LA .\U^T!I<)I)I'; IS
1er la puissance royale et la renl'ermer dans des allributions très restreintes. Elle lit réserver à un Sénat
— dont 2(S membres sur 30 étaient tirés de son sein — le droit de l'aire les lois, de rendre la justice, de déclarer la i;iierre, et de conclure U^s traités de paix.
— Enfin le danger peut (Mre intérieur. De là le soin que les Spartiates prenaient pour le recrutement de leur classe. Ils rejetaient les enfants débiles et les bâtards ; ils s'isolaient, vivant exclusivement entre eux dans les repas publics, dans les cliamps d'exercice ou dans les salles de conversation ; ils ne devaient point sortir de Laconie sans permission, ni se livrer au commerce, ni travailler aux champs, ni exercer aucun autre métier que celui des armes.
Une classe n'est pas seulement jalouse de son indépendance , elle vise encore à étendre son autorité, ses avantages et ses ressources. Mais cette ambition n'est pas réservée exclusivement à l'une des classes, et elle se heurte à d'autres ambitions rivales on du moins au sentiment d'indc'pendance, qui repousse tout empiéti'ment nouveau. De là deux lois nouvelles qui vont ensemble, la loi d'ambition et la loi d'hostilité. On en retrouve l'inlluence dans l'histoire de Sparte. I.a constitution lie Lycurgue, ratiliée ou plutôt inspirée par loracle lie Delj)ht'S — la plus haute autorité religieuse di' l'épocjue — ne put loujoui's contenir les classes dans les limites assignées. Les rois, appuyés sur leur jjouvoir religieux, abusèrent sans doute du droit qu'ils j)ossédaient d'exécuter les décisions du Sénat. Pourvus de la puissance executive, ils [)ouvaient à leui- gré l'aii'e avort(;r j)arleur inaction des mesures déplaisantes, ou au conti'aire arriver à leurs lins j)ar des habiletés bien coinbiiu''es et secrètement eni[)loyé('S. L'arisloiralie Spartiate s'apj)liqua à di'jouer ces manœuvres, i'our couper le mal dans sa racine, elle dépouilla la
IIM) LKS CLASSES SOCIALES
rovanté du pouvoir exéculit', qu'elle transféra à une mugistralure nouvelle, prise dans son sein et fidèle exécutrice de ses volontés : l'éphorie. — Les Spartiates n'étaient pas seulement ambitieux de prestige, mais ils étaient désireux sinon d'étendre leurs privilèges, du moins de les maintenir intégralement pour eux et pour les membres nouveaux, que les naissances légitimes introduisaient dans la classe. Pour accroître leurs ressources en proportion de leur nombre, ils ne pouvaient pas exagérer outre mesure leurs exigences à l'égard des llilotes et des Périèques. Car, dans cette voie de l'oppression, ils s'étaient aperçus qu'ils étaient arrivés à une limite, au-delà de laquelle la force n'aurait obtenu aucun autre résultat que de provoquer la révolte, la désorganisation sociale ou l'abandon des terres. Pour se satisfaire, la tendance expansive dut donc s'ouvrir une voie nouvelle. C'est cette poussée interne, qui explique l'envaliissement successif de toutes les parties de la Laconie, puis linvasion et l'occupation de la Messénie, qui fournit de nouveaux lots aux Spartiates trop à l'étroit dans leur domaine jtrimitif. « C'est probablement à cette époque, dit Curlius, que le nombre des lots fut porté à 9.000. » (1).
La loi d'harmonie opère le groupement entre les classes qui ont des intérêts communs ou concordants. Les classes dominantes cherchent, dans leurs rivalités ambitieuses, à gagner le concours des classes inieri(nires, et leur opposition crée dans la Cité divers l)artis politiques, religieux et économiques. — A Sparte la royauté avait groupé tous ceux qui étaient hostiles à la prépondérance de la caste militaire. Descendants des Héraclides, consacrés par l'oracle de Delphes, les rois avaient pour eux les prêtres, les gar-
(1) Uist. (irecque.
