‹ Les classes sociales: analyse de la vie socialeChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans tout ce qui précède on s est plus particulièrement attaché h décomposer les Sociétés en leurs éléments constitutifs, c'est-à-dire en classes distinctes ; à montrer la manière dont la nature de chacune d'elles peut être déterminée ; h indiquer les lois qui régissent leurs actions et leurs réactions mutuelles. L'étude a ainsi porté de préférence sur les agents et sur les causes, parce que cette marche semblait la meilleure pour atteindre les faits sociaux qui sont les résultats de ces agents. Ou plutôt il existe deux sortes de faits sociaux : les uns résident dans les hommes appartenant à un même groupe social et, de nature psychologique, consistent surtout en sentiments, idées, croyances et volontés ; les autres, de nature matérielle, sont les produits de l'activité de ces groupes et sont plus spécialement appelés faits sociaux.

Que sont ces faits ?

La définition définitive, qu'on s'interdisait de poser au début, semble maintenant pouvoir être légitimement établie. Elle ressort de l'exposition antérieure et pourrait être ainsi énoncée : « Les Faits sociaux sont les

« phénomènes sensibles qui résultent de Tactivité des (' classes — activité déterminée et par la nature propre M à chacune d'elles, et par les rapports que ces classes ont entre elles et avec l'étranger ».

Cette définition permet de procéder à une énumération des faits sociaux plus méthodique et plus sûre que celle qui avait été présentée provisoirement. Chaque classe est caractérisée par un genre d'activité propre, et par suite elle donne naissance à une catégorie de faits déterminés. Si Ton suit l'ordre dans lequel les classes sociales ont été énuraérées, on trouve les catégories suivantes de faits correspondants.

lo Les Lois qui émanent du pouvoir législatif.

Cette simple manière de rattacher les lois aux agents qui des produisent sert à dissiper toutes les équivoques auxquelles ce mot donne lieu. Ainsi la fameuse définition de Montesquieu « Les lois sont les rapporls nécessaires qui dérivent de la nature des choses » est une définition trop générale. Elle a la prétention de s'appliquer à tout. Mais en réalité elle confond deux ordres de choses radicalement distinctes : les choses matérielles où domine la fatalité aveugle, les choses de l'esprit où par la persistance et la multiplicité des idées la volonté échappe au pur automatisme. Il est (( nécessaire » que le concours des forces tangentielles et attractives lance les planètes dans une courbe elliptique ; que le météore ou la pomme détachée de l'arbre tombent sur le sol en parcourant . des espaces proportionnels aux carrés des temps employés à les parcourir; que sous Faction de l'humidité le fer se couvre de rouille dans les proportions déterminées par la formule F e^ 0^; que dans les conditions normales le foie secrète la bile et exerce sa fonction glycogénique. On pourrait dire encore que cette nécessité s'applique aux animaux inférieurs, qui par une sorte de

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« disposition de machine » accomplissent d'une manière uniforme les actes nécessaires à la conservation de Tindividu et de l'espèce. C'est ainsi que l'araignée, mue par un instinct bien des fois séculaire, tisse sa toile et s'empare du moucheron qui en agite les fils. Mais dans la société il n'y a pas d'ôtres qui, par le privilège d'une organisation spéciale, soient chargés d'élaborer les lois comme l'araignée tisse sa toile ou comme le foie secrète la bile. Mettre sous un môme mot des choses aussi différentes ce n'est pas généraliser, c'est risquer en effaçant les distinctions légitimes de tout confondre.

Les lois — considérées comme l'expression de la volonté des Législateurs — consistent essentiellement dans des ordres accompagnés de sanctions en cas de désobéissance. C'est la définition telle qu'elle est donnée par les jurisconsultes Bentham et Austin.« Une loi, di- « sent-ils, est un ordre d'un genre particulier, adressé « par un supérieur politique ou souverain h son in- « férieur politique ou sujet. Il impose à celui-ci une « obligation ou devoir et le menace d'une pénalité ou « sanction en cas de désobéissance »(1). La volonté et la puissance du Législateur sont la source de la Justice et du Droit considérés non au point de vue abstrait et idéal, mais dans leur réalité positive.

Est-ce à dire que cette volonté soit capricieuse et échappe à toute détermination scientifique?

Une pareille contingence n'existe pas, puisque cette volonté dépend de la nature des hommes qui ont disposé du pouvoir législatif dans une société et à une époque déterminées — la nature, c'est-à-dire l'ensemble des inclinations, des idées, des croyances et des qualités du caractère. D'ailleurs ces Législateurs ne ressemblent pas aux Dieux d'Epicure qui vivaient hors

(1) Cil^ par Summer Maine. Études sur l'Histoire de Droit, P. 91 do la Trad. Française.

du monde et loin de ses agitations. Mais ils subissent dans une mesure plus ou moins grande les influences des autres classes, qui toutes tendent soit h la conservation des lois actuelles, soit à des changements, d'après leurs intérêts ou leur idée de justice, et qui exercent une pression d'autant plus efficace qu'elles disposent de ressources plus importantes. Les chefs d'Etat demandent qu'on protège leur autorité, et quon les arme de pouvoirs capables de briser facilement toutes les résistances : pour eux, la justice consiste à commander et à être obéis. — Les juges, chargés d'appliquer les lois, se croient les interprètes les plus autorisés de la justice : ils réclament l'indépendance ou même demandent, comme un droit, le contrôle sur la législation. — Les Militaires voient la justice dans une rigoureuse subordination et dans Tobéissance passive: habituésau commandement, ils souffrentdifficilement un pouvoir civilsupérieur. — Les Prôtresont de plus hautes prétentions. Us ont en dépôt la vérité divine : par suite, la justice c'est d'accorder la prééminence aux détenteurs de cette vérité et de se soumettre à leurs décrets, expression de la volonté divine. — Les poètes, les littérateurs, les savants, les philosophes se rc'clament de la raison et se constituent les défenseurs de Tidéal. Dépourvus de tout pouvoir effectif, ils agissent cependant par la puissance des idées et par la séduction du beau, du vrai et du bien. Us favorisent les aspirations des classes qui, dès qu'elles le peuvent, abritent leurs revendications derrière les hautes conceptions de ces intelligences d'élite. De plus, ils influent sur les législateurs officiels, qui, représentants de la justice, ne peuvent longtemps la maintenir en opposition avec les peintures du beau, du vrai et du bien telles qu'elles sont répandues dans le public. — Les femmes, on tant qu'elles ont des intérêts distincts de ceux de l'homme, luttent au nom

de la justice coDtre les dispositions légales qu'elles jugent oppressives. — Les travailleurs des champs se font aussi législateurs. Dans les veillées d'hiver, sous le manteau de la cheminée, ils suppriment les corvées, diminuent les tailles, et, quand leurs plaintes sont transmises par des intermédiaires officieux ou des représentants légaux, ils peuvent dans une certaine mesure influer sur les dispositions législatives. — Les revendications ouvrières ne datent pas seulement de notre époque. Elles se sont produites de tout temps sous des formes diverses mais facilement reconnaissables. Dans l'antiquité le travail manuel était réservé aux esclaves, et les esclaves demandaient Taffranchissement. Au moyen-âge, les compagnons protestaient contre les corporations fermées et demandaient que par leur suppression une égale liberté fût accordée à tous. A notre époque, les classes ouvrières s'agitent plus fortement que jamais. Or peut-on douter que leurs plaintes, les plaidoyers fougueux de leurs partisans et les grèves multipliées n'agissent sur les législateurs et ne les portent h chercher la clé de la q uestion sociale ? — D'un autre côté, les patrons font des efforts opposés et cherchent à maintenir leurs avantages ou leurs privilèges. — Quant aux commerçants ils réclament ordinairement la liberté et demandent que TEtat se môle le moins possible de leurs affaires commerciales. — Il n'est pas jusqu'aux Pauvres qui, par leur misère et leurs souffrances, n'émeuvent les législateurs et ne les sollicitent à frapper des taxes spéciales en leur faveur, ou à créer des établissements d'assistance publique. Et enfin les Criminels eux-mêmes trouvent des défenseurs qui contribuent à adoucir les rigueurs de la loi et parfois à énerver la répression.

Les lois se distribuent en espocessuivantlescatégories de personnes auxquelles elles s'appliquent. Ainsi en

suivant rénumération des classes sociales, on trouve successivement: Les lois po/iiiqvefi qui règlent les droits des citoyens participant dans une plus ou moins grande mesure à la confection des lois; les lois judiciaires qui président a Forganisation des Tribunaux, délimitent l'étendue de leur juridiction, et fixent les formes que les juges doivent suivre dans la poursuite des affaires, dans Finstruction, dans les débats etdans les jugements; les lois ConslitiUionnelles qui déterminent la forme du gouvernement, et fixent les conditions à remplir pour que les chefs d'Etat soient mis en possession du pouvoir exécutif; les lois Administratives qui attribuent aux agents exécutifs un pouvoir déterminé et règlent ses conditions d'exercice ; les lois Militaires quiont pour objet le recrutement de rarniée, la durée du service, la solde, l'armement, les règles de l'avancement, la discipline... Les lois relatives au Clergé fixent les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Puis viennent les lois sur la Presse etsur les diverses manifestations littéraires et artistiques ; les lois sur la constitution de la famille^ sur les mariages (qui intéressent surtout la femme) et sur l'éducation des enfants: les lois sur la propriété du sol, sur les contrats de vente, sur les héritages et les donations ; les lois ouvrières qui règlent les conditions du travail ou laissent les règlements à la discrétion des industriels ; les lois commerciales qui interviennent dans les rapports des commerçants entre eux ou avec leur clientèle, et qui ont pour objet la répression des fraudes, des falsifications onde la concurrence déloyale; enfin les lois sur le paupérisme et la criminalité qui s'efforcent d'apporter des remèdes à ces deux maladies sociales. 2^ La Justice telle qu'elle est rendue dans les Tribunaux par des juges préposés à cet eiïet. Le propre du Législateur, c'est de donner des ordres, mais des

ordres généraux s'appliquant à toute la catégorie de personnes qui se trouvent dans les conditions déterminées par la formule môme de la loi. L'office du juge est d'examiner les cas particuliers soumis à sa juridiction, et de décider s'ils rentrent ou non dans la loi générale.

Cette décision est l'acte essentiel du juge, mais elle est préparée par un ensemble d'actes subordonnés, ensemble qui constitue la Procédure. Ces actes sont les suivants : 1) la Plainte, qui provoque l'activité judiciaire à s'exercer, et qui vient soit des particuliers soit de l'autorité publique. Si cette déclaration manque et que les particuliers ou leur famille cherchent à obtenir eux-mêmes la réparation du préjudice causé, l'acte ne rentre pas dans la catégorie des faits judiciaires, mais devient un acte de vengeance, un recours à la force, une sorte de guerre privée qui rompt le lien social. 2) U Instruction ou enquête qui, dans son sens général, consiste à s'assurer de la vérité des faits allégués dans la plainte. Ici les deux parties adverses sont aux prises, et, dans cette lutte, chacune s'efforce d'apporter le genre de preuves qui, selon toute vraisemblance, agira avec le plus d'efficacité sur l'esprit du juge. Ces preuves sont, ou des témoignages, appuyés soit sur le nombre des témoins, soit sur la solennité des serments ; ou des écrits ; ou des faits capables de fournir des indices sur la question en litige (par exemple les expertises des médecins et des chimistes on matière d'empoisonnement). 3) Les Débats qui se produisent en présence dos juges appelés à prononcer le jugement, du représentant de l'autorité chargé, quand il y a lieu, de soutenir l'accusation; de l'in- /culpé ou des parties qui ont entre elles un litige; des avoués et des avocats, choisis à cause de leur habileté pour présenter la défense de leurs clients; et enfin

du public qui, de fait, surveille la régularité de Faction et, par la force de son opinion, garantit la liberté de la défense.

