voilà les causes intimes, celles qui viennent de la nature mèmn de l'ouvrier et de son genre de vie. Mais à ces causes, il faut en ajouter d'autres qui sont plus extérieures.
4° Les facilités ou les obstacles des lois, — Depuis que les coalitions ouvrières et les syndicats sont autorisés, les grèves sont devenues un fait commun et presque journalier.
5** Les influences favorables ou hostiles des autres classes. — Les prêtres, privés maintenant d'autorité, ont peu ou plutôt pas d'action sur les décisions des ouvriers. Les députés, journalistes et économistes
libertaires préconisent la grève et favorisent ainsi son éclosion fréquente. Les classes, dont les intérêts sont lésés, sont au contraire disposées à la résistance : les patrons, les entrepreneurs, les chefs d'industrie s'unissent entre eux et forment des syndicats de défense.
6° Uoccasion, — Enfin toutes ces influences réunies ne sont pas suffisantes pour déterminer Tacte de révolte, mais elles ont besoin de se compléter par quelque circonstance additionnelle qui augmente l'irritation générale et provoque la rupture. Cette cause tient à quelque événement particulier, comme le renvoi injuste d'un ouvrier, la rigueur excessive d'un contremaître, une baisse de salaires, l'arrivée de meneurs ardents et habiles. Mais — ainsi qu'on Ta déjà dit — ces événements particuliers échappent, parleur nature môme, à la prévision scientifique. Ils constituent par leur contingence un élément réfractaire à la science qu'il ne faut pas hésiter à reconnaître.
Voilà la première partie du raisonnement déductif. Mais le raisonnement pur, alors mrôme qu'il paraît s'appuyer sur des vérités certaines, est exposé trop souvent à Terreur pour qu'on puisse s'y fier exactement. Il demande à être contrôlé par l'observation des faits. Dans son roman de Germinal^ M. Zola s'est arrêté au premier stade du raisonnement et n'a donné, comme causes de la grève, que des conceptions ou des hypothèses qui n'ont pas subi suffisamment l'épreuve de l'expérience. L'avantage de cette étude est de présenter une sorte de schème de la vie des mineurs et de mettre en présence et en action — dans une peinture vivante — tous les éléments qui concourent ensemble à la production d'un état ou d'une crise. Un autre avantage est de mettre en relief les côtés moraux et les influences psychiques, choses qui échappent aux prises de la statistique et qui ne tombent pas sous les mesures
positives. Par contre, Tiniperfection de cette méthode est que la base du raisonnement est hypothe'tique et qu'en outre l'exposition reste trop particulière. A l'imitation des sciences de la nature, il convient donc de multiplier les observations afin 1° de s'assurer de la rectitude des lois primaires ; 2'' de rectifier le raisonnement en l'amenant à correspondre exactement à la réalité.
Réstuné. — Avant de poursuivre, il est bon de jeter un coup d'œil en arrière et d'embrasser, dans une vue d'ensemble, les différents points acquis. Rien de plus utile que ces « revues générales » comme les appelait Descartes, revues qui permettent, en « dénombrant » exactement les difficultés, d'éliminer celles qui ont été levées pour appliquer toutes ses forces à la solution des autres. Voici donc quelle a été notre marche.
Dans toute étude, le premier soin doit être de fixer Yobjet de la recherche^ c'esl-à-dire la matière que la science doit élaborer de façon à la plier aux exigences de l'esprit, mais sans que les modifications altèrent trop la réalité et donnent des conceptions ou des lois inapplicables. Il ne s'agit pas de construire une société utopique où les hommes sont tous pourvus de qualités qui appartiennent à peine à une élite : c'est là un roman ou tout au plus une œuvre qui n'a que les apparences de la science. — Il ne s'agit pas non plus de poursuivre ces fantômes insaisissables qu'on décore de noms pompeux, comme « l'âme des peuples et le génie des nations ». — Les études sur les races humaines ont un aspect plus scientifique ; mais les relations, que des anthropologistesont cherché à établir entre les caractères physiques et les caractères moraux, ne sont souvent que des coïncidences sujettes à trop d'exceptions pour être érigées en lois. — Quant à la stabilité des caractères moraux qui sert de fonde-
ment à la théorie de Taine, elle n'est ni aussi forte ni aussi répandue dans un peuple que Téminent philosophe Ta soutenu. — Enfin les discussions sur Tessence des sociétés, sur Ihyperorganisrae de Schœffle ou le Grand Etre de Comte ont pour moindre défaut d'être superflues. La seule chose qui importe, parce que seule elle semble fournir une base solide à la science, ce sont les faits^ les événements réels dont les sociétés sont le théâtre continuel.
Mais ici de grandes difficultés se présentent et c'est la possibilité môme d'une science sociale qui est mise en question. D'abord le savant — qui ne dispose pas de l'expérimentation — ne peut produire des faits sociaux, dans les conditions les plus favorables pour démasquer la nature, le nombre et l'intensité des causes qui les déterminent. 11 est réduit à l'observation et môme, en tout ce qui concerne les faits éloignés soit dans le temps soit dans l'espace — c'est-k-dire pour la majeure partie de son étude — il doit se bornera l'observation indirecte, aux témoignages des historiens. Mais supposons les faits recueillis en nombre suffisant, le plus grand obstacle n'(»st pas surmonté, car l'érudition n'est pas la science. Loin de là, l'accumulation des documents historiques menace de devenir un inextricable fatras, si les généralisations scientifiques n'y introduisent de l'ordre et n'y jettent de la lumière. La question capitale revient donc plus pressante que jamais : existe-t-il vraiment des lois qui enchaînent les faits sociaux suivant des rapports constants de coexistence et de succession ? Les apparences sont tout d'abord contraires. Controverses incessantes, oppositions radicales, contradictions formelles, voilà ce qui frappe les yeux et qui incline non les moins sages au scepticisme. « Savoir c'est prévoir », et les plus fins politiques, quand il se mêlent de prophétiser,
reçoivent des événements les démentis les plus indiscutables. Ces luttes de doctrines et ces fausses prévisions prouvent évidemment que la science n'est pas encore faite» elles ne prouvent pas qu'elle n*est pas faisable. Toute science à ses débuts doit traverser cet état chaotique^ et il ne faut pas espérer que la science sociale — la plus importante mais la plus difficile de toutes — fasse exception à cette règle. Mais on insistr» ; et, pour prouver que la vie sociale ne peut être emprisonnée dans de rigides formules, on s'appuie sur la liberté humaine, liberté absolument réfractaire à la constance des lois, c'est-à-dire à la part de nécessité qui s'y trouve impliquée. Nier la liberté et se réclamer du déterminisme universel, qui régit le monde moral non moins que le monde physique, ne serait pas sortir d'embarras. Car les conditions qui déterminent la conduite individuelle dans les circonstances variées de la vie sont si multiples, et parfois si délicates et si subtiles que leur dénombrement exact serait le plus souvent impraticable. De plus, fût-il possible, cette connaissance serait de peu d'utilité. Car suivant les personnes, les temps, les sociétés et les circonstances, les motifs de la conduite sont si divers qu'ils ne sauraient être réduits à un petit nombre de lois générales. Une ressource se présente encore et plusieurs savants n'ont pas hésité à s'en servir: c'est de nier rinfluencedes grands hommes ou simplement des individualités marquantes sur la marche de la société. Les hautes personnalités ressembleraient aux aiguilles d'une horloge qui marque l'heure sur le cadran : elles n'impriment pas le mouvement, mais le reçoivent de forces qui résident dans les masses populaires. Malgré toutes les dépenses d'esprit faites pour la défendre, cette thèse est inadmissible. Dire — pour ne citer qu'un exemple — que Napoléon n'est pour rien dans
les yicloires de la République et de TEmpire et quellesauraient été aussi bienreraportéessanslui semble une proposition si contraire à la réalité, qu'elle constitue à elle seule une erreur capable de déconsidérer tout le système. 11 faut donc reconnaître qu'il y a — sinon en fait, du moins pour nous au point de vue de la connaissance — une part de contingence. Ni la conduite des individus, ni la destinée des sociétés, ni THumanité ne se prêtent à des prévisions certaines ;et, par suite, elles se refusent à entrer dans le domaine scientifique.
Que reste-t-il donc comme matière propre à la science ? Nous avons répondu : les Clauses sociales. Ces différents groupes composent la société et comprennent, chacun, tous les individus qui — sauf de légers écarts dont il est permis par Tabslraction de ne pas tenir compte — ont reçu la môme éducation, se sont développés dans des milieux semblables, mènent le même genre de vie, contractent les mêmes habitudes, prennent des façons analogues de sentir et de penser, et se comportent de même dans des circonstances semblables. Ici nous sommes sur un terrain solide, où Ton peut dans ses investigations poursuivre autre chose que des entités métaphysiques. De plus la liberté cesse d'être un obstacle. Car si les hautes personnalités suivent des voies nouvelles, la masse est routinière : et, quand les individus ordinaires sont soumis à la pression des mômes événements et circonstances, ils reçoivent une empreinte commune. C'est cette empreinte commune qu'il s'agit de dégager dans chaque classe pour la création du Tf/pe propre à la caractériser.
On évite ainsi la vague généralité où se complaît la psychologie de l'homme abstrait, psychologie dont' le défaut est — pour vouloir s'appliquer à toute l'humanité, hommes, femmes, vieillards, enfants, civilisés.
sauvages, modernes et anciens — de ne pouvoir s appliquer préoisf^ment à personne.
Le type d'une classe n'est pas invariable. Et cela se comprend. Puisque les types sont en partie le produit du genre de vie et des circonstances, les traits du caractère persisteront à travers les âges et les sociétés, tant que le milieu et l'activité resteront identiques. Au contraire, des modifications importantes dans le milieu feront sentir leur contre-coup dans la physionomie morale ou même physique du type. — Une comparaison entre les types de même nature permettra d'établir des rapports de subordination entre les différents caractères réunis dans la notion générale; et, comme en histoire naturelle, on accordera la prééminence aux caractères plus constants et plus généraux.
Puis les classes agissent les unes sur les autres, elles exercent des influences modificatrices et sont à leur tour le siège de réactions. Lorsque les traits propres à chaque classe sont nettement déterminés dans une notion générale et, en quelque sorte, concrétisés. dans un Type, il devient possible de constater entre elles des rapports définis qui sont les vraies lois sociales. — On entrevoit même la possibilité d'aller plus loin. Lorsque l'anatomie des sociétés auraété faite avec un degré suffisant d'exactitude ; lorsque les organes, leurs fonctions propres et leurs relations mutuelles seront connues avec la précision obtenue dans les sciences de la nature, la science sociale sera sans doute en mesure de classer les sociétés elles-mêmes, et d'étudier avec des chances sérieuses de succès leurs actions et réactions mutuelles. En un nfiot,eIle pourra procéder suivant l'ordre de complexité croissante, e1, après avoir étudié les classes qui sont les éléments simples des sociétés, elle abordera Tétude de ces groupes complexes que sont les sociétés. C'est la marche
suivie en Chimie, où Télade des composes organiques ne vient qu'en dernier lieu et ne peut aboutir qu'après une connaissance précise des corps simples.
On arrive à des conclusions semblables, si Ton examine les difficultés soulevées par les logiciens et en particulier par St. Mill. Suivant Fauteur anglais, les méthodes, pratiquées avec tant de succès dans les sciences de la nature, sont toutes impraticables en Sociologie. — D'abord ces impossibilités, qu'on établit à priori et qu'on prétend absolues, disparaissent souvent avec le temps et à l'aide de conceptions nouvelles. — En fait, les objections de St. Mill n'ont point paru insurmontables. Toutes les difficultés qu'il accumule tiennent au fond à cette fausse idée de l'unité d'un peuple, unité qui ne comporterait aucune division et qui, si elle était réelle, empêcherait en effet le savant de former des notions précises et d'établir des lois rigoureuses.
Ces difficultés s'évanouissent, dès qu'on résout les Nations en leurs éléments : les Classes sociales.
CHAPIÏHE IV
la A mi:thodk
A. Psychologie des Classes sociales
Le point central^ auquel nous ramènent sans cesse les avenues les plus diverses, est donc toujours le môme.
.Par suite, maintenant que la route est déblayée, c'est de ce côté qu'il faut tourner notre attention et nos efforts, en inaugurant la vraie méthode qui nous semble devoir être essentiellement de nature psychologique. En effet, les faits sociaux sont le produit de l'activité des classes sociales ; cette activité se résout en forces élémentaires développées par les membres du groupe ; ces unités — grâce à Tabstraction qui est une nécessité scientifique — peuvent être considérées comme des expressions identiques d'un type commun ; et enlin le type est caractérisé par un ensemble de tendances, d'idées, de croyances et d'habitudes sans cesse fortifiées parlegenre de vie, ce genre de vie étant en grande partie réglé par la nature des occupations.
Notre objet n'est point de faire cette psychologie, mais d'indiquer la méthode à employer pour accomplir correctement ce travail
La première condition est de resserrer l'étude dans les limites les plus étroites. La psychologie, dont il s'agit ici, doit renoncer à l'ambitieuse prétention de pénétrer jusqu'à Tûme, substance métaphysique, puis-
il4 LES CLASSES SOCIALES
que de Taveu général celte substance échappe à tous les moyens de connaître empruntés k la raison, ou du moins que les différences entre les esprits — qui cependant sont réelles — sont absolument insaisissables dans ce substratum immatériel, alors même qu'on n'élèverait aucun doute sur son existence. A l'extrémité opposée, cette psychologie ne doit pas tomber non plus dans le pur phénoménisme, où le moi se résout en une série d'états passagers et changeants, un moi sans consistance et par suite dénué véritablement d'être, puisqu'il ne serait qu'une poussière de phénomènes indépendants, voltigeant dans la conscience comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. L'étude psychologique, s'ef forçant de se tenir également éloignée d'une métaphysique aventureuse et d'un empirisme trop réservé et presque sceptique, s'attachera à la connaissance des Persommlités durables^ telles qu'elles se produisent réellement dans les milieux sociaux ; personnalités constituées par des manières propres de sentir, de penser et d'agir; en un mot par un ensemble de facultés. Ces facultés ne sont pas un retour aux forces occultes et à des pouvoirs mystérieux. Elles sont simplement l'expression de ce fait évident ; c'est que l'homme dans son être tout entier n'est pas une nature immuable dans son fond et prédestinée par la fatalité à un genre de conduite déterminé, mais qu'il est une résultante de tendances héréditaires léguées avec la vie et aussi, et surtout, de dispositions acquises.
Empruntons donc à la psychologie générale ces deux lois, sauf à ne les considérer que comme des hypothèses qui devront être confirmées par les recherches ultérieures.
1° Loi de plasticité ou de changement, — La vieille comparaison de Tenfance, assimilée aune argile capable
do prendre toutes les formes et de recevoir toutes les empreintes, n'a par sa banalité rien perdu de sa justesse. L'homme^ suivant le milieu dans lequel il s'est développé et où il évolue, prend des habitudes physiques, intellectuelles et morales profondément diflérentes. C'est précisément dans cette possibilité de changement, dans cette malléabilité de la nature humaine que Téducation, l'enseignement et les recommandations morales trouvent leur raison d'être.
2^ La seconde loi — opposée à celle-ci — est la loi de stabilité due à la puissance de l'habitude, envisagée sous son double aspect passif et actif. Les impressions venues du dehors en se répétant accumulent leurs elîets. Elles produisent dans l'organisme et dans l'état mental des dispositions permanentes, une sorte d'équilibre entre l'excitation étrangère et la réaction interne; équilibre qui émousse le plaisir et la douleur et tend à supprimer la conscience, mais qui d'un autre côté fortifie les tendances inconscientes de la sensibilité, d'autant plus puissantes qu'elles échappent au contrôle de l'esprit et revotent ainsi les caractères de l'instinct. Quant à l'activité, elle s'accroît par l'exercice même. Toute fonction, qu'elle soit physiologique ou intellectuelle, attire à son profit les réserves d'énergie ; elle se développe tandis que s'affaiblissent toutes celles qui n'ont pas l'occasion de s'exercer, de sorte que l'intelligence et la volonté prennent une forme de plus en plus déterminée et fixe.
Inutile d'ailleurs d'insister plus longuement sur ces lois bien connues. Voyons plutôt la méthode à suivre pour déterminer les connexions psychiques propres à tous les individus d'un groupe, et dont l'ensemble constitue le type social.
Les psychologues de notre époque semblent d'acc^ord pour proclamer l'insuffisance de la méthode subjective.
Et cependant, c*est toujours cette méthode qui se glisse au milieu des recherches sociales et parvient à dominer, à rinsu et quelquefois contrairement à la volonté des savants. Ils ressemblent ainsi à un zoologiste qui aurait la prétention de connaître toutes les espèces de mammifères, en bornant son étude à une seule de ces espèces. De là viennent les erreurs des utopistes réformateurs, qui prêtent généreusement aux classes inférieures de la société la délicatesse de sentiment, la fermeté de jugement et la force de volonté qui leur appartiennent ou qui sont Tapanage d*une élite.
La méthode objective doit complètement prévaloir. L'observation directe, attentive, scrupuleuse de chaque classe permettra seule de définir les caractères moraux propres à chacune d'elles ; caractères qui doivent fournir la raison des faits sociaux, et dont la connaissance exacte aura chance de débrouiller Tamoncellement grandissant et de plus en plus inextricable des événements historiques.
Mais, objecte-t-on, les sentiments, les idées et en général tous les états de conscience étrangers se refusent h l'observation directe. — C'est là une difficulté, non un obstacle insurmontable. Les hommes ne sont pas muets; et si, quand leur intérêt les y porte, ils se servent de la parole pour déguiser leur pensée, souvent ils sont enclins aux confidences, et, de vive voix ou dans des écrits, révèlent leurs sentiments intimes. C'est surtout entre gens de môme condition que, dans la liberté des entretiens et des correspondances, ils se communiquent leurs désirs. Ils les communiquent encore aux personnes qui ont gagné leur confiance et qui se trouvent en situation de défendre leurs intérêts. Enfin dans les époques de liberté politique ou dans les temps de crise, lorsque la crainte est écartée, les classes font entendre — et parfois bruyamment —
leurs revendications. Tels sont les cahiers de 1789 et les plaintes actuelles des classes ouvrières. Cependant ces témoignages sont trop intéressés pour qu'on y attache une confiance absolue. Suivant une remarque fort juste de Descartes (!),« pour savoir quelles sont véritablement les opinipns des hommes, on doit plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquent qu'à ce qu'ils disent » ; c'est-à-dire, qu'il faut remonter des actes aux motifs dont ils sont la résultante.
Cette régression, impraticable à l'égard des individus, devient possible pour les collectivités. S'il s'agit d'un acte isolé, l'observateur, môme doué d'une grande perspicacité, ne pourra connaître avec certitude le motif déterminant de cet acte. Mais si des exemples du môme acte se multiplient dans une classe, l'élimination des goûts particuliers ou des fantaisies individuelles est réalisable, et on peut découvrir la vraie cause au milieu de la multiplicité des motifs possibles. Ainsi, qu'un paysan aille s'établir h la villp, de ce cas isolé il n'y aurait aucune conclusion à tirer. Ce qui Ta décidé peut être, en effet, le désir d'une profession moins fatigante, l'espoir de la richesse, de plus grandes facilités pour Téducation de ses enfants, les gains insuffisants ou l'amour du plaisir, la gloriole, etc.. Mais si cet exode est fréquent, il faut en chercher la cause dans les conditions générales du paysan et dans le caractère qui en dérive.
L'observation doit donc porter plus sur les actes que sur les paroles. Mais sur quels actes ? « Observer, ainsi que le dit excellemment M. Lacomb^^ dans Y Histoire considérée comme science {2), ce n'est pas regarder tout d'un œil vaguement attentif et cxpectant, c'est concentrer sa vue sur certaines régions ou certains aspects, en vertu d'un principe d'élimination et de
(1) Discours de la Méthode.
(2) Page 54.
choix, indispensable devant Ténorme multiplicité des phénomènes ». Cette remarque s applique à Tétude d'une classe sociale.
Supposons par exemple qu'il s'agisse des paysans, propriétaires du sol qu'ils cultivent. Le premier travail consiste à tracer les cadres qui appellent l'attention sur des points déterminés. C'est là une première ébauche, fruit des connaissances psychologiques, des lectures, des observations faites encore sans règle, et enfin de ce quid proprium noté par Cl. Bernard, et qui est la part d'originalité dans l'invention et de perspicacité propres à chaque auteur. Cette ébauche est très importante ; et, comme il s'agit de noter moins des traits épars que des parties unies étroitement entre elles, il est bon de donner une vue d'ensemble sous forme de tableau — ainsi qu'il suit.
Connexions psychiques ou Caractère du Paysan-Proprictaire
1° Tendances de la sensibilité vers des fins déterminées par
V Intérêt ou Vamour de la vie. C'est l'intérêt qui présida à la satisfaction des besoins physiques,et qui sollicite l'activité à éviter les souffrances de la faim, delà soif, du froid.
VAmovr ou /es sentiments de famille. Ce sont ces sentiments qui ont en général le plus de force pour arracher l'homme à son égoïsme. Si le paysan n'a pas des raffinements d'amour et une grande délicatesse, du moins il protège sa femme et s'impose de grands sacrifices pour ses enfants.
VAmour-proprs ou Y Honneur. C'est le désir de recueillir l'estime des autres. Comme le paysan appré-
cie surtout la fortune immobilière, il place son idéal dans Taccroissement de ses biens.
IS Indépendance ou Y amour de la liberté. C'est le désir d'agir d'après ses goûts et ses idées, sans subir une contrainte jugée inutile ou pernicieuse.
V Ambition. C'est le désir non seulement d'agir à sa guise mais de soumettre les autres à sa volonté. Cette ambition n'a guère l'occasion de s'exercer dans les pays de haute civilisation, où les travailleurs des champs n'appartiennent pas aux classes dominantes.
Le Plaisir, C'est la tendance générale à rechercher des délassements. Les plaisirs des paysans manquent de délicatesse. Les arts n'y occupent qu'une place fort restreinte, ou même à vrai dire sont complètement négligés.
2*^ Connaissances ou idées des moyens (fournies par rintelligencc) pour atteindre ces fins.
Connaissances techniques sur la culture des terres, l'élève du bétail, les soins à donner à la basse-cour. Ces connaissances sont bornées à la pratique et viennent de la tradition. A notre époque les paysans sont plus accessibles aux nouveautés qui se recommandent de la science et qui paraissent avoir reçu le contrôle de Texpérience (1).
Prudence ou Prévision de favenir. Le paysan met des provisions en réserve pour Thiver. Il est économe pour augmenter son capital et pour se mettre à l'abri du besoin dans la vieillesse. Il songe au bonheur de ses enfants ; et, quand il juge ce bonheur incompatible avec leur trop grand nombre, il pratique les doctrines de Malthus.
Principe de la connaissance : fexpérience. Le paysan ne croit qu'à la réalité des choses qui tombent sous
(i) Cette apparente exception s'expliquera plus tard par rinfiuence due aux autres classes (voir le ch. des Lois Sociales).
120 LES CLASSKS SOCIALES
les sens ou du moins qui manifestent leur action par des effets tangibles. Ainsi il ne croit plus guère à Texistence de Dieu, depuis qu'il a reconnu Finefficacité des prières pour amener la pluie ou le beau temps.
3® Activité ou emploi des forces physiques et morales.
Force physique. Le paysan a un corps grossièrement charpenté, mais robuste, vigoureux, endurci à toutes les fatigues. Dans les moments de presse, il est capable d'une grande somme de travail, travail qui n'est pas épuisant à cause de sa variété et des conditions hygiéniques au milieu desquelles il s'accomplit.
Force morale : patience à poursuivre un but éloigné malgré les obstacles (privations, fatigues, ennuis). A la patience ^\]o\xi^i\ïY énergie et le courage pour la défense de son bien.
Ce tableau et d'autres semblables^ tracés avec celte sécheresse voulue, provoquent en passant cette remarque, c'est qu'ils établissent une ligne de démarcation bien tranchée entre la science et Tart. Dans l'art la peinture du caractère-paysan, née d'une émotion de la sensibilité, s'adresse à d'autre.« sensibilités qu'on cherche à émouvoir dans le môme sens. De là les exagérations du portrait d(î La Bruyère qui, voulant apitoyer le lecteur sur l'état misérable des paysans, les assimile à des animaux qui ont non seulement l'apparence mais le genre de vie des botes : « On voit dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles],,., répandus dans la campagne, ils ont comme une voix articulée... Ils se retirent la iiuit dans des Manières oii ils vivent de pain noir, d'eau ^iA^ racines... » Le savant au contraire doit viser à 1 impassibilité, condition indispensable pour réaliser l'accord entre les esprits, accord impossible dans le domaine si variable des goûts et des préférences, mais qu'on peut obtenir par des preuves empruntées au raisonnement et surtout aux faits.
LA MÉTIlODi: 121
Ainsi, on recourra d'abord à la déduction psychologique pour s'assurer que la personnalité du paysan est bien constituée par Tensemble dos éléments énumërés dans le tableau précédent. De cette façon. La terre ne donne ses produits que si elle est fécondée par le travail, et encore elle ne îcs donne pas toujours, les récoltes étant exposées à de nombreux fléaux. Si le paysan ne veut pas souffrir de la faim, il faut que Tidéc de son intérêt aiguillonne bans cesse son activité et fortifie sa prudence. Il n'a pas le temps d'aimer avec délicatesse et, plus épris de fortune que de beauté, il prend pour femme une auxiliaire de son labeur. C'est de la terre que lui viennent ses jouissances, c'est donc l'étendue et la fertilité d'un domaine qui font la valeur du propriétaire. Quant à son indépendance, il y tient dans les limites où ses intérêts ne sont point compromis. L'ambition, qui est un désir de dominer les esprits, ne le hante guèn», et ses divertissements se ressentent de la rudesse de sa vie. Au point de vue intellectuel, il est tellement absorbé par son travail qu'il s'inté resse seulement aux connaissances d'une utilité pratique immédiate, et rendue évidente par l'expérience. Il a trop d'exemples des maux amenés par l'imprévoyance pour n'être pas prudent et très soucieux de l'avenir. Sa vie au grand air, son activité modérée et sa vie saine lui donnent la santé et la force, sources puissantes d'énergie morale. Les difl'érents traits du caractèrepaysan se trouvent donc en harmonie avec les lois psychologiques.
Ils doivent de plus subir avec succès le contrôle do l'expérience. Car il ne faut pas oublier que le tableau précédent n'est qu'une vue provisoire, destinée surtout à guider l'observation. Provoquée sur des points déterminés, l'attention saura où se fixer et, au milieu do la multitude des faits, sera capabb* de démêler ceux qui
seront utiles soit à confirmer Tidée, soit à la modifier.
Voici la thèse à examiner. Le travail de la terre sur un fonds propre donne au paysan une personnalité spéciale, un caractère marqué d'une empreinte distinctive, un ensemble de dispositions mentales unies entre elles et formant ce que nous avons appelé des connexions psychiques. Cette expression est employée à dessein pour marquer Tanalogie avec les connexions organiques. Dans un organisme les différentes pièces qui composent le corps sont en nombre constant et dans un ordre invariable. De même dans les esprits, le genre de vie imprime aux facultés une forme caractéristique dont on peut retrouver les traits fondamentaux chez tous les individus du même groupe. Cela ne veut pas dire que les éléments psychiques soient immuables dans leur intensité et dans leur développement. On prouvera au contraire dans un chapitre ultérieur que les connexions ne sont pas incompatibles avec les corrélations psychiques^ en d'autres termes que des modifications importantes dans un élément ont leur contre-coup dans tous les autres. La thèse se réduit à soutenir que le caractère-paysan se compose de dispositions mentales de nature et de nombre déterminés.
Pour en vérifier la valeur, il faut la soumettre à répreuve des méthodes do concordance et de différence.
Dans la méthode de concordance, on se livrera à une enquête, aussi complète que possible, sur les mœurs et le genre de vie que mènent lés paysans aux époques diverses et dans les sociétés les plus variées. Un champ très vaste s'ouvre ainsi aux investigations. Pour tirer le meilleur parti de ces recherches, il semble utile de partager tous les cas observés en deux classes, la première catégorie contenant les cas favorables, tandis que
seraient groupés dans la seconde les exemples négatifs. Si Tébauche est d'accord avec la majorité des cas, ce n'est pas une raison pour négliger les cas défavorables. Au contraire, puisque la science véritable a la prétention d'établir des lois générales, il est nécessaire de revenir avec le plus grand soin sur les exceptions apparentes, jusqu'à ce qu'on en ait découvert la raison. La cause de ces anomalies résidera le plus souvent dans les influences prédominantes exercées par les autres classes, et assez puissantes pour masquer des propriétés qui apparaissent nettement dans le type pur. La môme chose arrive pour les espèces animales qui ne conservent sous des formes rudimentaires que des traces à peine perceptibles d'organes bien apparents chez les espèces ancestrales. Ainsi les croyances religieuses ne paraissent pas devoir être considérées comme partie intégrante du caractère-paysan. Elles sont un apport étranger et si, en fait, elles sont très répandues, c'est qu'elles ont été imposées par la longue domination de la classe sacerdotale. Au contraire le sentiment d'indépendance a été maintenu, bien qu'il ait subi de fréquentes éclipses : ainsi la servilité au Moyen-ôge procédait de la peur inspirée par la noblesse. — Mais si les cas défavorables étaient en majorité et irréductibles, il faudrait corriger l'ébauche de façon à rendre une copie plus exacte de la réalité.
La méthode de différence consiste à comparer deux cas exactement semblables dans toutes leurs circonstances, sauf une qui existe dans l'un et manque dans l'autre, et dont l'influence devient ainsi facile à apprécier. Les deux conditions, dont la réunion suffit à déterminer le caractère-paysan, sont d'après notre thèse la culture de la terre et la possession du sol cultivé. Si l'une d'elles est supprimée, nous voyons le type dévier, et, quand les traces de l'ancienne influ-
ence ont disparu, la physionomie morale se distingue nettement de Tancienne. La suppression n'est pas l'œuvre du savant, cependant elle se réalise assez fréquemment dans les sociétés pour permettre des observations exactes. Soit par exemple le travail personnel qui manque. I/homme reste propriétaire du sol, mais il a des serviteurs, des esclaves ou des fermiers pour mettre ce sol en valeur. S'il ne travaille plus la terre, il n'a plus ni les mêmes tendances, ni les mêmes idées, ni les mêmes qualités. 11 a plus de délicatesse dans ses goûts : il ne peut supporter le voisinage des établcs, des bêtes, du fumier ; et, quand il ne se retire pas à la ville où il trouve des plaisirs plus raffinés, il se fait construire h Técart, loin des maisons malpropres du village, une villa ou quelque somptueux château. Son ambition n'est plus tournée seulement vers Taccroissement des biens, et il aspirera, par exemple, h jouer quelque rôle politique. — L'intelligence se met au service des désirs dominants. Le but étant changé, l'activité intellectuelle changera de direction, et se développera de manière à acquérir les connaissances et les qualités les plus propres à la réalisation du but. Sous Louis XIV le Seigneur abandonnait son domaine, allait ti Versailles habiter quelque mansarde et tendait tous les ressorts de son esprit pour trouver le moyen d'être remarqué par le Roi, au milieu de la foule des autres courtisans. Autre conséquence. — Si le travail sain de la terre n'est pas remplacé par quelque autre exercice salutaire, le corps s'anémie ou se surcharge d'une graisse incommode, et l'énergie physique et morale s'amoindrit.
Supposons que le travail de la terre reste seul sans être accompagné de la possession du sol. Un caractère différent des deux premiers se manifestera, et ces différences révéleront l'importance due au concours
tlt'S deux conditions. Le travailleur des champs, dépourvu de tout capital, se montre sous les trois formes de Tesclave, du serf et du mercenaire. Mais, pour une application exacte de la méthode de différence, les deux premières formes doivent être écartées ; car Tesclave et le serf non seulement sont privés de la possession du sol mais de plus n*ont pas la libre disposition de leur corps, de sorte que les cas comparés différeraient par plus d'une circonstance, ce qui est contraire au cuuon de la méthod'». 11 ne faut pas prendre non plus comme terme de comparaison l'ouvrier agricole qui, vivant dans un pays où domine le régime de la petite propriété, passe par des degrés insensibles dans la classe des paysans-propriétaires, et qui, en vertu de la loi d'imitation, montre une tendance h prendre d'avance les caractères de la classe qu'il envie. Reste le travailleur salarié qui, par suite des circonstances, se reconnaît dans une sorte d'impossibilité à acquérir aucune parcelle du sol qu'il cultive. Les ouvriers agricoles Anglais et Irlandais se» trouvent dans cette situation. Si on observe leur conduite et que par leur conduite on essaie de pénétrer leur caractère, on aper- <;oit des différences prononcées avec celui du paysanpropriétaire. Us manquent de prévoyance: leurs enfants sont très nombreux, alors môme que les moyens de subsistance manquent ou sont manifestement insuffisants. — Ils manquent d'amour-propre ou du moins de ce sentiment de fierté qui empoche Thomme de solliciter les secours des autres. — Leur amour de l'indépendance comprimé par des forces supérieures s'atrophie, tant que des circonstances favorables ne viennent pas lui donner une énergie, parfois furieuse. Leur ambiiion est de ne pas mourir de faim et d'entrer dans leur vieillesse au Workhotise, Les plaisirs sont encore plus grossiers ]et le vice de l'ivrognerie
sévit surtout. — V^oilà la dégradation qu'on constate toutes les fois que l'espoir de la propriété est interdit.