LA MinilODK
(liens des temples, tous ceux qui vivaient tle la religion et qui recevaient secrètement les inspirations des j)uissants serviteurs de l'Apollon résidant à Delphes. — Ils avaient aussi gagné à leur cause rancicnno population Achéenne, privée de tout droit, et qui espérait, en favorisant la royauté, abaisser l'orgueil Dorien et conquérir l'égalité civile et politique. — La Royauté avait encore attiré à elle tous les mécontents qui avaient rendu des services à l'Etat dans les guerres de Messénie, et qui, rapprochés de l'aristocratie par la fortune ou même par la naissance (comme les Parthéniens nés d'Achéens et de Doriennes), n'en étaient pas moins rejetés durement de l'aristocratie, fière de la pureté de sa race et jalouse de ses droits. — Quant à l'autre parti, il était formé exclusivement des Spartiates, qui, disposant de la force, dominaient par la terreur tous ceux qui préféraient une vie tranquille aux agitations d'une lutte périlleuse.
La division persista longtemps, mais sans conserver toujours le même caractère d'acuité. C'est ici qu'intervient la loi d'adaptation, en vertu de laquelle les Classes se plient de plus en plus à l'ëiat social qui leur est imposé. Les irréductibles succombent dans les luttes ouémigrent, comme les Parthéniens quiallèren en (Jrande Grèce fonder Tarenle. — Les autres renoncent à des espérances irréalisables, et se contentent d'un»; situation amoindrie. Après avoir longtemps combattu pour l;i prééminence, les lléraclides se soumettent à n'avoir plus que des honneurs sans la réalité du pouvoir; ils supportent désormais le contrôle et la surveillance des Ephores. La royauté affaiblie, les classes alliées abaissent leurs prétentions. Les Ililotes terrorisés j)aient docilement leurs redevances. Les IN'rièijues l'eLourjient à leurs occu[)atious, ils cultivent leurs champs et sadonncnt au commerce. Les vieilles
1*1:2 LKS CLASSAS SOCIALES
familles Acliéennes acco])tcnt leur situation inférieure et tournent leur activité vers les arts : tandis que le pur Dorien se fait de {)lus en plus soldat, politique et iiouvernant, l'Achéen appelle a Sparte Terpandre, Taèdede Lesbos, qui ranirnela fête nationale d'Apollon Carnéios et lui fait perdre son caractère militaire, en y introduisant un concours de musique Eolienne. — L s prêtres, désespérant de faire trioni})lier leurs sym- })atliies, clierclient à sauvciiarder leur influence religieuse en servant de médiateu'*s entre les partis hostiles : sans abandonner la royauté, ils se rallient aux Spartiates vainqueurs dont ils s'efforcent de corriger la dureté par la musique, {)ar la poésie et par de nouvelles cérémonies religieuses empruntées à la Crète, les Gymnopédies.
Après les guerres de JMessénie, Yrqiti/i/jrc' social est réalisé à Sparte ; l'aristocratie guerrière est nettement pri'pond('ianle. De plus en plus accoutumées à leur état, les autres classes ne luttent plus. Les générations se succèdent, le souvenir de l'indépendance primitive s'efface, et les sujets dans leur ensemble acceptent la suprématie dorienne, suprématie que les Dieux semblent ]'alifier par les succès accordés aux armes Spartiates. L'Etat, fortement constitué, se trouve en possession de l'unité provenint de l'harmonie entre les parties de la Société, qui concourent toutes sans résistance au but posé par les pouvoirs publics.
La loi de progrès et son coTitraire la loi de décadence sont très importantes. C'est par elles en effet que s'expliquent les mouvements sociaux, les révolutions du pouvoir et la direction qu'imprime à l'Etat la classe dominante. Dans l'élude complète d'une soci('té', il sciait utile de suivre l'évolution de cliaciue classe, parce que les modilications des unes ont leur retentissement sur les autres. Mais, comme exen]i)le
LA MÉIIIODIÏ 103
de mcHliode, le choix se porte iialurcllement sur la classe dominante, ici siii- l'aristocratie Spartiate.
