‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 11 sur 45 · I.A MÉTIIODK · texte numérisé non relu

I.A MÉTIIODK

inlcllectuelles ; do plus elles s'elForcent d'échapper à toute contrainte qui tendrait à modifier leur conduite. Les êtres sociaux, comme les individus, font eiïort pour vivre, pour durer, pour conserver leurs avantages, et pour écarter d'eux toutes les causes qui leur paraissent hostiles. La loi première et fondamentale paraît donc être une loi d'indépendance, de liberté, de défense.

2" Loi (Tamhitio)! ou amour du pouvoir. Il ne suffit pas à l'individu de sauvegarder son indépendance, mais il tient — toutes les fois qu'il s'en croit capable — à étendre la sphère de son inlluence.De même une classe n'est pas satisfaite de repousser les envahissements étrangers, mais elle est elle-même naturellement envahissante, cherchant à soumettre les autres classes et à les faire servir à ses intérêts et à ses desseins. L"aml)itieux, pour étendre son inlluence, emploie suivant les cas l'habileté ou la force, la persuasion ou la contrainte. Ce sont également les armes dont se servent les classeS; qui se montrent avides d'immunités, de privilèges, de réputation et de droits.

3« Loi (tllostilitc. Ce mouvement d'expansion est exposé à rencontrer un mouvement d'expansion contraire. Deux classes luttent entre elles quand leurs buts sont opposés, quand le bien de l'une exclut ou diminue le bien de l'autre. Dans cette lutte, chacune emploie les moyens d'action ({ui lui sont propres. Le Gouvernement use de contrainte et se sert de la force publique; le Clergé fait mouvoir le ressort de la crainte inspirée par les puissances mystiques : il fulmine des excommunications ou menace des châtiments futurs ; les Patrons chassent des ateliers les ouvriers indisciplinés, abaissent les salaires et domptent par la faim les velléités de résistance ; les ouvriers à leur tour forment des coalitions, susj)endent en masse

ISO Li:s (.LASSKS SdCIAI.KS

lo travail cl par la grève désorganisenl riuduslrie et ruinent les {-apilalisles.

4° Loi <l' Ilari)io)iie . Si deux ou plusieurs classes poursuivent des buts concordants, elles ont une tendance à associer leurs efforts. Elles sympathisent entre elles et prennent conscience de leur solidarité. Si cette communauté d'intérêts napparait point a quelques-unes, les classes plus cultivées s'efforcent d'éclairer les autres et d'obtenir leur concours volontaire.

C.oroUaire. Loi des Partis. Si l'accord est essentiel, s'il repose sur des points nombreux et importants, l'harmonie est durable et elle peut être {)révue. — Mais quand l'accord se fait sur des sentiments, des idées et des desseins étrangers à la classe, il donne naissance à des unions plus passagères. C'est de là que proviennent les partis politiques et religieux. Leur composition peut dilTicilement être })rôvue, parce qu'ils se forment d'éléments empruntés aux classes les plus variées, ou })lutùt recrutés dans toutes les classes.

5" Ijoi d'adaptation. Les êtres vivants s'adaj)lent aux conditions que leur impose le milieu et particulièrement la concurrence avec les csjjèces rivales. Tantôt l'organisme s'enrichit de qualités (jui augmentent sa puissance ou garantissent sa sécurité ; tantôt l'espèce arrive, par Ihabilude et la sélection, à se plier à un genre de vie inférieur, sans avoir trop à soullVir tic son état. Des effets semblables se remarquent dans les classes sociales. La contrainte est d'abord pénible, mais si elle se prolonge et (juil n'y ait pas d'espoir de s'y soustraire, la classe qui y c>t soumise finit par l'accepter et même par n'en plus sentir les incommodités : l'esclave, jirivéde liberté et de droits s'estimait heureux i\i' vivre sans avoii' ;i essuyer de li()|) dui's traitements. LlK'.rédité agit dans les esj)èces pour transmettre les disj)osilions organiques qui sont utiles ; dans les

LA MÉTIlODi; 181

êtres sociaux lliercdité est remplacée par la coiilume et les traditions: les enfants des serfs du Moyeu-àge se façonnaient dès lenfance à leur vie misérable. L'adaptation ne se réalise pas seulement par une sorte de passivité qui éraousse la douleur et atrophie les désirs. Elle se produit par un déploiement plus i;rand d'activité, par une tendance surexcitée vers un état meilleur, par des succès qui encourai^ent les elTorts et provoquent de nouveaux progrès : les plébéiens de Home conquièrent un à un tous les tiroils civils, politiques et relii^ieux.