Ce serait se faire une fausse idée des connexions psychiques de penser que tous les éléments associés ont la môme valeur et peuvent être situés, pour ainsi dire, sur un même plan. L'analogie avec les organismes peut être poursuivie sur ce point. De même que les naturalistes considèrent, dans les plantes et dans les animaux, certaines parties comme plus importantes, de même, dans l'étude dos classes sociales, l'intérêt scientifique exige qu'on attribue à chaque trait du caractère sa valeur propre. Cette comparaison amènera l'observateur à reconnaître que les uns sont plus essentiels que les autres, et — pour se servir de la même expression qu'en histoire naturelle — qu'ils sont dominateurs.
A quelle marque reconnaîtra-t-on cotte supériorité ? A leur fixité et à leur influence. Un élément de caractère est fixe, lorsqu'il persiste sans éprouver de grandes variations malgré la différence des temps et des lieux, et malgré la pression ou parfois même le choc des forces sociales opposées. Quant a l'influence, elle se mesure à l'intensité d'action qu'un élément exerce sur les autres, à la grandeur des modifications qui en résultent, et enfin à la part prépondérante qui lui revient dans la conduite du type. D'après ces indications il semble que le trait dominant (^u caractère-paysan soit Vintérét qui se manifeste surtout par l'amour de la propriété. Voilà le sentiment générateur de tous les autres, le principal mobile de sa conduite, le point central de sonotro,oii s'abrite comme dans une dernière enceinte toute sa force pour agir et pour résister. Aussi, quand il s'agira d'examiner les relations entre les différentes classes sociales et qu'une simplification sera nécessaire, le caractère dos classes pourra être ré-
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duit — sans de trop grands risques d'erreur — à l'élément dominateur. Le paysan sera une activité mise en jeu par l'amour de la propriété ; le prôtre puisera sa force dans la croyance en l'intervention possible des puissances mystiques ; l'homme de guerre n'aura de confiance que dans le courage à braver les dangers, le commerçant que dans l'habileté à réaJiserde grands gains ; les poètes et les artistes se passionnent pour la beauté ; les savants s'attachent à la poursuite ces vérités les plus cachées, et les philosophes comptent sur la raison pour réaliser dans un lointain avenir l'union de toutes les intelligences. En résumé le sociologue aura pour o^igation non seulement de tracer avec exactitude la physionomie morale de chaque classe mais encore de mettre en lumière pour chaque type le trait saillant qui le caractérise.
Deux autres remarques sont encore à faire au su jet des connexions psychiques.
La première porte sur la pureté du type. Le type est pur, lorsque les membres de la classe se livrent à une seule occupation. Mais si, par suite de l'insuffisance dans la division du travail social, les membres d'une classe ont à la fois plusieurs fonctions, leur caractère se ressentira nécessairement de ce mélange. Il acquerra une plus grande complexité, et, partagé en autant de tendances fondamentales qu'il y a d'occupations diverses, il risquera de perdre son unité, à moins qu'une tendance ne soit assez forte pour se subordonner les autres. Soit par exemple le paysan du Latium, laboureur, soldat, prôtre et parfois membre du Sénat, par suite législateur. Pour comprendre ce caractère composé, il faudra s'appuyer sur les analyses faites pour chaque type particulier, voir quels sont les traits qui s'accordent et ceux qui se repoussent, quelles tendances se fortifient ou s'affaiblissent, et d'après cela se
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faire une idée de la résultante. Mais comme ces combinaisons sont toujours délicates, elles ne doivent pas rester dans le domaine purement subjectif ; mais ici, comme dans les autres cas analogues^ il faut faire subir à ridée répreuve de l'observation. Ce contrôle sera encore plus efficace, si on ne se renferme pas exclusivement dans un état social particulier, mais qu*on compare des exemples semblables empruntés h des époques et à des contrées différentes.
La seconde remarque porte sur les altérations du type qui peuvent résulter de la constitution de la famille. Dans Têtu de des classes sociales, nous avons considéré ces classes commentant formées d unités toutes semblables entre elles. Cette ressemblance, il est vrai, n'est jamais complète, mais par abstraction on a pu, sans manquer aux exigences scientifiques, écarter ces petites différences. La supposition pèche par un autre endroit. Les membres d'un groupe ne sont pas toujours de simples individus, mais le plus souvent à côté de rhommc se trouvent une femme et des enfants. Quand Thomme est le maître absolu, Tunité do la famille se fait par sa volonté, et le groupe familial tout entier peut être personnifié dans le père. C'est Va ce qui existe le plus souvent, quand Tunion entre les époux est étroite et tant que les enfants incapables de gagner leur vie restent sous la dépendance du père. Cependant les exceptions ne sont pas rares et l'opposition entre le mari et la femme se produit surtout en matièi'c religieuse. Cette divergence de vues expliquerait les anomalies apparentes qu'on pourrait relever dans la conduite d'une classe. Pour dévoiler la cause de ces anomalies, il serait utile de recourir à la înéthode des résidus^ de la façon suivante. Tel fait est en opposition avec ce qu'on devrait attendre du caractère attribué à la classe, par exemple l'éducation religieuse
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que laissent donner à leurs enfants des pares dénués de toute foi. Si l'analyse a été faite d'une façon correcte et que le fait ne puisse être attribué à Tinfluence secrète d'une autre classe sociale, l'explication devra iMre recherchée dans le cercle de la famille : c'est la volonté de la femme, plus portée à subir lascendant du prêtre, qui aura prévalu sur l'indifférence du mari. Les unités sociales sont constituées normalement par le groupe entier de la famille, où domine d'ordinaire la forte personnalité du père. Si dans certains cas ces unités tendent à se fragmenter par la scission entre le mari et la femme, dans d'autres les unités ne sont plus complètes parce que les célibataires manquent h un devoir social essentiel, celui de contribuer à perpétuer la société,en transmettant à des descendants Tétincelle de vie qu'ils ont reçue eux-mômes. Du reste ne menant pas la même vie que les hommes mariés, ils ne sauraient avoir les mêmes idées et les mêmes qualités de caractère. Aussi dans les classes où b célibat est fréquent et quelquefois de règle — comme chez les prêtres catholiques — il est nécessaire de tracer à part la physionomie morale du célibataire, en prenant soin de faire ressortir les points de différence. Car c'est dans ces différences qu'on trouverait le secret d'apparentes exceptions.
Transformisme des types. Pour les besoins de la science qui ne s'accommode pas du vague des notions, il est nécessaire de fixer, dans de précises définitions, les caractères propres à chaque classe sociale. Mais cette fixité est loin d'être absolue. Si, malgré les apparences, les espèces vivantes ne sont pas immuables dans leur nature, mais qu'elles se transforment en des espèces voisines sous Tinfluence du milieu, des habitudes nouvelles et de la sélection, il ne faut pas s'attendre à une stabilité plus grande dans le monde plus
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mouvant des sentiments et des idées. Chez Tanimal 1 équilibre mental a le temps de se consolider et les mœurs, en restant iiivariables, iinissent par façonner Torganisme en un mécanisme instinctif. Dans les sociétés les conditions sont plus fréquemment renouvelées, et, en exigeant que les mœurs, les idées et les sentiments s'adaptent chaque fois aux nouveaux genres de vie qu'imposent les circonstances, elles empêchent que les coutumes ne prennent la consistance des mœurs instinctives.
Les naturalistes sont portés en général à considérer révolution animale comme s'étant toujours faite dans la voie du progrès. Sans se prononcer sur la légitimité de cette hypothèse en histoire naturelle, il semble utile d'affirmer de nouveau que les considérations de finalité doivent rester étrangères à la science sociale. Elles ne feraient pour le moins que les surcharger d'une difficulté superflue. Il ne s'agit donc pas de s'évertuer h prouver que les différentes classes sociales sont en progrès, mais simplement de montrer les variations de formes qu'un type social peut revêtir suivant les conditions auxquelles il se trouve soumis et de les grouper en une sorte de famille. On recherchera les lois de ces transformations plus tard, quand il sera question des corrélations sociales.
Le problèni2 à résoudre ici est un problème de classification. Pour en avoir la solution, il faut procéder comme en histoire naturelle et suivre la méthode de Jussieu en tenant compte de tous les éléments, puis examiner les variations d'un élément,et ensuite remarquer les variations correspondantes dans les autres. On obtiendra ainsi dans une même classe — celle caractérisée par le genre d'occupations — plusieurs séries de formes d'autant plus divergentes que la différence portera sur un élément plus important.
Sans vouloir effectuer ce travail, qui est très délicat, il suffira pour les besoins de la méthode d'indiquer sur un exemple la façon dont il pourra être effectué. Prenons Texemple qui nous est déjà familier, le travailleur des champs, et supposons que l'observation ait révélé Timportance des choses suivantes :
OrxuPATioxs. — Propriété. — Besoins. — Inclinations. Délassements. — Connaissances. — Activité. — Charges. — Droits. — Croyances (religieuses, morales, politiques).
Laissons le premier stable et faisons varier le second. Nous obtiendrons ainsi une série de types partant du degré inférieur, occupé par IVsclave qui n'a d'autre propriété que sa vie ; puis viendront dans une échelle ascendante l'esclave avec pécule, le domestique, le manœuvre, le serf, le métayer, le fermier, le paysanpropriétaire. En s'élevant plus haut, on trouverait le propriétaire foncier, le landlord, le seigneur qui, délaissant les travaux des champs, nous conduiraient hors de la classe. Sans franchir ces limites on trouverait dans l'énuraération précédente matière à étude de caractères voisins mais distincts, ainsi que l'indique d'une façon sommaire le tableau suivant :
Paysan-propriétaire. Il travaille lui-mAme la terre, il possède une maison, le sol qu'il cultive et ses instruments de culture. Si l'analyse de son caractère a été bien faite, ce type sera défini par l'ensemble des traits moraux réunis dans le tableau antérieur (p. 118). Quant aux charges, droits et croyances, nous laissons de côté ces éléments parce qu'ils sont variables et que leurs fluctuations dépendent d'influences sociales étrangères au droit de propriété.
Le fermier passe un contrat avec le propritUaire du sol, contrat favorable ou onéreux. Dans le premier cas il travaille avec ardeur, s'attache au sol qui le nourrit et qui, av^c le temps, pourra le rendre propriétaire à son tour. Mais la crainte d'ôtre évincé l'empêche de pratiquer les améliorations utiles et Tincite à épuiser le sol. Il a moins d^indépendance et son ambition est plus limitée. C'est bien pis quand le contrat est onéreux. On arrive à Tétat misérable du tenancier Irlandais qui s'irrite de voir son labeur stérile, qui désespère de jamais pouvoir sortir de sa situation et tombe dans l'indolence ou dans la révolte. 11 ne fait aucun effort pour remplir des engagements que la concurrence rend accablants et pullule sans inquiétude de l'avenir, se nourrissant de pommes de terre lui et sa nombreuse famille.
Le métayer fournit son travail et partage avec le propriétaire les produits du sol. Comme ses gains sont faibles et que les occasions de tromper sont nombreuses, il est porté à dissimuler une partie des produits. De là des difficultés, des contestations ou une surveillance humiliante qui amènent souvent la rupture du contrat. En tout cas, le métayer n'a qu'un intérêt médiocre à améliorer une terre dont les profits vont par moitié à un étranger, et dont il peut être dépossédé par la dénonciation du contrat.
Le Serf a les apparences de la propriété mais les apparences seules. Il cultive un champ et en récolte les fruits, mais ce droit est acheté par les charges les plus nombreuses et les plus lourdes. Ainsi au moyenâge il payait des redevances en nature ; il était soumis à la taille et aux corvées ; il subissait les droits de mutation, de déshérence et de formariage ; il contribuait par des aides aux besoins du seigneur ; il supportait « le ravage de la chasse, du colombier et de la
garenne »,et il subissait les banalités du moulin, du four, du pressoir. Surtout il n'était pas libre de sa personne» De là les craintes, les haines ou Tavilissement des hommes de cette condition.
Le manœuvre est un seildLTié qui donne son travail indifféremment à tous ceux qui veulent l'employer. Son genre de vie est déterminu par le taux des salaires. Ces salaires agricoles sont rarement assez élevés pour donner à l'ouvrier des champs Tambition d'ôtre propriétaire. Aussi la plupart de ces ouvriers vivent au jour le jour.
Le domestique doit exécuter les ordres du maître auquel il est lié par un contrat. Mais comme ce contrat est révocable, la liaison est souvent fragile, et, quand la nécessité ne s y oppose pas, le domestique reprend souvent son indépendance.
Chez Vesclave cette facilité n'existait pas ; et il lui fallait subir les défauts du maître auquel la destinée l'avait lié. Quand Taffranchissement pouvait être acheté, Tesclave s'efforçait d'accroître son pécule. Quand Tespoir de la délivrance lui était refusé, il employait toute son intelligence à tromper son maître et à acheter son entrelien par le moindre travail possible.
Ce transformisme est dû surtout aux corrélations psychiques.
Corrélations psychiques. Un être vivant forme un système lié dans toutes ses parties et composé d'organes solidaires. Cette solidarité est tellement étroite que, si un organe vient h être affecté de quelque modification importante, tous les autres éprouvent des changements correspondants. Dans certains cas il y a trouble, perturbation, maladie, et le corps est menacé de n'tHro plus en état de résister aux forces extérieures qui tendent à détruire son unité. Dans les cas favorables l'activité s'accroît,, la puissance organique gagne
en intensité, et la vie — qui n'est qu'une accommodation au milieu — offre plus de résistance aux forces hostiles qui tendent à la dissoudre. Cette dépendance mutuelle entre des organes liés ensemble a été surtout signalée par Cuvier qui lui a donné le nom de carrélalation organique.
Or, ce qui se produit dans les corps a lieu aussi dans le domaine deTesprit, et môme plus facilement puisque les facultés mentales sont douées d'une plus grande plasticité. Les sentiments, les idées et les volitions ne se développent pas d'une manière indépendante, mais grâce à leurs actions et réactions incessantes ils tendent à s'harmoniser pour former à leur tour un tout cohérent et systématique. Les éléments constitutifs d'un type général ne restent donc pas immuables en grandeur et en qualité. D'un autre côté, comme les changements sur un point en entraînent de correspondants sur les autres, le caractère — tout en conservant les traits fondamentaux — n'est plus entièrement le môme. Il existe des déviations du type normal ou commun, déviations qui se produisent dans deux sens opposés : les unes réalisent un progrès, tandis que les autres sont une altération et présentent des symptômes de maladie. Leur étude offre donc une utilité pratique h côté de l'intérêt purement scientifique.
Un des points les plus importants de la méthode, et sur lequel on ne saurait trop revenir, c'est qu'il faut nettement poser les questions, les circonscrire avec exactitude. Ici le problème à résoudre consiste non à rechercher les causes modificatrices d'un caractère social, mais à montrer que des changements — s'ils viennent par une cause quelconque à se produire dans un élément mental — affecteront les autres parties d'une façon constante, et les modifieront dans un sens déterminé.
Pour le prouver, il ne faut point partir des lois de la psychologie générale ou tout au moins il faut ne leur attribuer qu'une valeur provisoire, puisque ces lois sont le produit d'observations faites sur l'homme abstrait et que ce mode d'observation nous a semblé exposé à de justes critiques. A titre d'hypothèse probable, nous pouvons remarquer que notre thèse est en harmonie avec ces lois psychologiques, d'une forme trop vague sans doute mais qui renferment toutefois une grande part de vérité. Les facultés n'ont pas une vie indépendante et isolée. Elles agissent sur les autres, et par une action incessamment répétée elles finissent, en vertu de la plasticité mentale, par les façonner conformément à leur nature. Par suite, que cette nature varie, et on devra trouver des variations correspondantes dans la nature dos autres facultés.
Ce n'est là encore qu'une idée, idée qui demande à être contirôlée par l'expérience. Des méthodes expérimentales énumérées dans la Logique de St. Mill, celle qui parait la mieux appropriée à fournir un contrôle décisif est la méthode dite des variations concomitantes.
Reprenons l'exemple du caractère-paysan ; et supposons que des variations viennent à se produire dans la tendance fondamentale mise sous le titre à'iniérét ou amour de la rie. Le paysan l'rançais du commencement du siècle était moins exigeant qu'aujourd'hui dans la satisfaction des besoins physiques. L'usage fréquent de la viande de boucherie n'existait pas ; l'habitude du café, des liqueurs, du tabac était moins répandu ; les vêtements étaient moins coûteux, le mobilier plus restreint, les habitations moins confortables ; en un mot la simplicité des goûts rendait le budget des dépenses moins chargé. Qu'est-il résulté d'une modification dans les mamrs? Le nouveau genre
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de vie était incompatible avec les familles nombreuses, et les théories de Malthus ont reçu application dans les campagnes : plus de bien-être, moins d'enfants. Puis Tamour-propre s*attacha plus aux apparences : il s'agissait moins d*être riche que de le paraître. Cest peut-être à cet amour-propre déplacé qu'on pourrait attribuer Télimination du bœuf comme animal de culture remplacé par le cheval, qui est d'un entretien plus coûteux et dont les services un peu supérieurs ne compensent pas le surcroît de dépenses. — La tendance au plaisir s'est accentuée et les divertissements ont gagné non-seulement en délicatesse mais aussi en fréquence. — La force physique et Ténergie morale se sont ressenties de ces dispositions nouvelles. Une vie rude élimine les faibles et par une sélection rigoureuse conserve seulement les plus résistants ; une vie plus âpre trempe également le moral, fortifie la patience, active la prévoyance et donne à l'activité plus de ressort. — Quant aux facultés intellectuelles, elles ne paraissent pas affectées par le changement de vie : le paysan s'en tient aux connaissances purement techniques et n'a de foi que dans l'expérience.
Un seul cas bien choisi pourrait suffire pour établir ces sortes de corrélations mentales. En effet, si Ton était assuré que la cause modificatrice n'a porté que sur un élément du caractère, les changements qu'on constaterait dans les autres parties seraient attribuablesà la modification initiale. Mais, pour arriver à cette certitude jl devient nécessaire de remonter jusqu'aux causes, car c'est la nature de ces causes qui révélera la nature de leur action et indiquera le point (lu caractère primitivement touché.
Quelles sont donc ici les influences possibles ? Il semble qu'elles sont comprises dans l'énumération suivante :
1* Action des choses naturelles.
2* Action des choses modifiées par Tindustrie humaine.
3' Imitation volontaire.
4* Action exercée par les autres classes et en particulier par le Pouvoir. (Cette dernière influence fera Tobjet d'un examen approfondi dans la partie qui traitera des Corrélations Sociales).
La fertilité du sol, les conditions climatériques et les autres agents naturels n'ont pas subi en France de changements notables. L'oïdium et le phylloxéra, en ravageant de grandes étendues de vignobles, ne peuvent non plus être jugés responsables d'une plus grande délicatesse dans les goûts et d'une exagération dans les dépenses. — Les chemins de fer ont rendu les communications plus faciles ; ils ont permis au paysan de sortir plus facilement de son village et de prendre contact avec les classes supérieures. Mais par eux-mêmes ces grands travaux — qui ont une si grande portée économique — n'ont pas agi directement sur le caractère paysan. — La cause véritablement efficace a été plutôt d'ordre moral. Elle consiste à vouloir imiter la vie bourgeoise des villes et à prendre part au bien-être qu'on y voit répandu. — Quant à ridée de cette imitation, elle est venue en grande partie du séjour prolongé que les jeunes gens font dans les villes de garnison, pendant leur période d'instruction militaire.
Malgré la hau le probabilité qu'on peut atteindre ainsi , il serait contraire à la prudence expérimentale de n'examiner qu'un cas, si favorable à l'observation qu'on le suppose. Mais la recommandation, qui existe pour les sciences physiques, s'applique également aux sciences sociales, et il faut rassembler le plus possible d'exemples. Alors les vues imparfaites se corn-
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plètent et les erreurs ont chance d'être rectifiées. — C'est donc un travail très étendu qu'il faut entreprendre pour établir avec solidité ces corrélations psychiques, propres aux différentes classes. Mais alors le travail ne se fait pas au hasard ; on possède des points de repère qui guident la marche et qui permettent de se reconnaître au milieu de la multitude des matériaux.
Si les corrélations sont exactement déterminées, l'observateur pourra partir d'un élément quelconque du caractère et, quand il y constatera des variations, en induire des variations correspondantes dans les autres éléments soumis à une réciprocité d'influences. Un abaissement dans la natalité sera par exemple l'indice d'un accroissement des dépenses, d'un goût plus vif pour les distractions et correspondra à un abaissement dans les forces physiques et dans l'énergie morale.
B. — Psychologie sociale I. Connexions Sociales.
Une des plus impérieuses exigences de la méthode est de « décomposer les difficultés » et pour cela de procéder par analyse, en isolant par l'abstraction les objets de leur milieu. C'est cette nécessité de commencer une étude par les objets les plus simples qui nous a conduit à considérer la classe comme étant indépendante. En réalité celte indépendance n'existe pas. Pour compléter la connaissance de la classe et pouvoir arriver à l'étude des Sociétés, il faut la replacer dans le milieu où elle évolue, subissant des influences, en exerçant à son tour, et amenée sous la pression des circonstances à s'adapter à un état social. Quand les circonstances restent sensiblement les mêmes pendant
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un laps de temps assez considérable, chacune des classes qui composent la société, par suite de la persistance des actions et réactions semblables, prend une nature plus fixe, et toutes ensemble tendent h un état d'équilibre, troublé seulement par de légères oscillations. C'est le moment le plus favorable pour étudier les rapports de coexistence ou les Connexions Sociales.
Mais cet équilibre est à la merci de nouvelles circonstances. Si par suite de quelque événement une classe vient à éprouver une modification importante, rharmonie entre les classes cesse et Tune de ces deux alternatives se produit. Ou l'élément perturbateur est ramené dans ses anciennes limites par Teffort combiné des classes menacées dans leurs tendances ; ou le changement ne peut être enrayé, et il entraîne des changements corrélatifs dans tout le reste du corps social. C'est une période de transformation très favorable à la connaissance des rapports de dépendance mutuelle qu'on peut appeler les Corrélations Sociales,
La première question, celle des connexions sociales, n'est autre que l'étude des diverses formes de sociétés, étude très ancienne dont les auteurs ont reconnu de tout temps l'importance, mais dont ils n'ont pas en général aperçu les difficultés.
Nous avons vu plus haut avec quelle absence de méthode Montesquieu, égaré par les fausses lueurs du bon sens, a résolu ce problème. Sans manquer au respect dû à sa haute compétence, il est permis de dire — si Ton veut ôtre sincère — que sa division des gouvernements en trois espèces, le républicain, le monarchique et le despotique, n'a pas une valeur sensiblement plus grande que la division vulgaire des plantes en herbes, arlirisseaux et arbres. D'après cette classification les Etats sont distingués par le nombre
de ceux qui prennent part au gouvernement, considéré comme un tout indivisible.
Double erreur. En s'appuyant exclusivement sur le nombre, on ne trouverait pas une seule démocratie dans Tantiquité, puisque les esclaves, qui se rencontraient partout, ne prenaient aucune part aux affaires publiques. Quant aux aristocraties, l'important n'est pas de savoir que la souveraine puissance appartient à une classe mais d'indiquer la nature de la classe prépondérante, puisque la direction dépend de celle nature. Dans Tétat monarchique, « un seul homme gouverne, dit-il, mais par des lois fixes et stables. » Mais un monarque ne pourrait gouverner seul sans lappui de classes déterminées ; par exemple, la royauté française s'est appuyée suivant le temps sur le Clergé, sur la Noblesse, sur le Parlement, sur la Bourgeoisie. En outre les lois ne sont point fixes : elles sont constamment modifiées d'après les influences prépondérantes de l'entourage royal, et aussi par la volonté du roi. Enfin la conception du despotisme où « un seul entraîne tout par sa volonté et ses caprices » est très peu applicable à la réalité ; car les despotes de l'Orient, adorés en apparence comme des dieux, ne pouvaient rien sans l'appui des prêtres et sans le respect des traditions. — La seconde erreur est que le Gouvernement, malgré l'unité que semble indiquer ce terme abstrait, n'est pas un tout indivisible. Il renferme des fonctions distinctes, qui n'émanent pas toujours du même pouvoir central. Sous l'Ancien Régime, le Parlement se recrutait lui-mc^me vivant d'une vie assez indépendante, et le Clergé avec son pouvoir spirituel non seulement ne relevait pas do la royauté, mais pendant tout le Movon-Age la tenait en échec ou plutôt la dominait. *
Herbert Spencer ramène toutes les formes de sociétés
à deux types fondamentaux : le type déprédateur et le type industriel. Ce dernier môme n'a qu'une existence virtuelle, puisque depuis les temps primitifs jusqu'à l'époque actuelle c'est le premier genre d'activité sociale qui a exclusivement régné. — Une classification aussi générale ne serait d'aucun secours. Car elle efface entre les sociétés les distinctions essentielles, distinctions qui permettent seules de se rendre compte de leur vie différente. Il fautdonc entrer davantage dans le détail et signaler les traits caractéristiques de chaque espèce de société.
On pourrait parcourir un plus grand nombre de classifications, mais cette revue aurait moins d'intérêt pour la méthode que pour l'histoire. Au lieu de s'attardera la critique, il semble préférable de montrer comment ce problème a chance de pouvoir être résolu.
Soucieux de donner une bonne classification des formes végétales, le botaniste ne se borne pas ù considérer l'aspect extérieur des plantes, mais il analyse ces plantes, scrute leurs organes cachés et s'efforce ainsi de connaître leurs principaux caractères. C'est à cette seule condition qu'il trace des cadres naturels et établit des groupes instructifs. — Une méthode analogue doit être suivie en Sociologie, si l'oiiveut atteindre des résultats vraiment scientifiques.
Mais cette recommandation d'analyser l'objet d'étude n'est pas neuve. L'essentiel est de savoir comment il faut procéder pour conserver tous les caractères importants, et pour accorder à chacun toute sa valeur relative. La marche conseillée sera la môme que pour les connexions psychiques. Pour que l'observation ne se disperse pas sur une multitude d'objets, il sera bon que le savant — qu'on suppose non seulement en possession de certaines connaissances historiques, mais en-
core familiarisé avecréttsde des types sociaux — il sera bon qu'il se trace à Tavance un cadre général où prendront place les principales classes sociales. Ce tableau ne serait du reste que provisoire ; et, soumis au contrôle de Tobservation, il pourrait être corrigé.
Voici, par exemple, l'idée qu'on se fçra des divers éléments qui entrent dans la composition d'une société.
La classe la plus en relief est celle des Gouvernants^ caractérisée par le pouvoir de donner des ordres et d'user de contrainte pour les faire respecter. Elle comprend : 1"* les législateurs^ membres d'un conseil d'Etat, d'un sénat ou d'assemblées publiques. Ils promulguent des lois^ c'est-à-dire des règles générales qui s'appliquent à toute la catégorie de personnes se trouvant dans des coaditions déterminées. Ces lois sont constitutionnelles, lorsqu'elles fixent les droits et les devoirs des chefs; politiques, lorsqu'elles déterminent les droits des citoyens ; civiles, lorsqu'elles règlent les rapports des membres de la cité; criminelles, lorsqu'elles édictent des peines contre la violation des lois essentielles.
2<* Les juges qui iuterprètenl les lois et les appliquent dans les cas particuliers. Ils constituent des tribunaux de différente sorte suivant la nature de leurs attributions : politiques, quand ils ont à se prononcer sur la gestion des magistrats prévaricateurs ou sur les empiétements de pouvoir des conspirateurs ; civils, quand ils ont à juger les contestations sur les biens, les personnes et les contrats ; correctionnels et criminels, quand ils ont à réprimer les délits et les crimes ; militaires, quand les juges et les accusés appartiennent à l'armée ; religieux, quand il y a une juridiction spéciale pour les membres du clergé ; commerciaux, quand les juges, pris parmi les négociants, sont familiarisés avec le genre d'affaires qui leur est soumis.
LA MÉTHODE 1 i3
^V Les chefs cTEtat, rois, archontes, consuls ou ministres, qui prcniient des décisions spéciales, relatives aux travaux de fortifications, do constructions navales, d'armement, de routes, de canaux, etc.; aux nominations ou révocations de fonctionnaires , aux distinctions honorifiques ; aux déclarations de guerre ou aux traités de paix, décisions qui en raison de leur gravité sont réservées quelquefois aux représentants de la nation, ou qui du moins sont soumises le plus souvent h leur contrôle. Même remarque au sujet des impositions extraordinaires.
4® Los agents exécutifs qui sont chargés de veiller au respect des lois, d'exécuter les arrêts des tribunaux et de réaliser les décisions des chefs de TEtat. C'est là que se trouve la cohorte serrée des fonctionnaires de tout ordre et de tout grade, les gouverneurs de province, les préfets, les maires ; les gendarmes, les gardes champûtres, les geôliers ; les agents du fisc, gabelous et collecteurs d'impôts ; les édiles, les ingénieurs, les constructeurs de routes et de canaux; les agents des postes, des télégraphes ou autres moyens employés pour la rapide transmission des ordres.
5** Quanta tannée, elle rentre bien dans la catégorie précédente ; mais elle a une fonction si spéciale et si importante qu'elle mérite une place à part. Caractérisée par la force, elle est chargée de maintenir Tordre h Tintérieur et de protéger la Cité contre les attaques du dehors. Parfois elle sert à réaliser les projets de conquête formés par des chefs ambitieux.
Voilà les représentants du pouvoir temporel.
En face se dressent les détenteurs du pouvoir spirituel, ;or^/r^s, sacrificateurs, devins, sorciers, prophètes. Ils ont, comme trait commun, le privilège de passer pour être en communication avec des êtres mystérieux et doués d'une grande puissance. Ils sont les interprètes
(les Dieux, font connaître leurs volontés, savent les prières, les formules et les rites effic8tces pour calmer leur colère et gagner leurs faveurs; ils croient et sont crus posséder les secrets de la mort et, par la connaissances des rites funéraires, capables de donner le repos ou le bonheur dans les demeures d'Hadès.
1^ Dans une catégorie voisine se placent les maîtres de r opinion^ qui peuvent se répartir en trois groupes suivant qu'ils ont une marque officielle, qu'ils se rattachent au clergé, ou qu'ils sont indépendants de ces deux pouvoirs. Ils ont pour trait commun d'exercer leur inlluence sur les idées, les croyances et lessentimenls. Mais les groupes se distinguent parla diversité de leurs tendances ; et,dans chacun des groupes, il y a d'autres différences qui proviennent de la diversité des moyens d'action. Cette grande variété, et d'un autre côté Toriginalité et l'imprévu des productions rendent l'étude de ces classes particulièrement délicate. Elles exigent même qu'on laisse une assez large place à la contingence. Dans l'analyse actuelle de la société, il suffit d'énumérer les différentes classes comprises dans le groupe total. Ce sont les maîtres des écoles, laïques, religieux ou libres ; les historiens et les journalistes ; les prédicateurs, les orateurs politiques et les publicistes ; les savants et les philosophes qui s'appuient sur la raison etmettentles vérités scientifiques souvent en opposition avec les dogmes révélés; enfin les poètes et les artistes qui n'offrent pas seulement un délassement supérieur, mais qui suggèrent des sentiments et insinuent des motifs de conduite.
Une société ne se compose pas uniquement de gouvernants. Mais ceux-ci par une antithèse nécessaire appellent les gouvernés ou les sujets^ qui sont surtout chargés de produire les choses nécessaires à la vie.
8** Une classe fondamentale est celle des paysans
qui cultivent le sol, des pasteurs qui nourrissent leurs troupeaux, des pécheurs qui exploitent les richesses de la mer et des chasseurs qui vivent de gibier.
9"* Puis viennent les ouvriers qui exercent un métier manuel, et dont l'activité est employée à transformer en objets utiles les matériaux bruts fournis par la nature. Ces ouvriers sont indépendants, ou soumis à un chef d'industrie.
10** Comme les ouvriers et les patrons sont divisés de goûts, d'idées et d'inlérôts, il faut créer une classe spéciale pour les patronsj ingénieurs, architectes et en général pour les directeurs d'industrie.
ll^'Le producteur ne livre pas toujours directement sa marchandise au consommateur, mais elle passe par l'intermédiaire des commerçants. Les riches qui tirent des rentes de leurs capitaux peuvent rentrer dans cette classe, ainsi que les financiers qui font en réalité le commerce d'argent.
12° Le commerce exige des communications entre des villes ou des contrées éloignées, ce qui donne naissance au personnel des caravanes, de la marine marchande et des chemins <ie fer ; à ceux qui font ou qui permettent de faire dos voyages.
13** « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Parole jusqu'ici vérifiée. Dans toute Société, il y a une classe d'êtres qui n'ont point de moyens d'existence ; ce sont les patfvres, les infirmes, les orphelins, les vieillards sans fortune.
14** Il y a aussi des titres dangereux, les criminels que la société enferme dans des prisons, ou déporte dans des contrées éloignées pour les mettre dans l'impossibilité de nuire.
Les femmes ne forment pas une classe distincte ^ mais elles se répartissent dans toutes les divisions précédentes, et, par suite de leurs différences physiques et
morales avec les hommes, elles donnent lieu à des sous-classes qu'il y a mtépôtà ne pas négliger.
Cette multiplicité de classes et de fonctions existet-elle dans toutes les sociétés ? Si, pour obtenir cette vérification, on emploie la méthode de concordance, il n'est pas difficile de remarquer que cette analyse ne convient ni aux sociétés animales, ni aux familles isolées comme chez les Veddahs, ni aux hordes qui vivent dans une complète promiscuité ; qu'elle s'applique mal aux clans « à parenté confuse, où règne ordinairement une sorte de promiscuité réglementée... où il n'existe aucune organisation politique (1) », et qu'elle s'accorde imparfaitement avec les tribus, où la différenciation commence à s'effectuer, mais où elle n'est pas encore réalisée.