Tout d'abord il faut, })ar nue définition, dissiper le vague qui s'attache à l'idée de progrès. Ce vague provient surtout de la croyance fausse que le progrès est unique, tandis qu'il prend autant de formes diverses qu'il y a de buts à atteindre. Pour le commerce, le progrès est d'ouvrir de nouveaux débouchés, de faciliter les communications, de multiplier les échanges et d'accroître les bénéhces ; pour la classe sacerdotale, le progrès consiste à répandre les croyances religieuses, à fortifier la foi des fidèles, à étendie le cercle de son inihience et de son autorité ; pour le savant, c'est d'augmenter la somme des vérités ; pour l'industriel, de dompter la matière et de la faire servira l'utilité de l'homme. — Or en quoi consistait le progrès pour l'aristocratie Dorienue ? — Dans le développement des qualités proprement militaires, dans la réalisation la plus complète de l'idéal qu'on pouvait se faire d'un corps uni, discipliné, capable — sous la direction de chefs habiles — de concentrer ses forces sur un point et (reni[)orti>r tous les obstacles. Pour arriver à ce but suprême, il fallait une éducation sévère, une discipline rigoui'easc, des exercices r('guliers, des corps robustes, des armes perfectionui'-es ; il fallait aussi des nmes éprises d'honneur, peu accessild(^s aux sentiments de pur intérêt, toujours disp(»s!''es aux j)lus durs sacrifices pour ne pas trahir le dmoir. Voilà les (jualilés qui devaient iippartenir à tous, (juant aux chefs, ils devaient avoir en outre l'habileté techni(|Ui', laconuaissance de la meilleure tactique, et celte auloriti' du commandement sans laquelle uiu) armée n'est qu'une cohue.
Mais précisément parce que l'acquisition de ces vertus exige une spécialisation plus comj)lète, les chefs
lot LliS CLASSES SOCIALES
mililiiires, dont toutes les facultés physiijiies, intellectuelles et morales, sont tournées vers la guerre, dcvienent impropres à toute besogne qui réclame autre chose que la force. A rintériciir les Spartiates dominent par la terreur, mais ils ne savent point tirer parti des ressources que pourraient olfrir les classes inférieures, si leur exclusivisme n'était pas aussi rigoureux. A l'extérieur leur dureté et leur orgueil compromettent leurs relations, et, en aliénant les bonnes dispositions des Alliés, menacent leur hégémonie. Ce qui précipite la décadence, c'est que les Spartiates, enrichis par l'or Perse, perdent leurs (jualités militaires : les fortunes s'accroissent, mais la race s'appauvrit et meurt. Le nombre est un des facteurs les plus esssentiels de la puissance d'une classe militaire, à une condition toutefois, c'est que le nombre ne nuise pas à la qualité. Si la population Dorienne avait augmenté, sans que h' nombre ou la valeur des lots s'accrût, les loisirs n"(''lant plus les menues, l'éducation changeait et devenait plus immédiatement utilitaire, les exercices militaires et la préparation à la guerre perdaient de leur activité, les soins donnés à l'armement se ralentissaient, la gène se faisait sentir, et, si cet état avait persisté, l'esprit militaire se serait corrompu. Par l'invasion et la conquête de la Messénie, l'aristocratie li'oiiva, dans une nouvelle répartition de terres, le moyen d'augnnmter ses forces, sans compromettre ses (jualil('s fondamentales. — Au déclin, l'aristocratie n'a pins assez île vilalilé pour se renouveler : elle meurt faute de citoyens. Sous Agis 111, les citoyens ne sont plus que 7U0 au lieu de 8000 ([u'ils avai(>nt été au temps de la seconde guerre Médique, et même les propriétés sont concentrées entre les mains de ttK) personnes dont beaucoup (!e femmes (1). Gléomène
(I) llrniilole, Liv. vu.
LA AïKiiioDK 19:;
clicrclie ù infuser un san^ uouveau a la Jiohlessc en pro- (•('■(lant à un nouveau partage dos terres, mais il est Irop tard. Ces ciloyens ont le nom de Spartiates, non leurs vertns ; ils succombent dans la lutte avec les Macédoniens. Sparte tombe pour ne plus se relever.