De toutes les causes (|ui favorisent rada})tation, une des plus puissantes est Vimitatiou volontaire . Dans une classe en voie d'évolution, les dissemblances entre les membres s'accentuent, et,])armiles initiatives prises, quelques-unes paraissent [)lus heureuses. C'est de ce côté que se tournent les imitateurs. Le changement s'opèn^ de pluseni)lus, et ceux qui s'obstinc^nt dans les vieilles routines sont rejelés de leur ancienne classe, qui ne les connaît plus.

A cette loi d'adaptation se rattache comme corollaire la loi de inéfaiiiorphose des fonclinns. Un des exemples les |)lus UKiiHjués de celte loi est four-ni ])iir h' (Uci'gé, dont le rôle <'i traxers les siècles a é(é dVxei'cer un contrôle sur la conduite des (louvoirs publics, mais (|iii a su varier son action suivant la diversité des circonstances. Tant ([u'il a été redoutable, il a lutté de puissance à puissance, lançant ses excommunications contre les rois et amenant les Empereurs à Canossa. Plus tard il ulilisa ses ordres nionasli(|ues, (jui ('diiient autant de forteresses d'où parlaient les l'ésistances secrètf^s et parfois les ;ttta(|ues ouvertes. Puis vinrent les ordi'es niendijinls (|ui. se imMant au pi'Uple, tirent du prosélytisme? de conversation et de l'opposition souterraine. Sous la Li^iue, le clerué usa des

pamphlets et des prédications populaires. Dans les deux derniers siècles de la monarchie, il était triomphant ; il eut recours surtout aux habiletés de la direction appliquée aux rois, dont il fallait circonvenir discrètement la puissance. A notre époque, oii le public a déserté les églises, il se sert pour ses critiques du grand instrument moderne, la Presse.

6'' Loi d'équilibre. Par le frottement des classes les unes sur les autres, elles s'agencent entre elles, et, quand aucune cause extérieure ne vient troubler l'état social, une sorte d'équilibre tend à s'établir entre elles. Cette loi apparaît surtout dans les pays où dominent les castes. Parvenues à neutraliser mutuellement leurs tendances expansives, les classes attachées à leurs fonctions déterminées se fixent dans des formes immobiles.

7° Loi de progrès. A la loi précédente s'oppose la loi de progrès, qui est la règle de certaines classes où la puissance est susceptible d'une accumulation indéfinie.

Le progrès peut venir du d<'veloppement de la population. 11 est vrai que ce surcroît de population est tout d'abord une cause de gêne ; mais cette gêne ellemême sert de stimulant à la masse, pour déterminer un mouvement d'expansion et parfois d'irruption violente dans les classes supérieures. Au contraire la diminution des naissances dans une classe fermée est une cause de faiblesse : Sparte est tombée faute de Spartiates. — Le progrès dépend aussi de l'accroissement de richesse : Le Tiers-Etat en France s'enrichit, et son inthienee sociabî angmenle en même temps. — Mais la cause la plus importante df progrès réside dans la multiplication d(>s ressources })ropres à une classe — Une classe, en ell'el, n'exerce son œuvre propre qu'avec le concours de certaines choses matériel-

les qui lui servent ainsi d'inslrumcnts. Or le progrès consiste moins dans le développement des facultés elles-mêmes que dans les modifications heureuses et permanentes introduites dans le milieu social. — L'agriculture progresse quand le paysan sait entretenir la richesse du sol par les engrais, par l'assolement, par les travaux d'irrigation, par des machines qui diminuent FefTort et accroissent le rendement. — Le progrès dans l'armée se réalise par l'emploi d'armes plus puissantes, de fortifications plus résistantes, d'explosifs plus terribles. — Le commerce se développe par l'extension des routes, des canaux, des chemins de fer. — L'industrie accroît sa puissance par le perfectionnement des outils, par l'invention des machines, par l'emploi de grands capitaux. — Le progrès dans les sciences tient, non à une plus grande force intellectuelle chez les savants, mais simplement à la conservation, par les livres, des connaissances qui peuvent ainsi s'accumuler sans limite : les lois de la combustiou découvertes pimiblement par Lavoisier, sont mainlenant apprises du ciiimiste eu un petit nombre d'expériences (h'cisives.

8° Loi de population. Le nombre des individus qui constituent une classe n'est pas invariable, mais il est dans d'incessantes fluctuations déterminées surtout par la proportion entre les naissances et I(>s décès.