Que faut-il conclure de cette constatation ? — Non pas la nécessité de modifier la définition de façon à lui donner une extension capable d'embrasser ces états sociaux rudimentaires, mais plutôt d'écarter des sciences sociales des agglomérations qui ne sont que des ébauches grossières des vraies sociétés. En effet, la vie animale est trop obscure, ou trop bornée aux instincts physiques pour que la sociologie humaine puisse tirer une réelle utilité d'observations faites sur les troupes de bisons « aux instincts stratégiques », « sur les fédérations de groupes polygamiques » comme les chevaux sauvages d'Asie, sur les lamas guanacos «où les mâles vivent en sultans tyranniques », sur l'éléphant (( à qui la jalousie sexuelle interdit la formation des grandes sociétés », sur le castor, aninial essentiellement sociable, mais dont « le cerveau est remarquablement pauvre en circonvolutions » et même, sur les singes « nos cousins germains... où règne littéra-
(1) Letourneau. EvoluUon Politique, p. 528.
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lémcnt le droit du plus fort(l))). Quant aux abeilles et aux fourmisjle môme auteur se plaît à célébrer leur belle organisation et leurs habitudes de solidarité. « Toute leur vie consciente, tous leurs efforts n'ont qu'un objet, Tintérêt de la communauté ; et, pendant toute la durée de leur âge adulte, il n'est pas un moment où chacune des citoyennes libres de leurs républiques ne soit prête à se sacrifier pour le salut commun ; toutes semblent entièrement dépourvues de l'instinct individuel de conservation, dès que l'intérêt public est en jeu ». — Ces observations psychiques sur des êtres d'un type si différent du nôtre sont nécessairement très incertaines. En supposant qu'elles soient exactes, elles seraient sans utilité pour l'étude des sociétés humaines, très éloignées encore de l'organisation idéale d'une fourmilière ou d'une ruche. Car, ou Tordre est le résultat d'une intelligence consciente du but et des moyens, et cette intelligence impénétrable à l'homme est trop mystérieuse pour qu'on espère la connaître et en tirer parti ; ou l'ordre est le produit du pur mécanisme, et cet automatisme est trop éloigné des conditions de la vie sociale pour qu'on puisse l'appliquer à l'homme.
Ce n'est pas pour les mêmes raisons que l'on écarte les familles isolées, les hordes, les clans et môme les tribus où les fonctions ne sont pas nettement séparées. Ces groupes se composent d'êtres humains, et à ce titre il serait possible de pénétrer leurs mobiles, de connaître leurs idées et d'interpréter leur conduite. Mais la nature de ces groupes est trop différente de celle qui est propre aux sociétés pour que cette connaissance — assez difficile à acquérir — soit d'une véritable utilité pour la Sociologie. — La constitution de la Famille fondée sur une inégalité naturelle a donné lieu à de
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fausses analogies : car les sujets ne sont point par rapport aux chefs comme des enfants vis-à-vis d'un père plus fort, plus expérimenté et plus sage. — La Horde est une agglomération confuse où régnent la communauté des biens, des femmes, des enfants, la similitude des fonctions, et une égalité qui est troublée seulement par les différences de force et de santé. — Dans le Clan, des distinctions entre les membres commencent à apparaître, mais leur étude scientifique présente deux difficultés D'abord, ces distinctions restant pour la plupart à l'état embryonnaire sont difficiles à apercevoir;et surtout, comme elles dépendent des individus, elles sont trop variables, trop contingentes pour qu'on puisse parvenir à les fixer. — Dans la Tribu, la séparation entre les fonctions est plus marquée, mais tant que la tribu est restreinte, certaines classes ou manquent, ou ne comprennent pas assez de membres pour qu'on puisse éliminer la liberté, cet élément reconnu réfractaire à la science.
Cette exclusion des groupes inférieurs ne doit pas t^tre plus interdite en Sociologie qu'en Histoire naturelle. Or en botanique le meilleur moyen de connaître les dicotylédonées ne serait pas d'étudier les moisissures, les champignons ou les algues, alors même que Févolutionnisme serait dans le vrai et que ces espèces inférieures se rattacheraient aux espèces ancestrales — souches primitives mais rudimentaires qui, par une accumulation de changements successifs, auraient donné naissance à des plantes aujourd'hui très différentes par la complexité de leurs parties et la nature de leur organisation. — De même pour les sciences sociales. Les études ne peuvent que gagner à porter sur un objet plus circonscrit et mieux défini. Cela n'empêche point du reste que, pour résoudre la question de l'origine et de la genèse des sociétés, on n'ait
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intérêt à faire porter ses observations sur ces ébauchefî, ou, si Ton veut, sur ces germes et embryons sociaux. Une société ne mérite vraiment ce nom qu'autant qu'elle comprend toutes les classes énumérées dans le tableau donné ci-dessus. Mais cette identité de fond ne s'oppo^ic pas à une grande multiplicité de formes. Il faut donc réduire celte multiplicité par une classification qui échappe aux critiques dirigées contre les classifications de Montesquieu, de Spencer et des autres.
La solution sera analogue à celle qui a été donnée antérieurement dans Tétude des classes sociales. Cha- (jue type, représentant une classe, se distingue par une manière propre de sentir, de penser et d'agir. Mais tous les traits de sa physionomie morale, qui se rattachent entre eux par une étroite solidarité, sont sous la dépendance de quelques traits plus dominateurs qui servent à le caractériser. Pour distinguer les formes sociales, il conviendra aussi de tenir compte de tous les éléments dégagés par l'analyse, mais il faudra surtout s'attacher à découvrir Télément dominateur, celui qui agit sur tous les autres, qui les façonne sur un modèle distinct, et qui imprime à tout Tensemble une marque caractéristique. Cette classe est bien celle des Gouvernants. Mais pour comprendre leur action, pour connaître leurs tendances, leurs idées et leurs ressources, il ne suffit pas de compter leur nombre ; il faut pénétrer jusqu'à la source de leur influence. Les législateurs, les juges, les chefs d'Etat, les agents exécutifs puisent leur pouvoir dans quelque classe sociale, guerriers, prêtres, commerçants, industriels., et c'est la nature de cette classe qui donne à l'Etat son caractère, son principe, sa fin et sa direction.
La classe dominante, bien plus que la forme du gouvernement républicain ou monarchique, donne à la
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société son caractère propre. On peut le prouver par les deux méthodes de concordance et de différence, qui aboutissent sur ce point aux mômes conclusions. Si Ton compare entre elles les Cités et les Nations, où le commerce maritime a pris une grande extension et où par suite dominait la classe des armateurs, on trouve, malgré la différence des temps et lieux, de frappantes analogies. Les anciennes Cités de Tyr, de Carthage, de Massilia offrent de grandes ressemblances avec les Républiques modernes de Gônes et de Venise ; et, sur une plus grande échelle, la Grande-Bretagne actuelle présente le môme type. Sans vouloir tracer dans le détail ce type de la Cité Commerçante ^ on peut h titre d'indication en signaler les principaux traits.
Les Législateurs, quelque nom qu'ils portent, s'efforceront d'introduire dans leurs lois toutes les dispositions favorables au commerce, ou du moins qu'ils supposent devoir être favorables. Assez indifférents sur la forme de gouvernement, ils sont intraitables [sur les privilèges utiles au développement du négoce et à l'accroissement des richesses. Us s'accommodent des rois Tyriens, des suffètes Carthaginois, de la domination romaine à Marseille, du Conseil des Dix à Venise, du Doge de Gônes, d'une Reine et môme d'une Impératrice en Angleterre ; mais ils repoussent avec habileté et prévoyance toutes les mesures qu'ils jugent préjudiciables h la classe maîtresse. Point de pitié pour ceux qui font obstacle à la richesse, ou qui en paraissent les instruments nécessaires. On se débarrasse cruellement des premiers et on utilise les autres sans merci : témoin l'exploitation des colonies, des esclaves ou des prolétaires, qui se fait avec la même rigueur depuis Carthage jusqu'aux temps modernes.
Les juges rendent leurs arrêts en s'inspirant des principes commerçants. Dans les contestations civiles
domine le régime des amendes et des cautions : la perte la plus sensible est celle de Targent, et l'argent est la meilleure des garanties.
Les chefs d'Etat doivent s occuper surtout du développement de la marine, de la création de nouveaux débouchés, de l'établissement de nouveaux comptoirs, de l'extension des colonies. Le Commerce, voilà le grand régulateur de la paix et de la guerre.
Comme la prospérité de la Nation repose sur la marine, les matelots sont recrutés avec soin et, pour qu'on puisse compter sur leur dévouement, parmi les citoyens. Quant aux troupes de terre elles ont moins d'importance, et, si les chefs sont encore nationaux, les soldats sont souvent des mercenaires étrangers. Le commerçant achète du dévouement et des vies humaines, comme il fait le trafic de la pourpre et des cotonnades.
La culture des terres est négligée : les profits sont trop faibles en comparaison des gains considérables réalisés dans le commerce ou dans les industries de luxe. Les paysans, sont ou des esclaves, ou des fermiers sous la dépendance de grands propriétaires. Au contraire la population ouvrière augmente ; elle s'entasse dans les villes, et, devenue surabondante, exige sans cesse la création de nouvelles colonies.
Les riches abondent ; et, comme ils savent le prestige dont jouit la richesse, ils étalent orgueilleusement leur oisiveté et leur luxe. Ils construisent des palais de marbre qu'ils décorent d'objets rares et précieux. Ils gagnent ainsi beaucoup de considération, et obtiennent par là des honneurs et des fonctions lucratives. Ils deviennent gouverneurs de Provinces, et dans leur administration songent surtout aux moyens d'augmenter leur fortune.
Blasés sur les distractions ordinaires, les riches re-
cherchent des plaisirs plus raffinés ou môme des jouissances plus délicates. De là un développement souvent remarquable non seulement de l'industrie deluxe, mais aussi des beaux arts : Tarchitecture, la peinture, la statuaire et peut-être aussi la poésie. Mais cet épanouissement des arts tient plutôt à la richesse qu'au commerce môme.
Quant à la religion, si elle est par la rigidité de ses dogmes et par l'antiquité de ses croyances indépendante de Tétat politique, elle subit cependant dans la personne des prêtres, ses interprètes, Tinfluence des mœurs ambiantes. Epris du faste et de la richesse, les prêtres des sociétés commerçantes croient mieux honorer la divinité par la magnificence du culte, par la grandeur des temples et par les riches ornements qu'ils prodiguent à l'intérieur. Pour les fidèles, ils transportent dans la religion leurs idées mercantiles et achètent par des dons précieux l'espérance des biens futurs. Le sacrifice est souvent un marché.
Voilà donc une esquisse de ce qu'une comparaison attentive pourrait donner, avec plus d'exactitude encore, au sujet de la Cité commerçante.
La méthode de différence fournira une confirmation des conclusions précédentes. Elle montrera que le genre d activité, spécial à une Cité, contribue plus que la constitution politique à lui donner son caractère propre. Suivant la règle de cette méthode, il faut — puisque l'expérimentation est interdite — trouver dans l'histoire deux sociétés exactement semblables dans toutes leurs conditions, sauf celle dont il s'agit de mesurer l'influence. D'après une remarque antérieure, nous savons que le meilleur moyen d'éviter les critiques de St. Mill n'est pas de prendre deux sociétés semblables sur tous les points sauf un — ce qui serait sans doute impossible à trouver — mais dechoisir une même société à deuxpha-
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ses différentes de son existence. Soit par exemple la République de Venise.
A partir de la fin du 7^ siècle, époque à laquelle s'ouvre son ère de prospérité, Venise fait traverser k sa constitution politique une série de modifications importantes. Au début les Doges nommés à vie sont de véritables souverains; au 12« siècle, à la suite d'une sédition, ils perdent Tinamovibilité, sont obligés de partager le pouvoir avec le Grand-Conseil, et les Pregadiy qu'ils désignaient eux-mêmes pour les assister de leurs conseils, sont remplacés par fes membres du Sénat; au H" siècle, après la tentative infructueuse de Tiepolo, l'aristocratie devient plus ombrageuse, elle institue le fameux Conseil des Dix, pouvoir occulte et aussi tyrannique qu'aucun despotisme ; enfin ce Conseil des Dix fortifie encore son despotisme en s'adjoignant le triumvirat des Inquisilcurs d'Etat. Et cependant au milieu de tout<*s ces transformations, la vie môme de la Cité n'est pas sensiblement altérée. Les nobles Vénitiens constituent une classe privilégiée, mais, en dehors des lois établies pour leur propre» avantage, ils se préoccupent surtout de donner de l'extension à l'industrie, au commerce, aux transports, à la marine, aux possessions lointaines. Le mercantilisme domine, cet esprit propre aux cités commerçantes, esprit qui donne k l'amour du gain la préférence sur tous les autres mobiles. Venise, qui avait re(*u d'un Pape l'anneau symbolique de sa domination sur les mers, Venise,fervente catholique, s'allie un jour avec les Turcs: l'intérêt commercial prime tout.
Si l'on fait la contre épreuve et qu'à la longue période de prospérité qui s'étend du 8*- siècle à la fin du 15«, on oppose la période suivante, la différence saillante à signaler consiste dans l'affaiblissement progressif du commerce, ou — ce qui répond mieux ànotre ma-
nière Je voir — dans la faiblesse croissante de la classe des commerçants et armateurs. Une nouvelle route vers les Indes et la découverte de TAmorique ayant porté un coup funeste à Tactivilé commerciale, Tindustrie languit, l'énergie guerrière privée de son stimulant ordinaire, l'expansion coloniale, décline. Venise perd de plus en plus son caractcjre ; et, devenue une simple ville de plaisirs elle s'abaisse sans cesse jusqu'à ce que par une décadence continue elle arrive à tomber sous les coups de quelques régiments français, détachés de l'armée de Bonaparte.
D'après Montesquieu, « le principe de Gouvernement est ce quile fait agir ». Si Ton adopte ce sens, le principe de la cité commerçante, c'est Tamour des richesses. Les movens d'action sont la ruse ou du moins l'habileté dans les échanges; son but, l'extension des colonies, le perfectionnement des arts industriels, le développement de la marine et des voies de communication.
Au lieu d'une division des Sociétés d'après la nature du Gouvernement, il vaut donc mieux — si l'on veut avoir une classification naturelle — l'appuyer sur le genre d'activité propre à la classe dominante. On obtiendra ainsi un certain nombre de types de sociétés, dont on déterminera, comme dans l'exemple précédent, le caractère, le principe, les ressources et la direction. En voici d'une façon très succincte Ténumération.
\^ La Cité Guerrière dont le modèle le plus parfait a été fourni par Sparte ou encore par Rome, quand sa domination ne sortait pas encore de l'Italie. La classe dominante est celle des professionnels de la guerre, (le ceux qui ont le service militaire comme principale ou même comme unique occupation.
L'esprit qui anime les membres de cette classe est l'honneur, le désir de posséder les qualités militaires
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et de les montrer aux autres, ce qui est le gage le plus sûr d'estime, de gloire et de puissance. Dans la psychologie de Tofficier et du soldat, on trouverait que ces qualités se rapportent à l'activité physique, à la volonté, au sentiment et à rinfelligence. Elles comprennent la force, l'adresse, la beauté physique ou plutôt la beauté mâle, indice de vigueur et de fierté ; la décision prompte, le courage, l'intrépidité en face des dangers de.mort; l'idée de subordination, la confiance dans les chefs, la fidélité poussée jusqu'à Tobéissance aveugle ; et, chez les supérieurs, l'autorité, rhabitude du commandement, la raideur et parfois la brutalité; les connaissances techniques, la tactique militaire^ la ruse et l'idée que le succès justifie tous les moyens.
Cet esprit pénètre dans la cité et lui imprime son caractère propre. Les législateurs s'efforcent de fortifier les institutions militaires, de maintenir et d'accroître les privilèges de l'armée. — Les juges, quand ils ne sont pas recrutés dans la classe dominante, n'étendent pas leur juridiction sur l'armée qui a ses tribunaux spéciaux. — Les chefs de rEtat,rois,éphores ou consuls sont les plus hautes personnifications de l'esprit militaire ; ils placent leur idéal dans la guerre et mesurent leur mérite par le nombre de leurs victoires ; ils ont pour principal objectif d'augmenter les moyens de défense et d'attaque. — Les paysans sont esclaves, attachés h la glèbe, surchargés de corvées et de tailles ; ils sont incultes, ignorants, plies h l'obéissance ou au servilisme. — Les seules industries florissantes sont celles des armes. — Le commerce est peu actif : les commerçants sont souvent des étrangers qui viennent, à la nouvelle d'expéditions heureuses, offrir des bijoux, des armes, des objets industriels inconnus dans le pays, surtout dos parures de femmes, quelquefois du vin, aujour-
d'hiii de l'opium et de l'alcool. La Cité s'étend par la conquête, ot spolie de leurs terres les anciens propriétaires réduits au rôle d'esclaves ou de colons. — Les riches sont les nobles appartenant aux familles conquérantes : ils possèdent de grandes étendues de terre sur lesquelles ils règnentavec cette autorité rigoureuse d'un chef sur des êtres inférieurs. Leurs plaisirs sont une imitation des exercices pratiqués à la guerre ; ils montent à cheval, chassent et se livrent aux jeux violents qui développent la force et font valoir leurs qualités physiques. Us n'aiment ni la poésie, ni les arts, ni l'éloquence. L'éloquence n'est qu'un bavardage de rhéteur et un beau coup de sabre vaut mieux qu'une belle sentence ; les poètes sont des rêveurs inutiles qui ne méritent d'être tolérés que s'ils célèbrent les sanglantes batailles ; quant aux arts il vaut mieux savoir construire un retranchement que tailler une statue dans un bloc de pierre. — Les prêtres sont garantis du despotisme universel par l'antiquité de leurs croyances et le prestige attaché au culte ; ils peuvent montrer plus d'indépendance ; et, quand leurs privilèges sont menacés, ils opposent k la force la puissance mystique qu'ils puisent dans la connaissance des rites tout-puissants et des formules redoutables. Mais, si dans cette rivalité le pouvoir temporel l'emporte, les prêtres, grâce k la latitude laissée dans l'interprétation df»s dogmes, se plient aux mœurs guerrières. Désireux de satisfaire les nobles patriciens, ils mettent la volonté des Dieux d'accord avec les goûts de la classe dominante : les Dieux passent pour inspirer les entreprises guerrières, et dans le cas de victoires on les honore comme auteurs du succès. — Un dernier trait de la Cité (îuerrière est la sévérité de l'éducation. Les enfanls sont élevés durement et plies par une contrainte rigoureuse à l'obéissance qui est la première des vertus.
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Les mastigophores ou porteurs de fouet jouaient un rôle important à Sparle, et on sait que chaque année, devant Tautel d'ArtémisJes jeunes gens étaient frappés jusqu'au sang, et mettaient leur point d'honneur à succomber plutôt que de se plaindre.
Le principe de la Cité Guerrière est Thonneur ; ses moyens d'action sont le courage et la force ; son but, l'extension de son territoire, le développement de sa puissance militaire.
2° La Cité Religieuse dont la Jérusalem antique, Genève sous Calvin, Rome sous la domination papale offrent des modèles accomplis.
La véritable puissance appartient U la classe sacerdotale. Par suite, ce sont les croyances des prêtres, leurs sentiments et leurs intérêts religieux qui dirigent le gouvernement, inspirent sa politique et lui dictent ses décisions. Or s'il y a, suivant les temps et les pays, une grande diversité dans les pratiques relatives au culte, il y a une similitude profonde dans ridée fondamentale de toute religion. Cette idée est la foi en des puissances invisibles qui dominent complètement l'homme par leur force et leur intelligence, en des êtres mystérieux qui se dérobent au vulgaire, mais qui, par une grâce spéciale, se sont dévoilés à des hommes privilégiés et leur ont communiqué des vérités inaccessibles à la raison Les prêtres se proclament les interprètes autorisés de ces esprits, les ministres de ces volontés, les vicaires de Dieu.
Tout découle delà : leur orgueil, leurs prétentions indestructibles, la cruauté inconsciente de leur fanatisme, les minuties impératives du culte, la sainte indifférence pour les intérêts matériels du peuple, leur naïve avidité qui se cache sous les dehors de la dévotion. Le prêtre est convaincu qu'il est « marqué d'un sceau spécijal », qu'il est « un vase d'élection » ; com-
ment n'aurait-il pas du dédaiii pour le vulgaire? Il est Torgane de la divinité ; n'est-ce pas un crime de méconnaître sa parole et de transgresser ses ordres ? 11 sait, sans aucun risque d'erreur, où est la vérité ; n'at-il pas le droit de façonner à sa guise les esprits et d(? briser les résistances par la force et au besoin par de salutaires supplices? Dieu a eu Tinfinic condescendance de révéler aux hommes le détail des règles qui conduisent au bonheur ; y a-t-il des fautes plus graves que l'oubli de ces règles, l'inobservance des rites et des cérémonies ? — L'agriculture est une chose secondaire qu'on néglige et qui végète ; le commerce est corrompii dans son essence et il faut le soumettre h un contrôle rigoureux ; rindustrie,qui n'est pas employée au culte des Dieux, est presque un attentat contre la divinité, un empiétement sur ses droits. — La poésie et les arts sont au contraire encouragés quand ils sont, par leurs chants et leurs symboles, la glorification des choses religieuses.
Voilà ce que donne la déduction, déduction qui se vérifie par l'observation analytique.
Les législateurs donnent partout la prééminence aux prescriptions religieuses. Ils s'attribuent l'infaillibilité, et, dédaigneux des avis qui viendraient des laïques, repoussent tout contrôle étranger. Ils ne souffrent pas non plus de limites au pouvoir des lois, qui s'étend non seulement sur tous les actes extérieurs, mais qui pénètre jusque dans l'intimité des consciences. Le cœur et l'esprit ne sont pas plus libres que le corps : la législation s'empare de l'homme tout entier et réglemente sa vie dans tous ses détails.
Les juges sont des prêtres ou des hommes dévoués à leurs idées. Préoccupés avant tout du triomphe de la religion, ils sont indulgents pour les délits et même les crimes civils, mais terribles pour l'indépendance
(le la pensée et les volléit(5s de résistance à l'Eglise. Il suffit d'embrasser la statue d'un Dieu ou de pénétrer dans une enceinte sacrée pour qu'uu meurtrier soit à Tabri des poursuites; les crimes de Robert le Diable s'effacent par un pèlerinage à Jérusalem, et les offrandes ont toujours été très efficaces pour racheter les fautes. Mais à Jérusalem Jésus était crucifié pour avoir fait son « sermon sur la montagne » ; à Rome on emprisonnait Galilée coupable d'avoir affirmé le mouvement de la terre ; Innocent III condamnait en masse tous les Albigeois, etc..
Les chefs d'Etat, rois ou papes, doivent ôtre les instruments dociles des prêtres. Leur rôle est de maintenir à l'intérieur la pureté de la religion, d'exécuter les décisions des juges, de frapper les hérétiques, et de combattre au dehors les infidèles. En retour de leur docilité, ils sont entourés d'un grand prestige; et, consacrés par le droit divin, ils passent pour être les représentants de Dieu sur la terre.
L'armée est une force indispensable à l'ordre et à la sécurité. Elle est favorisée, mais à la condition de rester toujours soumise à la volonté intolérante des préires. Comme les principes des deux classes sont opposés, il survient des rivalités entre elles, rivalités qui se manifestent en révoltes ouvertes ou du moins en un mauvais vouloir fatal à l'esprit militaire.
L'activité sociale, tournée vers les choses mystiques, fait défaut pour les besognes matérielles de simple utilité. Pas de routes ou des routes mal entretenues ; des champs mal cultivés ; des marais insalubres comme dans la campagne romaine ; des industries en relard ; des procédés routiniers. Les paysans chargés de dîmes quittent la campagne, et se réfugient dans la ville où ils vivent d'aumônes. La richesse diminue, et il faut que les fidèles vivant à l'étranger comblent le déficit par leurs générosités.
Le principe de la Cité Religieuse est la foi; ses moyens d'action sont puisés dans la confiance qu'elle met en l'assistance des ôtres surnaturels; sa fin est d'accroître son prestige, on étendant le plus loin possible la croyance que les maîtres de la Cité sont en possession d'une force mystique invincible.
3° La Cité Conwierçantey dont il a été parlé plus haut.
4° La Cité Industrielle , dont on peut donner comme exemples Athènes, Florence et les Communes du Moyen-Age. Ce qui la caractérise, c'est la place accordée aux artisans dans la direction des afTaircs. Et, comme les corporations d'arts et métiers comprennent la majeure partie des citoyens, un des traits les plus sail- . lants de ces Cités est le régime démocratique.
Le principe qui domine est l'idée d'égalité. Tous les hommes sont au même titre membres de la Cité ; ils ont les mômes droits et sont soumis aux mêmes charges. Pas de distinction de naissance, de fortune, de profession; mais les fonctions sont réservées au mérite, proclamé par l'opinion publique dans des élections libres. Ou mieux cette égalité fondamentale sera plus sûrement maintenue, si le choix des fonctions est réglé par le sort. De là à Athènes le rôle de la fève dans l'élection des magistrats; de môme à Florence les Prieurs des Arts, qui formaient le Conseil du Gouvernement, étaient tirés au sort sur une liste d'éligiblcs. — L'égalité entraîne la liberté. La puissance^ conférée dans les élections par la volonté du peuple, est empruntée, révocable, passagère; par suite elle n'a qu'une faible prise sur l'indépendance des sujets, véritables souverains. Si par quelque surprise ou hasard elle menace de devenir despotique, le peuple, conscient de sa force et jaloux de son droit, s'insurge contre elle et cherche en la brisant à maintenir l'égalité. Le peuple, souvent
trompé par des ambitieux, devient soupçonneux, et, avant que le mal n'éclale, prend des précautions pour le prévenir. De là Tostracisme à Athènes ; Texil pratiqué à Florence contre les fnmilles les plus opulentes; les chartes de franchise achetées à prix d'or aux Seigneurs par les Communes du Moyen-Age. La liberté dans les élections a pour corollaires la liberté de la parole, et les droits de contrôle et de critique. Dans les démocraties l'opinion publique jouit d'un grand crédit, parce que les paroles peuvent bientôt se traduire en actes. A Athènes les citoyens se plaisaient à s'assembler sur l'Agora, s'intéressant aux affaires de l'Etal, les discutant et cherchant à s'éclairer auprès des orateurs. Une conséquence de cette liberté dans les discussions et les critiques, c'est une agitation continuelle, parfois de la turbulence ou mAme des émeutes. — '- Mais, par une heureuse compensation, la vie sociale a plus d'intensité. Les sacrifices en impôts et en service militaire sont plus facilement supportés, parce qu'ils sont volontaires; le travail est plus actif, plus productif, plus intelligent; la richesse augmente et une partie en est prélevée pour les embellissements de la ville, embellissements auxquels tous les citoyens s'intéressent; les arts se développent et l'éloquence qui a un objectif ilclerminé prend une mâle vigueur.
Voilà l'ensemble des caractères qui semblent devoir s'associer dans une Cité où domine la classe nombreuse «les travailleurs. Si, conformément à notre méthode d'analyse, nous parcourons en ordre les différentes classes, nous arriverons à la confirmation des vues précédentes.
Les législateurs, qui tiennent leur puissance législative du peuple et qui restent toujours sous son contrôle, sont amenés par une succession de mesures législatives à abolir les privilèges, à effacer les traces des
anciennes distinctions, et à faire triompher le principe d'égalité dans toutes ses conséquences. Ils accordent aussi de grandes libertés réduisant la part de contrainte au minimum.
Puisque le peuple est souverain, non seulement il inspire aux législateurs les lois qui satisfont ses goûts d'égalité, mais il réclame comme garantie supérieure le droit d'interpréter et d'appliquer ces lois. L'importance des magistrats professionnels est réduite; et les Juges sont pris, par la voie du sort et seulement pour un temps déterminé, parmi les citoyens. Les juges, exposés à être jugés eux-mêmes, sont plus accessibles h la pitié et montrent moins de rigueur.
Les chefs d'Etat, dont le pouvoir dépend d'une élection, ont le sentiment de leur faiblesse. Soumis constamment à la surveillance de leurs concitoyens, ils sont amenés à veiller sur leurs actes, sur leu s paroles, et h ne rien faire qui puisse indisposer leurs électeurs et en même temps leurs juges. Les natures les plus généreuses reçoivent par là une stimulation qui les porte aux grandes choses: témoin Périclès et les Médicis. Les esprits médiocres s'intimident: ils s'abstiennent d'agir, ou bien s'efforcent de se faire pardonner leurnullitt5 par des faiblesses et des flatteries.
Les milices sont nationales. Les citoyens, attachés aux institutions qu^'ils se sont données, ne confient pas h des mercenaires le soin de les défendre. Dès que la cloche du beffroi retentissait, les bourgeois des Communes se réunissaient en armes, prêts à combattre avec courage pourla conservation de leurs franchises. Quand les sentiments démocratiques ont toute leur force, les chefs sont choisis dans les classes populaires : Cléon était corroveur.
Grâce aux lois favorables à l'industrie, la classe des artisans prospère. Mais si les maîtres-ouvriers sont
sjîuls en possession de droits politiques — comme cela avait lieu dans les trois cités données en exemple — il se développe à côté d'eux une population d'esclaves et de prolétaires, population misérable et parfois turbulente.
Les paysans éloignés de la ville sont par là même écartées des affaires. Dépourvus d'inlluence politique, assujettis aux charges de Timpôt, ils ont cependant la compensation de trouver dans une ville populeuse un marché où s'écoulent facilement leurs produits. Les campagnes dans le voisinage des Cités industrielles sont bien peuplées et bien cultivées.
La richesse mobilière s'accumule ; de grandes fortunes se concentrent dans un petit nombre de familles favorisées par des hasards heureux; ces fortunes conduisent au luxe et servent au développement des arts. Athènes se couvre de monuments merveilleux, Florence résume en elle la brillante civilisation de la Renaissance; et, si les Communes s'étaient maintenues, il n'est pas douteux qu'il y aurait eu à côté de leurs magnifiques Hôtels de Ville d'autres monuments capables de rappeler leur activité artistique.
Les Prêtres supportent avec peine le développement de l'esprit critique, résultat des institutions libres. Le plus souvent ils montrent de l'hostilité à ces gouvernements populaires, et recherchent Talliance des classes aristocratiques. Si la forme démocratique persiste, ils finissent par s'accommoder de Tétat de choses et des mœurs dominantes.
Ainsi, le principe de la Cité Industrielle ou démocrdi" tique est l'amour de l'égalité; ses moyens pour la maintenir est la liberté de critique, de contrôle et de suffrages ; sa fin est de supprimer les privilèges et de répandre le plus largement possible les bienfaits de la justice et les avantages de la vie sociale.
164 LKS CLASSES SOCIALES
Pour compléter cette énumération, il faudrait, semble-t-il, ajouter à la liste précédente la Cité Agricole, où la classe dominante serait composée des paysans, propriétaires et cultivateurs du sol. Peut-être il en faudrait ajouter d'autres encore si l'histoire en fournissait des modèles. Cependant, comme notre but est non d'opérer le travail mais d'indiquer la méthode à suivre pour l'accomplir, l'exposition précédente suffit sans qu on ait besoin de s'assurer qu'elle est complète.
Une remarque importante doit être ajoutée.
Dans les analyses antérieures, le schéma de chaque Cité a été dressé, comme si la classe dominante avait exercé sa suprématie assez longtemps, et d*une manière assez complète pour imprimer au type social sa marque caractéristique. Mais en réalité cette pureté du type n'est peut-être jamais complète ou du moins elle dure peu ; car les classes luttent entre elles pour la prééminence, et, par leurs actions et réactions mutuelles, modifient sans cesse la physionomie des Cités. Bien qu'à prendre les choses à la rigueur, aucune Société ne corresponde exactement au type général, il n'en faut pas moins le conserver comme une norme propre à apprécier les Sociétés historiques avec un degré suffisant d'exactitude. Comme dans les autres sciences où l'on fait usage de notions générales, il faudra dans les cas particuliers introduire les corrections nécessaires. Cela est surtout indispensable quand il s'agit des Peuples où le mélange des Races, la diversité des Langues, Tétendue du Territoire, l'opposition des Religions, la variété des Coutumes et des Traditions rompent l'unité et rendent les généralisations plus difficiles.
Avant d'aborder ces problèmes, il est nécessaire d'étudier les influences mutuelles que les classes exercent les unes sur les autres. Ce qui est la question des Corrélations Sociales,
LA MÊTlIODfc: 1G5
Corrélations Socl\les.
Les Classes el les Sociétés ne sont pas des formes immobiles et inertes, mais elles sont le siège de mouvements intiirnes, et agissent sur le dehors comme h leur tour elles en reçoivent les impressions.
Précédemment Tétude consistait en une sorte de morphologie sociale, et il s'agissait d'indiquer les méthodes qui pouvaient le mieux servira rétablissement de définitions exactes. Maintenant, il faut procéder à Tétude des classes en tant qu'elles sont actives et capables de changements, et montrer par quelle méthode il est permis d'espérer déterminer, avec Tcxactitude nécessnir»^, ces diverses relations.
Ces relations sont d'abord internes, quand elles ont lieu dans l'intérieur mémo de la classe. Elles naissent des actions mutuelles que les membres d'une classe exercent les uns sur les autres.