Une objection se présente au sujet de ces lois, c'est de demander laquelle triomphera dans un cas donné. Ainsi une classe se bornera-t-elle à sauvegarder son indi'penclancC; ou, poussi'C par l'ambition, s'elTorcera-t- (dle de s'étendre et de conquérir de nouveaux avantages ? Si l'on ne pouvait répondre à cette question, la connaissance des lois précédentes perdrait beaucoup de son utilité. Elle servirait sans doute à expliquer les t'vénements passés, mais, dépourvue d'un des caractères les plus essentiels de la science, elle serait impuissante à formuler des prévisions exactes. La r('ponse à cette,' difficulté peut être tiré(^ de l'étude précédente des corrélations internes. Les membres d'une classe tendent à l'uniformité, mais cette uniformité n'est jamais réalisée complètement, et elle laisse place à des divergences ou même à des oppositions, pourvu ([ue ces écarts oscillent dans des limites assez étroites. Or s'il en est ainsi, des lois contraires peuvent être sui- \ ies en menu; ttMiips dans une même classe, et |)ar là 0!i peut ('|)rouveT' leur valeui' coniparalive. Les auibilieux r('ussissent-ils ? Leur succès encoui'age les li(''sitants, et le nombre de voiw (|ui clierclient à con- (]U('i'ir des droits augnu'nic, jus(prà ce (|ue la masse même de la classe se mette en mouvement, etobtieime l'avantage déjà réalisé en partie. Au contraire les tentatives ambitieuses sont-(dIes r(q)oussées? Les prudents se tiennent à l'c'cart, et s'estiment assez, benreux di' maintenir leur situation. La décadence a des causes semblables. Elle commence par ceux qui ollrent moins
H)6 LES C.LASSKS SOCIALKS
de résistance à la i)ressioii des circonstances et des classes adverses. Si les causes d'infériorité' persistent, le nombre des vaincus aiignKMite, et la classe s'abaisse progressivement jusqu'à un niveau inférieur quelle conserve, tant que de nouvelles conditions n'interviennent pas, soit pour la relever, soit pour rendre sa situation encore plus précaire.
La classe militaire à Rome (exemple comparatif). A Sparte, où la constitution de Lycurgue est restée longtemps en vigueur, l'aristocratie militaire a acquis de bonne lieure ses privilèges, et a su les maintenir contre les prétentions c'es classes rivales. La persistance "de sa domination, son isolement prolongé, Tunilormité constante de sa vie ont imprimé à son caractère des traits accentués et faciles à noter. Mais à Rome la vie a été plus agitée. Des réformes, des révolutions se sont produites, et même, quand les apparences restaient semblables, des cbangements faibles mais continus avaient lieu. Aussi ce si'rait s'exposer à de graves méprises, si on ne tenait pas compte de la diilerence des temps, et si, confondant toutes les époques, on se perdait dans de vagues généralités sur l'armée Romaine. Puisque la nature des actions dépend du caractère de la classe et que ce caractère se modilie suivant la composition de la classe, il faut examiner avec soin les variations qu'elle a subies, depuis l'époque de Romulus, où les patriciens avec leurs clients étaient seuls à combattre, jusqu'à l'épocjue de Marins, où l'armée fut ouverte même aux })ro]étaires.
Prenons comme point de d<'])art la période qui s'('teud de Romulus à Servius Tullius, période où les familles patriciennes fournissent seules le contingent militaire. Mais contrairement à ce qui avait lieu à Spaite, les légiounaires ne s'occupent pas exclusivelucut des clioses militaires : dès que la campagne, pour
LA MÉIllOlJi; 1{)7
laquelle ils se suul armés, est lerminée, ils reluLirnciil à leur charrue.
Ouel est le caractère des combattants de celte première période? — Ils sont soldats et en même temps propriétaires du sol, possesseurs du bétail, mailres de lii richesse immoltilière, la seuleprcsque qui soit alors connue dans ces régions. — Il résulte de ce mélange d'occupations que le caractère du patricien sera aussi un UK'Iange de (jualilés empruntées à ces deux types, le soldat et 1(^ propriétaire du sol : le Romain sera partagé entre deux tendances également fortes, Thonneur et rintérèt. Il n'agira pas comme le professionnel (!<' la guerre, qui est préoccupé avant tout du désir de montrer les (jiialités militaires. Certes, il sera fier de ses armes, de son habileté à s'en servir, de son courage dans les combals; mais dans la fièvre même des batailles, il n'oubliera pas qu'à la pointe de son pilion il peut conquérir de nouveaux domaines, des troupeaux de bœufs et des esclaves. L'ambition du Spartiate était réprimée par la loi, celle du Romain n'est point limitée, car plus il asservira de Cités, plus il agrandira ses domaines et ses richesses. — Cependant la guerre présente des dangers. Aussi, quaiul le bétail et le domaine sont sutlisants j)0ur nourrir la famille et subvenir aux besoins des Clients, le Romain, fatigué, retourne volontiers à ses champs jouir en paix de ses conquêtes et de son butin. En temps de paix, ses occu])ations se partagent aussi entre la culture et les exercices militaires. Les jeunes gens s'assemblent au Cliani[i (le Mars, apprennent à manier le javelot et à prendre iii dispo-^iiion ib» combat sur trois rangs, suivant (juils sont /Ko^lati , jjiinciiics ou triarit. Le pater-familias surveilb' le travail de tous, uumubres de la famille, clients et esclaves. Il est le maître du sol et de tout ce qui vit sur son domaine. De là de
1!IS LKS CI.ASSKS .SO(;iALi;S
grands sentiments dorgutùl, qui lui permettent diflicilement de supporter la plus légère atteinte à ses droits, mais qui le poussent au contraire à étendre le plus possible sa sphère daclion. Les parents du patricien ont des idées, des sentiments et une conduite analogues. La ditlérence porte seulement sur le degré, et aussi sur un sentiment particulier aux inférieurs; celui du respect dû au chef df famille. Au fond la communauté d'honneur et d'intérêt relie entre eux non seulement tous les membres d'une même famille, mais toutes les familles patriciennes. — Quant aux clients, ils acceptent la domination des patriciens et s'associent à leur fortune. En retour de leur zèle, de leuitravail, de leurs services, ils i-éclament la protection du patron, qui leur fournit un lot de terre sufhsant à leurs besoins, et qui les garantit des vexations et des injustices.