C'est ensuite qu'intervient le jugement avec les divers considérants ou motifs qui raccompagnent et l'expliquent. Parmi tous les jugements rendus par les Tribunaux, une place à part doit être réservée aux arrêts prononcés par les Cours Souveraines, arrôts qui font ensuite autorité et servent de guides aux jurisconsultes dans tous les cas analogues.

Les faits judiciaires résultent de l'activité de la classe sociale constituée par les juges et les hommes de loi. Les variations que ces faits éprouvent à travers les âges et suivant la diversité des pays, correspondent à des variations dans la nature du caractère propre aces juges et à ces gens de loi. Dans la période franquede notre histoire, les juges, persuadés de la nécessité d une intervention divine pour le triomphe de la justice, recouraient ordinairement à, diverses épreuves qui permettaient à Dieu de manifester sa volonté : de là rhabitude du serment, des ordalies et du combat judiciaire. Plus lard, le droit romain reprit son antique prépondérancf, et les juges imbus d'un nouvel esprit laissèrent tomber en désuétude une procédure vieillie : ils n^attribuèreqt la valeur de preuves qu'aux faits positifs qui ont un rapport direct avec la cause, et qui peuvent servir d'indices probables ou certains, d'après les loi connues de la nature ou de l'homme.

Il n'est pas nécessaire d'examiner des périodes différentes pour constater le lien de dépendance qui unit les faits judiciaires au caractère du juge. Ce rapport de causalité apparaît manifestement, quand on compare entre elles des juridictions différentes. A notre époque, le Jtiry des cours d'assises, les tribunaux civils et ks conseils de guerre sont animés d'un esprit différent.

Les Jurés inclinent trop vers Findulgence, tandis que les juges professionnels sonf plus portés h la sévérité. Quant aux tribunaux militaires, ils exagèrent encore cette rigueur, et n'apportent pas dans toutes les opérations judiciaires la compétence que pourraient montrer des juges, familiarisés avec les enquêtes et habitués h apprécier la valeur des témoignages et la force des preuves.

3^ Faits Politiffues, On peut appeler de ce nom les faits qui procèdent des chefs d'Etat et des fonctionnaires chargés du pouvoir exécutif. La loi est abstraite : elle fixe les conditionsdéterminantesd'un droit ou d'une obligation. C'est Toffice propre du Gouvernement d'assurer l'exécution de la loi, en maintenant rigoureusement l'ordre prescrit par le législateur. Pour que la volonté législative soit fidèlement suivie, il est nécessaire de s'assurer que, dans tous les cas particuliers, les conditions requises à l'obtention d'un droit ont été* remplies, et que, d'un autre côté, personne de ceux qui doivent être soumis à une obligation n'échappe aux charges légitimes. Aussi l'âge, le sexe, la qualité des parents, le mariage, le nombre des enfants et tout ce qu'on désigne sous le nom d'état civil jouent un grand rôle dans toutes les sociétés. Voilà pourquoi les gouvernements s'attachent par différents moyens à posséder des renseignements exacts sur les citoyens et leurs familles. A Rome, on avait recours à des recensements quinquennaux. A notre époque, on se sert de registres spéciaux tenus dans toutes les mairies par les officiers de l'Etat civil.

Pour procéder h une énumération dos principaux faits qui rentrent dans cette catégorie, il suffit encore de parcourir les différentes classes sociales, en observant les rapports qui lient chacune d'elles avec le Gouvernement.

L'action gouvernementale ne s'exerce pas toujours avec la môme force, mais elle s'étend sur tout, quoiqa'k des degrés divers.

Les chefs d'Etat, dans les différentes formes de la monarchie, prennent à la confection des lois une part très large et souvent prépondérante : ils nomment les membres de leurconseil et choisissent les jurisconsultes auxquels ils accordent leur confiance. Alors môme que la distinction des pouvoirs existe, les chefs d'Etat ont pour rôle de veiller au recrutement régulier des Sénateurs, des députés ou des citoyens composant les assemblées délibérantes ; ils adressent les convocations, fixent les lieux de réunion, garantissent la liberté des délibérations, et — quand il y a lieu — président aux élections que le peuple fait dans ces comices. — L'Etat a dans les Tribunaux un représentant qui est chargé de la défense des intérêts généraux de la société, alors que ces intérêts ne trouveraient point de défenseurs. Dans les démocraties, où le peuple est souverain, ce sont souvent des particuliers qui jouent le rôle du ministère public en se faisant accusateurs. Dans les gouvernements tyranniques la délation est souvent encouragée. L'Etat intervient aussi dans la nomina* tion des magistrats et dans Texécution des jugements. C'est précisément parce que l'Eglise avait besoin de recourir au bras séculier que les officialités perdirent pn gressivement leur importance et finirent par disparaître devant les juridictions royales. — Les agents exécutifs sont dans une dépendance directe de l'Etal, puisqu'ils n'ont d'autre autorité et d'autres fonctions que celles conférées par l'Etat. Gomme ils doivent ôtre en communication p(»rmanento avec le pouvoir contrai, il y a tout un ensemble de règles et d'habitudes, à adopter pour entretenir ces relations officielles. Tous les actes nécessaires pour cela constituent les

faits administratifs qui, à cause de leur importance, forment une catégorie spéciale. — Une des attributions les plus importantes des chefs d'Etat est de commander les armées ou du moins de désigner les commandants. Souvent ces choix ne sont soumis à aucune règle fixe, ce qui laisse au Gouvernement une grande latitude et par suite lui confère une grande puissance. Les relations étrangères sont encore une des prérogatives du pouvoir exécutif. Les chefs d'Etat sont en quelque sorte une personnification de la société et c'est h. eux que s'adressent les ambassadeurs étrangers. S'ils ne décident pas toujours la guerre, ils sont du moins chargés de la déclarer et de garantir la sincérité des traités de paix. — La politique se mêle souvent à la religion. Le pouvoir, qui dispose de la force, cherche à se soustraire à la domination du clergé en s'efforçant d arrêter ses empiétements et de limiter son indépendance. Les moyens qu'il emploie pour renfermer strictement les prêtres dans leur domaine spirituel, sont de refuser son appui h toute action abusive (par exemple aux jugements des tribunaux ecclésiastiques), puis d'intervenir dans la nomination des prêtres ou des évêques, et enfin d'exercer une surveillance sur leurs biens. La politique religieuse est féconde en faits variés, curieux et importants. — L'Etat, surtout quand il subit l'influence de la classe sacerdotale, se donne le droit de contrôler les productions de Tesprit. Il exerce une censure plus ou moins sévère sur les théories scientifiques, sur les systèmes philosophiques, sur le théâtre, sur le livre, sur les discours prononcés en public, sur la presse, sur les dessins et les autres manifestations de Tart. Ce droit de surveillance il le tient du législateur^ qui, sachant Tinfluence des idées sur les actes, a voulu armer le pouvoir contre les productions de Tesprit, nuisibles a Tordre, à la morale ou môme

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aux doctrines officielles. Galilée fut emprisonné pour avoir affirmé que la Terre n'était pas immobile au centre du monde ; la circulation fut sur le point d'ôtre condamnée en Sorbonne ; les hérétiques étaient brûlés en grande pompe au moyen-âge... L'Etat n'exerce pas seulement un droit de censure et de répression, mais il accorde des encouragements ù toutes les manifestations de Tart, de la science et de la philosophie qui sont en harmonie avec sa direction sociale. De là ces diverses institutions d'un caractère officiel, qui ont pour but de sauvegarder la grandeur intellectuelle et morale de la société: hautes écoles, instituts, académies, concours officiels, etc. — L'éducation des enfants est entre les mains de l'Etat ou du moins se donne sous son contrôle. C'est l'Etat qui règle les programmes d'études, qui préside aux examens et qui attribue de la valeur aux diplômes. — La politique active — si Ton fait abstraction de la législation et de la justice — intervient faiblement dans les questions de travail et de commerce. Cependant, quand il prend son point d'appui dans une classe déterminée, le pouvoir a, dans l'application des lois, une tendance à favoriser cette classe. Ainsi dans une démocratie où domine l'élément ouvrier, les revendications ouvri<îres ont la liberté de se produire plus ouvertement, et, quand elles ne trouvent pas des sympathies manifestes, elles ne rencontrent pas du moins les répressions rigoureuses qui les menacent sous un régime aristocratique. Les mémos remarques sont à faire pour le commerce intérieur ou international. Les lois ou conventions qui le régissent dépendent, il est vrai, de l 'Etat, mais de l'Etat envisagé plutôt comme législateur que comme pouvoir exécutif. A ce dernier n'appartient le droit que d'appliquer avec plus ou moins de rigueur les lois, règlements et conventions. — Enfin

un clos devoirs les plus impérieux de TEtat est de réprimer le vagabondage, de soulager les misères et de garantir la société contre les attaques des criminels : de là l'organisation de la police, la création de? hôpitaux, l'entretien et la garde des prisons.

Cette énumération n'est pas encore complète, tlar les classes, tout en étant distinctes, ne sont cependant pas indépendantes, et par leurs relations mutuelles tendent h former un tout. Or c'est le pouvoir exécutif qui symbolise le mieux cette unité. Il est en quelque sorte la conscience où viennent retentir toutes les impressions diverses, la force centrale qui vise à l'harmonie de l'ensemble. Son rôle est de modérer los conflits d'intérêts privés et de songer à ces intérêts supérieurs qui, tout en étant communs à la Sociélé tout entière, risqueraient d'ùtre négligés, parce qu'ils n'intéressent en propre aucune classe particulière.

Il ne s'agit pas de mesurer l'étendue légitime de cette action, ce qui est l'affaire de la politique considérée comme un art. Mais, sans avoir à se prononcer sur les mérites du socialisme ou de l'individualisme, il suffit de constater ce qui se produit le plus ordinairement dans la réalité.

Outre lès attributions énoncées plus haut, le pouvoir exécutif semble avoir pour fonction principale — ceci soit dit sans ironie — de recueillir les impôts et de les dépenser. Il les dépense pour lui afin de rehausser le prestige indispensable h son autorité, et aussi pour le public, en des travaux divers comme la construction des routes, le creusement de canaux et les travaux de fortification...

4** Les faits administratifs dérivent des agents exécutifs subordonnés à lElat. Ils consistent essentiellement en ordres qui émanent du pouvoir central, en actes correspondants qu'accomplissent les agents char-

gés de fonctions spéciales, et en renseignements que sont tenus de fournir au pouvoir central les fonctionnaires répandus sur tout le territoire. Les renseigno- I4ents sont consignés dans des rapports et nécessitent un travail de bureaux, yabus amène ce qu'on appelle les paperasseries, où les indications utiles sont perdues ûu milieu de détails superflus. I)*après les informations reçues le pouvoir central donne des ordres déterminés. Il ;ipprouve la conduite des subordonnés ou

la blàme et la rectifie; dans les cas douteux, il tranr che la difticiilté et prend l'initiative de la décision.