Par des théorèmes antérieurs, il a été établi et — si Ton veut résoudre le problème actuel — il ne faut pas oublier que les membres d'une classe sont supposés tous conformes à un type défini. Cette supposition, il est vrai, n'est pas complètement exacte, mais elle est nécessaire aux besoins scientifiques. D'ailleurs, elle est d'un emploi aussi légitime que les notions abstraites et générales qui sont utilisées dans les autres sciences. Car, dans les deux cas, on écarte les particularités et les écarts pour ne conserver que les traits essentiels et les qualités moyennes.
Rappelons en outre que chaque type de classe est caractérisé par un ensemble de tendances sensibles, de connaissances et de moyens d'action ; que parmi ces éléments il y en a de dominateurs ; que pour chaque classe il existe ainsi des mobiles plus puissants,
166 l.KS CI.XSSKS SOCIAl.KS
(l«*s habitudes intf^llocluelles plus fortes, des façons d*agir plus fréquentes ; que chacune a son idéal propre. Le paysan vise à l'agrandissement de son domaine, l'ouvrier à Télévation des salaires, le commerçant à la richesse ; Tofficif^r met au premier rang Thonneur ; le prôtre, la foi en des puissances invisibles ; le juge, le respect de la justice : le législateur, l'autorité des lois ; le chef d'Etat et les fonctionnaires, le plaisir de commander.
Ceci établi, quels sont les rapports entre les membres d'une même classe et comment les étudier ?
Les individus et les familles doivent être considérés comme des forces qui tendent à des buts divers. Ces buts sont déterminés par des biens qui n'ont pas tous la même valeur, mais qui sont subordonnés à l'un d'eux regardé comme le souverain bien. Les forces ne sont pas aveugles, mais ci» sont des activités intelligentes, qui choisissent les moyens paraissant les plus propres à atteindre la fin proposée.
En suivant leur direction, ces forces peuvent ou se gêner, ou se favorisr^r, ou rester indépendantes. Dans le premier cas, le bien de l'un exclut ou diminue le bien des autres, et alors naissent dans le sein de la classe les rivalités, la concurrence, la lutte. — Dans le second cas, le bien des uns sert ou même est indispensable au bien des autres, et alors se réalise l'union des volontés, union qui vient du concours volontaire ou de la subordination. — Dans le troisième cas, le bien des uns est étranger au bien des autres, et alors, les unités agissant d'une façon indépendante, la classe manque de cohésion.
i^^ Cas. Pour échapper aux généralités vagues et pour aborder le problème de la méthode en toute loyauté, supposons que le bien suprême auquel tendent tous les membres d'une classe soit la richesse, et que les moyens employés soient le commerce.
Il y a rivalité d'inlérôfs, puisque chaque coramerç.ant s'efforce d'accroître sa clientèle au détriment de ses concurrents. Chacun s'elforce de supplanter ses rivaux, poussé par l'ensemble des mobiles qui caractérisent sa sensibilité. Il veut prouver son affection pour sa femme en augmentant son bien-être ou en fournissant à des besoins de luxe ; il est excité au gain par le désir de relever la situation de ses enfants; il met son amour-propre à terrasser ses adversaires, parce que ses succès sont une preuve d'habileté; enfin il aime la richesse par l'indépendance, le crédit et les jouissances qu'elle lui promet.
Cette concurrence reste très active dans les périodes de transition où la classe, mal adaptée au milieu social et à des circonstances nouvelles, n'a pas enco-re pris un état d'équilibre. Elle ressemble, par ses effets, à la concurrence qui s'établit entre des espèces animales vivant dans le môme habitat et ayant le même genre d'alimentation. Les espèces mal armées pour la lutte disparaissent,ou,sous la pressic»n de la nécessité, se transforment par une accumulation progressive de changements dans les habitudes et dans l'organisation. Ce qui se produit dans le monde animal, sous l'action de forces aveugles ou h peine conscientes, se réalise dans les Sociétés avec une plus claire aperception du but. Le mécanisme d'activités fatales fait place au jeu plus libre des volontés intelligentes.
Dans la lutte commerciale, il y a des raisons qui amènent le triomphe des uns, la défaite des autres. Ces raisons sont recherchées, étudiées, analysées. A mesure qu'elles sont découvertes et mieux connues, les nouveaux venus s'attachent à employer les procédés qui ont le mieux réussi. A Tyr, des commerçants pleins d'audace arment des vaisseaux, cotoyent tous les rivages de la Méditerranée, s'aventurent môme au-
delà des colonnes d'Hercule, toujours enquête de nouveaux marchés : le commerce d'exportation a donné la fortune à quelques novateurs, et beaucoup à Tenvi suivent cet exemple. Au moyen-àge quelques commerçants ont ridée de former des corporations fermées, et ce régime s'étend et se consolide. Au commencement de ce siècle régnait en maîtresse cette maxime « vendre le plus cher possible », et sous toutes les latitudes les marchands s'efforçaient par toutes sortes d'habiletés, de ruses et de mensonges d'exploiter l'ignorance de leurs clients. Depuis l'innovation des Grands Magasins Boucicaut, les habitudes commerciales sont en voie de transformation. Le prix des marchandises est indiqué en chiffres connus et apparents ; ce prix est le même pour tous les acheteurs ; de plus, il est fixé de façon à réduire le bénéfice de chaque vente, mais par contre à multiplier le nombre des acheteurs attirés par le bon marché.
Partout où il y a lutte commerciale, on découvre les mômes effets : élimination des faibles et des maladroits ; adaptation dos autres qui, par imitation intéressée, s'efforcent d'employer les procédés dont la valeur a été reconnue par le succès. Mais de toute façon la classe tend à une homogénéité qui persiste, tant que des circonstances nouvellesne viennent pas la troubler.
Cette homogénéité fait que tous, par un contrat tacite ou exprès, agissent d'une façon analogue.
Deux lois à tirer de l'examen de ce premier cas :
1*> Loi de concurrence : les plus habiles dans leur profession l'emportent ; les faibles sont éliminés ou s(^ transforment.
2" Loi dliomogénéilé : ils se transforment par imitation volontaire ; d'où similitude dans toute l'étendue de la classe.
3"»*^ Cas. — Ce deuxième cas consiste dans une con-
LA MÉTUODK 109
cordance entre les volontés, lorsque les membres d'uncî classe, tout en poursuivant leur bien propre, favorisent les autres membres dans leurs elVorts vers le but qu'ils se proposent.
Cette harmonie entre les volontés constitue ce que Ton appelle Tesprit de corps, phénomène social dont l'importance est considérable et qui soulève diverses questions. Pour signaler son importance, il suffit de rappeler la puissance d'action que confère la communauté des idées, des aspirations et des volontés au r.Iergé, à la magistrature, h la noblesse, à l'armée, à l'université, à toutes les classes où règne une hiérarchie volontaire ou imposée. — Quant aux questions, elles portent sur la formation diî l'esprit de corps, sur son maintien ou son développement, sur ses altérations, sa décadence ou sa perte.
Si, pour résoudre ces problèmes, on voulait suivre cc»t empirisme timoré qui — sous prétexte d'impartialité — recueille indistinctement tous les faits offrant quelque rapport plus ou moins lointain avec la question, on obtiendrait un amoncellement si chaotique que l'attention, sollicitée en différents sens, ne saurait où se fixer et se perdrait au milieu de détails incohérents. 11 faut donc — ainsi que la remarque en a été souvent faite — commencer par trouver un idée directrice, idée qui doit être suggérée par la déduction des lois psychologiques, mais qui est due aussi, et pour la plus grande part sans doute, h l'originalité du penseur. Voici, à simple titre d'illustration de la méthode, les idées qui pourraient servir de guide,
1» Nature de l'eaprit de corps. — L'esprit de corps est une forme de la sympathie. Là oh il règne, les Ames vibrent à l'unisson, souffrant des mêmes peines, affectées des mêmes joies, partageant les mêmes idées, aspirant à un même idéal et tendant toutes à un
170 Li:S CLASSES SOCIALES
même but. Il n'y a pas une simple similitude entre les idées et les sentiments, mais il y a communauté, pénétration mutuelle, solidarité reconnue, volontés conscientes de leur accord, unité. Voilà pourquoi, forçant un peu les analogies, on a pu comparer les classes ainsi unies h des corps organisés, où toutes les parties reliées entre elles agissent de concert sous la direclion de l'esprit. Mais qu'elle s'applique aux sociétés entières ou simplement à des classes distinctes, la comparaison avec les corps organiques ne doit pas être prise à la lettre. Elle n'est qu'une métaphore dont l'emploi deviendrait dangereux pour la science, si Ton oubliait cette différence fondamentale : les parties d'un corps organique agissent d'une façon aveugle et fatale; les membres d'une classe sont des activités conscientes et libres.
2° Ses Cmtses, — L'esprit de corps consiste dans une communauté de sentiments, d'idées, de volontés. Suivant la règle qui recommande de « décomposer les difficultés », il faut rechercher les causes propres à la formation de ces trois sortes d'habitudes.
Pour arriver à partager les sentiments spéciaux à une classe, il faut certaines dispositions naturelles qui portées à un haut degré constituent la vocation. D'un être malingre et souffreteux on ne faisait pas un de ces rudes barons du Moyen-âge, qui prenaient plaisir à se couvrir de leur rude armure et à rompre des lances dans les tournois. Mais, h moins que les aptitudes ne fassent complètement défaut, l'éducation et la coutume sont d'un puissant secours pour fortifier certaines tendances et les rendre presque exclusives. L'éducation se donne par la parole et surtout par l'exemple. La force, le courage, l'adresse étaient les qualités vantées à Lacédémone. Les pères, les maîtres n'avaient d'éloges que pour le brave et ne mo)itraient que mépris pour
LA Ml-ri'HODK 171
le lâche; les marques de respect, les honneurs, le pouvoir allaient au premier ; le second, banni des repas publics, élait parfois frappé par les lois. Ces impressions sans cesserenouvelécs pénétraient dans la conscience du jeune Spartiate et donnaient au sentiment de Thonneur toute son intensité.
Les idées semblables viennent de la similitude des occupations : ainsi, dans chaque classe, il existe une tournure d'esprit spéciale qui naît de l'habitude d'envisager les mômes objets, et de suivre des procédés analo*?ues. Mais pour qu'il y ait esprit de corps, une idée doit dominer dans toutes les intelligences, celle de l'accord entre les intérêts, de la communauté du bien poursuivi. Plus cette idée est active et forte, plus elle est efficace pour donner de la cohésion à la classe. Au contraire les doutes et les suspicions sont mortels à* l'harmonie. Comment cette idée de solidarité peut-elle s'imprimer dans les esprits ? Par l'autorité, l'expérience, la raison et aussi, indirectement, par la contrainte. L'autorité agit sur les esprits paresseux, incapables de l'effort nécessaire pour se faire une conviction personnelle. L'expérience du désordre engendré par les conflits et les dissidences dispose en faveur de l'accord, et cette disposition augmente encore, quand on voit dans des exemples nombreux les heureux effets de l'union. La contrainte est fùcheuse, parce que s'adressant à la sensibilité elle ne sert pas directement à éclairer l'intelligence. Cependant, à moins qu'elle ne heurte trop manifestement l'expérience et cela d'une façon durable, elle finit par assouplir l'esprit, et, le maintenant avec force dans une certaine attitude, arrive à la lui rendre presque naturelle. Ainsi des gens sans aveu, racolés au hasard dans un moment d'ivresse, soumis h la discipline rigoureuse du régiment finissaient — sous la menace des coups de plat de sabre — par re-
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connaître la néci^ssité d(i Tobéissance et la beauté des ilrvouemcnls obscurs : ils se faisaient les instruments aveugles de leurs chefs qui avaient seuls les responsabilités de la justice.
Quand les sentiments et les idées sont semblables, les volontés qui en sont la résultante se trouvent naturellement d'accord. Cet accord sera d'autant plus stable que les actes, propres à le maintenir,seront plus souvent répétés et appuyés sur de plus longues traditions. I.e geste habituel devient machinal ; les marques de respect et les actes de foi plient l'automate et Tinclinent à la foi et au respect. « Suivez la manière, dit Pascal (1), par « où ils (les croyants) ont commencé. C'est en faisant « tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, « on faisant dire des messes, etc. Naturellement cela ^< vous fera croire et vous abêtira ». Ce qui, en style énergique, signifie que l'intelligence et la volonté prendront la forme irrésistible de l'instinct.
Voilà des d»^ductions tirées des lois psychologiques et appuyées déjà sur l'expérience. Mais cette expérience est encore vague, et, pour lui donner toute sa valeur, il faut rétendre, la varier, la préciser, en un mot la plier aux règles de la méthode scientifique. Ce contrôle expérimental exigerait, pour être satisfaisant, des enquêtes très nombreuses, portant sur des époques et des civilisations différentes. Dans cet essai — qui n'est pas un traité de sociologie, mais une exposition de méthode — il suffira d'indiquer la façon dont les recherches devront être conduites.
1° Naittre de fe^iprit de corps. — La définition, qui a été proposée, ne saurait s'appliquer exactement aux cas particuliers. Dans tout concept formé par l'esprit,
il v a de toute nécessité un écart avec la réalité des
(1) Pensées, art. 11.
LA MÉTIIODL 173
olres ou des faits, infinis dans leur diversité. La géne'ralilé est à ce prix. Il ne faut donc point s'attendre h ce que l'observation historique s'accorde dans ses moindres détails avec les éléments retenus dans le concept. Pour que l'idée ait son utilité et son application, il suffit que les similitudes entre Tidée et la réalité soient importantes — l'importance se mesurant au nombre des lois qui dérivent de ces similitudes «essentielles. Or, l'histoire fournit de nombreux exemples où s'est réalisée, d'une façon frappante, la communauté des sentiments, des idées et des volontés, et où cette communauté, sentie et voulue par tous les membres, a donné naissance à des phénomènes bien déterminés. Parmi les exemples les plus caractéristiques on peut citer l'esprit de corps qui a toujours régné chez les moines catholiques et particulièrement chez ceux iiu Moyen-àge.
a) Ils ont les mêmes idées, — Pour eux le monde sensible est un monde d'apparences, et les vraies réalités échappent à la grossièreté des sons. Qu'est-ce que le corps? une poussière qui doit bientôt retomber en poussière; la beauté? le reflet d'une ombre ; la vie? le rêve d'une nuit. Aux esprits appartiennent seuls l'être, la force, la duré(». Dans l'homme l'àme seule a une valeur. Le corps, c'est un néant; moins que rien; c'est l'obstacle, le piège, l'ennemi. Par sa lourdeur il s'oppose aux élans de l'Ame, par ses appétits il aveugle l'esprit, et tous ses sens sont autant de fenêtres ouvertes par où pénètrent les démons. Les forces de la nature n'ont pas une action indépendante, elles ne sont pas réglées par des lois immuables, mais elles sont soumises à une volonté maîtresse qui les dirige d'après les exigences de la foi. Le miracle n'est pas l'exception, c'est la règle.
1)^ Ils ont les mêmes sentiments de confiance et de
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crainte à l'égard des puissances surnaturelles. Ils s'exaltent à la pensée de connaître les rites, les prières, les cérémonies les plus capables d'accroître leur perfection et d'obtenir la protection divine. Mais ils tremblent en même temps de ne pas la mériter, ingénieux à se créer des scrupules. Ils ont les mêmes sentiments d'indépendance et d'ambition : leur but suprême est la grandeur de l'Ordre.
c) Ils ont les mfimes volontés. Sauf quelques diflérences de détail, leur conduite est la même. Us s'efforcent tous de maintenir leur foi, en se pliant à cet ensemble de pratiques religieuses qu'est une Règle monastique. Cette règle minutieuse dans ses détails est bien simple dans son principe : la vie avec tous les biens terrestres ne sert qu'à édifier le bonheur de la vie future. Que la vie terrestre ne soit donc pour tous qu'une longue et incessante méditation de la mort!
d) Ils ont surtout le vif sentiment de leur identité fondamentale, le désir de maintenir leur union, la volonté de tendre au même but : la prépondérance monacale.
2° Causes de cet esprit de corps. La découverte dos causes se fait au moyen des méthodes de concordance, de différence et de variations concomitantes. Ces méthodes trouvent ici leur emploi avec un degré suffisant de précision.
Pour les idées, l'examen comparatif des différents ordres religieux montre que la circonstance commune à tous les cas est l'éducation fortifiée par l'exemple. (Méthode de concordance). Que le relâchement vienne à s'introduire dans une abbaye (méthode de différence), et Id force des croyances mystiques s'affaiblit : les néophytes, qui ne vivent plus dans une atmosphère d'aussi pieuse dévotion, laissent pénétrer en eux et croître les idées du siècle. Puis la croyance altérée, les
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sentiments perdent à leur tour de leur vivacité ; par une nouvelle conse'quonce, la règle, qui peut être encore suivie dans les pratiques extérieures, est méconnue dans ses prescriptions essentielles. Et enfin, corûme le lien qui unit tous les ordres monastiques est surtout moral, la solidarité est compromise. Des divergences se manifestent, des rivalités et môme des luttes éclatent.
Pour les sentiments, la comparaison, employée dans la méthode de concordance, montre qu'ils sont dus sans doute h cette vie d'isolement où ne pénètre aucune influence étrangère. Ils partagent, tous, les mêmes sentiments parce qu'ils sont soumis à la discipline d'une règle, différente dans les détails, mais identique dans le fond. La méthode de différence est applicable et confirme C(»tte première vue. En effet, Tamour mystique, la confiance dans les puissances surnaturelles ol la piété se sont affaiblis, toutes les fois que l'isolement n'a pas élé maintenu, et que, par le relâchement de la règle, les idées du siècle ont pu pénétrer dans les monastères.
L'identité de conduite a pour cause Tobéissance aux supérieurs, obéissance volontaire et absolue qui porte non s(»ulement sur les actes extérieurs, mais sur Tètre tout entier. La preuve en serait fournie par les mêmes méthodes. Tant que l'obéissance passe pour un devoir fondamental, comme les supérieurs sont eux-mêmes soumis à une hiérarchie qui va jusqu'au Pape souverain de toutes les volontés, la conduite reflète partout, sous la multiplicité des formes, le même idc^al. Dès que ce devoir de soumission est méconnu, la diversité apparaît et des écarts sur des points essentiels se produisent: Luther, Calvin refusent de se soumettre, et le protestantisme naît.
Quant à l'union des Moines et à leur esprit de soli-
170 LKS CLASSES SOCIALES
darité, la cause doit en iHre attribuée à une sélection rigoureuse, qui n'introduit dans les monastères que des sujets d'une vocation éprouvée, et écarte ou rejette tous les élément^ indignes. Quand les Abbayes deviennent riches et que la grandeur de leurs revenus tente la cupidité des Nobles, Tesprit monastique s altère et les Ordres, isolés dans leur égoïsme, n'ont plus la même cohésion. Au contraire, quand une réforme interdit l'accès des cloîtres à tous ceux qui sont dépourvus de vertus monacales, les religieux reprennent leurs forces, toutes les volontés convergeant vers le môme but. (1).
5"** Cas, — Ce troisième cas est donné pour épuiser rénumération. Mais en réalité, puisque les membres de la classe s'isolent et s'ignorent mutuellement, ies rapports entre eux ou n'existent pas, ou sont tellement faibles que l'union ne peut se former. Cette classe manque de cohésion et par suite de force. C'est ce que l'on peut remarquer pour les populations agricoles qui, dispersées sur un vaste territoire, ne savent point concerter leurs efforts, et qui, malgré Tutilité de leur rôle social, sont souvent opprimées.
Relations des c/asses les unes envers les attires.
C'est par une abstraction nécessaire au succès de la méthode que les classes ont été jusqu'à présent étudiées à l'état isolé, comme si elles n'entretenaient point de rapports avec les autres groupes, et ne subis-
(1) M. Tarde fait bien ressortir col exclusivisme de classe, o C'est en vertu du besoin de conformisme, dit-il, qu'une classe dominante excuse chez ses mandataires ses propri^s vices et exif^e d'eux l'adhésion à ses propres idées. Un dissident, soit par rincorruptibilité de son caractère, soit par l'originalité de sa pensée, est pour elle à double titre un adversaire qu'une logique rigoureuse mais étroite lui ordonne d'expulser ». {Logique Sociate, p. 78)
saient point d'autres influences externes. En réalité, cet isolement n'existe pas plus pour les classes de la Société que pour les organes du corps. Mais de même que le savant cherche k connaître, par une anatomie exacte, la structure intime des organes, parce que les fonctions dérivent de cette structure ; de môme avant d'entreprendre Tétude de la vie sociale, il était indispensable de pénétrer la nature des classes. Car la vie sociale est un tissu de leurs actions et réactions mutuelles, des influences subies de la part des choses ou exercées sur le milieu, et enfin d('S modifications nées des Sociétés étrangères par le commerce, les communications scientifiques, l'échange des idées ou par la guerre et la contrainte. — Pour se rapprocher de la réalité il est donc nécessaire de faire un pas en avant, en replaçant les classes sociales dans le milieu naturel où elles sont appelées à évoluer. Après l'étude des organes, l'étude des fonctions.
Résumons de nouveau les points acquis. — Chaque classe se compose de membres, considérés comme étant l'expression d'un même type. — Chacune a d'autant plus de cohésion que ses membres ont à un plus haut degré le sentiment de la solidarité. On peut ainsi considérer leur action comme étant la résultante d'actions particulières et uniformes. — Une autre conséquence immédiate, c'est qu'il devient possible de négliger les individus et de parler des groupes conune s ils étaient des êtres organiques, des corps matériels avec des milliers de membres et animés d'un même esprit. — Le mot « esprit de corps » employé dans la langue vulgaire, devient ainsi une expression précise et assez rapprochée de la réalité pour être d'un usage scientifique. Le physiologiste sait qu'un muscle se compose de fibres, qui ont toutes la même structure et qui se comportent de la môme façon sous l'action
de rinflux nerveux ; dans létude du mécanisme corporel, il n'a plus besoin de songer aux libres élémentaires, mais, négligeant les éléments, il traite du muscle comme si cet organe était simple. — Il y a un égal intérêt, dans les sciences sociales, à réaliser cette synthèse d'éléments homogènes. L'esprit ne risque plus de se perdre dans le détail infini et inextricable des êtres individuels et des actions particulières, et, d'un autre côté, il ne s'égare pas loin de la réalité dans un monde de fantaisie. Il y a simplification sans que la vérité soit comprojnise.
Quelles sont les lois qui régissent Taclivité des classes sociales ; comment elles naissent, se conservent, se développent ; comment elles luttent avec des classes hostiles, s'unissent d'une façon durable avec les groupes amis, ou s'associent en partis pour la poursuite d'un but passager ; comment elles s'adaptent è. des circonstances nouvelles, réalisent des progrès ou se maintiennent dans un état d'équilibre, voilà les différentes questions que l'ordre de la méthode impose.
L'idée qui servira de guide dans cette recherche est que les classes sociales, analogues aux éléments dont elles sont la résultante, se comporteront, à l'égard les unes des autres, comme les membres individuels le font entre eux. Cette simple analogie permettra d'établir les lois suivantes, lois plutôt provisoires, qui n'acquerront leur valeur qu'après avoir reçu le contrôle de l'expérience.
lo Lois d'indépendance ou de liberté. Les classes^ comme les individus, repoussent toute ingérence étrangère. Elles aspirent à la satisfaction de leurs besoins, de leurs désirs, de leurs sentiments, et ne sont point disposées à abandonner ce qu'elles regardent comme le bien suprême. Non seulement elles tiennent à leur idéal, elles s'attachent encore à leurs habitudes
intellectuelles ; de plus elles s'efforcent d'échapper à toute contrainte qui tendrait à modifier leur conduite. Les ôtres sociaux, comme les individus, font effort pour vivre, pour durer, pour conserver leurs avantages, et pour écarter d'eux toutes les causes qui leur paraissent hostiles. La loi première et fondamentale parait donc être une loi d'indépendance, de liberté, de défense.
2** Loi (rambition ou amour du pouvoir. Il ne suffit pas à l'individu de sauvegarder son indépendance, mais il tient — toutes les fois qu'il s en croit capable — à étendre la sphère de son influence. De môme une classe n'est pas satisfaite de repousser les envahissements étrangers, mais elle est elle-mômc naturellement envahissante, cherchant à soumettre les autres classes et à les faire servir à ses intérêts et à ses desseins. L'ambitieux, pour étendre son influence, emploie suivant les cas rhabileté ou la force, la persuasion ou la contrainte. Ce sont également les armes dont se servent les classes, qui se montrent avides d'immunités, de privilèges, de réputation et de droits.
3» Loi dHostilité. Ce mouvement d'expansion est exposé à rencontrer un mouvement d'expansion contraire. Deux classes luttent entre elles quand leurs buts sont opposés, quand le bien de l'une exclut ou diminue le bien de l'autre. Dans cette lutte, chacune emploie les moyens d'action qui lui sont propres. Le Gouvernement use de contrainte et se sert de la force publique ; le Clergé fait mouvoir le ressort de la crainte inspirée par les puissances mystiques : il fulmine des excommunications ou menace des châtiments futurs ; les Patrons chassent des ateliers les ouvriers indisciplinés, abaissent les salaires et domptent par la faim les velléités de résistance ; les ouvriers a leur tour forment des coalitions, suspendent en masse
180 LKS CLASSlvS SUCIALKS
le travail et par la grève désorganisent Tindustrie et ruinent les capitalistes.
i^ Loi d'Harmonie, Si deux ou plusieurs classes poursuivent des buts concordants, elles ont une tendance à associer leurs efforts. Elles sympathisent entre elles et prennent conscience de leur solidarité. Si cette communauté d'intérêts n'apparaît point à quelques-unes, les classes plus cultivées s'efforcent d'éclairer les autres et d'obtenir leur concours volontaire.
Corollaire. Loi des Partis. Si Taccord est essentiel, s'il repose sur des points nombreux et importants, l'harmonie est durable et elle peut être prévue. — Mais quand Taccord se fait sur des sentiments, des idées et des desseins étrangers à la classe, il donne naissance à des unions plus passagères. C'est de là que proviennent les partis politiques et religieux. Leur composition peut difficilement être prévue, parce qu'ils se forment d'éléments empruntés aux classes les plus variées, ou plutôt recrutés dans toutes les classes.
5^ Loi d' adaptation. Les êtres vivants s'adaptent aux conditions que leur impose le milieu et particulièrement la concurrence avec les espèces rivales. Tantôt l'organisme s'enrichit de qualités qui augmentent sa puissance ou garantissent sa sécurité ; tantôt l'espèce arrive, par l'habitude et la sélection, à se plier à un genre de vie inférieur, sans avoir trop à souffrir de son état. Des effets semblables se remarquent dans les classes sociales. La contrainte est d'abord pénible, mais si elle se prolonge et qu'il n'y ait pas d'espoir de s'y soustraire, la classe qui y est soumise finit par Taccepter et même par n'en plus sentir les incommodités : l'esclave, privé de liberté et de droils s'estimait heureux de vivre sans avoir à essuyer de trop durs traitements. L'hérédité agit dans les espèces pour transmettre les dispositions organiques qui sont utiles ; dans les
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êtres sociaux riiércdité est remplacée par la coutume et les traditions: les enfants des serfs du Moyen-ège se façonnaient dès Tenfance h leur vie misérable. L'adaptation ne se réalise pas seulement par une sorte de passivité qui éraoussc la douleur et atrophie les désirs. Elle se produit par un déploiement plus grand d'activité, par une tendance surexcitée vers un état meilleur, par des succès qui encouragent les efforts et provoquent de nouveaux progrès : les plébéiens de Rome conquièrent un à un tous les droits civils, politiques et religieux.
De toutes les causes qui favorisent l'adaptation, une des plus puissantes est V imitation volontaire. Dans une classe en voie d'évolution, les dissemblances entre lesmembres s'accentuent, et, parmi les initiatives prises, quelques-unes paraissent plus heureuses. C'est de ce côté que se tournent les imitateurs. Le changement s'opère de plus en plus, et ceux qui s'obstinent dans les vieilles routines sontrejelés de leur ancienne classe, qui ne les connaît plus.
A cette loi d'adaptation se rattache comme corollaire la loi de ynétamorphose des fonctions. Vu des exemples les plus marqués de cette loi est fourni par le Clergé,» dont le rôle à travers les siècles a été d'exercer un contrôle sur la conduite des pouvoirs publics, mais qui a su varier son action suivant la diversité des circonstances. Tant qu'il a été redoutable, il a lutté de puissance à puissance, lançant ses excommunications contre les rois et amenant les Empereurs à Canossa. IMus tard il utilisa ses ordres monastiques, qui étaient autant de forteresses d'où partaient les résistances secrètes et parfois les attaques ouvertes. Puis vinrent les ordres mendiants qui, se mêlant au peuple, firent du prosélytisme de conversation et de l'opposition souterraine. Sous la Ligue, le clergé usa des
pamphlets et des prédications populaires. Dans les deux derniers siècles de la monarchie, il était triomphant ; il eut i*ecours surtout aux habiletés de la direction appliquée aux rois, dont il fallait circonvenir discrètement la puissance. A notre époque, où le public a déserté les églises, il se sert pour ses critiques du grand instrument moderne, la Presse.
6"" Loi d'équilibre. Par le frottement des classes les unes sur les autres, elles s'agencent entre elles, et, quand aucune cause extérieure ne vient troubler l'état social, une sorte d'équilibre tend à s'établir entre elles. Cette loi apparaît surtout dans les pays où dominent les castes. Parvenues à neutraliser mutuellement leurs tendances expansives, les classes attachées à leurs fonctions déterminées se fixent dans des formes immobiles.
7° Loi de progrès, A la loi précédente s'oppose la loi de progrès, qui est la règle de certaines classes où la puissance est susceptible d'une accumulation indéfinie.
Le progrès peut venir du développement de la population. Il est vrai que ce surcroît de population est . tout d'abord une cause de gêne ; mais cette gêne ellemême sert de stimulant à la masse, pour déterminer un mouvement d'expansion et parfois d'irruption violente dans les classes supérieures. Au contraire la diminution des naissances dans une classe fermée est une cause de faiblesse : Sparte est tombée faute de Spartiates. ^ — Le progrès dépend aussi do Taccroissement de richesse : Le Tiers-Etat en France s'enrichit, et son influence sociale aiigmenie en même temps. — Mais la cause la plus imporlant(3 de progrès réside dans la multiplicaiioa des ressources propres à une classe — Une classe, en effet, n'exerce son œuvre propre qu'avec le concours de certaines choses matériel-
les qui lui servent ainsi d'instruments. Or le progrès consiste moins dans le développement des facultés elles-mêmes que dans les modifications heureuses et permanentes introduites dans le milieu social. — L'agriculture progresse quand le paysan sait entretenir la richesse du sol par les engrais, par l'assolement, par les travaux d'irrigation, par des machines qui diminuent TefTort et accroissent le rendement. — Le progrès dans l'armée se réalise par l'emploi d'armes plus puissantes, de fortifications plus résistantes, d'explosifs plus terribles. — Le commerce se développe par l'extension des routes, des canaux, des chemins de fer. — L'industrie accroît sa puissance par le perfectionnement des outils, par l'invention des machines, par l'emploi de grands capitaux. — Le progrès dans les sciences tient, non à une plus grande force intellectuelle chez les savants^ mais simplement à la conservation, par les livres, des connaissances qui peuvent ainsi s'accumuler sans limite : les lois de la combustion découvertes péniblement par Lavoisier, sont maintenant apprises du chimiste on un petit nombre d'expériences décisives.
8° Loi de population. Le nombre des individus qui constituent une classe n'est pas invariable, mais il est dans d'incessantes fluctuations déterminées surtout par la proportion entre les naissances et les décès.
Cette influence, née du nombre, se manifeste là où on ne s'attendait pas tout d'abord à la rencontrer. Ainsi il semble que dans une monarchie la classe des chefs d'Etat échappe à cette loi. Et cependant l'histoire montre, par de nombreux exemples, que les vicissitudes des familles royales ont souvent dépendu soit de la multiplication des enfants qui devenaient des rivaux, soit de l'absence de descendants ou du moins de descendants mâles. — Mais l'importance de la loi appa-
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raît avec plus d'évidence dans les autres classes. — Quand l'industrie est peu développt'e et que la subsistance d'un peuple doit Hvo. tirée de son sol, il arrive fatalement un moment où la gène et la misère se produisent, si les progrès de la population sont continus et s'il n'y a pas un moyen de déverser ailleurs le superflu de la population. La lutte entre les classes devient plus vive, plus ardente. Les classes inférieures sont plus opprimées par les détenteurs du pouvoir, qui ne veulent rien sacrifier de leurs avantages. La tension augmente et, quand les souffrances paraissent intolérables, dus troubles éclatent et souvent des révolutions.
Cette loi de la population, appliquée à Tensemble d'une société, a été d(^jà connue et proclamée par différents économistes et en particulier par Multhus. Mais la division d'une société en classes permet à ce sujet d'arriver à une plus grande précision. La statistique, telle qu'elle est pratiquée maintenant, a l'avantage de fournir de précieuses indications sur les développements comparatifs des diverses classes sociales. Il ne s'agit pas en effet desavoir, d'une fa(;on vague, si la population d'un Etat reste stationnaire ou est en voie de progrès. Ce qui importe, c'est d'apprendre comment elle se renouvelle. Si les imprévoyants, les pauvres, les paresseux, les criminels seuls pullulent, l'Etat glisse rapidement à la décadence et à la ruine. La Rome des Césars, qui était peuplée d'un petit nombre de familles riches avec des légions d'esclaves et surtout d'une populace oisive, affamée de pain et de spectacles, était mûre pour les Barbares.