Voila les dispositions intimes des Patriciens, entourés de leurs clients. Comment vont-ils, d'après cela, se comporter dans la Cité en ])r('sence des autres classes?
S'il s'agissait ici d'une o'uvre pincement littéraire, il faudrait — pour se garder des répétitions inévitables — ne pas i'(q)]-cn(lre en détail les lois précédentes. Mais ces ré[)étilions serviront au contraire à montrer, par leur nombre, les similitudes entre la vie de Sparte et celle de Home, et, puisqu'il s'agit de science et de méthode, ces similitudes fourniront une base de i)lus eu [)lus solide à Tinduction. Voyons donc sur ce nouvel exemj)l(' si nos lois sont np|)licabb'S.
Lui (T nuli'iicii(lanv(' . .laloux de leurs j)r(''rogali\'es, les patriciens ont à se dt'I'eiHJi'e confre les empiétements de la l'oy.uitt'', (|ui, bien (|u"élective, a des tendances à s'i'mancijxT de la tutelle patricienne. (Jn.ind leur lib.M'tf' est trop nuMiaei'e, ils parent au dant^cr en sup])riniant sa cause : jilusietirs rois nieii-
l.A .MÉlIlUDt; 199
rent do mort violente, tués sans doute }tar les sénateurs, lis doivent aussi repousser les j)rétentions des classes inférieures qui se résignent mal à leur infériorité et qui aspirent aux libertés civiles et politiques. Ils maintiennent dans la subordination leurs clients, qui sont rejetés dans la plèbe, dès qu'ils montrent des velléités d'indépendance. Quant à la plèbe, les patriciens lui abandonnent les métiers et le commerce; ils permettent même qu'elle s'enrichisse, mais repoussent dédaigneusement toute union avec les descendants des « bandits » ; ce qui signilie sans doute — si on en juge par des far(jns de parler encore actuelles — les cités vaincues, qu'on tlétrissait d'un nom injurieux pour les punir de leur courageuse résistance.
Loi d'ambition. Les Patriciens étaient maîtres du sol ; dans l'intérieur de leur famille, ils étaient maîtres du culte qu'ils adressaient à leurs ancêtres divinisés ; dans la Cité, ils avaient une part importante d(? l'autorité religieuse et étaient sous la protection des Dieux, qui bénissaient leurs mariages et consacraient leur puissance ; ils constituaient l'élément principal delà force publique ; ils contribuaient à former les lois dans les assemblées curiates ; c'était dans leurs rangs que se recrutaient exclusivement les sénateurs ; enfin le Roi ne pouvait prendre de décision importante sans les consulter. Kt cependant, toute cette puissance ne faisait (ju'accroître le df'sir de l'augmenter. La rovauté était l'obstacle (jui s'opjiosait au plein épanouissement de leur ambition ; c'est contre la royauté qu'ils luttaient sourdement, recourant au meurtre pour écarter les rois les plus gênants. C'est plus tard, dans la seconde période, que leur ambition sera satisfaite par l'abolition (b; la monarciii»' et [)ar la main mise sur tous les pouvoirs.
