‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 10 sur 45 · I. Connexions Sociales · texte numérisé non relu

I. Connexions Sociales

Une des plus impérieuses exigences de la méthode est de « décomposer les difficultés » et pour cela de procéder par analyse, en isolant par l'abstraction les objets de leur milieu. C'est cette nécessité de commencer une étude par les objets les plus simples qui nous a conduit à considérer la classe comme étant indépendante. En réalité celle indépendance n'existe pas. Pour compl('ler la connaissance de la classe et pouvoir arriver à l'é'lude des Sociétés, il faut la replacer dans le milieu où elle évolue, subissant des inlluences, en exerçant à son lour, et amenée sous la pression des circonstances a s'adapter à un état social. (Juand les circonstances restent sensildement les mêmes pondant

un laps Je temps assez considérable, cliaciine des classes qui composent la société, par suite de la persistance des actions et réactions semblables, prend une nature plus fixe, et toutes ensemble tendent à un état d'équilibre, troublé seulement par de légères oscillations. C'est le moment le plus favorable pour étudier les rapports de coexistence ou les Connexions Sociales.

Mais cet équilibre est à la merci de nouvelles circonstances. Si par suite de quelque événement une classe vient à éprouver une modification importante, l'harmonie entre les classes cesse et l'une de ces deux alternatives se produit. Ou l'élément perturbateur est ramené dans ses anciennes limites par l'effort combiné des classes menacées dans leurs tendances ; ou le changement ne peut être enrayé, et il entraîne des changements corrélatifs dans tout le reste du corps social. C'est une période de transformation très favorable à la connaissance des rapports de dépendance mutuelle qu'on peut appeler les Corrélations Sociales.

La première question, celle des connexions sociales, n'est autre que l'étude des div(M'ses formes de sociétés, étude très ancienne dont les auteurs ont reconnu de tout temps l'importance, mais dont ils n'ont pas en général a])erçu les difficultés.

Nous avons vu plus haut avec quelle absence de méthode Montesquieu, égaré par les fausses lueurs du bon sens, a résolu ce problème. Sans manquer au respect dû à sa haute compétence, il est permis de dire — si l'on veut étri' sincèr(> — (jue sa division des gouvernements en trois espèces, le républicain, le mo~ narcliiqup et le despoti(jue, n'a pas une valeur scnsibii'MiiMit plus grande (|ui' l;i division vulgaire" «les plantes en herbes, arbrisseaux et arbres. D'après celte classification les Etats sont distingués par le noni/nr

de ceux qui prennent part an gouvernement, considéré comme un tout i/idivisib/e.

. Double erreur. En s'appuyant exclusivement sur le nombre, on ne trouverait pas une seule démocratie dans l'antiquité, puisque les esclaves, qui se rencontraient partout, ne prenaient aucune part aux affaires publiques. Quant aux aristocraties, l'important n'est pas de savoir que la souveraine puissance appartient à une classe mais d'indiquer la nature de la classe prépondérante, puisque la direction dépend de cette nature. Dans l'état monarchique, « un seul homme gouverne, dit-il, mais par des lois fixes et stables. » Mais un monarque ne pourrait gouverner seul sans l'appui de classes déterminées ; par exemple, la royauté française s'est appuyée suivant le temps sur le Clergé, sur la Noblesse, sur le Parlement, sur la Bourgeoisie. En outre les lois ne sont point fixes : elles sont constamment modifiées d'après les influences prépondérantes de l'entourage royal, et aussi par la volonté du roi. Enfin la conception du despotisme où « un seul entraîne tout par sa volonté et ses caprices » est très peu applicable à la réalité ; car les despotes de l'Orient, adorés en apparence comme des dieux, ne pouvaient rien sans l'appui des prêtres et sans le respect des traditions. — La seconde erreur est que le Gouvernement, malgré l'unité que semble indiquer ce terme abstrait, n'est pas un tout indivisible. Il renferme des fonctions distinctes, qui n'émanent .pas toujours du même pouvoir central. Sous l'Ancien Régime, le Parlement se recrutait lui-même vivant dune vie assez indépendante, et le Clergé avec son pouvoir spirituel non seulement ne relevait pas de la royauté, mais pei.dant (oui le .Moyen-Age la tentiit en échec ou ])lutôt la dominait.

Herbert Sj)encer ramène toutes les formes de sociétés

LA MKIIIODI-: \i\

h deux types fondamentaux : le type de])redateur cl le type industriel. Ce dernier môme n'a qu'une existence virtuelle, puisque depuis les temps primitifs jusqu'à l'époque actuelle c'est le premier cjenre ilaclivité sociale qui a exclusivement régnt'. — l ne classification aussi générale ne serait d'aucun secours. Car elle efface entre les sociétés les distinctions essentielles, distinctions qui permettent seules de se rendre compte de leur vie dillerente. Il faut donc entrer davantage dans le détail et signaler les traits caractéristiques de chaque espèce de société.

On pourrait parcourir un plus grand nombre de classifications, mais cette revue aurait moins d'intérêt pour la méthode que pour l'histoire. Au lieu de s'attarder à la critique, il semble préférable de montrer comment ce problème a chance de pouvoir être résolu.

Soucieux de donner une bonne classification des formes végétales, le botaniste ne se borne pas à considérer l'aspect extérieur des plantes, mais il analyse ces plantes, scrute leurs organes cachés et s'efforce ainsi de connaître leurs principaux caractères. C'est à cette seule condition qu'il trace des cadres naturels et établit des groupes instructifs. — Une méthode analogue doit être suivie en Sociologie, si l'on veut atteindre des résultats vraiment scientifiques.

Mais cette recommandation d'analyser l'objet d'étude n'est pas neuve. L'essentiel est de savoir comment il faut procéder pour conserv(M- tous les caractères importants, et pour accorder à chacun toute sa valeur relative. La marche conseillée sera la même que pour les connexions psychiques. Pour que l'observation ne se disperse pas sur une multitude d'objets, il sera bon que le savant — (ju'on suppose non seulement en possession de certaines connaissances historiques, mais en-

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core familiarisé avecrétudo des types sociaux — il sera bon qu'il se trace à l'avance un cadre ge'néral oîi prendront place les principales classes sociales. Ce tableau ne serait du reste que provisoire ; et, soumis au contrôle de l'observation, il pourrait être corrigé.

Voici, par exemple, l'idée qu'on se fera des divers éléments qui entrent dans la composition d'une société. La classe la plus en relief est celle des Gouvernants, caractérisée par le pouvoir de donner des ordres et d'user de contrainte pour les faire respecter. Elle comprend : 1° les législaleiir:<, membres d'un conseil d'Etat, d'un sénat ou d'assemblées publiques. Ils promulguent des /o/s, c'est-à-dire des règles générales qui s'appliquent à toute la catégorie de personnes se trouvant dans des conditions déterminées. Ces lois sont constitutionnelles, lorsqu'elles fixent les droits et les devoirs des cbefs ; politiques, lorsqu'elles déterminent les droits des citoyens ; civiles, lorsqu'elles règlent les rapports des membres de la cité; criminelles, lorsqu'elles édictent des peines contre la violation des lois essentielles.

2° Les juges qui interprètent les lois et les appliquent dans les cas particuliers. Ils constituent des tribunaux de diderente sorte suivant la nature de leurs attributions : politiques, quand ils ont à se prononcer sur la gestion des magistrats prévaricateurs ou sur les empiétements de pouvoir des conspirateurs ; civils, quand ils ont à juger les contestations sur les biens, les personnes et les contrats ; correctionnels et criminels, quand ils ont à réprimer les délits et les crimes ; militaires, quand les juges et les accusés appartiennent à l'armée ; religieux, quand il y a une juridiction spéciale pour les membres du clergé ; commerciaux, quand les juges, pris parmi les négociants, sont familiarisés avec le genre d'affaires qui leur est soumis.

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'V Les cht'/s <r l'Uni , rois, archontes, consuls ou ministres, (jiii [)rennent des décisions spéciales, relatives aux travaux de forlilications, de constructions navales, darmcmi'nt, de roules, de canaux, etc.: aux nominations ou révocations de ibnctionnaires , aux distinctions lionoriliques ; aux déclarations de guerre ou aux traités de paix, décisions qui en raison de leur gravité sont réservées quelquefois aux représentants de la nation, ou qui du moins sont soumises le plus souvent à leur contrôle. Même remarque au sujet des impositions extraordinaires.

4" Les agents exécutifs qui sont chargés de veiller au respect des lois, d'exécuter les arrêts des trihunaux et de réaliser les décisions des chefs de l'Etat. C'est là que se trouve la cohorte serrée des fonctionnaires de tout ordre et de tout grade, les gouverneurs de province, les préfets, les maires ; les gendarmes, les gardes champêtres, les geôliers ; les agents du fisc, gabclous et collecteurs d'impôts ; les édiles, les ingénieurs, les constructeurs de routes et de canaux ; les agents des postes, des télégraphes ou autres moyens employés pour la rapide transmission des ordres.

5" Quanta /année, elle rentre bien dans la catégorie précédente ; mais elle a une fonction si spéciale et si importante (ju'elle mérite une place à part. Caractérisée par la forci', ell(;est chargée de maintenir l'ordre à l'intérieur et de protéger la Cité contre les attaques du dehors. Parfois elle sert à réaliser les projets de conquête formés par des chefs ambitieux.