Ici les symptômes de la décadence étaient si accentués qu'ils étaient visibles même pour des observateurs superficiels. Avec dos statistiques — plus précises, parce qu'elles auraient été dressées d'après les classes —
LA MÉTHODl-: 183
on pourrait rendre compte d'un grand nombre d'événements sociaux: non seulement les émigrations et les colonies qui sont des conséquences frappantes du développement de lu population, mais encore ces mouvements internes qui agitent les sociétés et, par des changements successifs, parviennent à les transformer.
Les lois précédentes sont provisoires. Comment les vérifier ?
Par un procédé semblable à celui qui est suivi dans les sciences physiques, où les lois les plus importantes n'ont été tout d'abord que des hypothèses — hypothèses qui ont acquis la certitude, et mesure qu'elles subissaient avec plus de succès et dans des cas plus nombreux le contrôle de Texpérience. D'une façon analogue, les lois sociales, — supposées vraies — seront appliquées aux événements historiques, et elles acquerront d'autant plus de probabilité que, par leur aide, on parviendra à fournir des explications plus nombreuses et plus exactes. Pour que ce contrôle ait toute sa valeur, il ne faut pas seulement se mettre en quête des cas favorables, recueillis (jà et là dans l'histoire, mais examiner tous les cas en appliquant particulièrement son attention aux difficultés.
Pour ne pas s'en tenir à de vagues préceptes, indiquons par quelques exemples la marche à suivre.
Nous avons compté quatre types de Sociétés, chacune de ces sociétés étant caractérisée par une classe dominante. Une manière d'éprouver nos lois encore hypothétiques, sera de suivre l'évolution de ces classes dominantes, en cherchant à se rendre compte — par le moyen de ces lois — de la formation, des progrès, des alternatives de prospérité ou de décroissance, et enlin de la décadence et de la chute des classes maitresses. Il ne faut pas s'attendre, il est vrai, à une explication complète, puisque pour les besoins de
Toxposition nous négligeons maintenant les inlluences extérieures, qui jouent cependant un rôle très important dans la vie des sociétés. Les écarts avec les lois pourront être considérés comme un résidu, dont l'explication est réservée pour une autre partie.
Soit par exemple la Cité Guerrière où domine comme a Sparte et à Rome Télément militaire. Voyons, pour chacune d'elles, le parti qu'on pourra tirer des lois énoncées plus haut pour éclairer la vie intérieure de ces Cités.
La Classe militaire à Sparte. — La première chose à faire pour comprendre son action sociale est de tracer les principaux traits de sa physionomie physique et morale, de déterminer avec exactitude ces connexions psychiques qui constituent son caractère. Les voici à titre d'indication.
Chez le Spartiate, le désir de posséder les qualités militaires est absolument prépondérant. Dès son enfance, il est habitué à tout subordonner au courage : il se flagelle jusqu'au sang devant l'autel d'Artémis, et au besoin se laisse, impassible, déchirer les entrailles par un renard. En guerre, il marche au combat couvert d'un manteau de pourpre, les cheveux couronnés de fleurs, au son des flûtes, comme pour une fête. Pour conserver intactes ces qualités militaires, il faut être débarrassé detoutsouci matériel et pou voir dire comme le Cretois Hybrias : « J'ai pour richesse une grande lance et une épée et le beau bouclier qui fait rempart à ma chair : c'est avec cela que je laboure, avec cela que jemoissonne, avec cela que je foule le douxjus de la vigne». De là l'assujettissement des llilotos, chargés de cultiver pour leur compte les meilleures terres de la
Laconie. La seule occiipalion digne du Spartiate est de s'exercer à marcher en cadence, à évoluer avec ordre, « à se tenir ferme les jambes écartées, à protéger par le ventre du large bouclier les cuisses et les jambes et en haut la poitrine et les épaules; et à brandirdans la main droite la lance terrible ))(!). Son plus grand plaisir réside dans ces simulacres de guerre, ou dans les chasses à travers les ravins du Taygète. — Tous les efforts des Spartiates étant tournés vers Tart militaire, il n'est pas étonnant qu'ils y acquièrent une grande habileté, et qu'ils maintiennent leur supériorité sur les populations vaincues. Leur orgueil s'en accroît, et ils arrivent sans peine à se figurer qu'ils sont d'une race faite pour le commandement, tandis que les Péricques et surtout les Hilotes sont des races avilies faites pour l'obéissance et l'esclavage. Cet orgueil est entretenu par le sentiment de leur force : la noblesse Spartiate aies armes les meilleures ; elle se compose d'hommes robustes d'où sont éliminés par une sélection rigoureuse tous les êtres malingres, sacrifiés dt>s leur naissance ; elle possédée un haut degré ces qualités morales, le courage, l'énergie et la discipline. Ce sont des égaux, mais qui savent se plier à Tobéissance et, comme un grand corps dont toutes les parties agissent de concert, donner à leurs efforts combinés le maximum d'intensité et de puissance.
La période, qui s'étend de l'invasion Dorienne à l'établissement des lois de Lycurgiie, est une période de confusion, où les données historiques manquent trop de précision pour qu'il soit possible de les faire servir à la vérification de lois générales. En outre les éléments, qui doivent entrer dans la composition de la société» future, restent encore étrangers entre eux ou plutôt sont
(I) Tyrtée (Elégies.)
188 LES CLASSKS SOCIALES
opposés dans une lutto ouvert». — Or, tant que dure Télat de guerre, les deux sociétés n'entretiennent entre elles que des rapports internationaux qui ne sont pas encore de notre sujet. — La cité Lacédémonienne ne commence donc qu'à partir des lois de Lycurgue.
Voyons, à partir de cette époque, comment la classe militaire va se comportera Tégard des autres classes.
La loi d'indépendance fait qu'elle s'efforce de se préserver de toute atteinte qui diminuerait son prestige, ses avantages, ses garanties, ses moyens d'action et sa puissance. Pour se conserver intacte, elle doit se garantir do différents côtés : écarter les classes inférieures, qui voudraient participer à ses privilèges ou les restreindre pour all'^ger d'autant leurs charges; arrêter d'un autre côté les empiétements des supérieurs tentés d'accroître leur autorité à son détriment ; enfin veiller sur si^s propres membres, afin qu'ils n'introduisent pas dans la classe des germes de corruption et de mort. Or, ces déductirms sont vérifiées par l'histoire. Les Spartiates maintiennent jalousement leurs droits. Ils répriment avec rigueur toutes les tentatives que font les llilotes pour se soustraire à leur domination: dans les cnjpties, les jeunes gens sont autorisés à mettre à mort tous les suspects sans autre forme de procès. — Quant a l'ancienne population Achéenne, elle est reléguée dans les parties montagneuses et moins fertiles; elle fournit aussi des artisans et des commerçants, mais qui sont dépourvus de tout droit politique. — Les lléraclides avaient cherché à consolider leur pouvoir en favorisant les vieilles familles Achéennes. Mais cette politique d'apaisement, pratiqLié<»par les deux familles royales, les Agiades et les Eiirypontides, parut un danger pour la prépondérance de la classe militaire. Aussi la noblesse, dans la réforme même de Lycurgue, prit ses précautions pour limi-
LA .MJÉTIIODK 1H9
ter la puissance royale et la renfermer dans des attributions très restreintes. Elle fit réserver à un Sénat
— dont 28 membres sur 30 étaient tirés de son sein — le droit de faire les lois, de rendre la justice, de déclarer la guerre, et de conclure les traités de paix.
— Enfin le danger peut être intérieur. De Jà le soin que les Spartiates prenaient pour le recrutement de leur classe. Ils rejetaient les enfants débiles et les bâtards ; ils s'isolaient, vivant exclusivement entre eux dans les repas publics, dans les champs d'exercice ou dans les salles de conversation; ils ne devaient point sortir de Laconie sans permission, ni se livrer au commerce, ni travailler aux champs, ni exercer aucun autre métier que celui des armes.
Une classe n*est pas seulement jalouse de son indépendance , elle vise encore à étendre son autorité, ses avantages et ses ressources. Mais cette ambition n'est pas réservée exclusivement h lune des classes, et elle se heurte à d'autres ambitions rivales ou du moins au sentiment d'indépendance, qui repousse tout empiétement nouveau. De là deux lois nouvelles qui vont ensem-l>le, la loi d'ambition et la loi d'hostilité. On en retrouve l'influence dans l'histoire de Sparte. La constitution de Lycurgue, ratifiée ou plutôt inspirée par l'oracle de Delphes — la plus haute autorité religieuse de l'époque — ne put toujours contenir les classes dans les limites assignées. Les rois, appuyés sur leur pouvoir religieux, abusèrent sans doute du droit qu'ils possédaient d'exécuter les décisions du Sénat. Pourvus de la puissance executive, ils pouvaient à leur gré faire avorter parleur inaction des mesures déplaisantes, ou au contraire arriver à leurs fins par des habiletés bien combinées et secrètement employées. L'aristocratie Spartiate s'appliqua à déjouer ces manœuvres. Pour couper le mal dans sa racine, elle dépouilla la
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royauté du pouvoir exéculif, qu'elle transféra à une magistrature nouvelle, prise dans son sein et fidèle exécutrice de ses volontés : Téphorie. — Les Spartiates n'étaient pas seulement ambitieux de prestige, mais ils étaient désireux sinon d'étendre leurs privilèges, du moins de les maintenir intégralement pour eux et pour les membres nouveaux, que les naissances légitimes introduisaient dans la classe. Pour accroître leurs ressources en proportion de leur nombre, ils ne pouvaient pas exagérer outre mesure leurs exigences à l'égard des Hilotes et des Périèques. Car, dans cette voie de l'oppression, ils s'étaient aperçus qu'ils étaient arrivés h une limite, au-delà de laquelle la force n'aurait obtenu aucun autre résultat que de provoquer la révolte, la désorganisation sociale ou l'abandon des terres. Pour se satisfaire, la tendance cxpansive dut donc s'ouvrir une voie nouvelle. C'est cette poussée interne, qui explique l'envahissement successif de toutes les parties de la Laconie, puis l'invasion et l'occupation de la Messénie, qui fournit de nouveaux lots aux Spartiates trop à Télroit dans leur domaine primitif. « C'est probablement à cette époque, dit' Curtius, que le nombre des lots fut porté à 9.000. » (1).
La loi d'harmonie opère le groupement entre les classes qui ont des intérêts communs ou concordants. Les classes dominantes cherchent, dans leurs rivalités ambitieuses, à gagner le concours des classes inférieures, et leur opposition crée dans la Cité divers partis politiques, religieux et économiques. — A Sparte la royauté avait groupé tous ceux qui étaient hostiles à la prépondérance de la caste militaire. Descendants des Héraclides, consacrés par l'oracle de Delphes, les rois avaient pour eux les prêtres, les gar-
(1) HisL Grecque.
LA MÉl'IIODE lîH
(liens des temples, tous ceux qui vivaient de la religion et qui recevaient secrètement les inspirations des puissants serviteurs de TApollon résidant à Delphes. — Ils avaient aussi gagné à leur cause Tancienne population Achéeiine, privée de tout droit, et qui espérait, en favorisant la royauté, abaisser l'orgueil Dorien et conquérir l'égalité civile et politique. — La Royauté avait encore attiré à elle tous les mécontents qui avaient rendu des services à TEtat dans les guerres de Messénie, et qui, rapprochés de Taristocratie par la fortune ou môme par la naissance (comme les Parthéniens nés d'Achéens et de Doriennes), n*en étaient pas moins rejetés durement de Taristocratie, fière de la pureté de sa race et jalouse de ses droits. — Quant à l'autre parti, il était formé exclusivement des Spartiates, qui, disposant de la force, dominaient par la terreur tous ceux qui préféraient une vie tnnquille aux agitations d'une lutte périlleuse.
La division persista longtemps, mais sans conserver toujours le môme caractère d'acuilé. C'est ici qu'intervient la loi d'adaptation, en vertu de laquelle les Classes se plient de plus en plus à l'état social qui leur est imposé. Les irréductibles succombent dans les luttes ou émigrent, comme les Parthéniens qui allèren en Grande Grèce fonder Tarente. — Les autres renoncent à des espérances irréalisables, et se contentent d'une situation amoindrie. Après avoir longtemps combattu pour la prééminence, les Héraclides se soumettent à n'avoir plus que des honneurs sans la réalité du pouvoir ; ils supportent désormais le contrôle et la surveillance des Ephores. La royauté affaiblie, les classes alliées abaissent leurs prétentions. Les Hilotes terrorisés paient docilement leurs redevances. Les Périèques retournent à leurs occupations, ils cultivent leurs champs et s'adonnent au commerce. Les vieilles
lî)2 LKS CLASSKS SOCIALKS
familles Achëennes acceptent leur situation inférieure et tournent leur activité vers les arts : tandis que le pur Dorien se fait de plus en plus soldat, politique et gouvernant, TAchéen appelle à Sparte Terpandre, Taèdcde Lesbos, qui ranimela fête nationale d'Apollon Carnéios et lui fait perdre son caractère militaire, en y introduisant un concours de musique Eolienne. — L^s prôtres, désespérant de faire triompher leurs sympathies, cherchent à sauvegarder leur influence relijcieusi» eu servant de médiateu^'s entre les partis hostiles : sans abandonner la royauté, ils se rallient aux Spartiates vainqueurs dont ils s'efforcent de corriger la dureté par la musique, par la poésie et par de nouvelles cérémonies religieuses empruntées à la Crète, les (iymnopédies.
Après les guerres de Messénie, Vrqffilibre social est réiilisé à Sparte ; l'aristocratie guerrière est nettement prépondérante. De plus eu plus accoutumées à leur état, les autres classes ne luttent plus. Les générations se succèdent, le souvenir de l'indépendance primitive s'efface, et les sujets dans leur ensemble acceptent la suprématie dorienne, suprématie que les Dieux semblent ratifier par les succès accordés aux armes Spartiates. L'Etat, fortement constitué, se trouve en possession de l'unité provenant de l'harmonie entre les parties de la Société, qui concourent toutes sans résistance au but posé par les pouvoirs publics.
La loi de progrès et son contraire la loi de décadenc3 sont très importantes. C'est par elles en effet que s'expliquent les mouvements sociaux, les révolutions du pouvoir et la direction qu'imprime à l'Etat la classe dominante. Dans l'étude complète d'une société, il serait utile de suivre l'évolution de chaque classe, parce que les modifications des unes ont leur retentissement sur les autres. Mais, comme exemple
de méthode, le choix se porte naturellement sur la classe dominante, ici sur l'aristocratie Spartiate.
Tout d'abord il faut, par une définition, dissiper le vague qui s'attache à l'idée de progrès. Ce vague provient surtout de la croyance fausse que le progrès est unique, tandis qu'il prend autant de formes diverses qu'il y a de buts à atteindre. Pour le commerce, le progrès est d'ouvrir de nouveaux débouche's, de faciliter les communications, de multiplier les échanges et d'accroître les bénéfices; pour la classe sacerdotale, le progrès consiste à répandre les croyances religieuses, h fortifier la foi des fidèles, à étend] e le cercle de son influence et de son autorité ; pour le savant, c'est d'augmenter la somme dos vérités ; pour l'industriel, de dompter la matière et de la faire servir k l'utilité de l'homme. — Or en quoi consistait le progrès pour l'aristocratie Dorienne ? — Dans le développement des qualités proprement militaires, dans la réalisation la plus complète de Tidéal qu'on pouvait se faire d'un corps uni, discipliné, capable — sous la direction de chefs habiles — de concentrer ses forces sur un point et d'emporter tons les obstacles. Pour arriver k ce but suprême, il fallait une éducation sévère, une discipline rigoureuse, des exercices réguliers, dos corps robustes, des armes perfectionnées ; il fallait aussi des ûmes éprises d'honneur, peu. accessibles aux sentiments de pur intérêt, toujours disposées aux plus durs sacrifices pour ne pas trahir le devoir. Voilà les qualités qui devaient appartenir à tous. Quant aux chefs, ils devaient avoir en outre Thabilelé technique, laconnaissance de la meilleure tactique, et cette autorité du commandement sans laquelle une armée n'est qu'une cohue.
Mais précisément parce que l'acquisition de ces vertus exige une spécialisation plus complète, les chefs
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militaires, dont toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales, sont tournées vers la guerre, deviencnt impropres à toute besogne qui réclame autre chose que la force. A Tintérieur les Spartiates dominent par la terreur, mais ils ne savent point tirer parti des ressources que pourraient offrir les classes inférieures, si leur exclusivisme n'était pas aussi rigoureux. A Textérieur leur dureté et leur orgueil compromettent leurs relations, et, en aliénant les bonnes dispositions des Alliés, menacent leur hégémonie. Ce qui précipite la décadence, cest que les Spartiates, enrichis par Tor Perse, perdent leurs qualités militaires: les fortunes s'accroissent, mais la race s'appauvrit et meurt. Le nombre est un des fadeurs les plus esssentiels de la puissance d'une classe militaire, à une condition toutefois, c'est que le nombre ne nuise pas h la qualité. Si la population Dorienne avait augmenté, sans que le nombre ou la valeur des lots s'accrût, les loisirs n'étant plus les mêmes, l'éducation changeait et devenait plus immédiatement utilitaire, les exercices militaires et la préparation à la guerre perdq^ient de leur activité, les soins donnés à l'armement se ralentissaient, la gène se faisait sentir, et, si cet état avait persisté, l'esprit militaire se serait corrompu. Par l'invasion et la conquête de la Messénie, l'aristocratie trouva, dans une nouvelle répartition de terres, le moyen d'augmenter ses forces, sans compromettre ses qualités fondamentales. — Au déclin, l'aristocratie n'a plus assez de vitalité pour se renouveler : elle meurt faute de citoyens. Sous Agis III, les citoyens ne sont plus que 700 au lieu de 8000 qu'ils avaient été au temps de la seconde guerre Médique, et môme les propriétés sont concentrées entre les mains de 100 personnes dont beaucoup de femmes (1). Cléomène
(\) Hérodote, Liv. vu.
cherche à infuser un sang nouveau à la noblesse en procédant à un nouveau partage des terres, mais il est trop tard. Ces citoyens ont le nom de Spartiates, non leurs vertus ; ils succombent dans la lutte avec les Macédoniens. Sparte tombe pour ne plus se relever.
Une objection se présente au sujet de ces lois, c'est de demander laquelle triomphera dans un cas donné. Ainsi une classe se bornera-t-elle à sauvegarder son indépendance, ou, poussée par Tambition, s'eft'orcera-telle de s'étendre et de conquérir de nouveaux avantages ? Si Ton ne pouvait répondre h cette question, la connaissance des lois précédentes perdrait beaucoup de son utilité. Elle servirait sans doute à expliquer les événements passés, mais, dépourvue d'un des caractères les plus essentiels de la science, elle serait impuissante à formuler des prévisions exactes. La réponse à cette difficulté peut être tirée de l'étude précédente des corrélations internes. Les membres d'une classe tendent h l'uniformité, mais cette uniformité n'est jamais réalisée complètement, et elle laisse place k des divergences ou même à des oppositions, pourvu que ces écarts oscillent dans des limites assez étroites. Or s'il en est ainsi, des lois contraires peuvent être suivies en même temps dans une même classe, et par là o:i peut éprouver leur valeur comparative. Les ambitieux réussissent-ils ? Leur succès encourage les hésitants, et le nombre de ceux qui cherchent à conquérir des droits augmente, jusqu'à ce que la masse même de la classe se mette en mouvement, et obtienne l'avantage déjà réalisé en partie. Au contraire les tentatives ambitieuses sont-elles repoussées? Les prudents se tiennent à l'écart, et s'estiment assez heureux de maintenir leur situation. La décadence a des causes semblables. Elle commence par ceux qui olfrent moins
(le résistance à la pression des circonstances et des classes adverses. Si les causes d'inférix)rité persistent, le nombre des vaincus augmente, et la classe s'abaisse progressivement jusqu'à un niveau inférieur qu'elle conserve, tant que de nouvelles conditions n'interviennent pas, soit pour la relever, soit pour rendre sa situation encore plus précaire.
La classe militaire à Rome (exemple comparatif). A Sparte, où la constitution de Lycurgue est restée longtemps en vigueur, Taristocratie militaire a acquis do bonne heure ses privilèges, et a su les maintenir contre les prétentions des classes rivales. La persistance Me sa domination, son isolement prolongé, Tuniformité constante de sa vie ont imprimé à son caractère des traits accentués et faciles à noter. Mais à Rome la vie a été plus agitée. Des réformes, des révolutions se sont produites, et même, quand les apparences restaient semblables, des changements faibles mais continus avaient lieu. Aussi ce serait s'exposer à de graves méprises, si on ne tenait pas compte de la différence des temps, et si, confondant toutes les époques, on se perdait dans de vagues généralités sur Tannée Romaine. Puisque la nature des actions dépend du caractère de la classe et que ce caractère se modifie suivant la composition de la classe, il faut examiner avec soin les variations qu'elle a subies, depuis l'époque de Romulus, où les patriciens avec leurs clients étaient seuls à combattre, jusqu'à Tépoque de Marins, où l'armée fut ouverte même aux prolétaires.
Prenons comme point de départ la période qui s'étend de Romulus à Servius Tullius, période où les familles patriciennes fournissent seules le contingent militaire. Mais contrairement à ce qui avait lieu à Sparte, les légionnaires ne s'occupent pas exclusivement des choses militaires : dès que la campagne, pour
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laquelle ils se sont armés, est terminée, ils retournent à leur charrue.
Quel est le caractère des combattants de cette première période? — Ils sont soldats et en môme temps propriétaires du sol, possesseurs du bétail, maîtres de la richesse immobilière, la seule presque qui soit alors connue dans ces régions. — Il résulte de ce mélange d'occupations que le caractère du patricien sera aussi un mélange de qualités empruntées à ces deux types, le soldat et le propriétaire du sol : le Romain sera partagé entre deux tendances également fortes, Thonneur et Tintérèt. Il n'agira pas comme le professionnel de la guerre, qui est préoccupé avant tout du désir (le montrer les qualités militaires. Certes, il sera fier de ses armes, de son habileté à s'en servir, de son courage dans les combats; mais dans la fièvre même des batailles, il n'oubliera pas qu'à la pointe de son pihun il peut conquérir de nouveaux domaines, des troupeaux de bœufs et des esclaves. L'ambition du Spartiate était réprimée par la loi, celle du Romain n'est point limitée, car plus il asservira de Cités, plus il agrandira ses domaines et ses richesses. — Cependant la guerre présente des dangers. Aussi, quand le bétail et le domaine sont suffisants pour pourrir la famille et subvenir aux besoins des Clients, le Romain, fatigué, retourne volontiers à ses champs jouir en paix de ses conquêtes et de son butin. En temps de paix, ses occupations se partagent aussi entre la culture et les exercices militaires. Les jeunes gens s'assemblent au Champ de Mars, apprennent à manier le javelot et à prendre la disposition de combat sur trois rangs, suivant qu'ils sont hastati^ principes ou triarii. Le pater-familias surveille le travail de tous, membres de la famille, clients et esclaves. Il est le maître du sol et de tout ce qui vit sur son domaine. De là de
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grands sentiments d'orgueil, qui lui permettent diflicilemenl de supporter la plus lég^re atteinte à ses droits, mais qui le poussent au contraire à étendre le plus possible sa sphère d'action. Les parents du patricien ont des idées, des sentiments et une conduite analogues. La différence porte seulement sur le degré, et aussi sur un sentiment particulier aux inférieurs ; celui du respect dû au chef de famille. Au fond la communauté d'honneur et d'intéri^t relie entre eux non seulement tous les membres d'une même famille, mais tvoutes les familles patriciennes. — Quant aux clients, ils acceptent la domination des patriciens et s'associent à leur fortune. En retour de leur zèle, de leur travail, de leurs services, ils réclament la protection du patron, qui leur fournit un lot de terre suffisant à leurs besoins, et qui les garantit des vexations et des injustices.
Voilà les dispositions intimes des Patriciens, entourés de leurs clients. Comment vont-ils, d'après cela, se comporler dans la Cité en présence des autres classes?
S'il s'agissait ici d'une u*uvre purement littéraire, il faudrait — pour se garder des répétitions inévitables — ne pas reprendre en détail les lois précédentes. Mais ces répétitions serviront au contraire à montrer, par leur nombre, les similitudes entre la vie de Sparte et celle de Rome, et, puisqu'il s'agit de science et de méthode, ces similitudes fourniront une base de plus en plus solide à l'induction. Voyons donc sur ce nouvel exemple si nos lois sont applicables.
Loi (V indépendance. Jaloux de leurs prérogatives, les patriciens ont a se défendre contre les empiétements de la royauté, qui, bien qu'élective, a des tendances à s'émanciper de lu tutelle patricienne. Quand leur liberté est trop menacée, ils parent au danger en supprimant sa cause : plusieurs rois meu-
rent de mort violente, tués sans doute par les sénateurs. Ils doivent aussi repousser les prétentions des classes inférieures qui se résignent mal à leur infériorité et qui aspirent aux libertés civiles et politiques. Ils maintiennent dans la subordination leurs clients, qui sont rejetcs dans la plèbe, dès qu'ils montrent des velléités d'indépendance. Quant à la plèbe, les patriciens lui abandonnent les métiers et le commerce; ils permettent même qu'elle s'enrichisse, mais repoussent dédaigneusement toute union avec les descendants des « bandits »; ce quisigniQe sans doute — si on en juge par des façons de parler encore actuelles — les cités vaincues, qu'on flétrissait d'un nom injurieux pour les punir de leur courageuse résistance.
Loi d'ambition. Les Patriciens étaient maîtres du sol; dans Tintérieurde leur famille, ils étaient maîtres du culte qu'ils adressaient à leurs ancêtres divinisés ; dans la Cité, ils avaient une part importante de l'autorité religieuse et étaient sous la protection des Dieux, qui bénissaient leurs mariages et consacraient leur puissance ; ils constituaient l'élément principal delà force publique ; ils contribuaient à former les lois dans les assemblées curiates ; c'étai-t dans leurs rangs que se recrutaient exclusivement les sénateurs ; enfin le Roi ne pouvait prendre de décision importante sans les consulter. YX cependant, toute cette puissance ne faisait qu'accroître le désir de l'augmenter. La royauté était l'obstacle qui s'opposait au plein épanouissement de leur ambition ; c'est contre la royauté qu'ils luttaient sourdement, recourant au meurtre pour écarter les rois les plus gênants. C'est plus tard, dans la seconde période, que leur ambition sera satisfaite par l'abolition de la monarchie et par la main mise sur tous les pouvoirs.
Loi (f hostilité. — Les ambitions opposées provo-
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quent nécessairement la lutte, une lutte d'idées et de sentiments, qui doit à la première occasion se traduire en actes. Les Rois supportent avec peine la tutelle patricienne ; ils favorisent la plèbe par la division du peuple romain en six classes, formées d'après le cens et indépendamment de la naissance. Mais Servius Tullius, Fauteur de cotte mesure, meurt de mort violente. Enfin, quand Tarquin le Superbe eut comblé la mesure par ses vexations, les patriciens le chassèrent et supprimèrent une royauté, jugée incorrigible. — Ce contrepoids disparu, la puissance patricienne s'accrut dans des proportions inquiétantes pour la plèbe, qui, se voyant opprimée, se retira menaçante sur le Mont Sacré.
Loi d'harmonie. Cette retraite dans une période critique, où la république naissante avait besoin de toutes ses forces pour lutter contre les ennemis extérieurs que suscitait Tarquin, cette retraite obligeait les Patriciens à faire des concessions. Deux partis se formèrent : le premier comprenant les conservateurs intransigeants, les défenseurs des droits de la noblesse ; le second formé des novateurs, de ceux qu'on appellerait aujourd'hui les libéraux, qui voulaient effacer les distinctions de naissance, et tout accorder à la fortune et au mérite. Dans le premier groupe se trouvaient les Sénateurs avec leur pouvoir législatif ; les Pontifes gardiens du culte; les Consuls choisis parmi les plus nobles familles, qui avaient Tinitiative des lois, qui étaient chargés de leur exécution et qui disposaient de pouvoirs judiciaires très étendus ; puis venaient les grands propriétaires terriens avec leurs esclaves. — Dans Tautre camp se groupaient, sous la conduite des plus riches plébéiens, les ouvriers et les patrons des différents corps de métiers, les commerçants, les anciens clients mécontents ou avides de nouveauté, et la foule grandissante des
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prolétaires. Tous avaient à se plaindre de rorgiioil,do l'injustice ou de Tavarice des Patriciens, et tous, animés des mômes sentiments d'indépendance, s'entendaient pour secouer le joug.
Loi d'adaptation. Les premières revendications plébéiennes avaient d'abord scandalisé les Patriciens. — Mais peu à peu leurs préventions diminuèrent, et l'idée d'un rapprochement leur parut de moins en moins choquante. — Grâce à la division deServius Tullins, des plébéiens avaient pénétré dans la première classe, et, mêlés aux chevaliers, avaient montré dans les combats qu'ils n'étaient inférieurs ni en courage ni en habileté. La retraite sur le Mont Sacré avait fait ressortir leur force et leur importance sociale. L'assemblée centuriate — où trouvaient place les plébéiens — était consultée sur les déclarations de guerre, et c'était cette môme assemblée qui nommait lesC^onsuls. Enfin la Plèbe avait obtenu la création des Tribuns, défenseurs inviolables de ses droits. — D'un autre côté, parmi les Patriciens, ceux qui se trouvaient le moins favorisés par l'état ancien cherchaient la popularité en se rapprochant de cette force nouvelle. Puis de nouvelles générations apparaissaient, qui, grandissant dans l'état nouveau et ne connaissant que par tradition la toute-puissance patricienne, ne sont plus choquées du rôle attribué à la plèbe. Si quelques jeunes, à l'exemple de Coriolan, tentent une réaction, les tribuns les ramènent durement h la réalité en les citant devant l'assemblée du peuple, et les patriciens, eux-mêmes, abandonnant ces révoltés, leur interdisent le territoire de la République. Dès 486 un patricien, Spurius Cassius, a la première idée des lois agraires.
Les plébéiens, encouragés par leurs premiers succès, ne s'arrêtèrent pas dans leurs revendications. Ils prirent de plus en plus le sentiment de leur importance
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et ridée de leurs droits. Ce n'étaient plus quelques mesures de détail qu'ils réclamaient presque comme une faveur de la pari de leurs maîtres, mais Tégalité complète, toutes les distinctions de naissance ou de race devant être abolies.
Loi (Téquilibre. Les luttes perdent peu à peu de leur vivacité ; les animosités entre les deux ordres rivaux se calment ; l'égalité fait des progrès ; les barrières tombent ; toutes les magistratures sont partagées ; les formules du droit sont inscrites sur les tables de pierre dressées au Forum sous les yeux de tous ; les préjugés de race disparaissent : les mariages sont permis entre patriciennes et plébéiens, et enfin le dernier refuge de la noblesse s'ouvre aux Plébéiens, qui, en Tan *W0 par la loi Ogulmia,ont accès dans les collèges d'augures et de pontifes. — A partir de là jusqu'à la tentative des Gracques, la République traverse une période de calme intérieur, où les différentes cibsses sociales s'organisent d'après les principes nouveaux. La classe militaire domine, parce que c'est l'armée qui assure la sécurité, la force et la prospérité romaines. Mais tous acceptent cette prédominance, parce que l'armée, image de la Cité, se recrute dans toutes les classes et que les commandements sont accessibles à toutes, sauf à celle des prolétaires.
Loi de progrès, — En suivant les progrès de la classe militaire, on peut suivre en mi^me temps les progrès de la puissance romaine, qui dépendait en grande partie de Tarmée.
Au commencement les patriciens combattaient seuls, entourés de leurs clients, qui dans l'espoir d'obtenir une part du butin, s'attachaient à la fortune de leurs maîtres. Si l'aristocratie, isolée dans son orgueil, s'était obstinée à repousser de l'armée des éléments nouveaux, et était parvenue à triompher des réformes tentées
par la royauté, ello aurait posé par là-même des bornes au développement de la Cité. Mais,par l'admission des citoyens des cinq premières classes, l'armée se fortifia, et de nouvelles légions furent créées, capablè's de résister k la coalition formée par Tarquin le Superbe. Cependant Taccroissement du nombre des combattants ne devient un véritable élément de succès qu'à une condition, c'est que les qualités militaires — l'union et la discipline — ne reçoivent aucune atteinte. — Or, si la séparation entre les deux ordres avait toujours été maintenue avec la même rigueur, les désaccords, les conflits, les discordes civiles restaient toujours imminents, et la Cité aflaiblie aurait sans doute succombé dans une de ces guerres, où Rome — harcelée par les Etrusques de Popsenna,par lesVoIsques, par les Véiens, les Eques et les Sabins — avait beaucoup de peine à se tenir sur la défensive. 11 n'en fut pas ainsi. Mais à mesure que les Plébéiens eurent conquis tous les droits civils, politiques, militaires et religieux, ils prirent à l'imitation des patriciens l'orgueil romain, et ouvrirent une vaste carrière à leur ambition. Quant aux qualités proprement militaires, les plébéiens entrant dans l'armée avaient à cœur d'égaler ou même de surpasser les patriciens. C'est là lin effet de la loi d'homogénéité, signalée plus haut au sujet des relations internes entre les membres d'une même classe. Les armes, Thabileté dans leur maniement, la force physique, le courage sont les qualités qui ont donné aux Patriciens la prééminence dans l'Etat. Pour prouver qu'ils sont dignes de partager leurs droits, les Plébéiens posséderont des armes, ils s'exerceront à exécuter tous les mouvements avec régularité, et dans les combats ils garderont fièrement leur poste. — Pour la discipline, ils surent s'y plier sans murmurer, du jour où ils n'eurent plus à obéir qu'à
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des chefs qui les traitaient en concitoyens et non en esclaves.