Loi d'hosliiilé. — Ia's ambitions opposées provo-
200 Li:S CLASSKS SOCIALES
{juent nécessairemt'iil la lutte, une lutte d'idées et de sentiments, qui doit à la première occasion se traduire en actes. Les Rois supportent avec peine la tutelle patricienne ; ils favorisent la plèbe par la division du peuple romain en six classes, formées d'après le cens et indépendamment de la naissance. Mais Servius Tullius, l'autour de cette mesure, meurt de mort violente. Enfin, quand Tarquin le Superbe eut comblé la mesure par ses vexations, les patriciens le chassèrent et supjirimèrent une royauté, jugée incorrigible. — Ce contrepoids disparu, la puissance patricienne s'accrut dans des proportions inquiétantes [)Our la plèbe, qui, se voyant opprimée, se retira menaçante sur le Mont Sacré.
Loi dliarmnnie. Cette retraite dans une période critique, oîi la république naissante avait besoin de toutes ses forces pour lutter contre les ennemis extérieurs que suscitait Tarquin, cette retraite obligeait les Patriciens à faire des concessions. Deux partis se formèrent : le premier comprenant les conservateurs intransigeants, les défenseurs des droits do la noblesse ; le second formé des novateurs, de ceux qu'on appellerait aujourd'hui les libéraux, qui voulaient elfacer les distinctions de naissance, et tout accorder à la fortune et au mérite. Dans le premier groupe se trouvaient les Sénateurs avec leur pouvoir législatif ; les Pontifes gardiens du culte; les Consuls choisis parmi les plus nobles familles, qui avaient l'initiative des lois,qui étaient chargés de leur exécution et (|ui disposaient d(* pouvoirs judiciaires très étendus ; puis venaient les grands propriétaires terriens avec leurs esidaves. — Dans l'autre cainp se groupaient, sous la conduite des plus i-iches plébéiens, les ouvriers et les patrons des dilférents corps de métiers, les commerçants, les anciens clients mécoulents ou avides de nouveauté, et la foule grandissante des
LA MicriinKi; :2ii!
prolétaires. Tous avaient à se plaindre de l'oruiiei^de rinjiistice ou de l'avarice des Patriciens, et tous, aniini's des mêmes sentiments d'indépendance, s'entendaient pour secouer le joug'.
Loi (VadaiiUilloii. Les premières revendications pl(''béiennes avaient d'à t)or(l scandalisé les Patriciens. — Mais peu à peu leurs préventions diminuèrent, et Tidt'e, d'un rapprochement leur parut de moins en moins choquante. — Grâce à la division deServius TuUius, des ph'héiens avaient pénétré dans la première classe, et, mêlés aux chevaliers, avaient montré dans les combats qu'ils n'étaient inlV'iiiMU's ni en courage ni en habileté. La retraite sur le Mont Sacré avait fait ressortir leur force et leur importance sociale. L'assemblée centuriate — où trouvaient place les pléljéiens — était consultée sur les déclarations de guerre, et c'était cette môme assemblée qui nommait les ('onsuls. Enfin la Plèbe avait obtenu la création des Tribuns, défenseurs inviolables de ses droits. — D'un antre coté, parmi les Patriciens, ceux qui se trouvaient le moins favorisés par l'état ancien cherchaient la popnlarité en se rapprochant de cette force nouvelle. Pnis de nouvelles générations apparaissaient, qui, grandissant dans l'élat nouveau et ne connaissant que par tradition la toute-puissance patricienne, ne sont plus choquées dn rôle attribué à la plèbe. Si quelques jeunes, à l'exemple de Coriolan, tentent une réaction, les tribuns les ramènent durement à la réalité en le^ citant devant l'assemljb'i' kXw penpie, et les patriciens, eux-mêmes, abandonnant ces rt'voltés. leur interdisent le territoire de la Républi(jue. Dès 180 un patricien, Spurius Cassius, a la pi'emière idée des lois agraires.
Les pléb('iens, encoui'agés par leurs premii'rs succès, ne s'arrêtèrent |)as dans leurs revendications. Ils prirent de plus en plus le sentiment de leur importance
202 l.KS CLASSES SOCIALES
el ridée de leurs droits. Ce n'étaient plus ({uelqnes mesures de détail ({uils réclamaient presque comme une faveur de la part de leurs maîtres, mais Tégalité complète, toutes les distinctions de naissance ou de race devant être abolies.