Plus le pouvoir est fort, plus la subordination est étroite. SiFimpulsion centrale faiblit, les fonctionnaires les plus puissants profitent de cette faiblesse pour accroître leur autorité propre et viser à Tindépendance. L'administration se fait d'une façon normale quand dans son action elle reste toujours conforme aux lois. Mais l'habitude du pouvoir donne le goût de s en servir et môme d*en étendre les limites. De là des abus qui amènent des plaintes et qui nécessitent une décision judiciaire. Ce ne sont pas toutefois les tribunaux ordinaires qui sont chargés de trancher ces conflits entre Tautorité et les particuliers. Les débats sont portés devant une juridiction spéciale ou devant un représentant supérieur de lautorité. On en appelle du pouvoir mal informé et inique au pouvoir mieux informé et plus juste.

^^ Les faits militaires sont les diverses manifestations de la force armée.

Ils ne sont pas limités aux opérations qui ont lieu pendant la guerre, lorsque les deux armées ennemies sont en présence et cherchent dans les combats à triompher Tune de l'autre. Ils comprennent encore toutes les actions préparatoires qui tendent à ce résultat final : emploi victorieux de la force dans toutes les luttes à soutenir contre les puissances étrangères.

Voici dans quel ordre on pourrait énumérer les principaux de ces faits militaires, l** le mode de recrutement^ c'est-à-dire le principe suivant lequel se choisissent les éléments qui entrent dans la composition de Tarmée. Il est très important de savoir si Tarmée ne comprend que des hommes libres ou si elle admet aussi les esclaves, si elle se compose de volontaires, de mercenaires étrangers, de soldats choisis par tirage au sort, si le service militaire est universel ou s'il comporte des catégories de dispensés. — 2^ L'apprentissage de la guerre nécessite de la part des officiers des études techniques, qui aujourd'hui se font dans des écoles spéciales et autrefois se faisaient dans les camps par la pratique môme de la guerre. 11 exige aussi de nombreux exercices qui habituent le soldat à supporter de longues marches, à évoluer en ordre, h. manier âes armes avec habileté. De là l'obligation de soumettre en temps de paix les futurs combattants aux périodes d'exercices jugées nécessaires. — 3® L'apprentissage de la guerre ne comprend pas seulement les exercices physiques par lesquels se développent la vigueur et l'habileté. La qualité qui est surtout appréciée dans une armée, c'est la rfwa/?/me, c'est-à-dire Thabitude d'obéir aux chefs avec promptitude, sans ^discussion et sans crainte. C est ce besoin de discipline qui oblige les chefs à soustraire les soldats à leurs habitudes anciennes comme aux influences du dehors, et à les isoler peu- , dant toute la durée du service soit dans les camps soit^ dans lescasernes.— 4<» A l'apprentissage de la guerre sç; rattache aussi la tactique dont les règles s'apprenneçt; surtout par la praliquiî dans les guerres. Cependant l^s^ peuples guerriers s'y exercent dans des manœuvres, qji^i sont des imitations de la réalité et qui leur assurent, unCi vraie supériorité sur des ennemis non préparés. — S° {^ Guerre est l'événement capital qui est la rai^Q^i ^]^\^%. des précédents.

278 LES CLASSES SOCLVLES

Les hostilités no commençant pas ordinairement avant une déclaration de guerre y(\\n se fait de différentes façons mais qui consiste essentiellement à annoncer à lennemi qu'on aura recours àlaforce,si l'on n'obtient point les satisfactions demandées. Puis viennent les opérations proprement guerrières, marches contre lo territoire ennemi, invasion, batailles, sièges, incendias, sang versé, captures de prisonniers, et toutes les formes de violences employées pour réduire l'ennemi et obliger les vaincus à se soumettre aux prétentions des plus forts.

6® Les Faits religieux, qui constituent une des catégories les plus intéressantes de faits sociaux, sont des produits de Tactivité sacerdotale.

Il ne s'ensuit pas que ces faits ne se répandent pas en dehors de la classe des prêtres, mais c'est surtout parmi les hommes qui ont pour fonction spéciale de s'occuper de religion que les faits de cet ordre prennent naissance et rayonnent ensuite sur la société. Pour comprendre la nature de ces faits ou môme pour arriver à les énumérer d'une façon méthodique, c'est à leur source qu'il faut les saisir et les étudier.

Le trait dominateur du prOtre, c'est de croire en l'existence de puissances invisibles qui dominent le monde, et avec lesquelles l'homme peut entrer en relations. Ce n'est point par un eiTort personnel de la raison que le prêtre arrive à cette croyance, mais par un acte de foi AoiXisàQS Légendes transmises par la tradition orale ou fixées dans les livres saints. Le fonds de ces légendes est constitué par des événements qui ont pour caractère commun de révéler l'existence du Dieu, sa nature, sa forme, ses attributs, le genre et l'étendue de son action, et surtout sa volonté k laquelle l'homme est tenu de subordonner sa conduite comme à une règle indispensable. Quel est Fauteur de ces légendes ? Parfois

quelque homme privilégié qui passe pour avoir été en communication directe avec la divinité, qui a — comme Moïse — pu, par une faveur spéciale, avoir la vision de l'invisible et écrire sous la dictée les lois de la volonté souveraine. Parfois ce sont les compagnons du Dieu qui, témoins de sa vie miraculeuse, racontent les prodiges accomplis pendant son séjour au milieu des hommes. Quelle qu'en soit Torigine, la légende ne devient un fait social qu'à partir du moment où elle est conservée par les prêtres et admise par le corps des fidèles. Il n'appartient donc pas à la sociologie de chercher à expliquer cette origine, parce qu'au début la croyance n'est encore qu^un fait individuel et qu'à ce titre elle se rattache àla psychologie, dont le rôle serait de déterminer la part qui revient aux sens, à Timagination, à la mémoire et à la raison dans la formation de cette croyance.

A côté des légendes se placent les mythes^ récits caractérisés par le rôle qu'y jouent les personnages, tous symboliques. Le mythe est une sorte d'allégorie où les événements se déroulent sous une forme plus familière et plus intéressante, mais de manière à évoquer des idées plus ou moins abstraites dans l'esprit de ceux qui possèdent le sens du mythe. Ainsi, en apparence, les douze travaux d'Hercule ne seraient que les exploits accomplis par le héros pendant sa vie terrestre. Mais pour Tinterprète du mythe Hercule symbolise le soleil: sa force est la représentation concrète de la puissance solaire et ses douze travaux figurent les divers bienfaits que l'astre répand sur la terre en parcourant les douze constellations du zodiaque. De mùme Déméter est la personnification des énergies fécondantes de la terre, et ses aventures avec sa fille Perséphone expriment d'une façon concrète les différentes phases de la germination. Le point de départ du mythe n'est donc

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pas le même que celui de la légende. Dans la légende, la vie merveilleuse d'un homme évoque l'idée d une puissance supérieure, et Thomme passe pour Dieu ou du moins pour l'interprète autorisé du Dieu dont il a reçu les inspirations. Dans le mythe, ce sont les forces de la nature qui attirent tout d'abord l'attention par leur grandeur et par leur importance. Ces forces sollicitent la réflexion naissante à trouver les causes qui rendent compte de leur action. Et, comme la remarque en a été souvent faite, l'intelligence à ses débuts se représente les forces de la nature comme analogues à la force interne que l'homme sent en lui, à cette volonté intelligente qui conçoit un but et préside aux mouvements des organes nécessaires à la réalisation de ce but. Le pur mécanisme est absolument antipathique à l'intelligence primitive. De là cette multiplication d'êtres animés qui, quoique invisibles, sont regardés comme répandus dans toute la nature, êtres que l'imagination façonne à l'image de l'homme et des animaux, ou qui se présentent sous des formes complètement fantastiques. Dans le mythe le phénomène naturel qui lui donne, naissance a une réalité qui bride l'imagination et en limite les écarts. Aussi, sous la multiplicité de ses formes et malgré leur bizarrerie, il est permis — ainsi qu'on l'a réalisé dans la mythologie comparée — de découvrir dans chaque espèce de mythes les phénomènes terrestres ou astronomiques qui lui otit donné naissance. . Dans les révélations — qui sont souvent des visions et auditions hallucinatoires — la fantaisie se donne plus librement carrière et les extravagances, qu'aucune réalité ne réprime, échappent à toute espèce de règles. Les natures les plus disparates se mêlent, les membres se multiplient, les figures grimacent. D'autre part les événements les plus étranges ou les plus scandaleux sont admis sur k foi devisions

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frappantes, et, comme toutes ces bîzarrerîesne peuvent trouver place dans le monde actuel, on les relègue dans Tenfer plus accommodant. Telles sont les monstruosités de rinde, les amours bestiales des dieux Hellènes et les rêveries de Fapocalypse.

Quels que soient la légende du Dieu et le symbole qui exprime sa nature, le fait capital pour l'influence des prêtres est la possibilité d agir sur la volonté du Dieu, de Fincliner en sa faveur ou d'en détourner les funestes effets. Pour cela il y a tout un ensemble de pratiques qui constituent le culte, et dont tous les détails sont réglés par les prêtres avec minutie et dans un ordre immuable. Ces rites sont très divers suivant les religions, et cependant, au milieu de cette diversité, on peut découvrir les éléments généraux suivants :

1® IdL purification, prise dans un sens très étendu. Le suppliant —pour avoir chance d obtenir la faveur qu'il demande — doit se trouver dans certaines dispositions de corps et d'esprit qui passent pour plaire à la divinité. ABénarès les Indous se baignent chaque jour dans le fleuve sacré et au lever du soleil saluent l'astre naissant, en jetant vers lui l'oau du Gange qu'ils ont prise dans le creux de la main et qui retombe en gouttelettes scintillantes. — Les Payensse lavaient les mains avec de l'eau lustrale avant d'entrer dans un temple. Les Musulmans entrent pieds nus dans les Mosquées et font de fréquentes ablutions ; les Catholiques n'ont conservé de la lustration payenne que l'habitude de mouiller l'extrémité de leurs doigts dans un bénitier. Mais, comme ils attachent plus d'impor-. tance h la pureté spirituelle, ils recourent au baptêmi» et à la confession pour effacer les souillures de Tàrae . 2^ La Prière qui consiste essentiellement dans une demande pour obtenir le secours de \t^ Divinité ou pour

écarter sa malveillance. Elle comprend différents actes qui varient dans la forme suivant les idées que Ton se fait de la divinité, mais qui constituent un ensemble naturel: la série des moyens qui paraissent les plus propres à gagner la faveur d'un être, souverain dispensateur des biens et des maux. Le suppliant commence par invoquer le Dieu ou le saint dont il réclame Tappui, c'est-à-dire à l'appeler par son nom. Mais, pour que cette invocation soit entendue, il est nécessaire qu'elle se fasse dans des circonstances de temps et de lieu déterminées. Les Divinités et les saints ont des jours consacrés où ils sont plus accessibles, et disposés à répandre leurs grâces avec plus de profusion. Ils ont aussi des endroits préférés et des sanctuaires de prédilection. Apollon Pythien résidait surtout à Delphes et Déméter à Eleusis; La Mecque est la ville sacrée des Musulmans ; et, si dans le Catholicisme l'ubiquité de Dieu est admise en théorie, cependant dans la réalité la Vierge et les Saints passent pour avoir des séjours privilégiés. Par l'invocation le suppliant s'adresse à une divinité spéciale. Mais, comme il se met ainsi sous la présence du Dieu, il prend une attitude qui révèle ses sentiments de faiblesse et d'humilité; il se découvre la tôte, s'incline, fléchit le genou ou même penche son front jusqu'à terre et embrasse les dalles du temple; il joint les mains en signe de soumission, comme un esclave qui se livre sans défense à son maître; les yeux s'abaissent pour montrer qu'ils ne peuvent supporter la majesté du Dieu, parfois ils s'élèvent mais implorants pour mieux solliciter la pitié ou le pardon. Nous pouvons appeler cette seconde phase de la prière le prosternement.