Un nouveau progrès fut réalisé, quand les armées romaines reçurent à titre d'auxiliaires les troupes des Alliés, et quand le Sénat établit la solde pour pouvoir retenir plus longtemps les soldats à l'armée. Les Alliés, intéressés aux succès des armées romaines, combattaient avec zèle, et c'est grâce à eux que Rome a pu traverser heureusement des crises fort dangereuses, et étendre progressivement son empire. Maïs cette extension de sa puissance extérieure n'appartient pas à la question actuelle qui est consacrée à la vie intérieure des Cités. Pour s'en tenir aux causes internes de progrès, on peut ajouter aux précédentes le soin que les Romains ont pris de perfectionner leur armement et d'améliorer la tactique ; Thabitude de construire des retranchements, partout où Tarmée devait camper, ne fût-ce qu'une seule nuit ; enfin les exercices militaires, les marches avec un lourd équipement, et surtout les succès, qui augmentaient sans cesse la confiance et ouvraient à l'espérance un champ sans limite.
Loi de Population. Cette loi fait sentir son action à toutes les pages de l'histoire romaine. Tant que Rome ne possède qu'un territoire restreint occupé par les familles patriciennes, celles-ci, avec l'appui de leurs clients et de leurs esclaves, sont maîtresses. Mais, à mesure que la population urbaine augmente, l'influence patricienne diminue. Le propre d'une aristocratie est de maintenir ses privilèges en restreignant le nombre des privilégiés ; mais elle éloigne, par cet exclusivisme, des volontés amies qui tendent alors à s'orienter dans un autre sens. De Hi la progression continue des forces plébéiennes et Unir succès final.
Pour arriver à une vérification plus satisfaisante
des lois qui régissent les classes, il faudrait poursuivre cette enquête et Tétendre aux autres iypes de sociétés. Mais ce serait dépasser le cercle de la méthode et pénétrer dans le domaine môme de la Science. Les exemples précédents peuvent suffire comme indication de la méthode.
Relations avec le milieu physique.
Une des conditions essentielles de la science est de procéder par analyse. Mais cet examen successif n'a de valeur qu'autant qu'il est complet. — Or, si une société se compose d'individus groupés en classes, il ne faut pas oublier que cette société vit sous une certaine latitude^ qu'elle occupe un territoire déterminé, et que de ce fait elle subit diverses influences. Ces influences, nées du milieu physique, ne sont guère contestables. Cependant il ne suffit pas d'en affirmer vaguement la réalité, il faut de plus préciser ces influences et montrer leurs limites; il faut, d'un autre côlé, établir la puissante réaction de l'homme sur la nature et' marquer aussi les bornes de cet empire. En un mot, ou il faut renoncer à la science, ou, si Ton a la prétention d'établir des lois scientifiques, ces lois — pour en mériter véritablement le nom — ne doivent comporter aucune exception.
Il semble que le nœud du problème n'ait pas été résolu par les diverses considérations qu'Uippocrate, Montesquieu et leurs continuateurs ont faites sur les sociétés considérées dans leur ensemble.
Admettons les effets du climat, de la nourriture, de Tair, des eaux, de l'altitude, du voisinage de la mer, du séjour dans les plaines, des exhalaisons paludéennes et de toutes les autres circonstances susceptibles d'être énumérées. Une première remarque à faire, c'est que
— si peu étendu que soit le territoire d'une Société — ces conditions sont loin d'être identiques pour tous les membres de cette Société. Par suite plus ces influences seront réelles, plus l'écart sera considérable, de sorte que, par la force même du principe, on devra s'attendre à trouver non l'uniformité mais une vraie diversité.
Dans les pays froids, les uns sont exposés à toutes les intempéries de l'hiver, tandis que d'autres plus favorisés se garantissent du froid par de chaudes fourrures, et on vivant renfermés dans des appartements bien closet bien chaulTés. L'air froid n'a donc pas trop l'occasion «de resserrer les fibres extérieures du corps » (1) ni de produire les autn^s avantages que Montesquieu lui attribue. — Pour lanourriture, les paysans vivent des produits du sol, mais les habitants des villes, où fleurit le commerce, mettent — quand ils sont riches — le monde à contribution pour satisfaire leurs désirs. Sans avoir besoind'une grande richesse, les Européens modernes échappent aux fatalités du sol, en empruntant le sucre, le café, le poisson h des contrées souvent 'très éloignées. — L'air n'est pas le même dans les champs ou dans lintérieur d'une ville. Que dire de celui que respirent les ouvriers dans les usines, au fond des mines, dans ces gaieries souterraines pleines d'ombre et d'humidité? — L'analyse chimique montre que la composition des eaux est très variable dans des contré^^s pourtant voisines ; ici l'eau d'un fleuve est pure, plus bas elle est contaminée. D'ailleurs un moyen di^se soustraire h l'influence des eaux, c'est d'user de vin ou du moins de boissons où l'eau est corrigée par l'addition de substances étrangères. — Dans une région restreintecommela Laconie, les Spartiates et lesllilotes vivaient dans la plaine, tandis que les Périèques ha-
(1) Esprit des Lois. ï.iv. XIV.— ch. 2.
bitaient les pentes du Taygète et du Parnon. Athènes a toujours été aussi voisine de la mer, ot cependant les brises marines n'ont pas toujours inspiré à ses habitants le môme esprit d'aventures, d'indépendance et d'ardeur colonisatrice. Quant aux exhalaisons de sols marécageux, elles n'agissent que sur la partie de la population qui est directement soumise à leur action. D'ailleurs la médecine est parvenue dans quelques cas à en combattre les effets : l'usage de la quinine est efficace pour calmer la fièvre. Ce que la déduction permet de tirer du principe posé par Ilippocrate et Montesquieu, ce n'est donc pas l'uniformité du caractère, des aptitudes et des mœurs de tout un peuple, mais plutôt la diversité et les contrastes.
Ce qui prouve en outre que ces influences géographiques n'ont pas une pareille force, c'est que tout en persistant à peu près les mêmes à travers les généralions, elles sont loin d'imprimer aux sociétés successives un cachet immuable. A moins d'être aveuglé par Tesprit de système, qui reconnaîtrait, dans les Grecs du Bas-Empire ou dans les giaours soumis aux Musulmans, les Athéniens qui avaient vaincu h Marathon et à Salamine? Qui verrait dans la Rome catholique, où pendant si longtemps les fronts se sont inclinés pieusement sous les bénédictions papales, la Rome antique où retentissait « le pas lourd des légions »? Ce ne sont pas là des cas exceptionnels, mais plutôt des exemples d'une règle qui semble générale. Dans une région quelconque — que ce soit l'Egypte, la Judée, la Grèce, l'Italie, la France — des sociétés très dissemblables se succèdent, pourvues chacune de mœurs, de coutumes, de lois, de caractère et d'esprit particuliers. Ce n'est que par des artifices d'exposition qu'on parvient à masquer les différences, à grossir les similitudes et à rattacher la chaîne plusieurs fois brisée des
générations. Taine a su, dans ses études critiques, tirer un grand parti de cette théorie sur Tinfluence des milieux, mais il a fait de la littérature, non de la science.
Suivant notre méthode, ne nous attardons pas davantage à la critique, mais par rétablissement d'une bonne théorie cherchons à présenter la meilleure des réfutations.
II semble que la solution donnée pour les questions antérieures puisse encore être employée dans le problème actuel : l'analyse de la société en classes distinctes, qui, soumises à des influences diverses, prennent chacune une physionomie spéciale tant au physique qu'au moral.
Ce qui fait qu'une espèce animale fioit par contracter une organisation déterminée, qui entraîne avec elle un ensemble d'impulsions instinctives et un genre de vie particulier, c'est que tous les iHres individuels appartenant îi l'espèce sont soumis aux mêmes influence-s extérieures, ont une nourriture semblable, déploient une activité analogue pour lutter contre les espèces hostiles et enfin s'unissent toujours entre eux, c'est-à-dire avec des êtres semblables qui vivent dans le môme habitat. L'adaptation devient de plus en plus complète, et, quand les progrès nécessaires pour la conservation et la perpétuité de l'espèce ont été réalisés, l'organisation physiologique et la structure mentale se fixent ; elles se transmettent désormais sans variation appréciable à la suite des descendants, et cela, tant que des modifications apportées dans le milieu ne viennent point troubler l'équilibre et obliger l'espèce à une nouvelle adaptation. Inutile d'insister davantage sur des idées que l'évolutionisme a rendues familières.
Mais celte immobilité dans l'organisation physique et mentale ne peut se réaliser pour les peuples, sinon
dans des cas exceptionnels, là où des peuplades inférieures, vivant loin de toute communication^ mènent un genre de vie qui a beaucoup d'analogie avec celui des espèces animales supérieures. Les Apaches, les Mohîcans et d'autres tribus guerrières étaient tellement façonnés à leurs mœurs que, ne pouvant se modifier au contact des Européens, ils ont dû disparaître.
A part ces cas exceptionnels, où il n'existe guère que des rudiments de société, la variété est la règle. Pourquoi ?
D'un mot, on peut répondre : c'est que Thomme ne reçoit point passivement l'empreinte des choses, c'est qu'il est doué d'une activité intelligente ; c'est qu'il possède la raison « cet instrument universel » comme l'appelait Descartes, instrument si puissant qu'il modifie la nature suivant ses besoins, et que, d'après cet autre mot de Descartes, « il peut s'en rendre comme maître et possesseur». Voilà la différence avec l'animal, différence incommensurable. Pour se garantir ttu froid, l'ours est parvenu — à la suite d'une sélection rigoureuse — à être muni d'une épaisse fourrure ; l'homme nu se couvre de vêtements, se construit des maisons bien closes, et se chauffe à la flamme d'un bon feu. Un bœuf se nourrit des herbes de la contrée ; pressé par la faim, il ne deviendra pas Carnivore ; l'homme est arrivé à utiliser pour sa nourriture les produits les plus variés, et à développer par la culture leurs qualités nutritives. L'air est empesté par des vapeurs marécageuses ; l'homme dessèche le marais et transforme une contrée malsaine en un sol fertile....
Quelles sont les bornes de cette puissance humaine ?
Elles peuvent sans doute être indéfiniment reculées.
CependanfySi l'on ne veut point se perdre dans le rêve,
mais s'en tenir strictement aux réalités actuelles, on constate que Tintelligence humaine n a pas triomphé de tous les obstacles! En particulier, quand il s'agit d'écarts considérables dans les climats, la sélection animale reprend ses droits, et écarte d'une contrée tous ceux qu'une longue adaptation n'a pas préparés à ce séjour. De là la difficulté pour les Européens de s'acclimater aux Indes et au Sénégal.
Dans rhomme il y a donc deux sortes d'habitudes : les habitudes passives et las habitudes actives ; mais le domaine de la passivité tend sans cesse à diminuer par rapport à celui de l'activité, qui s'étend sans cesse et se consolide. L'homme quaternaire était dominé par toutes les fatalités du climat et du sol ;le moderne Européen des classes supérieures s'en aiTranchit en grande partie.
En résumé, si la passivité domine, les influences extérieures deviennent prépondérantes, sans toutefois jamais atteindre la force qu'elles acquièrent dans leur action sur les animaux. En vertu de la loi de plasticité, l'homme re<^oit au physique et aussi au moral l'empreinte des choses ; il s'adapte progressivement aux conditions que la nature lui impose, et, quand l'hérédité a le temps de produire son œuvre, cette adaptation se consolide, et donne cet ensemble fixe de caractères physiques et moraux qui constituent la Race. — Si au contraire l'activité intelligente l'emporte, les forces de la nature sont neutralisées, ou mises au service de la puissance humaine ;les caractères physiques ont moins de fixité, et les dispositions morales dépendent plus étroitement de la nature des occupations, des relations sociales internes et aussi des influences étrangères. Les variations sont plus fréquentes, mais, comme elles résultent des actions sociales qui comportent une analyse plus exacte, elles sont plus faciles à. expliquer.
Voilà ce que donne la déduction. Mais ces principes ne sont que provisoires tant qu'ils n'ont pas été vérifiés. Cette vérification sera obtenue, non en établissant un parallèle entre des sociétés différente?*, mais en comparant les classes d'une môme société et en les suivant dans leur évolution. Soit par exemple TAttique. Examinons à son sujet les différentes influences qui doivent être rapportées au climat, à la nourriture et à la disposition des lieux.
Dans une étude sociologique, il ne saurait être question de variations individuelles, mais seulement dé celles qui sont communes, ou à la société tout entière, ou du moins à des groupes déterminés. Que l'habitude d affronter les intempéries de l'air, qu'une vie sobrp, que des exercices réguliers endurcissent le corps et en développent la vigiieur,c'est là sans doute une vérité ; mais elle n'intéresse encore que la médecine et la physiologie, si elle ne trouve son application que dans des cas particuliers* Ainsi que des athlètes, par suite d'un régime spécial et d'un entraînement continu, soient arrivés en Attique à une grande force ou à une grande adresse, cela ne prouverait rien pour le reste de la nation. Ce sont là des exceptions qui sont dues moiils au climat et au sol qu'aux habitudes actives et au genre d'occupation.
Est-il permis d'aller jusqu'à f extrême opposé et de prétendre que tous les habitants de l' Attique avaient pris, sous l'influence du climat, du sol et de la nourriture, la beauté physique, la souplesse du corps, ainsi que la vigueur et la vivacité de l'esprit ? En fait, cela n'a pas existé. Dans l'Attique ancienne et moderne, ily a toujours eu des hommes beaux comme Alcibiade, ou laids comme S.ocrate ; des corps souples comme ceux des coureurs au stade Olympique, et des boiteux comme Tyrtée ; des intelligences vives comme celle
d'Aristophane, et des esprits épais comme celui du pauvre Strepsiade, enveloppé naturellement de toutes les nuées socratiques.
Mais, dit-on, le nombre des esprits bien doués a été plus grand qu'ailleurs. — Sans doute. Une raison décisive empêche cependant qu'on ne rapporte cetle supériorité au climat et au sol, c'est qu'avant Solon elle n'apparait pas, et que, si elle persiste pendant plusieurs siècles, elle ne se montre plus à partir de la fermeture des écoles philosophiques en 529. — Que toutes les générations qui se sont succédé sur le sol de l'Attique n'aient pas été modelées, d'après un type uniforme, par les influences toutes-puissantes du climat, de l'air et de la nourriture, cela ressort des différences accentuées qui distinguent les différentes régions de cette contrée, pourtant si restreinte. Les Eupatrides habitent les plaines fertiles de Pédias et de Thria, mais les populations qui sont reléguées sur les pentes du Cithéron, du Parnès et du Phelleus mènent une vie plus difficile : ce sont des montagnards aux mœurs rudes et aux corps secs comme les roches qu'ils habitent ; les Paraliens qui vivent sur les côtes s'adonnent à la pêche, ils se nourrissent de poisson et ont moins à supporter les rigueurs de l'hiver.
Athènes a-t-elle dû son étonnante prospérité à sa situation ? — Sans doute le rocher de l'Acropole donna, au début, une supériorité aux Eupatrides qui habitaient Athènes, l'un des douze bourgs de la primitive Attique. Mais pourquoi sa puissance maritime s'est-elle développée plutôt que celle d'Eleusis et surtout de Mégare? Cette grandeur ne saurait s'expliquer par la situation seule. Car, si Athènes fut en possession de ports importants, elle ne le dut pas seulement à la nature, mais aux travaux considérables que Thémistocle conseilla pour relier la Ville au Pirée par les longs murs. —
Là Méthode 213
Ce n*est pas tout. La diversité n apparaît pas seulement dans les diverses régions, elle éclate encore chez les habitants d'un même pays, suivant leur séjour à la campagne ou à la ville, et aussi d'après la nature de leurs occupations. L'Eupatride ne se nourrissait pas comme le Thète, employé à des travaux mercenaires et condamné à une sobriété beaucoup plus stricte que son maître ; le marin, qui faisait de fréquentes traversées sur la mer Egée, ne subissait pas les mêmes influences climatériques que les bûcherons d'Âcharnes et les montagnards Diacriens ; les esclaves qui travaillaient dans les mines de Laurium,ou dans les carrières du Pentélique étaient exposés aux températures extrêmes, pendant que le: marchand d'Athènes s*abritait du froid ou de la chaleur dans son échoppe du Céramique.
Puisque les influences individuelles ne sont pas du ressort de la sociologie, et que d'un autre côté aucune proposition générale n'est applicable à toute la société athénienne, il reste que renscmble des influences physiques s'exerce d'une façon spéciale sur les classes, et vient ainsi modifler d'une manière déterminée le caractère de ces classes, caractère formé, pour la plus grande partie, par la nature des occupations.
Voici alors comment se pose le problème actuel : Rechercher les changements spéciaux que le sol et le climat apportent dans le caractère général de chaque classe ou du moins des plus importantes.
Pour que ce problème soit susceptible d'une solution précise, il faut distinguer les époques, en examinant à part chacune des phases qu'un peuple a pu traverser dans son évolution. Si par exemple l'examen porte sur TAttique, il seni nécessaire de séparer avec soin les divers états sociaux,et de noter les changements pour chacune des périodes ainsi formées. Voici notre thèse :
les traits fondamentaux sont fournis par le genre des occupations ; des changements très importants sont en outre apportés par les relations sociales, et enfin des modifications plus faibles sont dues au sol et au climat. /
La première période — assez obscure d'ailleurs, à cause de l'incertitude des documents historiques — commence avec Thésée, quand les douze petits bourgs de TAttique sont soumis à la domination reconnue d'Athènes, qui n'est guère encore elle-même qu*une bourgade dont les maisons sont groupées au pied de TAcropole. Les familles puissantes se sont réunies à Athènes, et de là surveillent et exploitent, avec leurs esclaves, leurs domaines fertiles de la vallée du Céphise et de rillissus. Grâce à cette fertilité du sol,cesEupatrides ont de la richesse et des loisirs. Peu préoccupés des nécessités de la vie, ils peuvent tourner leur activité vers des sujets supérieurs : la politique et la religion. Cela est un trait commun à toutes les familles patriciennes. Ce qui est particulier aux Hellènes de TAltique et qui est sans doute propre h la douceur du climat, à la pureté de l'atmosphère et aux qualités du sol, c'est leur sobriété, leur mesure dans les plaisirs, leur délicatesse dans les réjouissances et les jeux. Le chef Germain se gorge de viandes, et, dans des banquets tumultueux, fait circuler les coupes remplies de boissons fermentées. L'Ionien de l'Attique se plait aux conversations, aux légendes qui racontent les exploits des héros, aux épopées que les rapsodes — descendants d'Homère — chantent en s'accompagnant de la lyre : le prestige de Solon a commencé le jour où ce sage, dans le désordre de l'inspiration poétique, a charmé ses concitoyens par sa poésie de « Salamine ». — Les paysans qui habitent les parties rocheuses de l'Attique, sont endurcis par les privations et par les bises plus
piquantes qui viennent de la Thrace. Ils sont aussi plus indépendants, et déserteraient le pays plutôt que de se soumettre à des taxes, comme les Thètes de la plaine. Les habitants des côtes se livrent à la pêche et, quand ils voient à Thorizon les voiles blanches des vaisseaux Phéniciens, ils ont Tidée et le désir des navigations lointaines. Le sol pierreux et peu fertile de TAttique ne tente pas la cupidité des envahisseurs. Dans la grande invasion Dorienne, cette contrée reste en dehors du flot. Les grandes familles chassées de leur patrie viennent même y chercher la paix ; et, comme elles y arrivent avec une partie de leurs richesses, elles y sont bien accueillies par une popu^ lation dont les mœurs sont douces, et qui est assez avisée pour apercevoir son intérêt dans cette arrivée d'hommes puissants.
?■• Période, Celte immigration pacifique ouvre la seconde période où le commerce maritime commence à s'introduire en Altique, commerce qui doit être le facteur le plus important de la future prospérité d'Athènes. Les influences du climat et du sol s'afl*aiblissent, ou du moins elles se restreignent à une faible partie de la population. Les membres des familles nouvelles n'ont pas de terres k acquérir et à cultiver ; ils tournent leur activité vers le négoce, ils font construire pour eux des navires à Phalère,et vont, dans des navigations de plus en plus lointaines, étendre le cercle de leurs afl'aires et de leurs prolits. L'activité l'emporte sur la passivité. L'homme n'est pas fait par le sol, mais c'est l'homme qui façonne le sol et qui l'approprie à ses besoins. La pierreuse Attique se couvre d'oliviers ; et c'est bien la sagesse elle-même — Athéna la protectrice du pays — qui, en créant cette denrée d'exportation, crée une source intarissable de richesses. Plus tard la nature est encore mieux vaincue, quand
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Athènes, malgré les 8 kilomètres qui la séparent de la mer, devient un véritable port de mer par la construction des longs murs, et par Télévation du mur de Pha- 1ère. La seule classe, qui continue à subir les influences du sol et du climat, est celle des travailleurs de la terre. Et encore leur sujétion est amoindrie, parce que, dans leur culture, ils ont moins à se préoccuper de produire des choses directement nécessaires à la vie que des objets d'exportation.
3r* Période. Il en sera ainsi dans tout le reste de révolution Athénienne. Le sol et le climat n'entreront que pour une part fort restreinte dans la production des événements, qui devront être plutôt rapportés à l'activité des hommes, activité de plus en plus affranchie du milieu immédiat. Au beau temps de Périclès, les arts, la littérature, la philosophie prennent un magnifique essor. Mais les mœurs sont altérées et Tantique sobriété a disparu : Les banquets nocturnes se multiplient, où les convives boivent jusqu'à l'ivresse, en regardant les danses lascives des esclaves Thessaliennes, eten faisant plus que disserter sur les diverses formes de l'amour et sur la puissance invincible d'Eros. Si Platon a pu, sans esprit de dénigrement, représenter Alcibiade dans l'excitation d'une fête et du vin, que dire des orgitis des marchands enrichis qui n'étaient pas retenus dans la modération par décence philosophique ?
Les lieux n'iniluent pas sur la destinée des sociétés et des hommes par quelque vertu mystérieuse et occulte. Mais ce sont les hommes — particulièrement les classes qui sont au pouvoir — qui transforment les lieux, y mettent leur empreinte noble ou grossière, habile ou maladroite ; qui les vivifient et, pour ainsi dire, les intellectualisent, en y faisant pénétrer quelque chose de leur intelligence et de leur volonté. Athènes,
ce n'est plus une roche abrupte, plantée au milieu de quelques cabanes rustiques. C'est TAcropole, c'est le Parthénon, c'est la demeure sacrée de Pallas-Athéné, de la divinité qui inspire les prudentes pensées et les résolutions viriles, de la toute-puissante protectrice de la Cité. Athènes c'est T Aréopage, qu'habitent les Euménides vengeresses du crime; c'est l'éloquent rocher du Pnyx où le plus modeste citoyen a le sentiment de sa dignité et de son pouvoir législateur ; c'est l'Agora, où s'agite, môlée aux indigènes, la foule des étrangers venus des contrées les plus éloignées. Athènes, c'est rOdéon où se tiennent les concours de musique; c'est le théâtre de Bacchus, où Eschyle, Sophocle, Euripide font revivre dans d'émouvantes trilogies les légendes des héros et des Dieux ; ce sont les gymnases du Cynosarge et du Lycée, où, sous le contrôle des maîtres de la palestre, les éphèbes s'exercent dans de belles attitudes à lutter ou à lancer un lourd disque de plomb; c'est aussi sur les bords du Céphise le jardin d'Academus, où Platon enseigne que les hommes, asservis aux sens, ressemblent à des esclaves enchaînés au fond d'une caverne, qui vivent au milieu des ombres, sans avoir jamais soupçonné la rayonnante beauté de l'Idée Athènes, en un mot, est la ville où se concentrent toutes les grandeurs. — De tout cela qu'apparlient-il à la nature ? — presque rien ; h l'homme ? presque tout.
De semblables avantages ne sont pas exclusivement propres à Athènes, mais ils se retrouvent analogues dans toutes les capitales. Sparte possède moins de monuments, et cependant c'est dans l'angle formé par l'Eurotas et son affluent le Knakion que les hommes, soumis à la discipline de Lycurgue, héritent du privilège de régler en maîtres les affaires de la Grèce. Le lieu même confère des droits, mais après que les gêné-
rations successives y ont accumulé les produits variés de leur activité. Le Romain, fier de son titre de civis romanus^ se mettait au-dessus des plus grands pesonnages étrangers ; et Cicéron n'hésite pas à abaisser la royauté barbare devant la dignité misérable du moindre plébéien. Cette fierté s'explique par le rôle que peuvent jouer dans une capitale les plus obscurs citoyens, quand ils prennent part aux délibérations et que leurs suffrages pèsent dans les décisions à prendre.
L'importance attachée au séjour est donc incontestable. Mais elle ne vient pas de la nature même. Elle est un produit artificiel, et dépend de l'industrie et de la volonté humaines.
Unité Sociale
La distinction des classes est le point fondamental dans l'étude des sociétés. Pour connaître le jeu d'une machine, il faut la décomposer en ses différentes parties, voir successivement leurs formes, leur mode d'agencement et la façon dont chaque pièce agit sur les pièces voisines. Pour connaître les fonctions d'un être vivant, il faut par une anatomie exacte distinguer les appareils, les organes et les tissus. De même, la vie des sociétés reste mystérieuse ou soumise à des caprices inexplicables, tant que l'analyse n'a pas pénétré dans rintérieur de ces sociétés, pour découvrir sous l'infinie diversité des phénomènes les causes permanentes, causes qui résident dans les groupes composés de tous ceux qui ont des fonctions semblables.
Et cependant, si réelles que soient les différences de classes, elles ne doivent pas fermer les yeux sur les ressemblances. Car c'est l'ensemble de ces ressemblances qui imprime à une société son cachet propre, qui permet à tous ses membres de sentir leur solidarité,
qui les unit en même temps qu'elle les sépare des étrangers, en un mot, qui réalise Tunité sociale en l'opposant aux autres sociétés unies et indépendantes. Plus les ressemblances sont nombreuses et profondes, plus la communauté et Tunité sont étroites. Dans le cas contraire Tunité sociale est fragile et, au moindre ébranlement, risque de se rompre.
Quels sont les facteurs de Tunité sociale ?
L'hypothèse, dont nous poursuivons avec persistance la vérification, consiste à soutenir que les raisons des Faits sociaux sont d'ordre psychologique, et doivent, en dernier ressort, être découvertes dans !a nature des classes et dans leurs rapports mutuels. Si cette hypothèse est vraie, il faut retourner l'explication ordinaire, et prouver que la communauté de territoire, de langue, de race, de religion, de lois, de mœurs, de littérature et d'arts, est moins une cause première d'union que le résultat de l'activité volontaire ou inconsciente des classes. Ainsi, ce n'est pas le territoire de l'Attique, qui par sa vertu propre aurait donné l'unité au peuple Athénien, mais ce sont les habitants qui par leurs relations de différente sorte — relations voulues ou forcées — ont circonscrit le promontoire qui s'étendait du Cithéron au cap Sunium, et en ont fait une terre propre à tous ceux qui étaient nés dans les conditions déterminées par les lois.
Ce théorème et d'autres semblables peuvent être établis, dans toute leur généralité, par les méthodes de concordance et de différence.
Territoire, Les circonstances communes à tous les cas, où se réalise l'unité du territoire, ne sont pas essentiellement de nature physique. Une plaine unie facilite les communications et rend par là les populations plus disposées à s'associer ; mais, par la volonté des hommes, un cours d'eau insignifiant, une ligne
idéale, marquée par de simples poteaux, suffit pour séparer deux peuples et les rendre étrangers l'un à Tauire. D'un autre côté, des montagnes élevées, des rivières larges et profondes, la mer elle-même ne sont pas des obstacles suffisants pour isoler les hommes. La Grèce autrefois était morcelée en une multitude de petits Etats ; aujourd'hui, les vallées resserrées entre des montagnes souvent abruptes communiquent entre elles par des routes et des voies ferrées, et les lies de l'ancienne mer Egée sont rattachées à Athènes, par un service régulier de messageries maritimes.
Les deux conditions nécessaires à l'unité de territoire sont : 1® la volonté commune aux habitants d'entretenir des relations régulières ; 2*> le pouvoir de créer des moyens de communication suffisants. L'idée de vivre ensemble, quand elle est soutenue par une volonté énergique, peut faire des merveilles. Les Musulmans, plusieurs fois par jour, se tournent vers la Mecque, prosternés la face contre terre et, malgré les difficultés, vont à pied, une fois dans leur vie, dans la Cité Sainte. Dans l'antiquité, les Grecs, réunis dans des amphyctionies religieuses, se rendaient aussi en foule au sanctuaire du Dieu, pour assister aux fêtes célébrées en son honneur. Ce n'est pas seulement la religion qui établit un lien entre les hommes, disséminés sur un territoire parfois très étendu ; ce sont les intérêts commerciaux, les besoins de défense commune, les nécessités de l'organisation politique. « Le besoin crée l'organe » ont dit les physiologistes de Técole Lamarckienne. Cette proposition, en supposant qu'elle soit douteuse au point de vue physiologiste, parait incontestable quand on l'applique aux sociétés, avec cette restriction toutefois, c'est que le pouvoir soit à la hauteur du besoin. Athènes a voulu être une puissance maritimo,et, pour rester en communication sûre avec
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les ports du Pirée, de Munychie et de Phalère, elle a exécuté des travaux considérables. De nos jours où la puissance scientifique s'est si prodigieusement accrue, aucun obstacle n*est insurmontable. Sous Thabile direction des ingénieurs, la terre dans chaque pays se façonne, s'adapte aux besoins des peuples et, comme un corps vivant se plie aux impulsions de l'instinct ou aux ordres de la volonté, elle devient par une appropriation chaque jour plus complète un serviteur obéissant.
Langue, — L'uniformité de la langue n'est pas non plus un fait primitif, mais plutôt la résultante de l'action que certaines classes, et spécialement les classes dominantes exercent sur les autres. Les Chefs d'Etat commandent ; et, par leurs agents exécutifs distribués dans toutes les parties du territoire, font connaître à tous leurs volontés. C'est donc leur langue qu'il y a intérêt à comprendre et à parler. Pour s'adresser aux puissants et avoir chance d'obtenir faveur ou justice ; pour connaître les prières efficaces et pour enchaîner, dans des formules victorieuses, la haine des dieux majeurs qui trônent dans les Acropoles ; pour vendre et pour acheter sur les riches marchés de la Capitale ; pour participer aux fôtes religieuses ou pour suivre les représentations dramatiques ; pour prendre part aux délibérations publiques et exercer quelque influence sur la direction des afi'aires ; dans toutes ces occasions et dans d'autres encore, l'intérêt, le plaisir et la vanité sont d'accord pour pousser le vaincu, l'étranger, l'esclave, le commerçant, l'ambitieux à oublier leur langue et à employer celle des maîtres habitant la Capitale. Les vieilks langues deviennent bientôt des patois méprisés, et ceux qui parlent un langage étranger sont flétris du nom de barbares.
Race, — Les Grecs de l'Attique se vantaient d'être
autochthones et pensaient que, semblables aux cigales, ils étaient nés du sol même. C'était une légende que loLscurité des toraps primitifs avait permis à l'orgueil Athénien d'inventer, mais une légende sans solidité. D'incessants mélanges s*étaient produits non seulement dans les classes d'esclaves, d'affranchis, d'ouvriers et de commerçants, mais dans la classe des Eupatrides. A Rome, l'incorporation fréquente des peuples vaincus avait infusé un sang nouveau aux Patriciens par l'admission au Sénat de nobles familles étrangères. Plus tard, quand les barrières entre le patriciat et la plèbe eurent disparu ^ toutes les distinctions dWigine se confondirent, et le nom de Romain servit à désigner une catégorie de personnes, qui n'avaient en commun qu'un certain nombre de droits politiques. A Sparte, la race conquérante des Doriens conserva mieux et plus longtemps sa pureté. Mais, pour n'avoir pas voulu recevoir d'éléments étrangers, elle s'affaiblit et. finit par s'éteindre dans l'épuisement.
La race, eu tant qu'elle serait constituée par un ensemble de caractères physiques et moraux, transmis sans interruption à travers les générations et fixés par l'hérédité, est le plus souvent une pure entité, une idole créée par le langage. Elle n'est une réalité que dans ces contrées isolées, où les habitants vivent loin de toute communication avec l'étranger, dans un état de civilisation inférieur. Et cependant, alors qu'elle n'est qu'une simple expression verbale, elle possède une réelle puissance d'action. Le root « race Hellène, race Romaine... » opère comme un prestige : il est un signe évocateur de sentiments, d'idées et d'actions. Il ressemble à un drapeau, qui n'est souvent qu'une loque noircie et trouée, mais qui est le symbole de l'honneur. Qui forge les liens de cette association ? La nature, en tant qu'elle désigne des forces aveu-
gles, y entre pour bien peu. Ce sont les énergies mentales qui sont pour chaque peuple les vraies créatrices de sa personnalité. Ce sont les traditions orales, les lettres, les arts, la poésie qui peu à peu, silencieusement, mais de la manière la plus efficace enfoncent dans les esprits Torgueil du nom, et donnent à un simple mot assez de prestige pour agir sur la volonté. La « Race » est un préjugé, une illusion, un mirage, mais ridée toute fausse qu'elle est n'en conserve pas moins sa vertu active.