Voilà les représentants du pouvoir temporel.

En face se dressent les détenteurs du pouvoir spirituel, ;jre//'<?s, sacrificateurs, devins, sorciers, prophètes. Ils ont, comme trait commun, le privilège de passer pour être en communication avec des êtres mystérieux et doués d'une grande puissance. Ils sont les interprètes

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des Dieux, fout couuaîtrc leurs volontés, savent les prières, les formules et les rites efflcaces pour calmer leur colère et gagner leurs faveurs ; ils croient et sont crus posséder les se(?rels de la mort et, par la connaissances des rites funéraires, capables dedonner le repos ouïe bonheur dans les demeures d'Hadès.

7° Dans une catégorie voisine se placent les maîtres de F opinion, qui peuvent se répartir en trois groupes suivant quils ont une marque officielle, qu'ils se rattaciient au clergé, ou qu'ils sont indépendants de ces deux pouvoirs. Ils ont pour trait commun d'exercer leur iniluence sur les idées, les croyances et lessentiments. Mais les groupes se distinguent parla diversité de leurs tendances ; et, dans chacun des groupes, il y a d'autres diiïérences qui proviennent de la diversité des moyens d'action. Cette grande variété, et d'un autre côté l'originalité et l'imprévu des productions rendent l'étude de ces classes particulièrement délicate. Elles exigent même qu'on laisse uni; assez large place à la contingence. Dans l'analyse actuelle de la société, il suffit d'énumérer les différentes classes comprises dans le groupe total. Ce sont les maîtres des écoles, laïques, religieux ou libres ; les historiens et les journalistes ; les prédicateurs, les orateurs politiques et les publicistes ; les savants et les philosophes qui s'appuient sur la raison etmettontles vérités scientifiques souvent en opposition avec les dogmes révélés; enfin les poètes et les artistes qui n'offrent pas seulement un délassement supérieur, mais qui suggèrent des sentiments et insinuent des motifs de conduite. ~

Une société ne se compose pas uniquement de gouvernants. Mais ceux-ci par une antithèse nécessaire a[)pellent les gouvernés ou les st/jeis, qui sont surtout chargés de produire les choses nécessaires à la vie.

S" Une classe fondamentale est celle des jja//sans

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({ui cultivent le sol. des pasteurs qui nourrissent leurs troupeaux, des prchenrs qui exploitent les richesses de la mer et des chasseurs qui vivent de gibier.

9° Puis viennent les ouvrir;-.'^ qui exercent un UK'tier manuel, et dont l'activité est employée à transformer en objets utiles les matériaux bruts fournis par la nature. Ces ouvriers sont indépendants, ou soumis à un chef d'industrie.

10" Comme les ouvriers et les patrons sont divisés de goûts, d'idées et d'intérêts, il faut créer une classe spéciale pour les patrons, ingénieurs, architectes et en général pour les directeurs d'industrie.

11° Le producteur ne livre pas toujours directement sa marchandise au consommateur, mais elle passe par l'intermédiaire des coninierrants. Les riches qui tirent des rentes de leurs capitaux peuvent rentrer dans cette classe, ainsi que les ftiKmcicrs qui font en réalité le commerce d'argent.

12° Le commerce exige des communications entre des villes ou des contrées éloignées, ce qui donne naissance au personnel dos caravanes, de la marine marchande et des chemins de fer ; à ceux qui font ou qui permettent de faire des voyages.

13° « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Parole jusqu'ici vériliée. Dans toute Société, il y a une classe d'êtres qui n'ont point de moyens d'existence ; ce sont les yja/avï'.s, les inlirmes, les orphelins, les vieillards sans fortune.

14° Il y a aussi des êtres dangereux, l(>s crint'uich (jue la société tMif(;rm<i dans des prisons, ou d(''pi>ile d;tns des contrées éloignées pour les mettre dans l'impossibilité de nuire.

Les fiii/nirs ne forment pas une classe dislincte, mais elles se répartissent dans toutes b's divisionsprécédentes,et, par suite de leurs dilférences physiques et

morales avec les hommes, elles donnent lien à des sous-classes qu'il y a inte'rèt à ne pas négliger.

Cette multiplicit»3 de classes et de fonctions existet-elle dans toutes les sociétés ? Si, pour obtenir cette vérification, ou emploie la méthode de concordance, il nest pas difficile de remarquer que cette analyse ne convient ni aux sociétés animales, ni aux familles isolées comme chez les Veddahs, ni aux hordes qui vivent dans une complète promiscuité ; qu'elle s'applique mal aux clans « à parenté confuse, oîi règne ordinairement une sorte de promiscuité réglementée... oîi il n'existe aucune organisation politique (l) », et qu'elle s'accorde imparfaitement avec les tribus, où la différenciation commence à s'effectuer, mais où elle n'est pas encore réalisée.

Que faut-il conclure de cette constatation ? — Non pas la nécessité de modifier la définition de façon à lui donner une extension capable d'embrasser ces états sociaux rudimentaires, mais plutôt d'écarter des sciences sociales des agglomérations qui ne sont que des ébauches grossières des vraies sociétés. En effet, la vie animale est trop obscure, ou trop bornée aux instincts physiques pour que la sociologie humaine puisse tirer une réelle utilit(' d'observations faites sur les troupes de bisons « aux instincts stratégiques », (( sur les fédérations de groupes polygamiques » comme les chevaux sauvages d'Asie, sur les lamas guanacos «où les mâles vivent en sultans tyranniques », sur l'élé- ])hant « à qui la jalousie sexuelle interdit la formation des grandes sociétés », sur le castor, animal essentiellement sociable, mais dont « le cerveau est remarquablement pauvre en circonvolutions » et même sur les singes « nos cousins germains... où règne littéra-

(1) Lelourneau. Kv'luUon Politique, p. 1)28.

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lemont lo droit du plus fort ( 1 .). Quant aux alioillcs et aux fourmis, le même auteur se plaît à célébrer leur l»elle organisation et leurs habitudes de solidarité. « Toute leur vie consciente, tous leurs ell'orts n'ont qu'un objet, l'intérêt de la communauté ; et, pendant toute la durée de leur âge adulte, il n'est pas un moment où chacune des citoyennes libres de leurs républiques ne soit prête à se sacrifier pour le salut commun ; toutes semblent entièrement dépourvues de l'instinct individuel de conservation, dès que Tintérêt public est en jeu ». — Ces observations psychiques sur des êtres d'un type si dilférent du nôtre sont nécessairement très incertaines. En supposant qu'elles soient exactes, elles seraient sans utilité pour l'c'tude des sociétés humaines, très éloignées encore de l'organisation idéale d'une fourmilière ou d'une ruche. Car, ou l'ordre est le résultat d'une intelligence consciente du but et des moyens, et cette intelligence impénélrable à l'homme est trop mystérieuse pour qu'on espère la connaître et en tirer parti ; ou Tordre est le produit du pur mécanisme, et cet automatisme est trop éloigné des conditions de la vie sociale pour qu'on puisse l'appliquer à l'homme.

Ce n'est pas pour les mêmes raisons que l'on écarte les familles isolées, les hordes, les clans et même les I ri bus où les fonctions n(; sont pas nettement séparées. Ces groupes se composent d'êtres humains, et à ce titre il serait possible de pénétrer leurs mobiles, de connaître leurs idées et d'interpréter leur conduite. Mais la nature de ces groupes est trop dilTérente de C(dle qui est propre aux sociétés pour que cette connaissance — assez difficile à acquérir — soit d'une V'ri table utilité pour la Sociologie. — La constitution de la l'aniilie fond<'e sur une iu<'galité naturelle a donné lieu ;"i de

(I) Ici. p. 10-13.

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fausses analogies : car les sujets ne sont point par rapport aux chefs comme des enfants vis-à-vis d'un père plus fort, plus expérimenté et plus sage. — La Horde est une agglomération confuse où régnent la communauté des biens, des femmes, des enfants, la similitude des fonctions, et une égalité qui est troublée seulement par les dilïérences de force et de santé. — Dans le Clan, des distinctions entre les membres commencent à apparaître, mais leur étude scientifique présente deux difficultés D'abord, ces distinctions restant pour la plupart à l'état embryonnaire sont difficiles à apercevoir;et surtout, comme elles dépendent des individus, elles sont trop variables, trop contingentes pour qu'on puisse parvenir à les fixer. — Dans la Tribu, la séparation entre les fonctions est plus marquée, mais tant que la tribu est restreinte, certaines classes ou manquent, ou ne comprennent pas assez de membres pour qu'on puisse éliminer la liberté, cet élément reconnu réfractaire à la science.