Les attitudes muettes du corps ne suffisent pas, et la parole doit énoncerexpressémentlanaturedu secours demandé. Mais cette demande pour avoir chance d'être

agréée doit s'exprimer dans des formules fixes qui avec le temps deviennent souvent inintelligibles aux profanes. De là la nécessité do recourir aux prêtres qui savent les paroles efficaces et les rites tout-puissants. Le langage devient de plus en plus hiératique, et, comme il exige une longue éducation pour être compris et retenu, il donne aux prêtres, qui le possèdent souvent d'une façon exclusive, Tautorité attachée à une puissance mystérieuse. Mais que les formules employées dans les prières s'expriment en langue vulgaire ou dans un langage secret, elles renferment essentiellement ces deux choses 1<> la glorification du Dieu 2® un acte de foi dans sa puissance.

Pour gagner la faveur d'un roi, le courtisan multiplie les marques de respect et célèbre avec complaisance la libéralité, la justice ou telle autre vertu dont il espère retirer un bénéfice direct. Prosterné devant la statue du Dieu invisible mais présent, le suppliant procède de môme. Telle Sappho, torturée par un amour malheureux, réclame l'assistance d'Aphrodite: (1) « Im^ mortelle Aphrodite an trône brillant, ingénieuse fille de Zeus, je te supplie, ne m'accable pas de malheurs, de tourments, vénérable Déesse. Mais viens ici, comme cette autre fois où docile à mon appel tu m'entendis et vins à moi quittant la demeure dorée de ton père. — Tu avais attelé ton char et de beaux passereauxrapides, au-dessus de la terre sombre, en agitant leurs ailes à coups pressés t'entraînaient du haut du ciel à travers l'espace éthéré. — Us arrivèrent aussitôt: et toi, bienheureuse, souriant de ton immortel visage tu me demandas pourquoi j'étais triste et pourquoi je t'appelais. — Viens donc aujourd'hui encore, tire moi de durs soucis, accomplis tous les souhaits de mon cœur et toi-même

(l)Trad. de Max.Kgger. Littérature Grecque p. 87.

accours, sois mon alliée. » Les deux premiers éléments de la prière sont compris dans celte ode et se retrouvent partout dans les antiques religions de Tlnde, de la Ghaldée, de TEgypte comme dans les religions modernes ; qu on célèbre les mérites dlndra, de Bel,d*lsis, ou de Jacques de Compostelle et de quelque obscur fétiche africain.

Enfin la prière se complète par le sam^c^, c'est-àdire par une offrande ou par une peine volontairement soufferte. L'offrande, sous quelque déguisement qu'elle se cache, est toujours une sorte de marché où le donateur se propose de réaliser quelque profit. Souvent ce sont des biens temporels qu*on échange contre d*autres biens de même nature mais rendus au centuple ; parfois les donssontfaits pour recouvrer la santé, éloigner la souiYrance et la mort; dans d'autres cas la donation a pour objet le bonheur dans une vie future, et alors elle se fait sous la forme du legs, le testateur égoïste ayant tout intérêt à se dessaisir de biens qui le quittent en retour d*avantages supérieurs et d'une durée éternelle. Dans les religions cruelles fleurissent toutes les formes de lascétisrae et toutes les variétés de sacrifices sanglants. On voit apparaître l'abstinence, le jeûne, la mortification, les coups, les blessures volontaires et le suicide tel que le pratiquaient, par exemple, les Indous fanatiques qui se faisaient écraser par les roues de pierre du char de Siva.

A côté de la prière individuelle se place la prière publique qui est encore plus que la précédente un fait social, puisqu'elle exige le concours des fiiièles unis dans une même volonté» et agissant tic concert sous la direction des prêtres, qui règlent en maîtres tous les détails de la cérémonie : la marche dune théorie payenne ou d une procession, les mouvements du corps comme les génuflexions ou les danses, les paroles et les chants qu'ac-

compagoent d'ordinaire les instruments de musique, les actes symboliques comme laspersion d'eau bénite, la lumière des cierges oujes fumées de l'encens, puis les rites du sacrifice qui pour avoir toute leur force propitiatoire doivent être accomplis avec la plus minutieuse exactitude.

De tous temps les religions ont imprimé aux arts une énergique impulsion. Peut-être les hommes n'auraient point songé à dépasser le cercle des travaux utilitaires, si les prêtres, soucieux de faire croire aux puissances invisibles, n'avaient point cherché à frapper les esprits par des œuvres extraordinaires, symboles expressifs des réalités cachées etdominatrices. En supposant que les prêtres ne soient pas des initiateurs, à coup sûr, ils ont, le mérite à toutes les époques historiques d'avoir imprimé une marque spéciale à toutes les formes de l'art.

Le but de l'art religieux semble être d'étonner, de produire cette secousse admirative [mirari^ étonner) qui prédispose aux sentiments de crainte ou de confiance exaltée. Le prêtre ne se sépare pas en cela du corps des fidèles. Car l'hypothèse du prêtre artificieux, qui cherche à exploiter par un simulacre de foi la naïve crédulité des ignorants, est une explication universellement abandonnée. La diiïérence est plutôt en sens contraire. C'est le prêtre qui, par la continuité de la pensée toujours attachée au même objet, croit d'une foi plus vive en la réalité d'un monde dominé par des forces mystérieuses, tour à tour bienfaisantes et redoutables. Les choses sensibles sont un pur néant au regard de l'invisible qui est tout.

Pénétré de ces idées et de ces sentiments, le prêtre s'efforce de les traduire au dehors par les manifestations diverses de l'art. Les Dieux sont des êtres supérieurs en grandeur, en durée, en puissance. Pour ex-

286 LES CLASSES SOaALES

primer d'une façon sensible les attributs divins, il faudra recourir au grandiose, au merveilleux, au bizarre, aux enchantements de la beauté comme aux exagérations monstrueuses ; en un mot à un symbolisme hardi qui secoue violemment Tesprît et Tarrache aux vulgarités de la vie. Dans Tlnde, en Egypte, dans les pays Catholiques et en général dans tous les centres religieux, Tarchitecture affecte de donner aux temples des dimensions colossales, faites moins pour les besoins du culte qu'en vue de frapper les esprits par leur masse et en quelque sorte par leur caractère d'éternité. — Ces temples aux piljers énormes et aux voûtes élevées na sont pas nus, mais sont ornés de figures symboliques, de bas-reliefs, de statues, de peintures murales, d'inscriptionsobscures, ou de paroles intelligibles mais empreintes de mysticité. Dans les cathédrales gothiques la lumière ne pénètre qu'à travers des vitraux peints et laisse les grandes nefs dans une demi-ombre pleine de mystère, où l'on peut voir cependant des tableaux, des statues, des pièces d'orfèvrerie finement ciselées, des dorures, de magnifiques tapis, des pierres précieuses, des ornements d'une grande richesse et d'une forme que Tantiquité rend bizarre. Dans les temples Indous apparaissent des statues aux formes fantastiques où l'artiste religieux a cherché à exprimer le caractère divin par des accumulations de tètes, de bras et de jambes ainsi qu'on le voit dans le bas-relief d'Ellora (1). Le même caractère d'étrangeté se manifeste dans les Arts qui s'adressent à Touïe et qui trouvent leurs moyens d'expression dans la poésie et la musique. La parole sainte cherche à se distinguer du langage vulgaire, et, comme le temple manifeste la grandeur du Dieu par ses dimensions, par les détails d'architecture et par la

(1) Essai de l'Histoire de l'Art par Luhke tom. I, p. 85. Trad. Fr.

richesse des ornements, elle doit prendre une forme qui révèle tout d'abord la sublimité de son objet. De là la multiplicité des figures, la hardiesse des métaphores, l'emploi des mots rares ; de là les hymnes, les psaumes, les chants d'église où les paroles, soumises aux rythmes et aux mètres, s'accompagnent de musique et donnent ridée primitive delà poésie qui a été souvent un poème chanté, ainsi que l'attestent les plus anciens témoignages.

7** Faits de pensée indépendante. Dans cette catégorie se placent toutes les productions de Tesprit qui n'ont pas un caractère officiel, qui ne procèdent pas toujours d*une classe déterminée, ou du moins d'hommes qui consacreraient toute leur activité à ces productions. Ces faits ont une très grande importance. Mais, comme ils échappent à l'action directe des pouvoirs constitués et semblent se développer en toute liberté, ils renferment une plus grande part de contingence. Cependant cette indépendance n'est pas absolue; et, si dans l'étude des causes une large part doit être réservée au génie individuel, Tinlluence, exercée par le milieu ou 'plus exactement par les classes auxquelles ces travaux sont destinés, ne saurait ôtre contestée. Mais n'anticipons point sur la recherche des causes et — ce qui est notre objet actuel — procédons à Ténumérationde cette classe de faits sociaux.

La première marque d'indépendance est fournie par la philosophie qui naît de Tinsuffisancc des dogmes religieux et qui répond à un besoin d'explication plus rationnelle de Dieu, de l'homme et de la nature. La religion fondée sur d'anciennes traditions est ennemie de la critique ; elle façonne le fidèle dès l'enfance et imprime dans l'esprit, dans le cœur et jusque dans l'organisme le pli ineffaçable de l'habitude. Les associations sont si fortes qu'elles passent pour naturelles;

288 LES CLASSES SOCULES

et le dévot, qui essaye de mettre en doute leur valeur, sent toutes les puissances de son être se soulever contre cette impiété. Cet état persiste dans les natures mystiques qui se plaisent à ne pas tenir compte de Texpérience sensible. Mais le doute se glisse chez tous ceux qui remarquent un défaut d'harmonie entre les faits et les promesses religieuses. Les prières les plus solennelles ne sont pas toujours efficaces ; les Dieux des nations ennemies triomphent ; les impies prospèrent. Les voyages mettent les cultes opposés en présence et tendent ainsi à rompre les préjugés nationaux; l'histoire, quand elle arrive à percer Torigine des religions, montre ainsi leur genèse, leurs humbles débuts et leur développement dû à des causes naturelles. La religion reste en outre immobile dans ses dogmes, et, comme par un progrès ordinaire les connaissances scientifiques s'étendent, les croyances religieuses fixées dans leur immobilité s'éloignent de plus en plus de ce que les hommes considèrent comme la vérité. Ce scepticisme plus ou moins obscur et sourd se révèle et éclate quand un esprit supérieur, favorisé par les circonstances, s*est dégagé plus complètement du lien religieux et se fait Tinterprète autorisé des vagues aspirations sinon de la foule, du moins des classes disposées à recevoir renseignement nouveau. Le caractère commun aux études philosophiques est donc la liberté d'examen, la recherche qui se fait indépendamment de la tradition et avec le secours exclusif de la raison. La philosophie comprend d'abord la métaphysique^ c'est-à-dire l'étude de ce qui dépasse la sphère phénoménale. Elle a la prétention de s'élever au-dessus des modes passagers de l'ôlre, de pénétrer les essences réelles et les principes permanents. Les phénomènes sont les signes de réalités cachées, et c'est à la raison qu'il appartient de saisir dans le phénomène— suivant les

CLASSIFICATIOX DKS FAIKi SOCIAUX 289

caractères qui le distinguent— la cause capable de l'expliquer. De là les croyances à une substance matériel^ le, dont la nature explique les diverses propriétés que nos SL^s perçoivent dans les corps ; à un esprit, une archée, un principe vital qui explique la structure des corps vivants, leconsensus entr^ d(3s organes solidaires, Tentretien d'un composé sans cesse menacé de dissolution par les forces hostiles du dehors ; à une àraequi rende compte de l'unité de la p^nsie, de Tidentité du moi attestée par la mémoire, du pouvoir de disposer librement de ses actes, toutes choses qui paraissent inconciliables avec un corps purement matériel ; enfin à un Dieu qui soit le créateur et lorganisateur du monde, la source de la vie. le producteur des umes et le régulateur de la vie morale.