Loi (rrqitUihre. Les luttes perdent peu à peu de leur vivacité ; les animosités entre les deux ordres rivaux se calment ; l'égalité fait des progrès ; les barrières tombent; toutes les magistratures sont partagées ; les formules du droit sont inscrites sur les tables de pierre dressées au Forum sous les yeux de tous; les préjugés de race disparaissent : les mariages sont permis entre patriciennes et plébéiens, et enfin le dernier refuge de la noblesse s'ouvre aux Plébéiens, qui, en l'an 300 par la loi Ogulmia.ont accès dans les collèges d'augures et de pontifes. — A partir de là jusqu'à la tentative des Gracques, la République traverse une période de calme intérieur, où les diiférentes classes sociales s'organisent d'après les principes nouveaux. La classe militaire domine, parce que c'est l'armée qui assure la sécurité, la force et la prospérité romaines, ^lais tous acceptent cette prédominance, parce que l'armée, image de la Cité, se recrute dans toutes les classes et que les commandements sont accessibles à toutes, sauf à celle des ])rolétaires.
Loi de prorjrrs. — Vax suivant les progrès de la classe mililaire, on peut suivre en même temps les progrès de la puissance romaine, qui dépendait en grande partie de l'armée.
Au c(jninuMicement les patriciens combattaient seuls, entourés de leurs clients, qui dans l'espoir d'obtenir une j)art du bulin, s'attacbaient à la fortune de leurs niiiiln's. Si rarisl()cratit\ isob'-e dans son orgueil, s'était obstinée à repousser de l'armée des éléments nouveaux, et était parvenue à triompher des réformes tentées
LA JIKIIIODK •^03
par la royaiilô, ello aurait posô par là iiirine des bornrs au développement de la Cilé. Mais, par l'admission des citoyens des cinq premières classes, Tarmée se fortifia, et de nouvelles léj^ions furent crée'es, capables de résister à la coalition formée par Tarquin le Superbe. Cependant l'accroissemtMit du nombre des combattants ne devient un véritable élément de succès qu'à une condition, c'est que les qualités militaires — l'union et la discipline — ne reçoivent aucune atteinte. — Or, si la séparation entre les deux; ordres avait toujours été maintenue avec la même rigueur, les désaccords, les conllits, les discordes civiles restaient toujours imminents, et la Cité all'aiblie aurait sans doute succombé dans une de ces guerres, où Home — liarcelée par les Etrusques de l'orsenna, par lesVolsques, par les Yéiens, les Eques et les Sabins — avait beaucoup de peine à se tenir sur la défensive. 11 n'en fut pas ainsi. Mais à mesure (jue les Plébéiens eurent con- (juis tous les droits civils, polili(|ues, militaires et religieux, ils i)rireut à l'imitation des patriciens l'orgueil romain, et ouvrirent une vaste carrière à leur ambition. Quant aux ({ualités pro|U'ement militaires, les plébéiens entrant dans l'armée avaient à cœur d'égaler ou même de surpasser les patriciens. C'est là un effet de la loi d'homogéntMlé, signalée |)]us haut au sujel des relations internes enti'e les membres d'une même (dasse. Les armes, l'habileté dans leur nianic»ment, la force ])hysi([ue, le courage sont les qualités (|ui ont (huiiH' aux Patriciens la pié-i'ininence dans l'Etat. Pour prouver (|u"ils sont dignes dii partager leurs droits, les Pléb(^iens posséderont des armes, ils s'exerceront à exécuter tous les mouvements avec régularité, et dans les combats ils garderont lièrcment leur ])0sle. — l*our la discipline, ils surent s'y j)liei' sans murmurer, du jour où ils n'eurent plus à obéir qu'à
20 i l-i:s Cl.ASSKS SOCIALES
des chefs (|ui li's traitaient en concitoyens et non en esclaves.
Un non veau progrès fut réalise, quand les armées romaines reeurent à titre d'auxiliaires les troupes des Alliés, et quand le Sénat établit la solde pour pouvoir retenir plus longtemps les soldats à Tarmée. Les Alliés, intéressés aux succès des armées romaines, combattaient avec zèle, et c'est grâce à eux que Rome a pu traverser heureusement des crises fort dangereuses, et étendre progressivement son empire. Mais cette extension de sa puissance extérieure n'appartient pas à la question actuelle qui est consacrée à la vie intérieure des Cités. Pour s'en tenir aux causes internes de progrès, on peut ajouter aux précédentes le soin que les Romains ont pris de perfectionner leur armement et d'améliorer la tactique ; l'habitude de construire des retranchements, partout où l'armée devait camper, ne fût-ce qu'une seule nuit : enfin les exercices militaires, les marches avec un lourd équipement, et surtout les succès, qui augmentaient sans cesse la confiance et ouvraient à l'espérance un champ sans limite.