Cette exclusion des groupes inférieurs ne doit pas être plus interdite en Sociologie qu'en Histoire naturelle. Or en botanique le meilleur moyen de connaître les dicotylédonées ne serait pas d'étudier les moisissures, les champignons ou les algues, alors même que l'évolutionnisme serait dans le vrai et que ces espèces inférieures se rattacheraient aux espèces ancestrales — souches primitives mais rudimentaires qui, par une accumulation de changements successifs, auraient donné naissance à des plantes aujourd'hui très dilIV'rentes par la complexité de leurs parties et la nature de leur organisation. — De même pour les sciences sociales. Les études ne peuvent que gagner à porter sur un objet [)lus circonscrit et mieux défini. Cela n'empêche point du reste que, pour résoudre la question de l'origine et de la genèse des sociétés, on n'ait

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intérêt à lairo porter ses observations sur ces ébanehes, ou, si Ton veut, sur ces germes et embryons sociaux. Une société ne mérite vraiment ce nom qu'autant qu'elle comprend toutes les classes énumérées dans b; tableau donné ci-dessus. Mais cette identité de fond ne s'oppose pas à une grande multiplicité de formes. Il faut donc réduire cette multiplicité par une classification qui échappe aux critiques dirigi'es contre les classiiications de Montesquieu, de Spencer et des autres.

La solution sera analogue à celle qui a été donnée antérieurement dans l'étude des classes sociales. Cha- (jue type, représentant une classe, se distingue par une manièrti propre de sentir, de penser et d'agir. ÎSIais tous les traits de sa physionomie morale, qui se rattachent entre eux par une étroite solidarité, sont sous la dépendance de quelques traits plus dominateurs qui servent à le caractériser. Pour distinguer les formes sociales, il conviendra aussi de tenir compte de tous les éléments dégagés par l'analyse, mais il faudra surtout s'attacher à découvrir l'élément dominateur, celui qui agit sur tous les autres, qui les façonne sur un modèle distinct, et qui imprime à tout l'ensemble une mar(|ue caractéristique. Cette; classe est bien celle des (jouvernants. Mais pour comprendre leur action, pour connaître leurs tendances, leurs idées et leurs ressources, il ne suffit pas de compter leur nombre ; il faut pi> nétrer jus([u'à la source de leur iutluence. Les législateurs, les juges, les chefs d'Ltat, les agents exécutifs j)uisent leur [)()uvoir dau< (jucbjuc classe sociale, guerriers, prêtres, commerçants, industriels., et c'est la nature de cette classe qui donne à l'Etat son caractère, son principe, sa lin et sa direction.

La classe dominante, liien pliis([ue la fo'iue du gouvernement républicain ou nionar(hi(|ue, donne à la

inO l-KS CLASSES SOCIALES

société son caraclèro propre. On peut le prouver par les deux méthodes de concordance et de différence, qui aboutissent sur ce piiint aux mêmes conclusions. Si l'on compare entre elles les Cités et les Nations, oii le commerce maritime a pris une grande extension et où par suite dominait In classe des armateurs, on trouve, malgré la différence des temps et lieux, de frappantes analogies. Les anciennes Cités de Tyr, de Carthage, de Massilia offrent de grandes ressemblances avec les Républiques modernes de Gènes et de Venise ; et, sur une plus grande échelle, la Grande-Bretagne actuelle présente le même type. Sans vouloir tracer dans le détail ce type de la Cité Commerçante, on peut à titre d'indication en signaler les principaux traits.

Les Législateurs^ quelque nom qu'ils portent, s'efforceront d'introduire dans leurs lois toutes les dispositions favorables au commerce, ou du moins qu'ilssupposent devoir être favorables. Assez indifférents sur la forme de gouvernement, ils sont intraitables 'sur les privilèges utiles au développement du négoce et à l'accroissement des richesses. Ils s'accommodent des rois Tyriens, des suffètes Carthaginois, de la domination romaine à iMarseille, du Conseil des Dix à Venise, du Doge de Gênes, d'une Reine et même d'une Impératrice en Angleterre ; mais ils repoussent avec habileté et prévoyance toutes les mesures qu'ils jugent préjudiciables à la classe maîtresse. Point de pitié pour ceux qui font obstacle à la richesse, ou qui en paraissent les instruments nécessaires. On se débarrasse cruellement des premiers et on utilise les autres sans merci : témoin l'exploitation des colonies, des esclaves ou des prolétaires, qui se fait avec la même rigueur depuis Carthage justju'aux temps modernes.

Les juges i-endent leurs nrrêts en s'inspirant des principes commerrants. Dans les contestations civiles

LA MliTIlODE loi

domine le régime dos amendes et des cautions : la perte la plus sensible est celle de l'argent, et l'argent est la meilleure des garanties.

Les chefs d'Etat doivent s'occuper surtout du développement de la marine, de la création de nouveaux débouchés, de l'établissement de nouveaux comptoirs, de l'extension des colonies. Le Commerce, voilà le grand régulateur de la paix et de la guerre.

Comme la prospérité de la Nation repose sur la marine, les matelots sont recrutés avec soin et, pour qu'on puisse compter sur leur dévouement, parmi les citoyens. Quant aux troupes de terre elles ont moins d'importance, et, si les chefs sont encore nationaux, les soldats sont souvent des mercenaires étrangers. Le commerçant achète du dévouement et des vies humaines, comme il faille trafic de la pourpre et des colonnades.

La culture des terres est négligée : les profits sont trop faibles en comparaison des gains considérables réalisés dans le commerce ou dans les industries de luxe. Les paysans, sont ou des esclaves, ou des fermiers sous la dépendance degrands propriétaires. Au contraire la population ouvrière augmente ; elle s'entasse dans les villes, et, devenue surabondante, exige sans cesse la création de nouvelles colonies.

Les riches abondent ; et, comme ils savent le prestige dont jouit la richesse, ils étalent orgueilleusement leur oisiveté et leur luxe. Ils construisent des palais de marbre qu'ils (h'çorenl d "objets rares et précieux. Ils gagnent ainsi bcaucouj) déconsidération, et obtiennent par là des hoiuKMirs ol des fonctions lucratives. Ils deviennent gouverneurs de Provinces, et dans leur administration songent surtout auxmoyiuis d'jiugmenter leur fortune.

Blasés sur les distractions ordinaires, les riches re-

152 LES CLASSES SOCLVLES

cherchent des plaisirs plus raffinés ou môme des jouissances plus délicates. De là un développement souvent remarquable non seulement de l'industrie deluxe, mais aussi des beaux arts : l'architecture, la peinture, la statuaire et peut-être aussi la poésie. Mais cet épanouissement des arts lient plutôt à la richesse qu'au commerce même.

Quant à la religion, si elle est par la rigidité de ses dogmes et par l'antiq^uté de ses croyances indépendante de l'état politique, elle subit cependant dans la personne des prêtres, ses interprètes, l'influence des mceurs ambiantes. Epris du faste et de la richesse, les prêtres des sociétés commerrantes croient mieux honorer la divinité par la magnificence du culte, par la grandeur des temples et par les riches ornements qu'ils prodiguent à l'intérieur. Pour les fidèles, ils transportent dans la religion leurs idées mercantiles et achètent par des dons précieux l'espérance des biens futurs. Le sacrifice est souvent un marché.

Voilà donc une esquisse de ce qu'une comparaison attentive pourrait donner, avec plus d'exactitude encore, au sujet de la Cité commerçante.

La méthode de différence fournira une confirmation des conclusions précédentes. Elle montrera que le genre d'activité, spécial à une Cité, contribue plus que la constitution politique àlui donner son caractère propre. Suivant la règle de cette méthode, il faut — puisque rexpérimentation est interdite — trouver dans l'histoire deux sociétés exactement semblables dans toutes leurs conditions,sauf celle dont il s'agit de mesurer l'influence. D'après une remarque antérieure, nous savons que le meilleur moyen d'éviter les critiques de St. Mill n'est pas de prendre deux sociétés semblables sur tous les points sauf un — cecpii serait sans doute impossible à trouver — mais de choisir une même société à deuxpha-

l.A MliTIKIDE I5li

ses dirterenLes do son existence. Soit par exemple la République de Venise.

x\ partir de la fin du l"" siècle, époque à laquelle s'ouvre son ère de prospérité, Venise fait traverseï- à sa constitution politique une série de modifications importantes. Au début les Doges nommés à vie sont de véritables souverains; au 12* siècle, à la suite d'une sédition, ils perdent l'inamovibilité, sont obligés de partager le pouvoir avec le Grand-Conseil, et les Pregadi, qu'ils désignaient eux-mêmes pour les assister de leurs conseils, sont remplacés par les membres du Sénat; au 14'' siècle, après la tentative infructueuse de Tiepolo, l'aristocratie devient plus ombrageuse, elle institue le fameux Conseil des Dix, pouvoir occulte et aussi lyrannique qu'aucun despotisme ; enfin ce Conseil des Dix fortifie encore son despotisme en s'adjoignant le triumvirat des Inquisiteurs d'Etat. Et cependant au milieu de toutes ces transformations, la vie même de la Cité n'est pas sensiblement altérée. Les nobles Vénitiens constituent une classe privilégiée, mais, en dehors des lois établies pour leur propre avantage, ils se préoccupent surtout de donner de l'extension à l'industrie, au commerce, aux transports, à la marine, aux possessions lointaines. Le mercantilisme domine, cet esprit propre aux cités commerçantes, esprit qui donne h l'amour du gain la préférence sur tous les autres mobiles. Venise, qui avait reçu d'un Pape l'anneau symboli([ne de sa domination sur les mers, Venise,fervente cailioliqne, s'allie un jour avec les Turcs: l'intérêt commercial prime tout.