Cette influence, née du nombre, se manifeste là où on ne s'allcndait pas tout d'abord à la rencontrer. Ainsi il semble (|n(' dans une monarchii» la classe des chefs d'Etat échappe à cette loi. Et cependant l'histoire montre, par de nombreux exemples, que les vicissitudes des familles royales ont souvent dépendu soit de la multiplication des enfants qui devenaient des rivaux, soit de l'absence- de descendants ou du moins de descendants niAles. — Mais limportance de la loi appa-

18i Li:s CLAssKS so(;iAi.i;s

rait avec plus (révideiice dans les autres classes. — (Juand l'industrie est peu di'velopp'e et (jue la subsistance d un peuple doit «Hre lires' de son sol, il arrive fatalement un moment où la g'ène et la misère se produisent, si les progrès de la population sont continus et s'il ny a pas un moyen de déverser ailleurs le superflu de la population. La lutte entre les classes devient plus vive, plus ardente. Les classes inférieures sont plus opprimées par les détenteurs du pouvoir, qui ne veulent rien sacrilier de leurs avantages. La tension augmente et, quand les soullVances paraissent intolérables, des troubles éclatent et souvent des révolutions.

Cette loi de la population, appliquée à l'ensemble d'une société, a été déjà connue et proclamée par ditTérents économistes et en particulier par Malthus. Mais la division d'une société en classes permet à ce sujet d'arriver à une plus grand(.' précision. La statisti({ue, telle qu'elle est pratiquée maintenant, a l'avantage de fournir de précieuses indications sur les développements comparatifs des diverses classes sociales. Il ne s'agit pas en elTet desavoir, d'une façon vague, si la population tl'un Etat reste stationnaire ou est en voie de progrès. Ce qui importe, c'est d'apprendre comment elle s(.' renouvelle. Si les imprévoyants, les pauvres, les paresseux, les criraimds seuls pullulent, l'Etat glisse rapidement cà la décadence et à la ruine. La Home des Ci'sars, qui était peupb'e d'un petit nombre de familles l'iches avec des légions (res(daves et sui'Ioul dune jxipulace oisive, alfann'e de pain et de sj)ectac!es, était mùi'e [)our les barbares.

Ici les symi)tômes de la décadence étaient si accentui's qu'ils étaient visildes mèiiu' pour des oitservaleins superliciels. Avec des statistiques — plus précises, parci; qu'elles auraient été dressées d'après les classes —

LA MÉTIIODi: 1<S')

on pourmil rendre comple (rua iirand nombre iri-vc-nements sociaux: non seulement les émigrations et les colonies qui sont des conséquences frappantes du développement de la population, mais encore ces mouvements internes qui agitent les sociétés et, par des changements successifs, parviennent aies transformer.

Les lois précédentes sont provisoires. Comment les vérifier ?

Par un procédé semblable à celui qui est suivi dans les sciences physiques, où les lois les plus importantes n'ont été tout d'abord que des hypothèses — liypolhôses qui ont acquis la certitude, àmesure qu'elles subissaient avec plus de succès et dans des cas plus nombreux le contrôle de l'expérience. D'une façon analogue, les lois sociales, — supposées vraies — seront appliquées aux événements historiques, et elles acquerront d'autant plus de probabilité que, par leur aide, on parviendra à fournir des explications plus nombreuses et plus exactes. Pour que ce contrôle ait toute sa valeur, il ne faut pas seulement se mettre en quête des cas favorables, recueillis çà et là dans l'histoire, mais examiner tous les cas en appli({uant particulièrement son attention aux difhcultés.

Pour ne pas s'en tenir à de vagues pnk'cptes, indiquons par quelques exemples la marche à suivre.

Nous avous compté quatre types de Sociétés, chacune de ces sociétés étant caractérisée par une classe dominante. Une manière d'éprouver nos lois encore hypotlit''ti(|ues, sera de suivi'e révolution de ces classes dominantes, en cherchant à se rendre compte — jiar le moyen de ces lois — de la formation, des j)rogr('s, des alternatives de prosj)érité ou de d('c!'oissance, et enliii (l(^ la (h'cjidence et de l.i clnile des classes maitresses. Il ne tant |)as s'attendre, il est vrai, à une explication conijilète, puis(|ue pour les besoins de

188 LES CLASSES SOCLVLES

l'exposition nous négligeons mainlenant les infiiiences extérieures, qui jouent cependant un rôle très important dans la vie des sociétés. Les écarts avec les lois pourront être considérés comme un résidu, dont l'explication est réservée pour une autre partie.

Soit par exemple la Cité Guerrière où domine comme à Sparte et à Rome l'élément militaire. Voyons, pour chacune d'elles, le parti qu'on pourra tirer des lois énoncées plus haut pour éclairer la vie intérieure de ces Cités.

La C/asse mililaire à Sparte. — La première chose à faire pour comprendre son action sociale est de tracer les principaux traits de sa physionomie physique et morale, de déterminer avec exactitude ces connexions psychiques qui constituent son caractère. Les voici à titre d'indication.