La hardiesse mUaphyslqu(^ enfante des systèmes aventureux qui se heurtent et s'entredétruiseiit. Assagie par des tentatives infructueuses, la |)ensée humaine comprime son essor, et, renonçant aux explications transcendantes et universelles, se borne à des connaissances partielles, mais certaines. De là yient la science qui se distingue par les caractères suivants. Elle poursuit un objet déterminé mais toujours perceptible aux sens ou accessible à la conscience ; elle vise à établir des rapports constants entre les choses ou les faits, de telle sorte qu'une qualité donnée soit l'indice CiM'tain d'autres qualités accidentellement imperceptibles; elle cherche à atteindre son but en employant une méthode, c'est-à-dire, l'ensemble des procédés reconnus lt»s plus propres à découvrir un ordre spécial de vérités ; enfin pour savoir si son but est atteint, elle soumet ses conclusions au contrôle décisif <le l'expérience. En un mot la science est positive, et, quand elle existe, elle est toujours susceptible de vérification certaine.

La science, qui occupe le premier rang, est la science

I 2i)0 LKS CLASSES SOCIALES

j niàthémathique qui — suivant la df^finition très profonde

I d*Aug. Comte — est» la mesure indirecte des grandeurs».

• Elle a eu de tout temps le privilège d'imposer à tous la rigueur de ses formules et la nécessité de ses lois. Aussi est-ce sous son influence que la positivité a successivement péaétré dans toutes les branches de la connaissance, celles du moins qui se rapportent au monde matériel. — Par des calculs trigonométriques basés sur des observations exactes, t Astronomie détermine la distance des planètes, leur volume, leur masse et les mouvements qu'elles accomplissent dans des orbites invariables. — La Géologie étudie la formation du globe terrestre et montre la succession régulière des différentes couches de terrains. Elle assimile les changements anciens aux phénomènes actuels, et bannit l'intervention d'agents mystérieux ou de volontés arbitraires. — La Physique ramène les forces de la nature à des propriétés générales de la matière: les mouvements des astres, des nuages, de la pluie, du vent,de la mer ne sont pas dus à l'action d'un esprit qui agirait comme la volonté humaine suivant la loi des causes finales, ils proviennent simplement d'une propriété inhérente à chaque particule de la matière, l'attraction, en vertu de laquelle, « tous les corps s'attirent en raison direcle de leur masse et en raison inverse du carré de leur distança». La chaleur n'est ni le soufl'le d'un Dieu, ni un fluide mystérieux; c'est un mouvement vibratoire des molécules matérielles. De même le son, la lumière, le magnétisme et l'électricité ne sont dans le fond rien autre chose que des mouvements de petite amplitude, qui par divers milieux se communiquent à nos sens et sont les causes efficientes de tous les phénomènes physiques. — La Chimie ne compte pas sur des formules magiques pour opérer dans les corps les modifications auxquelles elle vise. Mais elle procède à des analyses

exactes, et, quand elle connaît les éléments qui entrent dans un composé, elle met en présence ces éléments divers et les soumettant à l'action de quelque force connue, la chaleur ou l'électricité, elle parvient souvent à reconstituer les composés naturels ou même à en former de complètement artificiels — La Bioicgie est restée longtemps embarrassée de métaphysique par la croyance à un principe immatériel, doué de spontanéité à un degré tel que, dans des cas imprévisibles, il pourrait faire échec aux forces purement matérielles. Les expériences décisives de Cl. Bernard ont montré que les phénomènes vitaux n'échappaient pas aux lois du déterminisme universel. Toutc^s les fonctions organiques sont rigoureusement soumises dans leur exercice à des conditions physico-chimiques. Quant aux rapports de coexistence qui relient les différentes parties d'un organisme dans une structure invariable pour l'espèce, Cajiatomie les avait depuis longtemps constatés.

La science ne se borne pas a l'étude du monde matériel. Mais elle vise, aussi et surtout, à la connaissance de rhomme considéré comme un être qui sent, qui pense, qui veut, qui parle et qui vit en société. Par son esprit rhomme est créateur de philosophie, de science, d'art, de langage. L'étude fondamentale est par suite la psychologie^ et c'est ce que Socratc avait remarqué en prenant pour devise l'inscription de Delphes « yvwO». czxwA^ ». Descartes, Locke, Hume et Kaat avaient pris une conscience plus nette encore de cette importance en soumettant à la critique notre faculté de connaître. — La logique dans sa signification la plus étendue indique les procédés que Tintelligencc doit suivre pour atteindre plus sûrement la vérité. Elle signale en même temps les causes d'erreurs les plus fréquentes. Ces erreurs tiennent souvent aux passions qu'on a ap-

292 LBS CLASSES SOCIALES

pelées non sans justesse — iF agréables instruments pour nous crever les yeux. — La Linguistique fournil d'utiles indications sur des croyances primitives, qui n'ont laissé aucune trace ou des traces bien incertaines dans de courts fragments littéraires. Elb' le fait en restituant à certains mois l'ancienne si^nilicalion qu'ils avaient dans les langues génératrices. Ainsi, grice aux lois de la phonétique, on peut remonter par exemple du mot «âme» au mot latin « anima », puis signaler l'analogie qui relie le mot anima au mot grec àveao; qui signifie vent, esprit, et montrer ainsi que dans les croyances primitives l'âme était considérée comme le souffle de la respiration.— La vie en société donne naissance aux sciences sociales qui font l'objet spécial de cette étude, consacrée à caractériser leur nature et à déterminer leur méthode.

Un auteur moderne, Guyau, a intitulé un de ses ouvrages les plus originaux : L'art ait point de vue sociologique. Et en elTet la poésie, la littérature et l'art ne sont pas des œuvres exclusivement individuelles. Mais les intelligences, qui réalisent ces productions littéraires et artistiques, travaillent en vue du public, et plus ou moins inconsciemment en subissent l'influence et en réfléchissent d'une faron brillante les goûts, les sentiments et les idées. A ce titre ces créations de Tintelligence constituent une nouvelle catégorie de faits sociaux, faits qui me paraissent encore pouvoir s'expliquer par les dilTéreutes classes sociales auxquelles ils se rapportent.

Les aèdes grecs avaient surtout pour auditeurs les rois entourés de leurs compagnons d'armes, et, s'accorapagnant de la cithare, ils chantaient les exploits des héros, etparticulièrement cette guerre de Troie si féconde en événements capables d'intéresser des hommes de guerre. Ils mêlaient les Dieux aux hommes, les jetant

da:îs la itK^léc des batailles et les faisant intervenir dans toute action importante. Mais ce merveilleux n'était pas un simple artifice de poésie: il répondait aux sentiments et aux croyances de Tépoqucou plus exactement des rois ou chefs militaires.

L'épopée prenait un caractère plus religieux quand elle était destinée à la classe sacerdotale, ainsi que cela s'est surtout produit dans Tlnde où les Brahmanes, à partir du moment où ils devinrent une caste prépondérante, introduisirent dans le A/aAaôAam/a des épisodes fortement marqués de philosophie théoloçique. A Rome au siècle d'Auguste, c'était une mode dans les familles riches d'envoyer les jeunes gens compléter leurs études à Athènes. Kt le prestige de la littérature grecque était si puissant que, pour être goûtée, une œuvre écrite en latin devait ôtre manifestement inspirée de l'esprit hellénique. De là une fièvre d'imitation à laquelle ne reste pas étrangère l'œuvre la plus parfaite ce cette époque, F Enéide. — Au moyenâge dominent les théologiens. Et les esprit cultivés, préoccupés surtout des questions d'outre-tombe, s'intéressent vivement à la Divine Comédie du Dante qui conduit ses lecterrs dans les cercles de l'Enfer, dans le Purgatoire et enfin dans le Paradis où, sous la conduite de Béatrix, il contemple la triple essence divine. — La Renaissance vient avec son engouement pour l'antiquité. Le merveilleux chrétien est éliminé et de nouveau la mythologie payenne triomphe, mais à. la surface. Aussi Ronsard lui-même

Dont la musc en français parle grec et latin

n'a pas le courag.^ d'achever la Franciade. — Au contraire Milton fait une (nuvre vivante avec son Paradis perdu, parce qu'il est pénétré de l'esprit biblique et que son Léviathan n'est ni pour lui ni pour les pu-

291 M s CI.AS.SES SOCIALES

rit»ins de son époque un simple ornement pooliqiie. A notre (époque le roman en prosi»! a remplacé l'épopée. Le merveilleux, en tant qu'il naît de l'intervention des puissances surnaturelles, en est ordinairement banni ou n'y joue qu'un rôle accessoire. Quant à l'inlért^t, il est cherché dans des voies diverses, suivant les goûts et lés tendances du public auquel l'auteur s'adresse. La société polie et courtisanesque du temps de Louis XIV ne s'intéresse J2:uère qu'aux aventures des i ois et aux passions des princesses. Aussi elle exige que dans les romans les héros aient dans leur attitude, dans leurs actes et dans leurs discours la dignité des courtisans h perruque. Les femmes demandent de leur côté que le fond de grossièreté propre à la galanterie soit recouvert de beaucoup de gaze, et qu'avant de tomber dans l'adultère l'héroïne s'attarde, avecdedélicieuxremords,surles rives du Tendre, en surveillant la lente éclosion d'une passion alimentée par de beaux discours, et dont les parfums subtils finissent par endormir son cœur. Au xvm^ siècle fleurissent la galanterie polissonne, la fade bergerie, le roman bourgeois, et avec Rousseau le genre sentimental. Après le coup de foudre révolutionnaire, il est de bon ton dans les classes dirigeantes de verser dans la mélancolie etde prendre des attitudes désespérées. Les R»mé et les Werther donnent naissanCv'». aune longue ligné», de héros en proie au pessimisme et qui dépensent leur énergie dél'aillanle à injurier la nature el riiumanit». A notre époque les divers courants littéraires se distinguent nettement les uns des autres ; et, comme les classes de lecteurs sont très variées, ces courants se multiplient. Pour s'en tenir au roman, les formes de ce genre sont très diverses parle style, parla complication ou la simplicité de l'intrigue, par la nature des événements, par le caractère et le rang social des p:Tsonnages. Pour le style elles vont depuis le feuilleton où la banalité de l'expression

est ordinaire jusqu'à dos œuvres dites décadentes où Ton affecte toutes les recherches, toutes les finesses, toutes les bizarreries ou môme les obscurités voulues du langage. D'un côté, les idéalistes à la façon de Sand et de Feuillet prètentà leurs personnages de nobles sentiments et jusque dans la faute se refusent à montrer la grossièreté. De l'autre, les réalistes semblent se complaire dans la bassesse et s'attachent à grossir toutes les vilenies de l'humanité, semblables à cet enfant de Noé qui rit de la nudité de son père. Ici, l'intrigue est réduite à sa plus simple expression, et tout l'intérêt se concentre sur la peinture des mœurs et l'analyse ou le développement des caractères. Là, les événements s'accumulent, s'enchevêtrent, se compliquent ; c'est une course rapide où la curiosité est sans cesse tenue en éveil par l'imprévu. Enfin si la littérature pornographique fait des progrès inquiétants, la faute n'en revient pas seulement aux autours mais aussi à la catégorie de lecteurs et de lectrices qui se délectent à c,e genre de peintures.