Si l'on fait la contre épreuve et(|u"à la longue période de prospérité qui s'étend du 8' siècle à la lin du 15% on oppose la j)ériode suivante, lu différence saillante à signaler consistedans l'affaiblissiunent progressif du commerce, ou — ce qui réi)on(l mieux ànotre ma-

],)i. LES CLASSES SOCIALES

ilière de voir — dans la l'aihlesse croissante de la classe des commerçants et armateurs. Une nouvelle route vers les Indes et la dt'cou verte de l'Amérique ayant porté un coup funeste à l'activité commerciale, riiidustrie languit, l'énergie guerrière privée de son stimulant ordinaire, l'expansion coloniale, décline. Venise perd de plus en plus son caract.ire; et, devenue une simple ville de plaisirs elle s'abaisse sans cesse jusqu'à ce que par une décadence continue elle arrive à tomber sous les coups de quelques régiments français, détachés de l'armée de Bonaparte.

D'après Montesquieu, « le principe de Gouvernement est ce quile fait agir ». Si l'on adopte ce sens, le principe de la cit»' commerçante, c'est l'amour des richesses. Les moyens d'action sont la ruse ou du moins l'habileté dans les échanges; son but, l'extension des colonies, le perfectionnement des arts industriels, le développement de la marine et des voies de communication.

Au lieu d'une division des Sociétés d'après la nature du Gouvernement, il vaut donc mieux — si l'on veut avoir une classification naturelle — l'appuyer sur le genre d'activité propre à la classe dominante. On obtiendra ainsi un certain nombre de types de sociétés, dont on déterminera, comme dans l'exemple précédent, le caractère, le principe, les ressources et la direction. y.u voici d'une façon très succincte l'énumération.

\° La Cifr CrKefrirrc dont le modèle le plus parfait a ('-té fourni par Sparte ou encore par Honu^, quand sa domination ne sortait pas encore de l'Italie. La classe dominante est celle des professionnels de la guerre, de ceux qui ont le service militaire comme principale ou même comme unique occupation.

L'esprit qui anime les membres de cette classe est l'honneur, le désir de posséder les qualités militaires

La MÉTIlODi': 155

et (le les montrer aux autres, ce qui est le j^age le plus sur Jestinie, de gloire et de puissance. Dans la psychologie de lolfieier et du soldat, on trouverait que ci'S qualités se rapportent à l'activité physique, ;i la volonté, au sentiment et à rintelligence. Elles comprennent la force, l'adresse, la beauté physique ou plutôt la beauté mâle, indice de vigueur et de fierté ; la décision prompte, le courage, l'intrépidité en face des dangers de mort; l'idée de subordination, la confiance dans les chefs, la fidélité poussée jusqu'à l'obéissance aveugle ; et, chez les supérieurs, l'autorité, Ihabitude du commandement, la l'aideuret parfois la brutalité; les connaissances techniques, la tactique militaire, la ruse et l'idée que le succès justifie tous les moyens.

Cet esprit pénètre dans la cité et lui imprime son caractère propre. Les législateurs s'efforcent de fortifier les institutions militaires, de maintenir et d'accroître les privilèges de l'armée. — Les juges, quand ils ne sont pas recrutés dans la classe dominante, ii'cUcndent pas leur juridiction sur l'armée qui a ses tribunaux spéciaux.— Les chefs de l'Etat, rois, éphores ou consuls sont les plus hautes personnifications de l'esprit militaire ; ils placent leur idéal dans la guerre et mesurent leur mérite par le nombre de leurs victoires ; ils ont pour principal objectif d'augmenter les moyens de défense et d'attaque. — Les paysans sont esclaves, attachés à la glèbe, surchargés de corvées et de tailles ; ils sont incultes, ignorants, plies à l'obéissance ou au servilisme. — Les seules industries llorissantes sont celles des armes. — Le commerce est peu actif : les commerçants sont souvent des étrangers qui viennent, à la nouvelle d'expéditions heureuses, ollVir des bijoux, des armes, des objets in(lustri{ds inconnus dans le pays, surbuit des parures de femmes, ([uehiuefois du vin, aujour-

156 LES CLASSKS SOClALfCS

(riiiii de ["opium et do lak-ool. La (lilc s'étend par la conquête, et spolie de leurs terres les anciens propriétaires réduits au rôle d'esclaves ou de colons. — Les riches sont les nobles appartenant aux familles conquérantes : ils possèdent de grandes étendues de terre sur lesquelles ils règnentavec cette autorité rigoureuse d'un chef sur des êtres inférieurs. Leurs plaisirs sont une imitation des exercices pratiqués à la guerre ; ils montent à cheval, chassent et se livrent aux jeux violents qui développent la force et font valoir leurs qualités physiques. Ils n'aiment ni la poésie, ni les arts, ni l'éloquence. L'éloquence n'est qu'un bavardage de rhéteur et un beau coup de sabre vaut mieux qu'une belle sentence ; les poètes sont des rêveurs inutiles qui ne méritent d'être tolérés que s'ils célèbrent les sanglantes batailles ; quant aux arts il vaut mieux savoir construire un retranchement que tailler une statue dans un bloc de pierre. — Les prêtres sont garantis du despotisme universel par l'antiquité de leurs croyances et le prestige attaché au culte ; ils peuvent montrer plus d'indépendance ; et, quand leurs privilèges sont menacés, ils opposent à la force la puissance mystique qu'ils puisent dans la connaissance des rites tout-puissants et des formules redoutables- ^Liis, si dans cette rivalité le pouvoir temporel l'emporte, les prêtres, grâce à la latitude laissée dans rinterpr(^tation des dogmes, se plient aux mœurs guerrières. Désireux de satisfaire les nobles patriciens, ils mettent la volonté des Dieux d'accord avec les goûts de la classe dominante : les Dieux j)assent pour inspirer les entreprises gucrj'ières, et dans le cas de victoires on les honore comme auteui's du succès. — l'n dernier trait de la Cité (iiierrière est la sévérité de l'éducatiou. Les enfants sont élevés durement et plies par un(; contrainte rigoureuse à l'obéissance qui est la première des vertus.

Les mastigophnrcs ou poritnirs de fouet jouaient un rôle important à Sparle, et on sait qae chaque année, devant l'autel d"Artémis,les jeunes gens étaient frappés jusqu'au sang, et mettaient leur point d'honneur à succomber plutôt que de se plaindre.

Le principe de la Cité (îuerrière est l'honneur ; ses moyens d'action sont le courai^e et la force ; son but, l'extension de son territoire, le développement de sa puissance militaire.

2" La Cilê Reiigicffsr dont la Jérusalem antique, Genève sous Calvin, Rome sous la domination papale offrent des modèles accomplis.

La véritable puissance appartient à la classe sacerdotale. Par suite, ce sont les croyances des prêtres, leurs sentiments et leurs intérêts relii^ieux qui dirigent le gouvernement, inspirent sa politique et lui dictent ses décisions. Or s'il y a, suivant les temps et les pays, une grande diversii(' dans les pratiques relatives au culte, il y a une similitude profonde dans l'idée fondamentale de toute religion. Celte idée est la foi en des puissances invisibles qui dominent complètement l'homme par leur force et leur intelligence, en des êtres mystérieux qui se dérobent au vulgaire, mais qui,par une grùce sp('ciule,se sont dévoih'S à des hommes privilégiés et leur ont comnujiii(|ué des vérités inaccessibles à la raison Les prêtresse proclament les interprètes autorisés de ces esprits, les ministres de ces volontés, les vicaires de Dieu.

Tout découle delà : leur orgueil, ItMirs prétentions indeslructibhîs, la cruauh' inconsciente de leur fanatisme, les minuties impc^ratives du culte, la sainte indilférence pour les intérêts matériels du peuple, leur naïve avidité qui se cache sous les dehors de la dévotion. Le prêtre est convaincu qu'il esta marqué d'un sceau spécial », qu'il est « un vase d'élection » ; com-

158 LES CLASSES SOfJALES

ment irauruit-il pas du dédain pour le vulgaire? Il est l'org-ane de la divinité ; n'est-ce pas un crime de méconnaître sa parole et de transgresser ses ordres ? Il sait, sans aucun risque d'erreur^ où est la vérité ; n"at-il pas le droit de façonner à sa guise les esprits et de briser les résistances par la force et au besoin par de salutaires supplices? Dieu a eu rinfînie condescendance de révéler aux hommes le détail des règles qui conduisent au bonheur ; y a-t-il des fautes plus graves que l'oubli de ces régies, l'inobservance des rites et des cérémonies ? — L'agriculture est une chose secondaire (juon néglige et qui végète ; le commerce est corromp'i dans son essence et il faut le soumettre à un contrôle rigoureux ; l'industrie, qui n'est pas employée au culte des Dieux^, est presque un attentat contre la divinité, un empiétement sur ses droits. — La poésie et les arts sont au contraire encouragés quand ils sont, par leurs chants et leurs symboles, la glorification des choses religieuses.

Voilà ce que donne la déduction, déduction qui se vérifie par l'observation analytique.

Les législateurs donnent partout la prééminence aux prescriptions religieuses. Ils s'attribuent l'infaillibilité, et, dédaigneux des avis qui viendraient des laïques, repoussent tout contrôle étranger. Ils ne souflVent pas non plus de limites au pouvoir des lois, qui s'étend non seulement sur tous les actes extérieurs, mais qui pénètre jusque dans l'intimité des consciences. Le cœur et l'esprit ne sont pas plus libres que le corps : la législation s'empare de l'homme tout entier et réglemente sa vie dans tous ses détails.