Religion, — Dans l'analyse des caractères propres à chaque classe sociale, aucune place n'a été attribuée aux croyances et aux sentiments religieux. Ce n'est pas que leur existence puisse être niée. Mais, sauf dans la classe des Prêtres, ils ne dépendent pas directement de la nature des occupations. Ils résultent des influences qu'exercent sur les autres classes les gardiens du culte, les détenteurs attitrés des prières, des rites et des sacrifices. L'impulsion première vient donc dei5 prêtres. Aussi, quand on étudie la religion au point de vue social, c'est chez les prêtres qu'il faut saisir le * secret de son action, les causes de sa diffusion, de son pouvoir ou de sa décadence.
Le problème qui se pose ici n'est pas de découvrir les ressemblances plus ou moins fugitives, qui peuvent exister entre les mythes de divers pays, de montrer la filiation des croyances et d'expliquer les bizarreries du culte. L'origine des idées religieuses n'est pas en question, car cette recherche, comme toutes celles qui portent sur l'invention des idées, est du domaine de la psychologie. Mais, supposant que ces idées aient été créées par l'imagination puissante de quelque prophète inspiré, ou conservées dans certaines familles comme un antique et obscur dépôt, on se demande comment ces idées ont rayonné leur action en
dehors de ces familles et comment dans la Cité Tunîté des croyances s'est réalisée. Cela revient h chercher comment des cultes divers ont pu, par une tolérance mutuelle, arriver à vivre côte à cOte, et même à se défendre par des alliances sincères et des accommodements stables.
Ce problème présente de grandes difficultés qu'il n'est pas de notre sujet d'aborder. Pour les besoins de la méthode, il suffira de rappeler les principes qui peuvent servir de guides dans la recherche d'une solution.
Ces principes ne sont autres que les lois sociales qui ont été proposées, pour l'explication des relations entre les classes diverses ou entre les membres d'une même classe. Par la ioi d'indépendance, les prêtres d'une divinité et tous les fidèles qui participent aux mêmes croyances, s'eiïorcent de maintenir dans toute leur pureté les formes du culte. Cette communication avec 1^ Dieu et celte puissance, que confèrent la connaissance des formules et la pratique dos rites souvent tenus secrets, sont un privilège que conservent jalousement les familles favorisées. Mais si, d'autre part, ces familles sont puissantes, si elles possèdent la richesse territoriale et si par elles ou par leurs alliances elles disposent de l'autorité, leur prestige religieux s'accroît ; la puissance du prêtre et celle du Dieu se confondent, et le Dieu bénéficie de l'habileté, de la force ou du bonheur que montrent ses fidèles. Le groupe augmente de tous ceux que l'intérêt plus ou moins conscient guide vers le nouveau culte. 11 faut obéir. Obéir k un Dieu toutpuissant sauvegarde Tamour-propre. Ce n'est même point par une hypocrisie intéressée qu'on adopte de nouvelles croyances. Mais la foi est naturelle, tant Tévidence du pouvoir divin semble avoir fait violence à l'esprit : c'est une révélation que des aveugles ou des
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impies seuls oseraient rejeter (Loi d'homogénéité). Les familles doniinanles encouragent ces dispositions et réservent une partie de leurs faveui-s à tout homme qui, par sa foi en leur puissance médiatrice, leur adresse la plus douce des flatteries. Elles imposent au contraire aux infidèles une contrainte persistante qui surmonte les résistances et amène progressivement les rebelles à la conciliation et à l'accord.
Pallas-xVthèna n'était primitivement que la divinité protectrice d'une des douze bourgades de l'Attique. Quand, par l'influence de Thésée, les démes furent réunis sous une autorité commune et que la prédominance fut acquise aux maisons bâties autour de TAcropole, le culte d'Athihia grandit en m^me temps. Puis, h mesure que la puissance d'Athènes prenait plus de développement, la déesse qui avait son temple sur l'Acropole attirait h elle un plus grand nombre de fervents adorateurs. Les solennités religieuses, qui lui étaient consacrées, prirent plus d'extension et par leur éclat firent pâlir toutes les autres fêtes, à l'exception des fOtes célébrées à Eleusis en l'honneur de Démeter et de Perséphone. Ce furent les Panathénées qui, ayant scellé l'union entre les Etats, marquaient chaque année l'anniversaire de cette union, le 16 du mois hécatombœon. Sous Pisistrate, elles devinrent les grandes Panathénées, qui, célébrées tous les cinq ans, rivalisaient presque d*éclat avec les fêtes Olympiques, Pythiques et Néméennes.
La loi d'hostilité trouve aussi son application dans ces questions religieuses. La lutte entre Poséidon et Athéna est, sous le voile bien transparent de la légende, l'écho des luttes entre les familles attachées à ces divinités, luttes oii il s'agissait de savoir h qui de ces familles opposées appartiendrait officiellement la suprématie religieuse. De là l'existence de certains partis
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religieux qui, suivant les hasards des circonstances et la force de leurs partisans, se maintenaient avec plus ou moins d'éclat. — Les chefs d'Iiltal intervenaient quelquefois par un coup d'autorité. Un exemple curieux en est fourni par Thistoire du tyran de Syciono, Clisthène, qui substitua au cult3 d'Adraste celui du héros Tliébain Ménalippos. Les raisons de ce changement étaient en réalité d'ordre politique. Le tyran voulait, eft ruinant le culte d'Adraste et en reportant les faveurs officielles sur Ménalippos et sur Dionysos, frapper l'aristocratie hostile à son pouvoir et flatter les classes inférieures favorables à la tyrannie. Car, ainsi que le ditSchœmann dans ses Antif/iiités grecques (1), « Dionysos était une divinité rustique beaucoup plus en faveur auprès des paysans qu'auprès de la classe aristocratique des Chevaliers ».
Dans l'antiquité, les querelles religieuses — quand elles n'étaient pas compliquées de luttes entre les Etats, — ne prenaient pas ce caractère d'acuité et de férocité quelles ont souvent revêtu dans les temps moJernes. Les fidèles restaient attachés à leur culte sans essayer de faire du prosélytisme. Et si les divinités poliades — honorées par les classes dominantes — prenaient le pas sur les autres, elles obtenaient cette prééminence plus par attraction que par contrainte. L'éclat des fêtes provoquait l'admiration et excitait le désir d'y prendre part. 11 y avait là un exemple « d imitation collective » que des observateurs ont déjà signalée et dont la réalité est incontestable. Les pompes, les théories, les cérémonies auxquelles prenait part l'élite de la population frappaient vivement les esprits. Comment aux grandes Panathénées les femmes de l'Attique seraient-elles restJes indifférentes au spectacle de cette procession,
(1) Tomo 2 de la Trad. Française, p. 223.
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qui partant du Céramique extérieur parcourait les principales rues pour se rendre à T Acropole, où Ton offrait à la Déesse le ma{?nifiquePr/>/o5 que des Athéniennes choisies avaient mis neuf mois à tisser et à recouvrir de broderies emblématiques ? L'enthousiasme était communicatif, et d'eux-mêmes les membres prenaient les attitudes pieuses.... Avec le temps ces f(Ues. gagnaient en prestige, et ceux mêmes qui avaient une préférence pour Poséidon ou Démétor se glorifiaient des Panathénées. Chacun sentait plus vivement dans CCS solennités le lien qui Punissait aux autres habitants de PAttique. Par le froltement, les cultes divers avaient émoussé leurs aspérités ; ils se subordonnaient entre eux et finissaient par reconnaîlre la suprématie du culte qui contribuait, par sa généralité , à marquer d'une empreinte commune les habitants du pays.
Lois, La raison principale des lois, de leur nature et de leurs variations doit être cherchée dans les idées, dans les sentiments, dans les aspirations et dans les ressources des classes. Les législateurs ne ressemblent pas aux Dieux d'Epicure, qui vivaient hors du monde et loin de ses agitations. Mais ils subissent dans une mesure plus ou moins grande les influences des autres classes. Car toutes tendent soit à la conservation des lois, soit h leur changement, d'après leurs intérols et Pidée de justice ; toutes exercent une pression d'autant plus efficace qu'elles disposent de ressources plus importantes.
D'un autre coté, les lois contribuent dans une large mesure à la formation de l'unité nationale. D'abord il est évident que les classes dirigeantes, celles qui disposent des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif, sont fortement attachées à des lois qui consacrent leurs privilèges et leurs immunités. Les Gérontes de Spart;», les Eupatrides Athéniens, les Patriciens Romains, les
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Sénateurs Vénitions, la Noblesse féodale, toutes les aristocraties sont trop intéressées à la eonservation des lois pour n'ôtre pas foncièrement optimistes. Elles s'imaginent volontiers que les lois émanent de la divinité ou du moins qu'elles ont été ratifiées par elle : de là le respect et l'amour qu'elles portent à ces lois si vénérables et si utiles. — Les classes inférieures formées d'esclaves, d'affranchis, de pauvres, d'ouvriers, de petits propriétaires et de commerçants n'avaient pas les mêmes raisons de s'attacher à des lois souvent oppressives. Aussi riiistoire intérieure de tous ces peuples est remplie de leurs elforls pour participer aux diverses formes du pouvoir, et pour arriver ainsi à adoucir ces lois en garantissant leur liberté, leur travail et leur propriété. Et cependant, à moins que leur condition ne fut tout à fait misérable et désespérée, ils préféraient encore les lois de leur pays à celles qu'ils auraient eu ii supporter à l'étranger. F^'esclave fugitif échappait à son maître mais non à la servitude, et à une servitude plus dure encore parce qu'il restait toujours suspect. Les affranchis, les pauvres, les ouvriers s'habituaient à leur sort et, s'ils espéraient l'améliorer, ce n'était pas en allant à l'étranger, où ils risquaient d'être repoussés même par leurs semblables et où, perdant leur qualité de citoyens, ils se trouvaient dépouillés des petites garanties qui leur étaient laissées dans leur patrie. D'ailleurs, ils étaient familiarisés avec leur condition et savaientexactement dans quelles limites devait s'exercer leur activité. Au contraire, à l'étranger c'était l'inconnu, et il était d'autant plus difficile de dissiper les obscurités du droit que souvent les classes dominantes laissaient volontairement les législations enveloppées de mystère. — Les commerçants, par la nature de leurs occupations, sont plus cosmopolites. Les plus entreprenants n'hésitent pas à renonciu* à leurs droits civils et poli-
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tiques pour se rendre dans les cités ouvertes au commerce et favorables aux étrangers : ainsi à Athènes les Métèques étaient fort nombreux. Mais leur expatriation, faite dans un but de lucre, n'était point, durable, et il n'est pas douteux que beaucoup retournaient dans leur patrie après fortune faite. Car la situation de l'étranger est précaire : qu'une guerre éclate, il devient suspect et reste constamment sous la menace de mesures de rigueur. Aussi, dès qu'il le peut, il aime à remettre sa sécurité et ses biens sous la protection des lois nationales. — Les prêtres ne sont pas toujours disposés à renfermer la religion dans les li.nites étroites d'un Etat. Et, commed'unautrecôté ils placent les loisdivines(l) — les vo|j.o-. àYpi'^ot dont Sophocle parle par la bouche d'Antigone — bien au-dessus des décisions législatives des gouvernants, ils entrent souvent en conflit avec le pouvoir civil, forts de l'appui qu'ils trouvent auprès des prêtres du môme culte établis h l'étranger. — Les exemples de luttes entre les deux pouvoirs temporel et spirituel sont fréquents à toutes les époques. Et cependant, à moins que la rivalité ne dégénère en hostilité et en persécution, ils ne font pas appel h l'étranger; mais, tout en s'elfonjant de maintenir ou d'étendre leurs privilèges, ils restent attachés à des lois qui protègent le culte national et leur assurent à eux-mêmes sécurité, richesses et honneurs.
Kn un mot toutes les classes ne participent pas également aux avantages des lois. Elles ne sont donc pas toutes également intéressées à leur conservation. Mais le désir de changement pousse rarement les citoyens à l'expatriation. Toutes les classes — même les plus déshéritées — s'unissententre elles pour conserver dans son ensemble un système de législation, qui fixe à cha-
(I) ÀnUgone, 451.
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ciine les limites de ses droits, et dont les imperfections sont moins vivement senties grâce aux effets de la coutume.
Mœurs. La communauté des mœurs est un des liens les plus puissants entre les hommes. Tout ce qui est exotique, étranger, insolite ou seulement peu d'accord avec les usages re^us choque et repousse. Le costume dénonce l'étranger; et il faut un véritable effort d'esprit pour concevoir qu'un chinois, avec sa longue natte pendant sur une robe de soie jaune, ait dans le fond la même nature qu'un Européen. La sympathie, qui naît de la pénétration du moi d autrui, est contrariée par les différences extérieures, et l'imagination se représente difficilement comme semblables des états d esprit qui se traduisent au dehors par des signes inconnus. — Si des habillements noirs viennent à frapper les yeux d'un Européen, ils évoquent aussitôt en lui des idées de deuil et des sentiments de tristesse, mais ils n'ont pas cette signification pour les Chinois qui portent le deuil avec des étoffes blanches. — Cène sont plus seulement les grands contrastes qui séparent les peuples, mais les petites différences de costume, de manières et de modes qur» relatent les codes de savoir-vivre, codes qui ne sont pas moins respectés, tout dépourvus qu'ils soient de toute sanction légale. Dans chaque Etat, les divers actes importants de la vie sont tous marqués d'une empreinte propre à la nation, alors même que ces actes sont les mêmes dans le fond (1). Ainsi chez les différents peuples civilisés de TEurope, il y a des règles spéciales à observer pour la naissance des enfants, pour le baptême, pour la première communion ; puis pour le mariage: la demande, les fiançailles, la corbeille, lecontrat, les formalités religieuses, les usagesmondains,
(1) V. Baronne Staffe.— Usages du Monde.
les fonctions des demoiselles et des garçons d'honneur, la toilette masculine et féminine; pour les visites: leurs espèces, le cérémonial imposé, le rôle de la maîtresse de maison, les devoirs des visiteurs, les différentes manières de saluer, les ti:estes admis, la tenue, les présentations, les compliments, le tour de la conversation, le ton de la voix ; pour les dîners : le menu, le couvert, le service, la fanion de se servir de la fourchette et du couteau (qu'on se rappelle à ce sujet l'interdiction absolue de couper son pain), les règles ^^astronomiques, les lois de l'étiquette; pour les bals, les soirées, la correspondance, les présents, les invitations, les lettres de faire-part, les funérailles, le deuil, autant de règles minutieuses qui, pour n'être pas dictées du haut de quelque nqageux Sinaï, n'en sont pas moins scrupuleusement suivies.
Dans l'antiquité, où les communications étaient plus difficiles, les dilférences entre les mœurs étaient plus marquées et plus stables. Les habitants de chaque petit coin de territoire avaient leur façon propre de s habiller, de manger, de recevoir des amis, de pratiquer l'hospitalité, de se réjouir dans les fêtes et de s'attrister dans les deuils. C'était un usage reçu des ancêtres auquel on s'attachait de toutes les forces du respect et de Thabitude. L'absence de comparaison rendait ces usages si naturels que la contrainte ellemême parvenait difficilement à les modifier. De toutes les réformes de Pierre-le-Grand, une des plus difficiles fut de faire couper la barbe à ses moujicks, et un monarque absolu pouvait seul obliger les Japonais h revêtir les costumes Européens.
Les différences de manières ont ime influi^nce si réelle qu'elles servent à distinguer et même li séparer les classes les unesdes aulres. Cependant ces dilVérences tendent avec le temps à s'atténuer. La vie en com-
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mim sur un mt^me territoire facilite les relations, et, comme les usages suivis dans la capitale sont mieux connus, ils se répandent de plus en plus, grâce à la tendance naturelle à imiter ce que Ton admire. Alors même que des dillérences subsistent, elles deviennent moins choquantes parce qu'on se familiarise avec elles. — Les mœurs tendent ainsi à s'uniformiser, et, à mesure que cette uniformité se développe, les hommes prennent une conscience plus vive de leur union.
Traditions. Quant aux traditions, aux œuvres poétiques et aux créalions de Tart, elles ne deviennent des éléments d'union qu'avec le temps, lorsqu'elles sont dépouillées de tous les souvenirs pénibles qui rappelleraient d'anciennes rivalités, des luttes, des défaites, des violences, des servitudes, des spoliations. Mais, pour que cette épuration se produise, il faut que les motifs de haine disparaissent et que les populations vaincues ne soient pas toujours maintenues sous un joug aussi dur. — Sinon, elles conservent pendant de longues générations le souvenir de leur grandeur. Des légendes se forment, qui se transmettent toujours embellies par des imaginations éprises du passé ; des poésies lyriques circulent plus ou moins secrètement, qui entretiennent, comme une précieuse étincelle, l'idée de l'indépendance et l'espoir de la résurrection. — A Sparte, où l'aristocratie Dorienne avait Torgueil de Tisolement, les Messéniens gardaient fidèlement le souvenir de leurs luttes glorieuses el étaient toujours prôts à ressaisir leur indépendance. L'exemple le plus marqué est fourni par les Hébreux, qui transplantés à Babylone, puis chassés de leur pays et disséminés dans toutes les contrées du monde, ont conservé, à travers les siècles, leurs antiques traditions et ont maintenu malgré les distances Tunité de leur foi et de leurs espérances.
Mais cette opposition persistante avec le milieu est un cas exceptionnel. Ou bien les revendications aboutissent, et l'union obtenue par la force se brise par la force ; ou bien les efforts sont inutiles, et peu à peu, par lassitude et par intérêt, Tapaiseraent se fait. Les distinctions entre populations d'origine différente s'effacent, des relations de toute nature s'établissent, des mélanges se font par les ventes et achats de propriétés et surtout parles mariages. La communauté, réalisée d'abord par la contrainte et tout extérieure, se fait dans les esprits et dans les coeurs. Les traditions deviennent alors complices des changements d'idées et de sentiments. Elles célèbrent encore l'héroïsme de la résistance, mais glorifient surtout le mérite du vainqueur ; elles jettent un voile sur les violences, les cruautés et les injustices pour mettre en lumière les services rendus par la conquête. Ou plutôt tout ce passé est d'un commun accord rejeté dans l'ombre, et les traditions nationales ne commencent qu'à partir delà formation du nouvel Etat.
Les œuvres littéraires deviennent l'expression de la Société et, si par certains caractères généraux elles dépassent les limites d'un temps et d'un pays, elles ne sont pleinement goûtées que de la Société à laquelle elles étaient destinées. Ainsi la comédie Aristophanesquc n'était possible qu'à Athènes, et les tragédies grecques, transplantées à Rome, n'y ont jamais eu autant de succès que les spectacles de gladiateurs. De môme pour les arts. Les passionnés de sculpture grecque ne manquent point. Mais si les artistes modernes sont capables d'apprécier les formes plastiques de l'Apollon du Belvédère, qui donc parmi eux pourrait se vanter d'éprouver quelque chose de l'état d'âme d'un Hellène, venant de loin consulter Toracle de Delphes, et qui, prosterné devant la statue du Dieu, attendait dans l'angoisse la réponse de la Pythonisse, que le souffle divin agitait sur son trépied?
Les arts, les poèmes et les traditions, qui sont pour des étrangers dos choses mortes, vivent pour les contemporains et les nationaux. Ils entretiennent des idées et des sentiments communs et contribuent ainsi à resserrer les liens qui unissent les membres de la Cité.
En résumé, une société se compose de classes formées de tous les membres qui ont le m>me genre* d'occupations. Chacune est caractérisée par un ensemble d'idées, de sentiments et d'habitudes qui constituent la personnalité du Type correspondant, ou du moins le noyau de cette personnalité. Autour de cette partie centrale et résistante se forment des couches concentriques plus ou moins épaisses suivant les classes, mais dans toutes, de môme nature. Ces couches, formées d'un apport nouveau d'idées et de sentiments, viennent de la communauté du territoire, de la langue, de la race, de la religion, des lois, des m ivurs, des traditions, des œuvres littéraires et artistiques. EnRn c'est la réunion de CCS traits communs qui donne à un Etat sa physionomie spéciale et qui lui communique, non pas une àme substance, mais une sorte de personnalité et de vie mentale, vie bien réelle, mais mobile, fuyante et qui parait se refuser à être emprisonnée dans de rigoureuses formules.
Uelations Etrangères
Une des règles de Descartes — règle que nous nous sommes appropriée — est de faire partout « des dénombrements entiers et des revues générales » pour éviter de rien omettre.
Si on applique cette recommandation aux diverses induences, qui s'exercent sur les classes sociales, pour introduire dans leur nature des modifications déterminées, on trouve: l' les inlluences que les membres d'une
môme classe exercent les uns sur les autres par leurs actions et réactions mutuelles ; 2"* les influences qui naissent de l'action des autres classes, mais appartenant à une rac^me société; S*" les influences qui viennent du passé, des mœurs, des lois, des traditions, des lettres, des sciences, dos arts..; 4** les influences qui dérivent du sol et du climat. A ces influences, qui ont été signalées auparavant, il ne reste plus, pour être complet, qu'à rattacher les influences étrangères — influences qui, pour avoir besoin de franchir les limites des Etats, n'en sont pas^moins réelles.
Dans un pays qui vit dans l'isolement, les difTérentes classes de la société finissent souvent, en vertu de la loi d'adaptation, par s'harmoniser entre elles, de sorte que chacune se renferme dans sa fonction sans avoir le désir et presque l'idée d'en sortir. La société se maintient alors dans une sorte d'équilibre qui se consoliderait avec le temps, si aucune cause perturbatrice ne venait rompre cette immobilité. Une des causes les plus puissantes qui vienne agir sur elle, est l'action venue du dehors. Cette action de l'étranger stimule la société au progrès, provoque sa rivalité, entraîne son adhésion à des réformes, lui impose des changements par la contrainte, ou lui permet une expansion nouvelle : d'une façon générale, elle devient un ferment de transformation.
II n'est pas besoin d'une observation bien profonde pour constater la réalité de pareilles influences. — Qu'on prenne un peuple quelconque (méthode de concordance), et on trouvera toujours que son développement n'est pas le produit exclusif de forces internes. 11 ne ressemble pas à ces monades de Leibnitz qui n'ont point de fenêtres sur le dehors, et qui possèdent en ellesmêmes toutes les qualités nécessaires à leur évolution complète. Toujours à quelque moment de son histoire
236 LES CLASSES SOCLVLES
pénètrent en lui des éléments étrangers qui apportent des vues, des idées, des aspirations nouvelLs. Les armes de guerre se modifient, les outils se perfectionnent, les communications se multiplient, les besoins deviennent plus exigeants, les croyances religieuses perdent de leur intransigeance, les coutumes s'observent avec moins de rigueur, les lois sont dépouillées de leur caractère sacré ; on envisage la possibilité du changement, bien plus on le désire, et, quand ce désir a pris il la faveur des circonstances une force suffisante, on s'efforce de le réaliser. Ainsi les Romains ont été les promoteurs de la civilisation gauloise, mais euxmêmes s'étaient formés à l'école de la Grèce ; les Grecs à leur tour avaient reçu l'étincelle des Phéniciens ; ceux-ci l'avaient empruntée à l'Egypte, qui sans doute la tiiait de l'Inde. Et, si les annales de l'humanité remontaient avec certitude plus haut, on trouverait selon toute probabilité que celle étincelle de civilisation — semblable en cela à rétincelle électrique — a jailli du choc ou de la rencontre de sociétés diverses.
Pour constater la réalité de ces influences étrangères par la méthode de différence, il suffit de considérer un peuple quelconque et de suivre les différentes piiases de son histoire. Si beaucoup dechangements peuvent t»tre rapportés à l'initiative du peuple lui-môme, il en est d'autres qui ont certainement une cause externe. Ainsi les Romains empruntèrent aux Etrusques leur science augurale. Plus tord ils se mirent ouvertement à l'école de la Grèce, et leur littérature, leur poésie, leurs beaux-arts furent pour la meilleure partie une imitation grecque. — Dans les choses de la guerre, où pourtant ils excellaient, les Romains n'ont pas réalisé tous leurs progrès par les seules forces de leur génie. Mais il n'ont pas hésité, toutes les fois qu'ils le jugeaient avantageux, de faire des emprunts aux peu-
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pics rivaux. Ils adoptèrent le bouclier samnite plus maniable que le leur. Us prirent comme modèle une galère Carthaginoise, qui avait échoué sur leurs côles, et construisirent sur ce modèle la flotte qui, sous la conduite du consul Duilius, vainquit les Carthaginois. Inhabiles à conduire un siège, ils apprirent des Grecs àcrcuserdes galeries pour se mettre à couvert des assiégés, et à se servir de machines propres à abattre les plus fortes murailles.
Si cette recherche appartenait davantage au sujet, on pourrait découvrir bien d'autres traces de ces inlluences étrangères, traces qu3 le temps efface en grand* partie, mais qu'une érudition sagace retrouverait partout. — Pour conduire ces recherches avec méthode, il faudrait parcourir successivement toutes les classes sociales, et voir, dans les changements apportés à leur fonction, la part qui appartient à l'initiative nationale et celle qui doit être attribuée au stimulus venu de l'extérieur. Sans entrer dans les détails, on verrait que, si les Romains en leur qualité de vainqueurs ont développé d'eux-mêmes et ont imposé aux autres leur organisation judiciaire et leur constitution politique, ils se sont inspirés des autres peuples pour l'établissement de la loi des Douze Tables, pour la rénovation des croyances religieuses et philosophiques, pourlintroduction de nouveaux Dieux ou du moins de Dieux transformés par les légendes ; pour la guerre, pour les arts, pour l'éducation, pour l'agriculture, pour le commerce et pour l'industrie.
L'important n'est pas de constater la réalité évidente des influences étrangères, mais d'indiquer les lois suivant lesquelles s'exercent ces influences. Pour cela il ne faut pas considérer une société dans son ensemble; mais, suivant notre méthode, la résoudre par l'analyse en ses classes fondamentales, et voir, pour
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chacune d'elles, comiueDt (Kaprès son caractère elle se comportera à Tégard de l'étraniçcr. — Ces deux propositions demandent à elre prouvées séparément.
Sauf les cas exceptionnels, où une Société nionacoe dans son existence se concentre sur elle-même et où toutes les classes sentant plus vivement leur solidarité font, pour ainsi dire, bloc, les divers éléments sociaux ni ne sentent, ni ne pensent, ni n'agissent de la même façon en présence des influences extérieures. C'est là un fait dont l'histoire fournit maints exemples. Les Cités Grecques, dans les luttes qu'elles avaient a soutenir avec l'ennemi, se divisaient en factions opposées, dont certaines étaient souvent favorables aux ennemis. Ainsi que la remarque en a été faite par Montesquieu et par d'autres, la politique des Romains était de diviser les peuples dont ils rêvaient la conquête, en y encourageant la formation d'un parti favorable à ralliance Romaine. Mais, si une pareille scission pouvait se produire sur ces questions vitales de défense, elles étaient plus fréquentes encore quand la nationalité n'était pas en péril et qu'une classe, guidée par son intérêt, s'elîorqad de s'approprier les avantages reconnus à l'étranger dans une classe analogue. Les Législateurs étudient les lois adoptées chez les peuples voisins et plus particulièrement chez ceux qui ont des tendances analogues en politique, et ils s'ellbrcent d'introduire les lois qui, parles résultats obtenus, paraissent les plus propres à satisfaire leurs desseins. Les Chefs d'Etat copient la conduite de ceux qui ont réussi à rendre leur pouvoir plus étendu et plus stable. Les Prêtres, qui s'intéressent surtout aux choses de la religion, jugent les sociétés étrangères d'après leur culte. Si ces croyances sont incompatibles avec les leurs, l'étranger est nécessairement un ennemi qu'il faut réduire par la force ou avec lequel il faut s'interdire toute relation. Si au contraire
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il y a commimaulo de foi, les rivalités commorcialos ot les désaccords politiques n'ont qu'une importance secondaire aux yeux des prêtres, qui s'unissent, pardessus les frontières, pour la défense et la dill'usion de leurs idées. Les chefs militaires songent aux moyens d'augmenter la puissance de l'armée, et les ell'orts en ce sens, faits d'un côté, en provoquent de se«iblal)les chez toutes les nations rivales. Les savants et les philosophes, soucieux surtout de vérité, visent h une sereine impartialité, et, si parfois ils soumettent à des épreuves plus rigoureuses les théories venues de l'étranger, ils ne s'obstinent point par aveuglement patriotique à nier Tévidence. Or, qui pourrait soutenir que la diffusion des sciences et des idées philosophiques soit sans effet sur les destinées d'un peuple ? La vie de famille ne reste pas immuable, et ces changements de mœurs proviennent souvent de l'introduction de coutumes étrangères. Séduits par l'élégance grecque dans les manières et dans le langage, les Romains cherchent à dépouiller leur rusticité : le vieux Caton se met en maugréant à étudier les lettres grecques, et les jeunes gens n'ont point reçu de bonne éducation s'ils ne sont allés la compléter d Athènes ; quant aux matrones romaines, oubliant la sévérité des antiques Lucrèce, elles s'habituentsous la Home Impériale à tous les artifices de la toilette, et veulent rivaliser de séduction avec les esclaves que les Proconsuls ramènent de leurs provinces d'Asie. Les industries rivales s'efl'orcent de se copier et de se dérober les secrets de leur prospérité. Les procédés industrielsnesont pas le seul objet que les classes ouvrières se proposent d'emprunter. Les ouvriers cherchent à copier l'organisation qui leur assure autre part plus de bien-être et de puissance: c'est ainsi qu'à notre époque se répandent partout les idées et l'organisation syndicales ou môme socialistes.
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D'un autre côté, par une sorte djnternationalisme d'intérêts, les patrons se communiquent leurs moyens de défense et de domination. De tous les rapports qui s'établissent par-dessus les limites des Etats les plus manifestes sont les rapports commerciaux; car la nature m^me de leurs occupations fait aux commerçants une nécessité 'de la concurrence et de Témulation. Il n'est pas jusqu'aux pauvres, aux esclaves et aux criminels qui ne subissent dans un Etat le contre-coup de ce qui se produit au dehors. Il y a, à certaines époques, des courants universels de dureté ou de pitié pour les pauvres, il y a des périodes de rigueur ou d'affranchissement pour les esclaves (1) et des temps de contagion criminelle. Cest ainsi que l'anarchisme, dont le pays d'origine était la Russie, s'est répandu dans toule l'Europe.
La seconde question est de savoir suivant quelles lois chacune des classes se comportera k l'égard de l'étranger. Voici quelles nous semblent être ces lois.
1"* Loi de contraste. I/étranger est toujours un rival dans le présent, souvent un ennemi possible dans l'avenir. De là tout d'abord une défiance et un antagonisme naturels. Entre deux classes semblables mais appartenant à deux pays différents s'interposent toute une couche d'idées et de sentiments fortement opposés qui rendent difficile toute communication entre elles. Ces idées et ces sentiments constituent les traits communs à toutes les classes d'un même pays et engendrent Tamour-propre national, qui porte chaque classe à s'attribuer la supériorité sur les classes correspon-
(I) Au temps (le Ca Ion le Censeur, l'estiavc viciUi élail assimih^ a de vieilles ferrailles, donl il faut se débarrasser par la venle. 1^1"^ tard Sénôquc fait un plaidoyer éloquent en faveur des esclaves, et dans toutes les parties de TÊmpire Romain les affrancliissemenls se multiplient. Los affranchis — anciens esclaves — unissent même par occuper dans l'Eiat des postes importants.
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dantes de l'Etranger. L'attitude première à l'égard de l'Etranger est donc de le considérer comme inférieur et indigne de tout emprunt. L'influence est alors indirecte et donne lieu à une loi de contraste^ en vertu de laquelle les oppositions sont maintenues et même accentuées.
Dans l'antiquité Athènes et Sparte ont formé ainsi une sorte d'antithèse vivante, chaque Cité semblant prendre en tout le contre-pied de sa rivale. A Athènes la constitution était variable et inclinait de plus en plus vers la démocratie ; à Sparte elle était immobile, invinciblement attachée à une oligarchie étroite. D'un côté les Thètes — les plus pauvres citoyens — participaient à la souveraineté dans les assemblées publiques et exerçaient en qualité d'Iléliastes des fonctions judiciaires; de l'autre, les trente Gérontes concentraient en eux tous les pouvoirs législatif, judiciaire et décisif (paLx et guerre), et mùme plus tard, comme les rois étaient soupçonnés de favoriser l'affranchissement des Périèques, leurs pouvoirs furent réduits et soumis au contrôle effectif des Ephores. — A Athènes la milice est nationale ; à Sparte l'armée forme une sorte de caste séparée. — Le culte Athénien est brillant ; aux grandes Panathénces de longues processions se déroulent dans les rues de la Cité, processions où se mêlent joyeusement toutes les classes de la Cité et auxquelles prennent part même les métèques; à Sparte on a élevé un autel à la crainte, et une des solennités religieuses est le spectacle que donnent les jeunes gens se frappant jusqu'au sang devant Tautel d'Artémis. — A Athènes, les mœurs sont douces et libres : les citoyens ne sont pas soumis au régime du brouet, et les sages, comme Socrate, ne dédaignent pas d'assister aux banquets, où Ton ne parle pas seulement de la Vénus-Uranie ; à Sparte les syssities aux labiés communes devaient être d'ordinaire des repas bien silencieux, où les plai-
santerîes n'étaient pas souvent relevées de sel Attique. — A Athènes un magnifique épanouissement de tous les arts, architecture, comédie, drame, poésie; sur l'emplacement de Sparte, les fouilles n'ont pas mis à découvert de ruines de monuments ; et, quant aux autres arts les Spartiates ne goûtaient guère que la musique guerrière ou les poésies d'un Tyrtée, faites pour être chantées par des troupes en marche. — A Athènes le travail est no» seulement honore mais il est prescrit par les lois : ce n'est un déshonneur ni de se livrer au commerce ni même d'exercer un métier manuel ; le noble Spartiate s'interdit toute occupation lucrative, lais* sant dédaigneusement aux Périèques le commerce et rindustrie, et aux llilotes le travail de la terre. — Enfin le contraste pourrait se poursuivre jusque dans le traitement des esclaves. A Athènes, ils pouvaient espérer l'affranchissement ; à Sparte, on enivrait les Hilotes pour qu'ils inspirent un plus profond dégoût aux jeunes Spartiates.