L'épopée est le récit d'une action. La Tragédie est cettî3 action même qui se déroule sous les yeux du spectateur. Mais les phases que la tragédie traverse sont analogues à celles de l'épopée. Sans y insister plus qu'il n'est nécessaire, on peut remarquer que suivant les époques la tragédie est presque entièrement liturgique ; qu'elle se dégage de plus en plus de la religion ; qu'une fois émancipée elle représente surtout les exploits et les infortunes des héros ; puis, que sous la forme du Dramo ou de la Comédie l'action se rapproche de la vie ordinaire et renferme des personnages peu différents d?s spectateurs. Les œuvres dramatiques peu- VvMit dégénérer aussi et nedevt^nir plus qu'un prétexte à exhibitions ou aux levées de jambes des ballerines faisant voltiger autour d'elles leurs tutus ! Elles peuvent

296 u:s cî.AssKs sociale

encore se transformer en jeux de cirques, en combats sanglants d ; gladiateurs et en courses de taureaux. Mais toujours elles sont le reflet fidèle des mœurs sociales.

La poésie peut être individuelle et servir à traduire les propres émotions de Tau teur. Elle est alors It/rique. Si la source la plus fJconde du lyrisme est Témotion religieuse, elle n'est pas la seule. Ici encore la poésie se sécularise et rovèt — suivant les époques, les sociétés at les classes — des formes variées.

Le lyrique, que caractérise l'exaltation du sentiment, chante dans des mètres et des rythmes divers ses désirs, ses espoirs, ses joies et ses triomphes, ou ses haines, ses craintes, ses tristesses, ses deuils et ses désespoirs. Mais il ne choisit pas la matière de ses chants d*une façon tout arbitraire et capricieuse. 11 estrâme vibrante d'un peuple ou plus exactement de classes sociales. C'est lui qui donne une voix aux sentiments sourds, aux vagues aspirations ; qui transforme les balbutiements en un verbe éclatant. Mais, s'il provoque la sympathie et recueille ladmiration, c'est qu'il a su deviner les tendances obscures ou mieux subir d'une façon inconsciente les mille influences de la foule, et les renvoyer en un écho agrandi, comme a un airain sonore». A Sparte Tyrtée fait entendre des marches guerrières, des élégies qui célèbrent la beauté de la loi ( èjvoaCa ), des exhortations au combat où ne manquent ni l'éloge de la bravoure ni les conseils techniques. Anacréon est un poôte de cour, et, peu soucieux des vertus guerrières, chante à Polycrate et aux courtisans du roi de Samos les charmes de l'amour et les joies d'une vîi^ molle et fastueuse. Epris d«» justice, Solon célèbre dans ses iambes les réformes qui devaient faire la grandeur de la démocratie Athénienne. Pindare compose des odes triomphales en l'honneur des vainqueurs dans les jeux

CLASSIFlCATIOiN DES FAITS SOCIAUX 297

célébrés à Olympie, à Delplies, h Néméc ou à l'isthme de Corinthe. Et, s'il répand les richesses do son imagination sur de pareils sujets, c'est que la Grèce entière se passionne pour ces sortes de solennités et que les villes, toutes fières d'avoir donné naissance aux vainqueurs, chantent avec enthousiasme la gloire de leurs compatriotes. Si de la Grèce on passe dans d'autres sociétés on trouve toujours la même correspondance entre le poète et le public auquel il s'adresse. Horace est un poète de cour, un Épicurien délicat qui n'a d'accents sincères et de verve originale que pour chanter le repos à l'ombre, les parfums, les fleurs, le vieux vin de Falerne, les voluptés de l'amour avec les Laïs romaines. Mais combien de ses compatriotes prenaient plaisirk revivre en imagination leur vie voluptueuse, soui?lacoaduite d'un poète qui savait couvrir des charmes de la poésie l'indifférence égoïste ou de vraies turpitudes. A notri? époque, le lyrisme a pris un grand développement et untî forme nouvelle. Le poète incline souvent vers la mélancolie, la tristesse, le désespoir; il se révolte contre l'inconnu dont s'enveloppe la divinité et oppose le silence hautain à son mystère ; il aime k se perdre dans les infinis du monde ou k rêver devant rOcéan déchaîné ; il interroge l'étoile du soir ou par un prodige de sympathie cherche à pénétrer l'dme des choses et à communier avec toute la nature : il attache parfois une corde de fera sa lyre, et, dans des vers indignés à la façon d'Archiloque, flag^^lle les partis hostiles. Mais si l'inspiration est changée, c'est que la société issue de la Révolution n'est plus la m^ine. Le poète reste donc toujours en harmonie avec le milieu social où il vit.

Véloqucnce est caractérisée par ses visées pratiques : elle ne cherche pas à régner seulement dans le domaine de la pensée, mais si elle s'adresse au sentiment et

à Tesprit c'est pour déterminera l'action. Le poMc e?t surtout un producteur d'émotions et peut être satisfait si les âmes de ses auditeurs vibrent î\ l'unisson de la sienne. L'oraleurne se contente pas d'émotion stérile, mais il veut que cette émotion se traduise en un acte, l'acte précis qu'il conseille. Pour faire prévaloir ses desseins il s'adresse à Tesprit et au cœur ; il s'eîTorce, suivant la formule exacte des rhétoriques, de convaincre et de persuader.

Il semblerait que Torateur fut libre dans le choixde ses movens. Mais en réalité son ar^^umentation, ses mouvements oratoires, son style, sa diction et jusqu'à ses gestes sont en {grande partie commandés par la composition de son auditoire. Devant un public compétente! pénétré des exiji^encos de la logique, l'argumentation devra être serrée, étayée sur d »s preuves, exempte d'affirmations hasardeuses ou fausses, les mouvements oratoires seront rares et en tout cas modérés, le style rejettera tous les ornements inutiles — ceuxqui peuvent mettre en valeur l'ingéniosité de Tauteur mais qui ne contribuent pas à donner de la clarté et du relief à la pensée ; la diction sera suffisante, si les articulations sont nettes, si la voix est claire, et si l'orateur sait par une accentuation habile détacher dans chaque phrase les mots importants, et dans le discours les phrases saillantes; quant à la mimique, elle sera des plus réservées. Telhi est l'attitude qui s'impose à l'orateur parlant devant une Académie. — Qu'il s'agisse au contraire de parler dans une réunion pub!iqui> où la majorité est ignorante et peu familiarisée avec la logique, l'éloquence de tout à l'heure n'est plus démise. L'orateur, qui aurait la malencontreuse idée de s'^idresser à la raison de ses auditeurs sans faire appel à leurs passions, ne serait point supporté pendant cinq minutes. Les preuves sont souvent remplacées par des mots —

mois h signification vairue mais qui ont la faveur du public; par (les affirmations gratuites et môme mensongères; par des sophismes à peine déguisés. Toute la force de Torateuresl empruntée aune gesticulation énergique, à la force de la voix, aux exagérations d'un langage déclamatoire, à une action désordonnée qui parle aux yeux et secoue violemment les nerfs. Entre ces deux extrêmes il v a toute une série d'intermédiaircs. Mais dans chaque cas particulier le genre d'éloquence est limage assez lidùle du public.

Lvl critique est un genre littéraire qui a pris à notre époque un grand développement. Elle ne produit avu'une œuvre d'art mais juge les productions artistiques et littéraires. Elle va même plus loin et fait la critique de la critique.Voilà pour l'étendue de la critique.

Quant à sa nature, elle revêt des aspects variés suivant les préoccupations et les goûts du public auquel les auteurs s'adressent. Le grammairien ne s'occupe que de la propriété des mots et dt» la correction des phrases. Mais le véritable critique s'occupe moins des règles grammaticales que du style proprement dit, c'est-à-dire, d^ cette marque spéciale qu'un écrivain imprime à sa pens(M\ Il ne s'arrête pas à la forme , mais pénètrejusqu'aux idées, auxsentiments et à la composition de l'œuvr»'. Et sur chacune de ces choses il formule des jugemeits, au nom de règles esthétiques contestables, ou du goût qui est tantôt un ensemble d'habitudes passagères, tantôt un résidu de traditions vieillottes. — Fatiguée df» rendre des arrêts, que cassent le plus souvent les gi'uérations suivantes, la critique devient plus circonspecte: au liou de rendre des oracles, elle vise, comme la science, a donner des explications. Ainsi avec Sainte-Beuve elle se fait psychologique et cherche dans la vie de Técrivain les diverses influences qui ont façonné son caractère, son imagina-

300 hES CLASSES SOCIALES

tion, son intclliji^ence et qui rendent ainsi compte de iVeuvre elle-même. La critique s'élargit encore et avec Taine elle met Técrivain en relation avec le milieu social où il s'est développé. — C'est là précisément notre point de vue, point de vue qui ne s'applique pas seulement aux auteurs mais qui convient aussi aux critiques. Par exemple, si les ouvrages de critique jouissent à notre époque d'une si grande vogue, c'est en raison de la nature des programmes universitaires, et à cause des secours qu'ils olTrent dans les examens aux nombreux candidats qui, ayant à parler d'une foule d'auleurs grecs, latins, français et étrangers croient plus sûr, et sont presque forcés de rapporter les appréciations des critiques autorisés.

Les productions artistiques constituent une autre classe de faits sociaux, qui donneraient naissance à des remarques analogues à celles qu'ont provoquées la poésie et la littérature. Pour éviter des redites, il suffira donc de désigner sous leurs noms bien connus les différentes formes deTart: l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique.

FAIT.S l!:CO.XOMIQUE«4

Les faits économiques ont une telle importance que beaucoup de savants — h l'imitation de Karl Marx — en ont fait le centre autour duquel gravitent toutes les autres manifestations sociales. C est là ujie exagération. Mais il ne faut pas non plus, en cédant à une réaction naturelle, méconnaître leur rôle et refuser la place,

qui revient légitimement à ragnciiUtire^ à rindiislrie^ aux Iransporls et au commerce,

8" Faiu Agricoles, Ils comprennent les manifestations propres à la classe sociale qui exerce son activité sur le sol, ea vue de la production des choses nécessaires à la vie physique. Ces fails rentrent dans le domaine économique et peuvent se répartir dans les quatre divisions si justement distinguées par les économistes : production, répartition, consommation, échange.