Les juges sont des prêtres ou des hommes dévoués à leurs idées. Préoccupés avant tout du triomphe de la religion, ils sont indulgents pour les délits et môme les crimes civils, mais terribles pour l'indépendance

LA .MÉTIIODH l'îî)

(le la pensée et les vellcili's de résislaiice à l'Eglise. 11 suffit d'embrasser la statue d'un Dieu ou de pénétrer dans une enceinte sacrée pour qu'un meurtrier soit à l'abri des poursuites; les crimes de Robert le Diable s'ellacent par un pèlerinage à Jérusalem, et les ofl'randes ont toujours été très efficaces pour racheter les fautes. Mais à Jérusalem Jésus était crucifié pour avoir fait son « sermon sur la montagne » ; à Rome on emprisonnait Galilée coupable d';i.voir affirmé le mouvement de la terre ; Innocent III condamnait en masse tous les Albigeois, etc..

Les chefs d'Etat, rois ou papes, doivent être les instruments dociles des prêtres. Eeur rôle est de maintenir à l'intérieur la pureté de la religion, d'exécuter les décisions des juges, de frapper les hérétiques, et de combattre au dehors les infidfdes. En retour de leur docilité, ils sont entourés d'un grand prestige; et, consacrés par le droit divin, ils passent pour être les représentants de Dieu sur la (erre.

L'armée est une force indispensable à l'ordre et à la sécurilé. Elle est favorisée, mais à la condition de rester toujours soumise à la volonté intolérante des prêtres, (îomme les principes des deux classes sont opposés, il survient des rivalités entre (dles, rivalités qui se manifestent en révoltes ouvertes ou du moins en un mauvais vouloir falal à l'esprit militaire.

L'activité sociale, tournée vers les choses mystiques, fait défaut pour les besognes matérielles d(^ simple utilité. Pas de routes ou des roult'smal entretenues ; des champs mal cultivés ; des marais insalubres comme dans la campagne romaine ; des industries en relard; des procédés routiniers. Les paysans chargés de dîmes quittent la campagne, et se réfugient dans la ville où ils vivent d'aumônes. La richesse diminue, et il faut que les fidèles vivant à l'étranger comblent le déficit par leurs générosités.

Le principe de la Cité Religieuse est la foi; ses moyens d'action sont puisés dans la confiance qu'elle met en l'assistance des êtres surnaturels; sa lin est d'accroître son prestige, en étendant le plus loin possible la croyance que les maîtres de la Cité sont en possession d'une force mystique invincible.

3" La Cik' Comtncrra/ifc, dont il a été parlé plus haut.

4" La Cité Industrielle, dont on peut donner comme exemples Athènes, Florence et les Communes du ]Moven-Age. Ce qui la caractérise, c'est la place accordée aux artisans dans la direction des afi'aires. Et, comme les corporations d'arts et métiers comprennent la majeure partie des citoyens, un des traits les plus saillants de ces Cités est le régime démocratique.

Le principe qui domine est l'idée d'égalité. Tous les hommes sont au même titre membres de la Cité ; ils ont les mêmes droits et sont soumis aux mêmes charges. Pas de distinction de naissance, de fortune, de profession; mais les fonctions sont réservées au mérite, proclamé par l'opinion publique dans des élections libres. Ou mieux cette égaliti; fondamentale sera plus sûrement maintenue, si le choix des fonctions est réglé par le sort. De là à x\lhènes le rôle de la fève dans l'élection des magistrats; de même à Florence les Prieurs des Arts, qui formaient le Conseil du Gouvernement, ('taient tirés au sort sur une liste d'éligibles. — L'égalité entraîne la liberté. La puissance, conférée dans les élections par la volonté du peuple, est empruntée, révocable, passagère; par suite elle n'a qu'une faible prise sur l'indépendance des sujets, véritables souverains. Si par quelque surprise ou hasard elle menace do devenir despotique, le peuple, conscient de sa force et jaloux de son droit, s'insurge contre elle et cherche en la brisant à maintenir légalité. Le peuple, souvent

Iroinpé par dos ambilicux, devient soupçonneux, et, avant que le mal n'éclale, prend des précautions pour le prévenir. Delà l'ostracisme à Athènes ; l'exil pratiqué à Florence contre les familles les plus opulentes; les chartes de franchise achetées à prix d'or aux Seigneurs par les Communes dn Moyen-Age. La liberté daus les élections a pour corollaires ht liberté de la parole, et les droits de contrôle et de critique. Dans les démocraties l'opinion {)ublique jouit d'un grand crédit, parce que les paroles peuvent bientôt se traduire en actes. A Athènes les citoyens se plaisaient à s'assembler sur l'Agora, s'intéressant aux affaires de l'Etat, les discutant et cherchant à s'éclairer auprès des orateurs. Une conséquence de cette liberté dans les discussions et les crili({ues, c'est une agitation continuelle, parfois de la turbulence ou même des émeutes. — iMais, par un(^ heureuse compensation, la vie sociale a plus d'intensité. Les sacrifices en impôts et en service militaire sont plus facilement supportés, parce qu'ils sont volontaires; le travail est plus actif, plus productif, plus intelligent ; la richesse augmente et une partie en est prélevée pour les embellissements de la ville, embellissements auxquels tous les citoyens s'intéressent; les arts se dévelo|)pent et rélo([uence ([ui a un objectif déterminé prend une màb^ vigueur.

Voilà l'ensemble ^es caractères qui semblent devoir s'associer dans une Cit(' oîi domine la classe nombreuse des travailleurs. Si, conformément à notre méthode d'analyse, nous parcoui-ons en ordre les différentes classes, nous arriverons à fa confirmation des vues précédentes.

Les législateurs, qui tiennent leur j)uissance b'gislative du peuple et qui restent toujoui's sous son contrôf(ï, sont amenés par une succession de mesures législatives à abolir les privilèges, à effacer les traces des

162 LES CLASSES SOCLVLES

anciennes dislinctions,ct à faire triompher le principe d'égalité dans toutes ses conséquences. Ils accordent aussi de grandes libertés réduisant la part de contrainte au minimum.

Puisque le peuple est souverain, non seulement il inspire aux législateurs les lois qui satisfont ses goûts d'égalité, mais il réclame comme garantie supérieure le droit d'interpréter et d'appliquer ces lois. L'importance des magistrats professionnels est réduite ; et les Juges sont pris, par la voie du sort et seulement pour un temps déterminé, parmi les citoyens. Les juges, exposés à être jugés eux-mêmes, sont plus accessibles à la pitié et montrent moins de rigueur.

Les chefs d'Etat, dont le pouvoir dépend d'une élection, ont le sentiment de leur faiblesse. Soumis constamment à la surveillance de leurs concitoyens, ils sont amenés à veiller sur leurs actes, sur leu: s paroles, et a ne rien faire qui puisse indisposer leurs électeurs et en même temps leurs juges. Les natures les {)lus généreuses reçoivent par là une stimulation qui les porte aux grandes choses: témoin Périclès et les Médicis. Les esprits médiocres s'intimident: ils s'abstiennent d'agir, ou bien s'eltbrcent de se faire pardonner leur nullité par des faiblesses et des flatteries.

Les milices sont nationales. Les citoyens, attachés aux institutions qu'ils se sont données, ne conPient pas à des mercenaires le soin de les défendre. Dès que la cloche du Ijcil'roi retentissait, les bourgeois des Communes se réunissaient en armes, prêts à combattre avec courage pour la conservation de leurs franchises. Quand les sentiments démocratiques ont toute leur force, les chefs sont choisis dans les classes populaires : Cléon était corroycur.

drAce aux lois favorables à l'industrie, la classe des artisans prospère. Mais si les maîtres-ouvriers sont

seuls en possession df droits politiques — comme cela avait lion dans les trois cités données en exemple — il se développe à côté d'eux une population d'esclaves et de prolétaires, population misérable et parfois turbulente.

Les paysans éloignés de la ville sont par là même écartés des atVaires. Dépourvus diniluence politique, assujettis aux charges de l'impôt, ils ont cependant la compensation de trouver dans une ville populeuse un marché oii s'écoulent facilement, leurs produits. Les campagnes dans le voisinage des Cités industrielles sont bien peuplées et bien cultivées.

La richesse mobilière s'accumule ; de grandes fortunes se concentrent dans un petit nombi-ede familles favorisées par des hasards heureux; ces fortunes conduisent au luxe et servent au développement des arts. Athènes se couvre de monuments merveilleux, Florence résume en elle la brillante civilisation de la Renaissance; et, si les Communes s'étaient maintenues, il n'est pas douteux qu'il y aurait eu à côté de leurs magnifiques Hôtels de Ville d'autres monuments capables de rappeler leur activité artistique.

Les Prêtres supportent avi'c peine le développement de l'esprit critique, résultat des institutions libres. Le }dus souvent ils montrent de l'hostilité à ces gouvernements populaires, et recherchent l'alliance des classes aristocratiques. Si la forme démocratique persiste, ils finissent par s'accommoder de l'état de choses et des mu'urs dominant(!s.