2° Loi de cojiciirrence . Le mot de « concurrence » évoque surtout l'idée de lutte commerciale. Mais le sens, restreint à l'économique, serait ici trop étroit et il faut l'étendre à tous ces buts spéciaux que poursuivent les diverses classes de la société. La concurrence peut devenir ainsi universelle entre deux sociétés qui sont placées en face l'une de l'autre, et qui , mues par l'amourpropre national et l'intérêt, s'efforcent de l'emporter chacune sur sa rivale.
Cette émulation stimulante et cet effort intéressé sont des phénomènes connus. Mais, si tous les observateurs s'accordent à en reconnaître la réalité, ils ne sont point parvenus k donner à cette remarque le degré de précision que réclame une loi scientifique. D'autres, fuyant les généralités, se sont perdus dans les détails statistiques; accumulation de documents inutiles, tant qu'on
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n*a pas trouva; le moyen de les employer à Tétablissiement de lois. Appliqu(ms à ce problème notre méthode analytique, dont la valeur sera d'autant mieux contrôlée qu'elle sora soumise à un plus grand nombre d'épreuves.
Au sein d'une Société, la concurrence (ait sentir ses effets entre les individus appartenant à la môme classe. Les plus ingénieux, les plus actifs, les plus entreprenants rivalisent entre eux et cherchent à supplanter leurs rivaux. Quant aux faibles, aux paresseux et aux maladroits ils succombent vite, et, déchus de leur rang, tombent dans les classes inférieures. Or cette concurrence franchit les limites des Etats et s'exerce entre les classes semblables, qui font effort pour obtenir la supériorité dans leur œuvre propre. C'est là une des conditions du progrès. L'ne société tend à s'immobiliser dans un état statique, où se maintiennent en équilibre les diverses classes sociales, à la suite d'actions et de réactions sans cesse de plus faible amplitude. Mais ce qui Tempèche de se figer dans cette immobilité, ce sont les progrès réalisi'S en dehors des frontières, progrès qui menacent sa fortune, sa force ou son prestige.
Les chefs d'armée, qui sont chargés de la défense du territoire, sont très attentifs aux diverses formes de progrès que réalisent les armées étrangères. A notre époque les puissances se surveillent, épiant chaque perfectionnement et s'elïorçant d'en réaliser un supérieur. De là les rénovations fréquentes dans Téquipementdu soldat, dans l'art des fortifications, dans l'emploi des poudres et des explosifs, dans la fabrication des fusils et des canons à longue portée, dans les exercices militaires, dans la tactique, dans les études géographiques, dans la défense des côtes, dans la construction des cuirassés, dos torpilleurs et des sous-marins... Si quelque part cette émulation n'existe pas, mais que la classe militaire s'endorme dans la paresse et dans la
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routine, l'inf'eriorité éclate à la première occasion do lutte. L'armée n'est pas à la hauteur de sa tâche, et le peuple battu ou perd son indépendance, ou est amené sous le fouet de la nécessité à réformer ses institutions militaires.
Cette* loi de concurrence, dont l'action est si manifiîste sur les classes militaires, est applicable, d'une façon aussi réelle quoique moins apparente, à toutes les autres classes gouvernantes. Les Législateurs, qui dans lîs différentes assemblées publiques sont chargésd'élaborer les lois, examinent avec soin les différentes mesures législatives prises à l'étranger. Et, pour entraîner les suffrages de la majorité, un des arguments favoris et qui pèse toujours d'un grand poids dans la balance, c'est de montrer les réformes pratiquées à l'Etranger. C'est par cette fièvre de concurrence que les peuples modernes sont partout surchargésd'impôts. — Les lois se font plus douces dans l'application, les tribuniux se montrent plus indulgents et plus équitables, quand dans les pays voisins la justice est mieux rendue. C'est ce qui tempérait le despotisme des Seigneurs féodaux, qui auraient été abandonnés de la meilleure partie de leurs sujets, s'ils avaient abusé de l'arbitraire pendant que les coutumes étaient plus fidèlement suivies dans les provinces voisines. C'est aussi cette sorte de concurrence qui donna aux juridictions royales une prédominance de plus en plus marquée sur les Officialités. — On retrouverait l'action de la môme loi sur les Chefs d'Etat, dont le pouvoir s'accroît ou diminue suivant que dans les pays voisins les libc^rtés publiques sont restreintes ou étendues ; sur les PrvHres, dont Tintransigeance fanatique et les pratiques d'un ascétisme barbare s'affaiblissent, quand à l'étranger ces cruautés inutiles ont été répudiées ; sur bs philosophes, les savants, les poètes, les artistes, en
lin mot sur tous les direcleurs intellectuels de la société, qui sous l'incessante piqûre de Tamour-ppopre national, s'eiïorcent de placera un niveau supérieur la philosophie, la science, la poésie et les arts. — Quant aux agriculteurs, aux industriels et aux commerçants, la concurrence exerce sur eux des eiïets trop manifestes pour qu'il soit nécessaire d'insister longuement. A moins qu'une Sociélc ne se confine dans un isolement absolu, chacune de ces classes reçoit le contre-coup de ce qui se passe à l'étranger. Par suite de leur infériorité relative, les populations agricoles de certaines contrées peuvent se trouver menacées dans leur richesse et jusque dans leur existence. C'est ainsi que du temps d'Auguste la campagne romaine et une grande partie de l'Italie — transformée en vastes domaines [latifundia] cultivés par des esclaves — se dépeuplaient et renfermaient sans cesse de plus grandes étendues de terrain inculte. En France les blés étrangers nuisent k la classe des agriculteurs, qui souffre de la mévente de ses produits. Cette classe perd ses membres les plus malheureux ou les plus entreprenants qui vont porter ailleurs leur activité : de là le mouvement marqué d'émigration de la campagne vers les villes. Quant au commerce et à l'industrie, la concurrence en est l'âme. Il est donc inutile d'apporter des exemples qui s'offrent d'euxmêmes à l'esprit.
3« Loi d'imitation. Elle pourrait s'énoncer ainsi : Les membres d'une classe sont portés à imiter ceux qui à l'Etranger jouissent du prestige attaché au succès. — C'estuneloi bien connue sur laquelle M. Tarde a eu raison d'appeler l'attention. La seule remarque à faire, c'est qu'une société prise dans son ensemble n'en imite pas une autre prise également dans son ensemble. Mais les imitations sont partielles, et, si elles se réalisent sur , certains points, elles ne se produisent pas nécessaire-
LES CLASSES SOCLVLES
ment dans les autres parties, chacune gardant à cet égard son indépendance d'action.
Les exemples, qui ont été apportés pour lillustration des lois précédentes, montrent suivant quel procédé on découvrirait des exemples analogues en faveur de la loi actuelle. Mais, comme les faits d'imitation, par leur fréquence et par la netteté de leurs caractères, semblent placés au-dessus de toute contestation, il vaut mieux remplacer une facile énumération par Texamen des causes déterminantes de Timitation.
L'imitation se réalisera aux conditions suivantes : 1° la classe imitatrice se trouvera dans un élat de gène qui la sollicitera à chercher un remède à son malaise ; 2° elle comparera sa situation à celle de la même classe à rétranger, dont elle reconnaîtra la supériorité ; 3° elle recherchera les moyens qui ont servi à obtenir le succès ; 4° quand elle croira les avoir découverts, elle se transformera d'après son modèle, et, copiant ses procédés, s*eiïorcera ainsi de lui dérober le secret de son succès. — L'imitation porte de préférence sur la fin essentielle que chaque classe poursuit avant toute autre; mais elle peut s'étendre aussi à toutes les autres fins qui sollicitent Tactivité. Ainsi quand le paysan français eut conquis successivement la propriété du sol, l'indépendance, l'égalité des droits civils et politiques, ou vit à l'étranger la même classe s'engager dans cette voie des revendications et s'ell'orcer d'obtenir les mêmes garanties. — A ce sujet, ilfautremarquer que l'imitation est souvent maladroite, parce que, si la supériorité est facile à reconnaître, la découverte des vraies causes présente souvent de graves difficultés : guidé par une vue superficielle, on imite au hasard un antécédent au milieu d'un plus grand nombre dont le concours seul serait efficace.
4* Loi de contrainte. La concurrence et l'imitation
naissent de l'activité spontanée d'une classe qui, apercevant un progrès à accomplir, s'efforce de le réaliser par son intelligence et son travail. Mais l'activité libre n'est pas la seule source des changements, ni peut-être la source la plus importante. Car des modifications importantes peuvent ôtre imposées aux classes sociales par la contrainte qu'exerce du dehors une société étrangère plus puissante. Ne parlons pas de la guerre ellemême où la contingence lient une trop large place, mais des traités qui la suivent, quand par le sort des armes l'un des deux adversaires a montré sa supériorité sur le vaincu. Les clauses du traité de paix énoncent alors des prescriptions auxquelles doivent se soumettre les populations vaincues, et qui modifient plus ou moins profondément la vie des différentes classes sociales. Si la contrainte est maintenue avec persistance, elle produit une action dont les effets s'accumulent sans cesse, et elle finit, au bout d'une ou deux générations, par changer sensiblement le type primitif de la classe et par lui imprimer une physionomie spéciale.
La contrainte peut s'exercer de deux façons. Ou bien, restant brutale, elle se contente de prohiber certains actes, et d'en prescrire d'autres avec menaces de châtiments contre tous les violateurs de l'ordre. Ou bien elle s'adresse à l'intelligence, et alors, soit par l'enseignement donné dans les écoles, soit par la diffusion des livres, soit par d'autres moyens de persuasion» elle cherche, en faisant pénétrer dans les esprits les idées nouvelles, à agir sur la sensibilité et à modifier les tendances antérieures. C'est ainsi que dans les guerres de religion le parti victorieux s'efforce par des chemins directs ou détournés, par les persécutions ou par les prédications, à imposer ses propres croyances.
Voilà les lois générales. Mais ces lois reçoivent une
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application plus ou moins facile suivant la situation respective des sociétés en présence.
Jusqu'à présent nous avons surtout parlé des Cités, qui sont caractérisées par une capitale entourée d'un territoire restreint. Mais toutes les sociétés ne sont pas construites sur ce modèle. 11 n'existe pas seulement entre elles une différence de grandeur en territoire et en population — différence dont il n*y a pas lieu de tenir plus de compte en sociologie qu'en botanique — mais les différences portent aussi sur la nature même de leur constitution. A ce point de vue elles ne sont pas négligeables.
Le premier point à considérer est de voir si un pays jouit de l'autonomie complète, ou, si la pleine indépendance lui fait défaut, devoir sur quels points cette indépendance se trouve limitée. On obtiendrait ainsi une sorte d'échelle, dont le sommet serait occupé par les Etats, qui disposent en maîtres de leur destinée sans subir aucune pression extérieure, et dont le dernier échelon reviendrait aux peuples vaincus, soumis â une domination étrangère.
Voici les principaux de ces degrés :
1** Etals autonomes. En temps de paix, ils échappent ainsi à toute contrainte extérieure, et, dans leur développement, n'ont à obéir qu'aux autres lois, antérieurement énumérées.
2° Etats indépendants mais qui ont contracté entre eux divers traités^ dont les clauses limitent partiellement leur liberté. — Entre sociétés guerrières se forment surtout des alliances offensives et défensives. Pour étendre leur domination ou pour se garantir des attaques d'un puissant voisin, elles prennent divers engagements au sujet de l'entretien d'une armée et de la mobilisation des troupes en temps de guerre. Les relations, qui de fait s'établissent entre les classes
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militaires des deux nations, facilitent de ce côté le jeu des lois de concurrence et d'imitation. Animés par Témulation, les chefs d'armée, qui exercent une influence prépondérante dans l'Etat, s'efforcent des deux côtés de prendre les mesures les plus favorajbles au développement des forces militaires. — D'ailleurs, comme ils ont le sentiment de leur solidarité, ils sont moins disposés à faire mystère de leurs connaissances techniques, de leur organisation militaire et de leur armement. Ils se font de mutuels emprunts, avec cette différence toutefois, que la nation qui a le plus de prestige suscite la plus grande part des imitations : telle est la situation actuelle de l'Allemagne dans la Triplice. — Les questions religieuses donnent lieu aussi à des traités qui lient sur des points spéciaux la liberté des Etats contractants. C'est ainsi que les douze peuples — qui composaient le conseil Amphictyonique — avaient pris des engagements communs au sujet des cérémonies religieuses et des différends qui pouvaient surgir entre les villes associées. Le Concordat conclu sous le premier Empire ♦»iitre Rome et le Gouvernement Français est un autre exemple de convention limitant la liberté d'un Etat en matière religieuse. — D'autres restrictions sont apportées à la liberté d'un Etat par les traités de Commerce, qui établissent des tarifs douaniers immuables pendant toute la durée du traité. — Dans le cas du libreéchange, la loi de concurrence s'exerce avec toute son intensité. La nécassité de la lutte excite les industriels à perfectionner leur production et à copier les procédés suivis avec succès à l'étranger : soutenir la concurrence devient pour les commerçants des deux pays une question de vie ou de mort. — Enfin il existe une foule d'autres conventions sur les postes, sur les monnaies. sur les poids et mesurt^s, sur la propriété littéraire et artistique, etc.. — conventions qui restreignent, il est
vrai, la liberté future, mais qui ont pour caractère d'être prises volontairement, dans un but d'utilité commune.
Dans un sujet, où Ton s'interdit les considérations de finalité et de pratique, il ne convient pas d'examiner l'utilité sociale qui résulterait de l'extension donnée aux contrats volontaires. Il suffit de montrer l'existence de ce régime et les effets qui en proviennent au point de vue des relations internationales.
3** Fédérations. Le rapprochement entre les Etats devient ici plus intime. Les Etats confédérés conservent bien encore une part d'autonomie, mais ils ont aliéné leur liberté sur les questions les plus importantes. Dans une confédération les décisions sur la paix et sur la guerre, les dispositions constitutionnelles, les lois sur l'organisation militaire, la nature et la grandeur des charges fiscales sont autant de choses qui sont soustraites à la volonté de chaque Etat isolé, mais qui sont réglées au gré d'une majorité toute-puissante. Cette fédération s'établit entre de petites liépubliques, qui veulent bien s'associer dans un but de défense commune, mais qui tiennent à réserver le plus possible de leur indépendance primitive. — C'est ainsi qu'en Suisse, chaque Canton s'administre d'après sa constitution particulière, mais sous la réserve de se soumettre à des règlements généraux, qui fixent les droits politiques et la liberté des cultes chrétiens et de la presse, et qui garantissent les droits d'association et de pétition. — Les Etats-Unis constituent également une République fédérative. Chaque Etat conserve son indépendance pour l'administration de- ses affaires intérieures, mais ses droits do souveraineté sont délé-
gués à un gouvernement central, qui représente l'Union auprès des nations étrangères.
La loi de contrainte exerce ici un empire plus étendu
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que dans le cas précédent. Elle est, sur les points soumis à son action, d'autant plus efficace qu'elle s'appuie déjà sur une entente volontaire et qu'elle s'efforce surtout de la fortifier. — La loi d'imitation trouve un large champ d'action. Comme les barrières entre les Etats sont levées, les classes de m(>me nature ont toute facilité pour communiquer entre elles, se connaître et imiter les supériorités reconnues. — Cette imitation s'impose du reste partout où la concurrence est possible. Ainsi, comme les douanes intérieures sont supprimées, les industries de môme nature doivent sans cesse faire effort pour se maintenir au ni veau des industries rivales. — La loi d'indépendance n'est pas entièrement abolie. Chaque Canton ou Etat repousse une assimilation complète et cherche à conserver leur physionomie propre aux mœurs anciennes et aux institutions que n'ont point réglées les lois Fédérales.
4° Vasse/age ou Système FéodaL Dans le régime fédératif les Etats confédérés sont mis sur un pied d'égalité. Dans le régime Féodal, le territoire est divisé en un plus ou moins grand nombre de seigneuries, qui n'ont pas toutes les mômes droits. Ces Seigneuries sont subordonnées entre elles, d'après une hiérarchie correspondant à la qualité de leurs maîtres, qui sont ou suzerains ou vassaux.
En principe, le lien qui unit le vassal à son suzerain est un lien d'ordre moral et presque mystique, puisque dans l'hommage-lige le vassal était tenu, pour mieux garantir la fidélité de sa promesse, de prêter à genoux le serment d'obéissance. — En réalité, ce lien était fragile, toutes les fois qu'il y avait entre les deux contractants antagonisme d'intérêt ou d'ambition, et que le vassal se sentaitassez de puissance pour secouer le joug du suzerain. Cependant dans les conditions ordinaires le suzerain avait pour lui la force, accrue
2o2 LES CLASSES SOCIALES
encore de toute Tautorité qu'y ajoutaient une promesse solennelle, un serment religieux et la menace de félonie. La contrainte physique et morale imposait à Tinférieur tout un ensemble de devoirs, qui restreignaient d'autant son pouvoir, et cela, dans les limites mêmes de sa Seigneurie. Ainsi il était assujetti au service d'ost, c'est-à-dire qu'il devait venir, accompagné d!un certain nombre d'hommes d'armes, se ranger sous la bannière du Seigneur et participer pendant une durée variable
— là 60 jours — aux guerres qu'il avait plu a ce dernier de décider. Il devait aussi l'assister loyalement de ses conseils et prendre place à ses côtés dans les cours de Justice. Enfin la terre n'avait été concédée au bénéficiaire qu'en retour d'aides en argent que le vassal
— transformé ainsi en collecteur d'impôts — avait à fournir dans des circonstances déterminées. — Pour le reste le Seigneur était maître dans son fief, et, avec le concours des vassaux qui lui étaient subordonnés, disposait du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.
Dans ce régime dominait l'idée de subordination volontaire, et par suite, la loi qui primait les autres ordinairement était la loi d'imitation. Le suzerain, à qui avait été prêté à genoux le serment d'allégeance, apparaissait entouré de prestige, et c'était sur lui que le vassal était porté à se modeler. Mais le modèle choisi n'était pas toujours le suzerain immédiat. Dans la grande multitude des Seigneurs d'une époque, quelques-uns éminaientpar Ifur habileté, leur vaillance ou leurs succès. C'étaient ceux-là qui suscitaient le plus d'imitateurs.
La loi de concurrence fait dans un pareil état social vivement sentir son action. L'inlluence ne s'obtient que par la force et le prestige. De là les elTortâ continuels, auxquels sont tenus les puissants pour maintenir leur autorité ; de là les rivalités, les luttes et les guerres.
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.> LcH Colonies, Ce qui caractérise une colonie, c'est 1 établissement d'un groupe plus ou moins important de personnes sur un territoire étranger.
Mais ce mot, bien qu'il ait une signilication précise, met dans une mi*me catégorie des choses fort dissemblables, parce que — suivant le procédé des classifications artificielles — on n'a tenu compte que d'un seul caractère. Pour connaître avec exactitude les relations d'une colonie, d'un côté avec la métropole, de l'autre avec les indigènes, il serait nécessaire de distinguer soigneusement la nature des Titres mis en présence et particulièrement celle des colons. Car les colons se comporteront d'une façon très différente, suivant que ce seront des soldats victorieux qui s'établissent dans un pays à la suite d'une conquête ; des commerçants qui se fixent dans une contrée pour y fonder des comptoirs et entretenir des relations commerciales avec les habitants ; des agriculteurs qui vont, sous la protection de la métropole, mettre en valeur des territoires fertiles mais incultes ; des citoyens pauvres qu'on transporte dans des provinces soumises en leur concédant des terres d'une exploitation facile ; des militaires qui, en retour de services actuels ou passés, reçoivent également des concessions avec des bestiaux et des instruments de culture ; ou enfin des condamnés que par mesure pénale on déporte au loin avec l'espoir de les améliorer en leur donnant, avec la propriété du sol, un nouveau genre de vie.
Comment les lois, qui règlent les relations étrangères, s'exerceront-olles dans ces différents cas? Et d'abord entre les colons et la métropole.
La loi de contra&te ou d'indépendance manifestera son action, toutes les fois que les colons se sentiront assez de puissance pour S3 détacher de la mère-patrie et pour se soustraire à son autorité. Or celte condition
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se trouve souvent réalisée dans les colonies militaires. Les Normands, sous la conduite do Guillaume le Bâtard, s'emparent de TAngleterre, et, devenus maîtres de ce riche pays, méconnaissent la suzeraineté du roi de France. — Cette séparation se produit souvent aussi dans les colonies de commerce. Si la colonie s'enrichit, se développe et augmente sa puissance, elle aspire à rautonomie ; et, quand elle ne rompt pas complètement avec la métropole, elle lui donne non des gages sérieux d'obéissance, mais de simples égards. Telles furent les différentes colonies phéniciennes et grecques, Cyrène Marseille, Carthage. — Lpes colonies agricoles, lorsqu'elles se développent par les progrès de la population et par la mise en valeur de territoires étendus, arrivent également à vouloir vivre d'une vie indépendante. Les exemples les plus marqués sont fournis par les Etats-Unis d'Amérique et par les nombreuses républiques Américaines, qui successivement se sont soustraites au joug des gouvernements Européens. — Quant aux autres sortes de colonies, elles se trouvent dans des conditions moins favorables pour s'émanciper.
La concurrence s'ouvre un vaste champ dans les colonies. La métropole a intérêt à laisser aux colons une grande part d'initiative, et d'ailleurs, quand elle n'y serait point disposée, l'éloignement rend le contrôle bien difficile. Aussi, dès que les circonstances sont favorables, les colonies entrent «n concurrence avec la métropole, cherchant, comme disent les Italiens, hfare da se. Dans les territoires conquis, une armée victorieuse est réfractaii e à l'obéissance. Elle prétend s'approprier les fruits de la victoire, dès qu'elle n'a pas à redouter la répression d'un pouvoir plus fort. S'il s'agit d'une colonie commerçante, les colons peuvent tirer des ressources de la contrée un meilleur parti que les commerçants restés dans la mère-patrie. D'à-
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bord ils sont en contact immédiat avec la population indigène, puis ils exploitent une contrée nouvelle, où les richesses abondent quand remplacement de la colonie a été bien choisi, enfin ils sont entreprenants, audacieux et de plus tout aussi rompus aux habiletés du commerce que les négociants de la métropole. De là de nombreux éléments de succès qui permettent a ces colonies de développer leur prospérité et d'arriver souvent à supplanter la mère-patrie.
Loi d'imitation. Les êtres vivants se développent suivant un plan d'organisation semblable à celui des parents. Il en est de même des colonies qui, par une tendance naturelle, sont amenées à copier les institutions de leur pays d'origine. Dans la colonisation grecque Timilation était poussée très loin. Ce n'était pas une ville nouvelle que Ton fondait sur les bords du Pont-Euxin, dans la Chalcidique de Thrace, ou en Sicile et dans Tltalie méridionale. Mais c'était l'image de l'ancienne que l'on transportait sur le sol étranger, avec le culte, les divinités tutélaires et la plupart des institutions politiques et civiles (1). Dans la quatrième Croisade, les vainqueurs se partagèrent l'empire Grec et parla distribution des duchés, des comtés et des seigneuries, tirent refleurir la féodalité.
Cependant il est évident que cette tendance à l'imitation n'existera pas chez les émigrants qui fuient leur pays pour échapper à une domination qu'ils jugent tyrannique. Les puritains d'Angleterre et d'Ecosse, qui émigrèrent dans l'Amérique du Nord vers 1620, détestaient le papisme et la royauté, et, par leur esprit démo-
(I) Aulu-Gclle appelle les colonies romaines popuU romani quasi effigies parvoe simulacraque. En effet les nouveaux venus, généralement au nombre de 300 pour rappeler les 300 gentes primitives, formaient le patriciat do l'endroit, nommaient un Sénat, des fonctionnaires, et cherchaient dans leur vie publique à fournir, toute proportJoo gardée, une Gdèie copie de Rome.
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cratique exercèrent une grande influence sur les mœurs et les destinées politiques des futurs Etats-Unis.
Loi de contrainte. La contrainte est appelée à jouer un rôle important, toutes les fois que la colonie, réduite à ses seules forces, serait incapable d'acquérir et de conserver son indépendance vis-à-vis de la Métropole. Les colons se trouvent alors forcés d'accepter les conditions qui leur sont faites, et, tant que la situation respective n'est pas modifiée, ils s'adaptent de plus en plus à leur état. Les velléités de résistance ou les écarts en dehors delà voie imposée seraient réprimes par les Gouverneurs qui, représentants de l'Etat souverain, exercent la surveillance en son nom et disposent de la force.
D'un autre côté TEtat-souverain n'est point disposé à affranchir spontanément une colonie des obligations fixées à Tépoque de son établissement. — Mais que pour une raison ou une autre la contrainte cesse de s'exercer, et les anciens liens de sujétion sont brisés. Ainsi l'empire colonial d'Athènes s'est désagrégé, lorsque la puissance Athénienne s'écroula sous les coups du Spartiate Lysandre. Il en est de même aujourd'hui pour l'Espagne qui a vu successivement toutes ses colonies se séparer, à mesure que son antique grandeur diminuait.
Les rapports des colons avccles indigènes appartiennent naturellement à la section suivante.
G** Conquête, Au degré inférieur se trouvent les peuples soumis par la conquête.
La loi de contrainte s'exercera d'abord et avec le plus de force. — Ce que la conquête opère avec le plus de facilité, c'est la suppression de l'ancienne organisation politique, militaire et civile. — La puissance militaire est détruite, les pouvoirs publics sont proscrits, et les droits civils subissent des remaniements plus ou moins
consid'Jrables suivant les visées des conquérants — visées variables et imprévisibles, parce qu'elles laissent une trop grande place k la liberté. Ainsi les Romains se plaisaient, par système politique, à imposer aux Cités des conditions très diverses, attribuant tantôt le droit de Cité complet,tantôt le droit Latin et tantôt des constitutions particulières, dont les clauses étaient fixées dans des traités [civitates fœderatœ),
NouG avons vu de plus que Tunité sociale est constituée par un ensemble de choses communes : le territoire, la race, la langue, la religion, les lois, les mœurs et les traditions. Or, si les lois peuvent être immédiatement modifiées par une décision de la puissance victorieuse, les autres choses ne sont sujettes à des transformations ni aussi faciles, ni aussi promptes. — Les traditions se conservent dans la mémoire des vaincus et se transmettent, comme un pieux dépôt, aux générations nouvelles, et peut-être d'autant mieux que la domination se montre plus dure. — Les mœurs sont soigneusement entretenue^ et persistent avec une force particulière dans les campagnes, où l'imitation volontaire a moins l'occasion de s'exercer. Du reste les habitudes de vivre, les usages et les manières paraissent aux vainqueurs des coutumes sans importance au point de vue de Tordre social. Par suite ils négligent le plus souvent d'employer la contrainte pour les modifier.— Comme la diversité de langue est un obstacle sérieux aux rapports sociaux, les Gouvernants ont intérêt à la faire cesser. Ils y parviennent d'une façon très différente suivant les classes sociales. Les classes rurales, qui ont peu de rapports avec les vainqueurs, conservent longtemps leur langue primitive. Mais, comme cette langue ne sert plus guère qu'à des ignorants, elle s'altère de plus en plus et tombe à l'état de patois. — La Religion est encore plus vivace. C'est là un fait si bien
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connu que les conquTants, pour assimiler plus facilement les peuples vaincus, évitent souvent de froisser les croyances et les sentiments religieux. Rome se montrait très tolérante en cette matière et, au lieu de proscrire les Dieux des pays soumis, elle préférait s'attacher ces peuples en admettant dans son Panthéon les Dieux étrangers. De nos jours cette politique est presque universellement suivie dans les colonies Européennes. Les croyances religieuses et le culte des indigènes sont respectés. Les missionnaires cherchent, il est vrai, à les changer ; mais c'est en recourant à la persuasion plutôt qu'à la contrainte. — Ce n'est pas cependant que la contrainte^ pratiquée avec rigueur et suite, ne soit sans effet. Mais cet effet est variable suivant les conditions, dont la plus importante est la nature de la classe où le changement doit se produire. (Car c'est toujours sur ce point central qu'il faut diriger son attention, si l'on veut se dégager de contradictions apparentes, et d'irrégularités dans la succession des faits sociaux). Ainsi en religion les prêtres sont réfractaires à tout changement et on ne peut triompher de leur résistance que par les persécutions, Texil ou les supplices. —La contrainte n'a rien à faire sur les races ; et, quand les différences sont fortement marquées par des caractères • extérieurs et apparents, elles sont un des plus grands obstacles à la fusion. Ainsi Jes Américains du Nord ont sans cesse refoulé les races indigènes et les ont confinées dans des territoires de plus en plus réduits.
Loi d'imitation. La force de résistance d'un peuple conquis peut se mesurer au degré de contrainte nécessaire pour maintenir Tordre. Mais, après le's violences mômes de la conquête et les tentatives de révolte, le calme — du moins extérieur — se produit. C'est alors qu'une communication entre les deux peuples est possible. Le peuple vaincu, abdiquant tout espoir d'indépendance et reconnaissant qu'il n*a rien à gagner à se
renfermer dans un isolement farouche, s'efforce d'effacer les différences qui constituent pour lui une marque d'infériorité. Pour cela il se fait le copiste du vainqueur, cherchant à imiter sa tenue, son costume, ses manières, son langage, son éducation. C'est ainsi que les Gaulois s'étaient assimilés, en un temps très court, les mœurs romaines. Mais cette assimilation est loin de s'opérer également dans toutes les classes de la Société. Elle se réalise tout d'abord dans les classes riches, qui sont en meilleure situation pour se glisser dans les rangs des vainqueurs et qui sont portées par l'ambition naturelle à ces classes h sortir de leur subalternité. C'est ce que montre l'évolution des Thètes k Athènes, des Plébéiens à Rome, du Tiers-Etat en France.
Cependant l'imitation ne se fait pas toujours dans le même sens, et, bien que le contraire soit plus fréquent, il arrive aussi que les vainqueurs imitent les vaincus. Par exemple les Romains ont emprunté aux Grecs leurs arts, leur littérature et leur philosophie. — Si les peuples étaient considérés comme des unités indivisibles, aucune subtilité ne parviendrait à résoudre ces contradictions et par suite aucune loi sociale ne serait possible. Par la considération des classes, animées chacune d'un esprit particulier, ces sortes d'antinomies ne sont plus irréductibles. — Le trait distinctif du a Riche », c'est l'amour des plaisirs et des plaisirs les plus raffinés. Quand Rome enrichie des dépouilles des nations renferma dans ses murs toute une classe de riches oisifs, les arts de la Grèce trouvèrent un terrain favorable pour s'y acclimater et s'y développer. Les jeunes Romains furent envoyés à Athènes et à Rhodes pour apprendre, à l'école des Rhéteurs, l'art de dominer^ par la parole soit au Sénat, soit au Forum ; les statuaires Grecs s'empressèrent de Qxer dans le marbre les traits vulgaires de quelque LucuUus ; les archi-
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tectes construisirf^nt sur le Palatin des demeures somptueuses ; des théâtres furent construits ; et, comme le génie Romain était plus propre à formuler des lois qu'à trouver des situations dramatiques, les comédies grecques, traduites en latin par les Plaute et les Térence, furent transportées sur la scène.
Loi de concurrence. Quand l'état de guerre proprement dit a cessé, la lutte n'est pas terminée. Elle se poursuit entre les classes sous la forme atténuée de la concurrence. La nation vaincue, si elle est repoussée des postes inférieurs, tourne son activité vers l'agriculture, le commerce, l'industrie, et en-général vers toutes les carrières où les distinctions entre vainqueurs et vaincus ne sauraient être maintenues. La fusion s'opère entre ces classes qui, animées du même intérêt, s'élancent alors à l'assaut du pouvoir. — Telle est l'histoire intérieure de Rome, où les Plébéiens, formés suivant toute probabilité des peuples soumis et des déchets des familles patriciennes, s'élevèrent progressivement et finirent par jouir des mômes droits que les Patriciens.
Loi de contraste. La loi de contraste exerce surtout son action dans le cas où les deux peuples présentent deux civilisations profondément différentes, sans que l'une d'elles apparaisse comme inférieure, ou du moins sans que cette infériorité soit reconnue. Alors même que les deux peuples habitent sur le même territoire, ils ne se mêlent point. Mais les vaincus — qui forment la majorité — tiennent à affirmer leur origine par leurs costumes, leurs manières, leurs jeux, leurs cérémonies religieuses.
Ce contraste se manifeste d'autant mieux et se perpétue d'autant plus que le peuple vaincu appartient à une race différente, et habite loin du pays occupé par la race victorieuse. En Turquie l'élément chrétien formait et — dans les provinces maintenues sous la domi-
nation Turque — forme encore une population qui ne se racole pas aux sectateurs de Mahomet. Dans Tlnde et en général dans les colonies Européennes dWsie, les indig^nes ne cherchent pas à se confondre avec leurs maîtres. Ce sont des courants qui coulent dans deux lits différents.