Chez le Spartiate, le désir de posséder les qualités militaires est absolument préj)ondérant. Dès son enfance, il est habitué à tout subordonner au courage : il se llagelle jusqu'au sang devant l'autel dArtémis, et au besoin se laisse, impassible, déchirer les entrailles par un renard. En guerre, il marche au combat couvert d'un manteau de pourpre, les cheveux couronnés de lleurs, au son des llûtes, comme pour une fête. Pour conserver intactes ces qualités militaires, il faut être débarrassé detoutsouci matériel et pouvoir dire comme le Cretois llybrias : « J'ai pour richesse une grande lance et une épée et le beau bou(dier qui fait r(>mpart à ma chair : c'est avec C(da que je laboure, avec cela (jue jemoissoime, avec cela (juc je foule le doux jus de la vigne». De là rassujettissenient des 1 litotes, chargés de cultiver pour leur compt(; les meilleures terres de la

Laconie. I.a seule occupation digne du Spartiate est de s'exercer à marcher en cadence, à évoluer avec ordre, « à se tenir ferme les jambes écartées, à protéger par le ventre du large bouclier les cuisses et les jambes et en haut la poitrine et les épaules; et à brandirdans la main droite la lance terrible » (1). Son plus grand plaisir réside dans ces simulacres de guerre, ou dans les chasses à travers les ravins du Taygète. — Tous les efforts des Spartiates étant tournés vers l'art militaire, il n'est pas étonnant qu'ils y acquièrent une grande habileté, et qu'ils maintiennent leur supériorité sur les populations vaincues. Leur orgueil s'en accroît, et ils arrivent sans peine à se figurer qu'ils sont d'une race faite pour le commandement, tandis que les Périèques et surtout les llilotes sont des races avilies faites pour l'obéissance et l'esclavage. Cet orgueil est entretenu par le sentiment de leur force : la noblesse Spartiate a les armes les meilleures ; elle se compose d'hommes robustes d'où sont éliminés par une sélection rigoureuse tous les êtres malingres, sacrifiés dès leur naissance ; elle possédée un haut deîgré ces qualités morales, le courage, l'énergie et la discipline. Ce sont des égaux, mais qui savent se plier à l'obéissance et, comme un grand corps dont toutes les parties agissent de concert, donner à leurs efforts combinés le maximum d'intensité et de puissance.

La période, qui s'étend de l'invasion Dorienne à rétablissement des lois de Lycurgue, est une période de confusion, ofiles données hist()ii(nies manquent trop de précision pour (ju'il soit possible de les faire servir à lavcrilication de lois générab's. luiouli'c les éb-ments, t|ui (b)iv(Mit cntrei' dans la (■()ni[)()siti()n de la socii't'' fLitiii'e, restent encore étrangers entre eux ou plutôt sont

(I) Tyrlée (Elégies.)

opposes dans une liilte ouvert'. — Or, tant que Jure l'état (le i;uerr(>, It s deux sociétés n'entretiennent entre elles que des rapports internationaux qui ne sont pas encore de notre sujet. — La cité Lacédémonienne ne commence donc qu'à partir des lois de Lycurgue.

Voyons, à partir de cette époque, comment la classe militaire va se comportera l'égard des antres classes.

La loi d'indépendance fait qu'elle s'etTorce de se préserver de toute atteinte qui diminuerait son prestige, ses avantages, ses garanties, ses moyens d'action et sa puissance. Pour se conserver intacte, elle doit se garantir dedifTérents côtés : écarter les classes inférieures, qui voudraient participer à ses privilèges ou les restreindre pour alL'ger d'autant leurs charges ; arrêter d'un autre côté les empiétements des supérieurs tentés d'accroître leur autorité à son détriment ; enfin veiller sur s.'s propres membres, afin qu'ils n'introduisent pas dans la classe des germes de corruption et de mort. Or, ces déductions sont vérifiées par l'histoire. Les Spartiates maintiennent jalousement leurs droits. Ils répriment avec rigueur toutes les tentatives que font les Hilotes pour se soustraire à leur domination: dans les cr//p//cs, les jeunes gens sont autorisés à mettre à mort tous les suspects sans autre forme de ])rocès. — Huant à l'ancienne population Achéenne, elle est relégu('e dans les parties montagneuses et moins fertiles; elle fournit aussi des artisans et des commerçants, mais qui sont dépourvus de tout droit politi(jue. — Les lléraclides avaient cherché à consolider leur pouvoir en favoi'isaut les vieilles familles Achéennes. Mais celle politi(|ue d'apaisement, prati- (]uéepar les deux familles royales, les Agiades et l(>s Liii'\ poni ides. ])ai'ul un danger ])oui' la prépoiHh'raiiee de la classe militaire. Aussi la noblesse, dans la réforme même de Lycurgue, prit ses précautions pour limi-

Page 1