Ainsi, le principe de la Cilr Induslrlel/coxi démocratique est l'amour de Tégalité; ses moyens {)our la mîiinti^nir est la liberté de crili(|ue, de contrôle et de sulïrages ; sa fin est de supprimer les privilèges et de répandre le plus largement possible les bienfaits de la justice et les avantages de la vie sociale.

lOi LES r. LASSES SOCL\LES

Pour compléter cette éniimération, il faudrait, semble-t-il, ajouter à la liste précédente la Cité Agricole, où la classe dominante serait composée des paysans, propriétaires et cultivateurs du sol. Peut-être il en faudrait ajouter d'autres encore si Thistoire en fournissait des modèles. Cependant, comme notre but est non d'opérer le travail mais d'indiquer la méthode à suivre pour l'accomplir, l'exposition précédente suffit sans qu'on ait besoin de s'assurer qu'elle est complète.

Une remarque importante doit être ajoutée.

Dans les analyses antérieures, le schéma de chaque Cité a été dressé, comme si la classe dominante avait exercé sa suprématie assez longtemps, et d'une manière assez complète pour imprimer au type social sa marque caractéristique. ]Mais en réalité cette pureté du type n'est peut-être jamais complète ou du moins elle dure peu ; car les classes luttent entre elles pour la prééminence, et, par leurs actions et réactions mutuelles, modifient sans cesse la physionomie des Cités. Bien qu'à prendre les choses à la rigueur, aucune Société ne corresponde exactement au type général, il n'en faut pas moins le conserver comme une norme propre à apprécier les Sociétés historiques avec un degré suffisant d'exactitude. Comme dans les autres sciences oîi l'on fait usage de notions générales, il faudra dans les cas particuliers introduire les corrections nécessaires. Cela est surtout indispensable quand il s'agit des Peuples, où le mélange des Races, la diversité des Langues, l'étendue du Territoire, l'opposition des Religions, la variété des Coutumes et des Traditions rompent l'unité et rendent les généralisations j)lus difficiles.

Avant d'aborder ces problèmes, il est nécessaire d'étudier les influences mutuelles que les classes exercent les unes sur les autres. Ce qui est la question «les Corrélalions Sociales.

LA MÉTIlOUt: 165

Corrélations Sociales.

Les Classes el les Sociétés ne sont pas des formes immobiles et inertes, mais elles sont le siège de mouvements inli.'rnes, et ag'issent sur le dehors comme h leur tour elles en reçoivent les impressions.

Précédemment l'étude consistait en une sorte de morphologie sociale, et il sagissait d'indiquer les méthodes ({ui pouvaient le mieux servir à l'établissement de délinitions exactes. Maintenant, il faut procéder à l'étude des classes en tant qu'elles sont actives et capables de changements, et montrer par quelle méthode il est permis d'espérer déterminer, avec l'exactitude nécessaire, ces diverses relations.

Ces relations sont d'abord internes.^ quand elles ont lieu dans l'intérieur même de la classe. Elles naissent des actions mutuelles que les membres d'unci classe exercent les uns sur les autres.

Par des théorèmes antérieurs, il a été établi et — si l'on veut résoudre le problème actuel — il ne faut pas oublier que les membres d'une classe sont supposés tous conformes à un type délini. Cette supposition, il est vrai, n'est pas complètement exacte, mais elle est nécessaire aux l)esoius scicmti tiques, E^'ailleurs, elle est d'un emploi aussi légitime que les notions abstraites et générales qui sont utilisées dans les autres sciences. Car, dans les deux cas, on écarte les particularités et les écarts pour ne conserver que les traits essentiels et les qualités moyennes.

Rappelons en outre (jue chafjue type de classe est caractérisé par un ensemble de tendances sensibles, de connaissances et de moyens d'action ; (|u<' parmi ces éléments il y en a de dominateurs ; (jne pour chaque classe il existe ainsi des ni(diiles [dus puissants,

166 l.i;S CLASSES SOClAfJvS

des habitudes intellecluelles plus fortes, des façons d'agir plus fréquentes ; que chacune a son idéal propre. Le paysan vise à l'agrandisseuient de son domaine, l'ouvrier à l'éh'vation des salaires, le commerçant à la richesse ; l'officier met au premier rang- l'honneur ; le prêtre, la foi en des puissances invisibles ; le juge, le respect de la justice ; le législateur, l'autorité des lois ; le chef d'Etat et les fonctionnaires, le plaisir de commander.

Ceci é'tabli, quels sont les rapports entre les membres dune même classe et comment les étudier ?

Les individus et les familles doivent être considérés comme des forces qui tendent à des buts divers. Ces buts sont déterminés par des biens qui n'ont pas tous la même valeur, mais qui sont subordonnés à l'un d'eux regardé comme le souverain bien. Les forces ne sont pas aveugles, mais ce sont des activités intelligentes, qui choisissent les moyens paraissant les plus propres à atteindre la fin proposée.

En suivant leur direction, ces forces peuvent ou se gêner, ou se favoriser, ou rester indépendantes. Dans le premier cas, le bien de l'nn exclut ou diminue le bien des autres, et alors naissent dans le sein de la classe les rivalités, la concurrence, la lutte. — Dans le second cas, le bien des uns sert ou même est indisj)ensable au bien des autres, et alors se réalise l'union des volontés, union ([ui vient du concours volontaire ou de la subordination. — Dans le troisième cas, le bien des uns est élranger au bien dos autres, et alors, les unités agissant d'nne façon iniltq)endanle, la classe manque de cohésion.

/'■'■ C«v. Pour échapj)er anx généraliti-s vagues et [)Our aborder le problème d(î la méthode en toute loyauté, supposons (pic le bien snpriMue ancjuel ten- <lent tous les membres d'nne classe soit la richesse, et que les moyens employi's soient le commerce.

LA -MinilODE 107

Il y a rivalité crinlérèls, puisque chaque commerçant s'efforce d'accroître sa clientèle au détriment de ses concurrents. Chacun s'elTorce de supplanter ses rivaux, poussé par l'ensenihle des mobiles qui caractérisent sa sensibilité. Il veut prouver son affection pour sa femme en augmentant son bien-être ou en fournissant à des besoins de luxe ; il est excité au gain par le désir de relever la situation de ses enfants; il met son amour-propre à terrasser ses adversaires, parce que ses succès sont une preuve d'habileté; enfin il aime la richesse par l'indépendance, le crédit et les jouissanci's qu'elle lui promet.

Cette concurrence reste très active dans les pi'riodes de transition oi^i la classe, mal adaptée au milieu social et à des circonstances nouvelles, n'a pas encore pris un état d'équilibre. Elle ressemble, par ses effets, à la concurrence qui s'établit entre des espèces animales vivant dans le même habilat et ayant le même genre d'alimentation. Les espèces mal aruK'Cs pour la lutte disparaissent, ou, sous la pression de la nécessité, se transforment par une accumulation progressive de changements dans les habitudes et dans l'organisation. Ce qui se produit dans le monde animal, sous l'action de forces aveugles ou à peine conscientes, se réalise dans les Sociétés avec une plus claire aperception du but. Le mécanisme d"activit('S fatales fait place au jeu plus libre des volontés intelligentes.

Dans la lutte commerciale, il y a des raisons qui amènent le triomphe des uns, la défaite des autres. C(!s raisons sont recherchées, étudiées, analysées. A mesure qu'elles sont d('Couvertes et mieux connues, les nouveaux venus s'attachent à employer les procédés qui ont le mieux réussi. A Tyr, des commerçants pleins d'audaces arment des vaisseaux, cotoyent tous les rivages de la Méditerranée, s'aventurent même au-

168 LES CLASSES SOCLVLLS

delà des colonnes d'Hercule, toujours enquête de nouveaux marchés : le commerce d'exportation a donné la fortune à quelques novateurs, et beaucoup à Tenvi suivent cet exemple. Au moyen-àge quelques commerçants ont ridée de former des corporations fermées, et ce régime s'étend et se consolide. Au commencement de ce siècle régnait en maîtresse cette maxime « vendre le plus cher possible », et sous toutes les latitudes les marchands s'efforçaient par toutes sortes d'habiletés, de ruses et de mensonges d'exploiter l'ignorance de leurs clients. Depuis l'innovation des Grands Magasins Boucicaut, les habitudes commerciales sont en voie de transformation. Le prix des marchandises est indiqué en chilïres connus et apparents ; ce prix est le même pour tous les acheteurs : de plus, il est fixé de façon à réduire le bénéfice de chaque vente, mais par contre à multiplier le nombre des acheteurs attirés par le bon marché.

Partout où il y a lutte commerciale, on découvre les mêmes effets : élimination des faibles et des maladroits ; adaptation des autres qui, par imitation intéressée, s'efforcent d'employer les procédés dont la valeur a été reconnue par le succès. Mais de toute façon la classe tend à une homogénéité qui persiste, tant que des circonstances nouvelles ne viennent pas la troubler.

Cette homogénéité fait que tous, par un contrat tacite ou exprès, agissent d'une façon analogue.

Deux lois à tirer de l'examen de ce premier cas:

1" Loi de co/uN/re/ice : les plus habiles dans leur profession renijiorlent ; les faibles sont éliminés ou se transforment.

"2" Loi, dlnniKK/riirilr : ils se trnnsfofnient par imihilion vohnilaire ; dOù simililude dans toute l'étendue de la classe.