A la production se rattache la technique agricole^ Tensemble des procédés de culture ou d élevage employés à une époque et dans un pays pour tirer du sol le parti le plus avantageux. Les connaissances se transmettent par la tradition et l'exemple, ou par un enseignement appuyé sur des principes scientifiques et donné par des maîtres plus adonnés à la spéculation qu'à la pratique. Dans le 1®^ cas, on risque de verser dans la routine, mais les procédés, passés au crible de Texpérience, sont plus sûrs. La science est plus aventureuse ; mais des essais multiples qu'elle tente se dégagent des vérités nouvelles qui fécondent la pratique et accélèrent le progrès. Les perfectionnements apportés à l'outillagt» accroissent directement la production et en outr^- diminuent le travail nécessaire pour recueillir la môme quantité de produits. La charrue et la herse modernes rendent la terre plus meuble et par suite plus fertile ; la moissonneuse-lieuse fait vingt fois le travail d'ouvriers armés de faucilles. Les avantages dus à l'emploi des machines doivent pour la plus grande partie etri* rapportés aux progrès industriels. Mais ces avantages ne sont à la portée que des propriétaires qui disposent de capitaux importants, qui sont à la tête de domaines étendus et qui, en abrégeant le travail, diminuent le nombre de leurs auxiliaires salariés. Un des éléments les plus actifs de la pro-

302 I.ICS CLASSKS SOClALfc:S

(luction est l'ardeur au travail, secondée par la force physique que rendent nécessaire des travaux pénibles. La durée du travail serait ici une mesure très insuffisante. Pour obtenir une appréciation plus exacte, il faut tenir compte du soin apporté à Texécution des besognes diverses. Quelle différence sur ce point entre le mercenaire ou Tesclaveetle propriétaire qui cultive son fonds et doit recueillir des fruits proportionnes à ses efforts ! De là la nécessité de pénétrer jusqu'aux moteurs» de la volonté, les idées et les désirs.

La répartition est un phénomène complexe, qui résulte de l'activité des diverses classes sociales enj^agées dans des rapports déterminés. C'est un phénomène complexe : il demande donc h être résolu en ses éléments. Or cette analyse se fera d'une façon méthodique et aura chance d'être complète, si on examine successivement les rapports que les cultivateurs soutiennent avec l'Etat, avec les capitalistes, avec les ouvriers salariés et avec les commerçants.

Les rapports avec l'Etat déterminent le régime de hiproprûUé du sol, L'Etat, en tant qu'il personnifie la société et qu'il dispose de la force publique, est le maître du territoire qu'il protège contre les attaques ou les empiétements du dehors. C'est l'Etat qui donne aux travailleurs la sécurité et leur assure le produit de leur travail. En retour de ces bons offices, les possesseurs ont à supporter des charges sous forme soit de services militaires, soit de prières pour obtenir les faveurs divines, soit de corvées, soit d'impôts en nature ou en argent. C'est un contrat bilatéral à titre onéreux. L'Etat aliène son droit primordial et supérieur en faveur des hommes d'armes, des membres du clergé, des communes, des familles ou des particuliers. Mais il établit des règles pour les ventes, les donations entre vifs et les successions. Quant aux propriétaires ils doivent se

CLASSlKICATKhN DES FAITS SOOIALX 303

soumettre aux lois et observer les prescriptions inhér^Mites au droit Je propriété, tel qu'il est établi dans la législation. L'acceptation de la propriété est la reconnaissance implicite du contrat, dont les formes sont très diverses mais dont le fond persiste partout semblable.

Le contrat fondamental est celui qui institue la propriété. Mais il n'est pas le seul etd'autres donnent naissance à ces phénomènes importants qu'on appelle la rente du sol, le taux des salaires et la valeur des produits.

La rente du sol provient des rapports entre le propriétaire et le cultivateur du sol. Le premier ce Je pour un temps son droit de propriété au s^icoid qui en retour donne, suivant les conditions du fermage, soit une partie des produits en nature, soit une somme d'argent déterminée. Cette rente est plus élevée pour les terres fertiles et pour celles qui se trouvent dans le voisinage d'un marché important, parce que le travailleur trouve alors de plus grands bénéfices dans l'exploitation du sol et que par suite les demandes provoquées par l'appru du gain sont plus nombreuses.

Le propriétaire peut diriger lui-môme son exploitation en se faisant aider par des auxiliaires salariés. Ici interviennent des contrats de louage très variés, qui s'étendent depuis l'esclavagejusqu'au travail libre. L'esclave, opprimé par laforc^», s'engage pour la vie à mettre toutes ses forc^^s au service du maître qui lui accorde en retour les choses indispensables à la vie. L'ouvrier de notre époque traite avec le propriétaire, souvent sur un pied d'égalité, et montre des exigences d'autant plus élevées que le nombre des concurrents est moindre.

Le propriétaire ne consomme pas tous ses produits,

30i LES CLASSKS SOCIALES

mais il en échange une partie contre d'autres qui sont nécessaires à la satisfaction de s.*s besoins. II dépend ainsi du commerce et, de ce fait, subit les lois de la concurrence, qui déterminent la valeur de ses produits. La facilité des transports et le librvî échang.î étendent le champ de la concurrence, et soumettent la valeur des produits d'un pays à des fluctuations dont les causes sont souvent très éloignées.

La consommation CDmprend Tensemble des dépenses que les travailleurs consacrent à la préservation et à la réparation des forces physiques ; aux délassements et aux plaisirs ; à renlretien des enfants et des autres membres de la famille que Tàge ou la maladie rend impropres au travail. Les dépenses portent sur le logement, l'habillement, la nourrilure, la boisson, les jeux, les fûtes, les voyages et sur d'autres satisfactions répondant à des désirs plus rares. La consommation est dans un rapport nécessaire avec les ressources ou les produits habituels. 0^3 là, une certaine uniformité de mœurs dans les provinces et à des époques dëterminées.

A laconsommation se rattachent le luxe et l'épargne. Le luxe est essentiellement relatif. Il consiste, pour c4iaque classe, à réserver une part plus grande que l'ordinaire aux dépenses consacrées à l'ameublement, au costume, à la table, à la boisson ou aux autres formes du plaisir. Par le luxe se trouve rompue la proportion qui était observée entre lesdépenses utiles et les dépenses superilues, et qui se rencontre à d'autres époques et chez d'autres peuples.

Dans l'épargne trois choses sont à considérer : i® la classe qui épargne ; 2^ la quantité de richesse qu'elle met en réserve ; 3'' l'emploi qu'elle fait des économies réalisées. Ainsi au moyen-ûge le clergé augmentait sans Cesse ses domaines et ses richesses mobilières. En

Irlande les tenanciers sont non seulement dans l'impossibilité d épargner mais plient sous le faix des charges trop lourdes qui grèvent la terre. Avant la crise agricole qui sévit en France depuis quelques ann^^es, les agriculteurs faisaient effort pour agrandir leur patrimoine. Et par suite de cette concurrence le prix de la terre s'était élevé dans une forte proportion.

9° Faits industriels. En agriculture, Tactivilé porte sur les êtres organiques, dont il s'agit d'améliorer les espèces, de multiplier le nombre, de perfectionner les produits. Dans l'industrie, le travail s'applique à des matériaux bruts qu'il faut transformer sans avoir à faire intervenir les lois vitales. Or, si la puissance de l'homme est très limitée pour tout ce qui touche à la vie, elle a réalisé et réalise tous les jours de nouveaux progrès dans le domaine de lu mécanique, de la physique et de la chimie. D(» la des différences notables qui légitiment la distinction faite de tout temps entre Tagiiculture et l'industrie.

Les questions industrielles ont toujours, dj'puis Adam Smith, sollicité vivement l'attention des économistes. Aussi, si toutes les diflicultés qu'elles soulèvent sont loin d'être résolues, du moins les faits sont exactement connus. Il suffit ici pour les besoins de» la classification de les énumérer en ordre et avec leurs caractères distille tifs.

Tout d'abord ces faits doivent être divisés en deux grandes catégories, suivant qu'ils se rapportent à la grande ou à la petite industrie.

Dans la petite industrie, l'ouvrier possède le faible capital nécessaire à l'achat des matières premières ainsi que des outils qu'il emploie dans son métier. Il travaille seul ou avec un petit nombre d'auxiliaires, membres de sa famille, apprentis ou salariés qui le plus souvent deviendront maîtres à leur lour. 11 vend

luî-môme les articles qu'il fabrique à une clientèle connue et recueille le produit intégral de son travail. 11 a un vif sentiment de sa responsabilité, et, stimulé par une concurrence directe, s'efforce de déployer toute son habileté pour retenir ses clients ou en accroître le nombre. Il est aussi plus porté h l'épargne, parce qu'il aperçoit mieux l'emploi utile qu'il en peut faire. Ainsi la production est loyale, mais par contre exposée à la routine ; le problème de la répartition se résout de luimôme ; la consommation est d'ordinaire réglée, et Tépargne fréquente.

Dans ce régime les seuls rapports importants à signaler sont ceux qui sont établis entre les ouvriers et l'Etat. C'est de ces rapports que naissent les règlements sur les procédés industriels ; sur la qualité des produits; sur les associations entre travailleurs, les corporations, jurandes ou syndicats-associations qui sont tantôt libres, tantôt prohibées ou du moins soumises à des conditions que le législateur a déterminées.

La grande industrie se distingue par l'ensemble des caractères suivants : 1*^ le capital n'appartient pas aux travailleurs qui ne possèdent môme pas les outils qu'ils ont chaque jour h manier. Le capital nécessaire au fonctionnement des entreprises modernes est souvent immense. Aussi pour se constituer a-t-il besoin d'ordinaire du concours de plusieurs personnes qui se réunissent dans des sociétés en commandite, et surtout dans les sociétés anonymes où les actionnaires accumulent parfois des centaines de millions. 2° La direction du travail appartient à un chef d'entreprise qui doit posséder des connaissances techniques très étendues et très sûres, ou du moins avoir sous ses ordres des ingénieurs d'une culture scientifique supérieure et capables d'apporter quelques perfectionnements soit aux machines, soit aux procédés et manipulations. 3® Voutillage

CLASSIFICATION DES FAITS^SÛcScnx^ 307

devient chaque jour plus coûteux, plus compliqué, mais aussi plus parfait. La machine tend non pas à supprimer les ouvriers mais à les éliminer des besognes intelligentes. C'est elle qui file, qui tisse, qui rabote, qui polit, qui ajuste, pendant que l'ouvrier rattache les fils, fournit les matériaux ou graisse les rouages. Il a suffi qu'une fois l'inventeur ait associé dans Tordre voulu les différents organes du travailleur aux articulations d'acier, pour que la machine, avec un peu de charbon ou de pétrole, accomplisse docilement son œuvre sans fatigue, sans arrêt, sans faute. Une roue tourne, un mouvement automatique se répète avec une régularité inlassable, et l'ouvrier, obligé de suivre ce mouvement, tombe de plus en plus dans l'inconscience, jusqu'à, ce qu'il atteigne la perfection de l'automatisme machinal. 4^ La. division du travail est poussée de plus en plus loin. Elle produit dans le monde ouvrier ce que la nature a mis des siècles à réaliser dans les espèces animales. Mue par l'instinct, l'abeille ne sait construire que des cellules hexagonales ; façonné par l'habitude, l'ouvrier répète sans cesse le môme mouvement et aura passé sa vie à fabriquer des têtes d'épingle ou à découper à l'emporte-pièce des contreforts de bottines.