'2'"'' Cas. — Ce deuxième cas consiste dans une con-

LA MÉlllODK \(j\)

cordance entre li's volontés, lorsque les membres d'une classe, tout en poursuivant leur Itien propre, favorisent les autres membres dans leurs ellorts vers le but (ju'ils se proposent.

Cette harmonie entre les volontés constitue ce que Ton appelle l'esprit de corps, })hénomène social dont limportance est considérable et qui soulève diverses (juestions. Pour signaler son importance, il suffit de rappeler la puissance d'action que confère la communauté des idées, des aspirations et des volontés an clergé, à la magistrature, à la noblesse, à l'armée, à l'université, à toutes les classes où règne une hiérarchie volontaire ou imposée. — (Juant aux questions, elles portent sur la formation de l'esprit de corps, sur son maintien ou son développement, sur ses altérations, sa décadence ou sa perte.

Si, pour ri'soudre ces problèmes, on voulait suivre cet empirisme timoré qui — sous prétexte dimpartialilé — recueilb' indistinclement tous les faits ollrant (juelque rapport plus ou moins lointain avec la question, on obtiendrait un amoncellement si chaotique (jue l'attention, sollicitée en dilférents sens, ne saurait où se fixer et se perdrait au milieu de détails incolié- ]'ents. Il faut donc — ainsi q\u) la remar(|ue en a été souvent faite — commencer par trouver un idée directrice, id('e qui doit être suggérée par la déduction des lois psycliologiques, mais qui est due aussi, et pour la plus grande part sans doute, à l'originalité du penseur. Voici, à simple titre d'illustration de la méthode, les idées qui j)ourraient servir de guide.

\° Art/ lire de l'es])fit de corps. — I. "esprit de corps est une forme de la sympathie. \À\ où il règne, les fîmes vibrent à l'unisson, souffrant des mèm(^s peines, alfectées des mêmes joies, partageant les mêmes idées, aspirant à un même idéal et tendant toutes à un

170 I.IiS CLASSES SOCIALES

mémo liiit. Il iiy a pas une simple similiUule entre les ide'es et les sniliments, mais il y a communauté, pénétration nuituclle, solidarité reconnue, volontés conscientes de leur accord, unité. Voilà pourquoi, fondant un peu les analogies, on a pu comparer les classes ainsi unies à des corps organisés, où toutes les parties reliées entre elles agissent de concert sous la direclion de Tesprit. Mais qu'elle s'applique aux sociétés entières ou simplement à des classes distinctes, la comparaison avec les corps organiques ne doit pas être prise à la lettre. Elle n'est qu'une métaphore dont l'emploi deviendrait dangereux pour la science, si l'on oubliait cette différence fondamentale : les parties d'un corps organique agissent d'une façon aveugle et fatale; les membres dune classe sont des activités conscientes et libres.

2° Ses Cat/ses. — L'esprit de corps consiste dans une communauté de sentiments, d'idées, de volontés. Suivant la règle qui recommande de « décomposer les difficultés », il faut rechercher les causes propres à la formation de ces trois sortes d'habitudes.

Pour arriver à partager les sentiments spéciaux à une classe, il faut certaines dispositions natundles qui portées à un haut degré constituent la vocation. D'un être malingre et soutlreteux on ne faisait pas un de ces rudes barons du Moyen-àge, qui pienaient plaisir à se couvrir de leur rude armure et à rompre des lances dans les tournois. Mais, à moins que les aptitudes ne fassent complètement défaut, l'éducation et la coutume sont iVun |)uissanl secours pour fortifier certaines tendances et les rendre presque exclusives. L'éducation se donne par la parole et surtout par l'exemple. La force, le courage, l'adresse étaient les qualités vantées à Lacédémone. Les pères, les maîtres n'avaient d'éloges <|ue pour le brave et ne mo)itraient que mépris pour

LA MÉTIIODH 171

le làclie ; les nuirqiies de respect, les liouiieui's, le j)()nvoir allaient au premier ; le second, banni des repas publics, était parfois frappé par les lois. Ces impressions sans cesse renouvelées pénétraient dans la conscience du jeune Spartiate et donnaient au sentiment de Thonneur toute son intensité.

Les idées seml»lai>les viennent de la similitude des occupations : ainsi, dans cliaque classe, il existe nne tournure desprit spéciale qui naît de Thabitude denvisager les mêmes objets, et de suivre des procédés analogues. Mais pour qu'il y ait esprit de corps, nne idée doit dominer dans toutes les intelligences, celle de l'accord entre les intérêts, de la communauté du bien poursuivi. Plus cette idée est active et forte, plus elle est efficace pour donner de la cohésion à la classe. Au contraire les doutes et les suspicions sont moi-tels à rharmoiiie. Gomment cette idée de solidarité peut-elle s'imprimer dans les esprits ? Par l'autorité, l'expérience, la raison et aussi, indirectement, par la contrainte. L'autorité agit sur les esprits paresseux, incapables de l'efTort nécessaire pour se faire une conviction personnelle. L'expérience du désordre engendré par les conflits et les dissidences dispose en faveur de l'accord, et cette disposition augmente encore, quand on voit dans des exemples nombreux les heureux etl'ets de l'union. La contrainte est fâcheuse, parce que s'adressant à la sensibilité elle ne sert pas directement à éclairer l'intelligence. Cependant, à moins qu'elle ne heurte trop manifestement l'expérience et cela d'une façon durable, elle iinit par assou}»lir l'esprit, et. le maintenant avec force dans une certaine altitude, airive ;i la lui rendre presque naturelle. Ainsi des gens sans aveu, racolés au hasard dans un moment d'ivresse, soumis à la discipline rigoureuse du régiment tinissaient — sous la menace des coups de i)lat de sabre — par rc-

172 l.hS CLASSKS SOCIAI.KS

connaître la néccssilé de lobéissance et la beauti'ï des di'vouements obscurs : ils se faisaient les instruments aveugles de leurs cheis qui avaient seuls les responsabilités de la justice.

Quand les sentiments et les idées sont semblables, les volontés qui en sont la résultante se trouvent naturellement d'accord. Cet accord st^ra d'autant plus stable que les actes, propres à le maintenir. seront plus souvent répétés et appuyés sur de plus longues traditions. Le geste baiutuel devient macbinal ; les marques de respect et les actes de foi [)lient l'automate et linclinent à la foi et au respect. « Suivez la manière, dit Pascal (1 ), par « où ils (les croyants) ont commencé. C'est en faisant « tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, (' on faisant dire des messes, etc. Naturellement cela '( vous fera croire et vous abêtira ». Ce qui, en style (Miergique, signifie que rintelligence et la volotil(' })rendront la forme irrésistible de l'instinct.

Voilà des d''ductions tirées des lois psychologiques et appuyées déjà sur l'expérience. Mais cette expérience est encore vague, et, pour lui donner tonte sa valeur, il faut l'étendre, la varier, la préciser, en un mot la plier aux règles de la méthode scientili({ue. Ce contrôle expérimental exigerait, pour être satisfaisant, des enquêtes très nombreuses, portant sur des époques et des civilisations dilférentes. JJaus cet essai — qui n'est ])as un traité de sociologie, mais une exposition de méthode — il suffira d'iudiquer la façon dont les recherches devront être couduifes.

1° Nature di' rc'spnl dr cot-ps. — La définition, qui a été propos('e, ne saurait s'appliquer exactement aux cas particuliers. Dans tout conce[)t foruu' |wir l'espi-it. il y il de toute n(''C(»ssit('' un écart nvec la réalité des

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(Mrcs ou des l'ails, iiilinis dans leur diversité. La g-énéralilé est à ce prix. Il ne laiil donc point s'attendre à ce que Tobservation historique s'accorde dans ses moindres détails avec les éléments retenus dans le concept. Pour que l'idée ait son utilité et son application, il sulïit que les similitudes entre l'idée et la réalité soient importantes — l'importance se mesurant au nombre des lois qui dérivent de ces similitudes essentielles. Or, l'histoire fournit de nombreux exem- |)les où s'est réalisée, d'une l'a^;on frappante, la communauté des sentiments, des idées et des volontés, et où cette communauté, sentie et voulue par tous les membi"es, a donné naissance à des phénomènes bien déterminés. F^armi les exemples les plus caractéristiques on peut citer l'esprit de corjjs qui n toujours régné chez les moines catholiques et particulièrement chez ceux du Moyen-û-ge.

a) Ils ont les nirincs idi'cs. — Pour eux le monde sensible est un monde d"ai)parences, et les vraies réalités ('ciia[)pent ;i la grossièreté des sens. Qu'est-ce que le corps? une ponssière qui doit bientôt retomber en poussière; la Ijeaulé? le reflet d'une ombre; la vie? le rêve d'unie nuit. Aux esprits appartienncuit seuls l'être, la force, la durée. Dans l'homme l'àme seule a une valeur. Le corps, c'est un néant; moins que rien; c'est l'obstacle, le piège, l'ennemi. Par sa lourdeui- il s'oppose aux élans de ITane, par ses appétits il aveugle IVsprit, et tous ses sens sont autant de fenêtres ouvertes par où oéni'trent les di-mons. Les i'orces de la nature n'ont pas uiu' action iiub'pendante, elles ne sont pas léglécs par des lois immuables, mais elles sont soumises à une volonté maîtresse qui les dirige d'après les exigences de la foi. Le miracles n'est pas rexc(q)tion, c'est la règle.

h) Ils oui les niénies sentimenls de conliance et de

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crainte à légard des puissances surnaturelles. Ils sexalleut à la pensée de connaître les rites, les prières, les cérémonies les plus capables d'accroître leur perfection et d'obtenir la protection divine. Mais ils tremblent en même temps de ne pas la mériter, ingénieux à se créer des scrupules. Ils ont les mêmes sentiments d'indépendance et d'ambition : leur but suprême est la grandeur de l'Ordre.

c) //.s ont /f.s })u'mes voloiilés.. Sauf quelques diflerences de détail, leur conduite est la même. Ils s'etTorcent tous de maintenir leur foi, en se pliant à cet ensemble de pratiques religieuses qu'est une Règle monastique. Cette règle minutieuse dans ses détails est bien simple dans son principe : la vie avec tous les biens terrestres ne sert qu'à édifier le bonbeur de la vie future. Que la vie terrestre ne soit donc pour tous ({u'une longue et incessante méditation de la mort!

dj Ils ont surtout le vif sentiment de leur identité fondamentale, le dfîsir de maintenir leur union, la volonté de tendre au même but : l;i prépondérance monacale.