La répartition pose au point de vue pratique un problème économique des plus difficiles à résoudre. Pour attribuer une part équitable à chacune des classes qui concourent à la production, il faudrait trouver une commune mesure entre la valeur du capital, la valeur de la direction et la valeur du travail manuel. Or ces trois choses sont de nature hétérogène. De plus elles ont une origine différente, puisque le capital provient de l'épargne, que la direction exige des qualités intellectuelles, et que le travail manuel est une dépense de force musculaire. Enfin les trois conditions sont tellement unies dans

la production qu'il est impossible de les considérer à part pour déterminer avec précision le pouvoir producteur de chacune.

Mais la science, dans son objet spécial qui est la découverte de rapports constants entre des réalités, n'a pas à fixer d'idéal et à indiquer les réformes pratiques qui satisferaient à la justice absolue — cette justice capable de s'imposer à tous malgré la divergence des intérêts. Ici, il s'agit seulement de déterminer les différents faits qui sont engagés en réalité dans la répartition. Quand le directeur est en môme temps le capitaliste qui a fourni les fonds nécessaires à l'entreprise, les produits sont partagés en deux parts : l'une fixe, qui se compose des salaires payés régulièrement aux ouvriers, l'autre variable, qui consiste dans les profits que se réserve intégralement le chef de l'entreprise. Si les capitaux ont été fournis par une société d'actionnaires, les profits sont distribués conformément aux statuts entre les actionnaires et les administrateurs. Dans les deux cas les profits sont un appât offt»rt aux capitalistes en retour des risques qu'ils courent. Ils sont en rapport avec l'importance des capitaux, la perfection de l'outillage et l'habileté de la direction. Quant aux salaires, ils sont fixes quel que soit le résultat de l'entreprise. Cependant ils sont soumis à des fluctuations, dépendant elles-mêmes des profits à recueillir dans un genre d'industrie, et du nombre des ouvriers qui offrent leur travail.

Quant à la consommation et à l'épargne, il est inutile d'insister sur le contraste que présentent ces deux choses, quand on les considère chez les chefs d'industrie ou dans les classes ouvrières. Les « patrons » mènent une vie large, souvent luxueuse, et, malgré des dépenses considérables, arrivent facilement et accroître leurs capitaux et parfois à amasser des fortunes colossales. Les

ouvriers ont une vie pénible et — que ce soit leur faute ou non — ils ne réalisent aucune épargne et, quand ils sont devenus impropres au travail, ils tombent dans la misère.

10* Transports, Une société n'existe qu*autant que des communications peuvent s'établir entre ses différents membres, dispersés souvent sur une grande étendue de territoire. De là la nécessité et la variété des transports, qui vont depuis les confidences intimes enfermées dans l'enveloppe d'une lettre jusqu'aux blocs de pierre on aux gueuses de fonte, qui surchargent les wagons de chemins de fer ou les péniches des canaux.

Trois sortes de choses font l'objet des transports: 1* les idées, 2® les personnes, 3« les choses matérielles et particulièrement les marchandises. Dans la première classe se trouvent les lois que l'Etat promulgue et les ordres qu'il transmet à ses représentants, chargés de leur exécution dans les différentes provinces. Par le livre et par le journal, les opinions politiques, littéraires, religieuses se répandent dans le public soit en pleine liberté, soit sous la surveillance de l'autorité. Enfin, à mesure que les nations progressent et se policent, les correspondances particulières prennent plus d'importance, et la poste transporte chaque jour des milliers de lettres qui n'ont d'autre objet qu'un échange de sentiments. Les personnes se déplacent aussi et, suivant les besoins sociaux ou les avantages particuliers, se rendent d'un endroit dans un autre. Les agents exécutifs ont souvent des missions à remplir qui les obligent à de longs voyages à travers le pays. Les troupes militaires doivent se porter rapidement partout où l'on signale un danger. Des pèlerins, pour un motif religieux, allaient un bâton à la main le long des routes poudreuses vers les sanctuaires renommés ; ils s'entassent aujourd'hui dans des trains spéciaux

pour visiter Lourdes ou Paray-le-MoniaL Les voyageurs de commerce parcourent les villes de province pour étendre le cercle de leur clientèle et accroître le chiffre de leurs affaires. Les parents et les amis entretiennent leurs relations par des visites mutuelles. Toujours à la recherche de l'endroit où ils espèrent trouver le plus de plaisir, les oisifs passent Thiver à la ville et l'été vont respirer l'air pur des montagnes, ou sentir les caresses de la brise marine sur les plages célèbres. Quant aux objets matériels, il est rare qu'ils puissent ôtro employés sur place. Mais pour leur conférer toute leur utilité, il est nécessaire deles transporter ailleurs et parfois ?i de grandes distances, dans les endroits où les objets semblables manquent ou du moins se trouvent en trop faible quantité.

Les moyens et les modes de transports ont beaucoup varié avec les progrès de l'industrie et les degrés de civilisation. Dans les temps primitifs, les communications ne se font que dans un cercle restreint; il n'y a pas de routes, mais de simples sentiers à peine frayés que parcourent des piétons, des porteurs, des cavaliers ou des hôtes de somme. Plus tard, des routes se construisent et se multiplient; les rivières navigables, devenues selon le mot de Pascal « des chemins qui marchent », se couvrent de bateaux; des canaux se creusent pour unir des cours d'eau appartenant à des bassins différents ; les mers sont sillonnées de navires. Puis, après la découverte des moteurs mécaniques, apparaissent les chemins de fer, les transatlantiques, les télégraphes et les téléphones, les cables sousmarins.

La construction des routes, des lignes ferrées, des canaux et des télégraphes ; la fabrication et Tentretien du matériel nécessaire h l'exploitation ; les salaires des employés ; les profits des actionnaires, toutes ces cho-

ses rentrent dans la sphère industrielle et ne donnent naissance à aucune remarque propre.

Il n'en est pas de môme des conditions auxquelles sont soumis les transports et qui dépendent en partie de conventions passées avec l'Etat, quand ce n'est pas l'Etat lui- môme qui se charge directement de ce service. Pour la construction des routes, des canaux et des chemins de fer, il faut porter atteinte au droit de propriété en obligeant les possesseurs de terres à céder, en retour d'un prix déterminé au besoin par contrainte, les terrains nécessaires à rétablissement des voies de communication. Au nom de l'utilité publique, l'Etat reprend ses droits primitifs sur le sol et procède à l'expropriation, sous laTéserve d'accorder une indemnité basée sur les prix de vente ordinaires. S'il concède ce droit à des compagnies, il passe avec elles des conventions pour fixer les tarifs, qui devront être appliqués au transport des voyageurs, des correspondances ou des marchandises. Par la concession d'un privilège, l'Etat accorde un monopole, qui risquerait, par défaut de concurrence, de tomber dans de graves abus, s' il n'était contenu dans d'exactes limites.

11** Le commerce. D'après le principe directeur de notre classification, le commerce est l'ensemble des faits qui résultent de l'activité propre à cette catégorie de personnes, dont la profession est d'acheter et de vendre en vue d'un profit à réaliser. Le fait commercial consiste donc essentiellement dans une double opération d'achat et de vente, opération qui souvent renouvelée se fait suivant des règles uniformes, susceptibles d'être connues et formulées en lois.

Par suite de cette définition, les producteurs industriels et agricoles, ainsi que les consommateurs, participent à des actes de commerce mais à proprement parler n'en accomplissent pas. Voilà pourquoi ilsmon-

trent souvent une inexpérience dont les commerçants abusent ; inexpérience qui se met souvent en opposition avec les lois économiques, tandis que ces lois s'appliquent exactement au monde commercial.

Le commerce est dominé par la loi bien connue de Toffre et de la demande. Toute Fhabileté consiste à découvrir des marchés , où Ton puisse demander ce qui est commun en offrant en retour ce qui est rare mais se trouve ailleurs en plus grande abondance. Ces conditions se réalisent le plus souvent quand les échanges se font entre des pays éloignés. Voilà pourquoi les commerçants favorisent le développement des colonies et, partisans du libre échange, réclament. la suppression des tarifs douaniers. Sur ce dernier point, ils se trouvent en opposition avec les producteurs nationaux qui repoussent la concurrence étrangère, ruineuse pour leur propre industrie.

Quand le commerce se développe, les échanges ne se font plus directement entre les produits offerts et demandés, mais par l'intermédiaire d'objets d'utilité commune, objets bien connus et qui puissent ainsi servir de mesure à la valeur. De là l'usage des mour naies de fer, de cuivre, d'argent ou d'or.

Un nouveau progrès est réalisé par l'établissement du crédit qui consiste essentiellement dans la confiance accordée à la promesse de payer. C'est ici qu'interviennent ces commerçants qu'on appelle des banquiers. Ils prêtent une somme ; mais, en vertu du proverbe anglais « le temps c'est de l'argent », l'emprunteur s'engage à restituer cette somme, augmentée d'un intérêt proportionnel à la durée du prêt et à la grandeur des risques courus. Les plus grandes opérations de banque se font en apparence avec du papier. Mais ce papier ne peut avoir d'usage que s'il représente des valeurs réelles, contre lesquelles il soit toujours possible de l'échanger.

C est en s'écartant de cette voie qu'on tombe dans Tabus des marchés àterme, marchés légitimes en euxmêmes quand ils sont réels, mais condamnables, quand sous Topération commerciale se dissimule un véritable jeu. Dans les bourses modernes. Tachât et la vente à terme ne sont le plus souvent rien autre chose qu'un contrat aléatoire d'une courte durée, où sur des prévisions incertaines, on espère soit la hausse soit la baisse d'une valeur. Puis, l'acheteur qui compte sur une hausse est obligé — si une baisse est survenue — de payer au vendeur la différence entre le prix d'achat et la cote du jour où l'opération se règle. De scandaleuses fortunes se sont édifiées sur ces jeux où le hasard n'est pas seul & intervenir, mais où les habiles usent de promesses trompeuses et recourent aux fausses nouvelles.

Le commerce présente d'autant plus d'activité et peut-être d'avantages que la concurrence est plus ardente. Luttant entre eux les négociants sollicitent les acheteurs par des offres plus avantageuses et livrent au public leurs marchandises à des prix plus modérés. Les producteurs d'un côté et les consommateurs de l'autre profitent donc de cette concurrence. Dans cette lutte, les commerçants, qui s'obstinant dans des pratiques surannées prélèvent sur la vente des bénéfices exagérés, finissent par être abandonnés tandis que le bon marché des autres attire une clientèle chaque jour grandissante. Cette fièvre de concurrence a cependant son mauvais côté en poussant aux falsifications, aux tromperies ou du moins aux articles dits de camelotte.

Inutile d'insister plus longuement sur les faits économiques étudiés avec tant de détails dans les traités spéciaux.

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