2° Causes de cet esprit de coi'ps. La découverte des causes se fait au moyen des méthodes de concordance, de différence et de variations concomitantes. Ces méthodes trouvent ici leur emploi avec un degré suffisant de pr('cision.

Pour les idées, l'examen comparatif des dilférents ordres religieux montre que la circonstance commune à tous les cas est l'éducation fortiliée par l'exemple. (Méthode de concordance). Que le relâchement vienne à s'introduire dans une abbaye (méthode de différence), et la force des croyances mystiques s'affaiblit : les néophytes, (jui ne vivent plus dans une atmosphère d'aussi pieuse dévotion, laissent j)énétrer eu eux et croître les idées du siècle. Puis la croyance altérée, les

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sentiments perdent à leur tour de leur vivacité' ; par une nouvelle conséquence, la règle, qui peut être encore suivie dans les pratiques extérieures, est méconnue dans ses prescriptions essentielles. Et enfin, comme le lien qui unit tous les ordres monastiques est surtout moral, la solidarité est compromise. Des divergences se manifestent, des rivalités et même des luttes éclatent.

Pour les sentiments, la comparaison, employée dans lamélhode de concordance, montre qu'ils sont dus sans doute à cette vie d'isolement oii ne pénètre aucune influence ('trangère. Ils partagent, tous, les mêmes sentiments parce qu'ils sont soumis à la discipline d'une règle, difCérente dans les détails, mais identj(iue dans le fond. La méthode de différence est applicable et conlirmc cette première vue. En effet, l'amour mystique, la confiance dans les puissances surnaturelles et la pi('té se sont affaiblis, toutes les fois que l'isolement n'a pas été maintenu, et que, par le relâchement de la règle, les idées du siècle ont [)u pénétrer dans les monastères.

L'idcntitt' de conduite a pour cause l'obéissance aux sujif-rieurs, obéissance volontaire et absolue qui j)orle non seulement sur les actes extérieurs, mais sur l'être tout eiiiier. La preuve en serait fournie parles mômes méthodes. Tant que l'obéissance passe pour un devoir fondamental, comme les supérieurs sont eux-mêmes soumis à une hiérarchie qui va jusqu'au Pape souverain de toutes les volontés, la conduite reflète partout, sous la multiplicité des formes, le même idéal. Dès que ce devoir de soumission estmi'connu, la diversité apparaît et des écarts sur des jtoirits essentiels se produisent: Lutber, Calvin refusent de se soumettre, et le protestantisme naît.

Quant à l'union des Moines et à leur esprit de soli-

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daritf', la cause doit en vive attribuée à une siilectioii rigoureuse, qui n'introduit dans les monastères que des sujets d'une vocation éprouvée, et écarte ou rejette tous les éléments indignes. Quand les Abbayes devicnni-nl riches et que la grandeur de leurs revenus lente la cupidité des Nobles, l'esprit monastique s'altère et les Ordres, isolés dans leur égoïsme, n'ont plus la même cohésion. Au contraire, quand une réforme interdit l'accès des cloîtres à tous ceux qui sont dépourvus de vertus monacales, les religieux reprennent leurs forces, toutes les volontés convergeant vers le môme but. (1).

S"'^ Cas. — Ce troisième cas est donné pour épuiser lénumération. Mais en réalité, puisque les membres de la classe s'isolent et s'ignorent mutuellement, les rapports entre eux ou n'existent pas, ou sont tellement faibles que l'union ne peut se former. Cette classe manque de cohésion et par suite de force. C'est ce que l'on peut remarquer pour les populations agricoles qui, dispersées sur un vaste territoire, ne savent point concerter leurs elforts, et qui, malgré l'utilité de leur rôle social, sont souvent opprimées.

Relalions des c fasse s les unes envers les autres.

C'est par une abstraction nécessaire au succès de la méthode que les classes ont été jusqu'à présent étudi('es à l'état isolé, comme si elles n'entretenaient {)oint de rapports avec les autres groupes, et ne subls-

|1) M. Tarde fail, hicn ressorlir cet exclusivisme de classe, u C'est en vcrlu du besoin de conformisme, dil-il, qu'une classe dominante excuse chez ses mandataires ses propres vices et. e.xi;,'e d'eux l'adhésion à ses [)ropi'es idées. L"n dissident, soit par l'incoiTuptibilité de son caractère, soit par rori.^Mnalité de sa pensée, est pour elle à double (lire un adversaire qu'une logique ri{,'oureuse mais étroite lui ordonne d expulser )). [Logique Sociale, p. 78)

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s.iient point d'autres influences externes. En réjilité, cet isolement n'existe pas plus pour les classes de la Société que pour les organes du corps. Mais de menie ([lie le savant cherche à connaître, par une anatomie exacte, la structure intime des organes, parce que les fonctions dérivent de cette structure ; de même avant d'entreprendre l'étude de la vie sociale, il était indispensable de pénétrer la nature des classes. Car la vie sociale est un tissu de leurs actions et réactions mutuelles, des inlluences subies de la part des choses ou exercées sur le milieu, et enfin dis modilications nées des Sociétés étrangères par le commerce, les communications scientifiques, l'écliange des idées ou par la guerre et la contrainte. — Pour se rapprocher de la réalité il est donc nécessaire de faire un pas en avant, en replaçant les classes sociales dans le milieu nalur(d oîi elles sont appelées à évoluer. Après l'étude des organes, l'étude des fondions.

Résumons de nouveau les points acquis. — Chaque classe se compose de membres, considérés comme étant l'expression d'un même type. — Chacune a d'autant })lus de cohésion que ses membres ont à un plus haut degré le sentiment de la solidarité, (hi j)eut ainsi considérer leur action commt; étant la résultante d'actions particulières et uniformes. — ^ Une autre conséquence immédiate, c'est qu'il devient itossijjle de négliger les individus et de parlei* vies groupes comme s'ils étaient des êtres organiques, des corps matériels avec des milliers de membi'es et animés d'un même esprit. — Le mot « esprit de corps » employé dans la langue vulgaire, di'vieiit ainsi une expression précise et assez rapprochée de la réalitv pour être d'un usage scientifique. Le physiologiste sait (|u"uii muscle se compose de fibres, qui ont toutes la même structui'e et qui se comportent de la même lagon sous l'action

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iJ(> rinl'lux nerveux ; dans léluile du mécanisme corporel, il n"a plus besoin de songer aux libres élémentaires, mais, négligeant b)s éléments, il traite dn muscle comme si cet organe était simple. — H y a un égal intérêt, dans les sciences sociales, à n-aliser cette synthèse d'éléments homogènes. L'esprit ne risque plus de se perdre dans le détail infini et inextricable des êtres individuels et des actions particulières, et, d'un autre côté, il ne s'égare pas loin de la réalité dans un monde de fantaisie. Il y a simplification sans que la vérité soit compromise.

Quelles sont les lois qui régissent l'activité des classes sociales ; comment elles naissent, se conservent, se développent ; comment elles luttent avec des classes hostiles, s'unissent d'une façon durable avec les groupes amis, ou s'associent en partis pour la poursuite d'un but passager; comment elles s'adaptent à des circonstances nouvelles, réalisent des progrès ou se maintiennent dans un état d'équilibre, voilà les différentes questions que l'ordre de la méthode impose.

L'idée qui servira de guide dans cette recherche est que les classes sociales, analogues aux éléments dont elles sont la résultante, se comporteront, à l'égard les unes des autres, comme les membres individuels le font entre eux. Cette simple analogie permettra d'établir les lois suivantes, lois plutôt provisoires, qui n'acquerront leur valeur ([u'après avoir reçu le contrôle de l'expérience.

1o Lois d' indépendance on de /iherté. Les classes, comme les individus, repoussent toute ingérence étrangère. Elles aspirent à la satisfaction de leurs besoins, de leurs désirs, de leurs sentiments, et ne sont point disposées à abandonner ce qu'elles regardent comme le bien suprême. Non seulement elles tiennent à leur idéal, elles s'attachent encore à leurs habitudes

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