Loi (le Pnitri/alion. Cette loi fait sentir son action à toutes les pages de l'histoire romaine. Tant que Rome ne possède qu'un territoire restreint occupé par les familles patriciennes, celles-ci, avec l'appui de leiu^s clients et (h' leurs esclaves, sont maîtresses. Mais, à mesure que la population uidiaine augmente, rinlhience patricienne diminue. Le proju'e li'une aristocratie est de maintenir ses privilèges en i-estreignant le nombre des j)rivilégiés : mais elle ('joigne, par cet exclusivisme, (h's volonli's amies (jiii tendent alors à s'orienter (hin< un aiilie sens. De l.-i hi progression continue des forces {>U''b(''ienne.s et leur succès linal.
Pour arriver à une vérilication plus satisfaisante
LA MKTIIODI-: 205
des lois qui régissent les classes, il faudrait poursuivre cette enquête et Fétendre aux autres types de sociétés. Mais ce serait dépasser le cercle de la méthode et pénétrer dans le domaine même de la Science. Les exemj)les précédents peuvent sutl'ire comme indication de la méthode.
Ueldtions avec le nùlifu phi/si(iui'.
Une des conditions essentielles de la science est de procéder par analyse. Mais cet examen successif n'a de valeur qu'autant quil est complet. — Ur,si une société se compose d'individus groupés en classes, il ne faut pas oublier que celte socit'té vit sous une certaine latitude, qu'elle occu})e un territoire déterminé, et que de ce fait elle subit diverses influences. Ces iniluences, nées du milieu physique, ne sont guère contestables. Cependant il ne suflit pas d'en allirmer vaguement la réalité, il faut de plus préciser ces iniluences et montrer leurs limites; il faut, d'un autre coié, établir la puissante réaction de l'homme sur la nature et marquer aussi les bornes de cet empire. En un mol, ou il faut renoncer à la science, ou, si Ton a la [)rétention d'établir des lois scientiliques, ces lois — pour en mériter véritablement le nom — ne doivent comporter aucune exception.
Il semble que le nu'ud du |)roblème n'ait pas été résolu par b'S diverses considérations (ju"llipj)ocrate, Montesquieu et leurs continuateuis ont faites sur les sociétés considérées dans leur ensemble.
Admettons les ell'ets du climat, de la nourriture, de l'air, d(^s eaux, de l'altitude, du voisinage de la mer, du séjour dans les j)laines,des exhalaisons paludéennes et de toutes les autres circonstances susceptibles d'être énumérées. Une première remarque à faire, c'est que
206 Li:S CLASSES SOCIALES
— si peu étendu que soit le territoire d'une Sociétt' — ces conditions sont loin d'être identiques pour tous les membres de celte Société. Par suite plus ces intluences seront réelles, plus l'écart sera considérable, de sorte qne,par la force même du principe, on devra s'attendre à trouver non l'uniformité mais une vraie diversité.
Dans les pays froids, les uns sont exposés à toutes les intempéries de l'hiver, tandis que d'autres plus favorisés se j.iarantissent du froid par de chaudes i'ourrures, et en vivant renfermés dans des appartements bien clos et bien chautfés. L'air froid n"a donc pas trop l'occasion «de resserrer les fibres extérieures du corps » ( l) ni de produire les autres avantages que MontesquicLi lui attribue. — Pour lanonrriture, les paysans viventdes [)roduits du sol, mais les liabitants des villes. où fleul'it le commerce, mettent — quand ils sont riches — le monde à contribution pour satisfaire leurs désirs. Sans avoir besoindune grande richesse, les Européens modernes échappent aux fatalités du sol, en empruntant le sucre, le café, le j)oisson à des contrées souvent très éloignées. — Lair n'est pas le même dans les champs ou dans lintérieur d'une ville. Que dire de celui que respirent les ouvriers dans les usines, au i'ond des mines, dans ces galeries souterraines }>leines tlonibre et d'humidité ? — L'analyse chimique montre (|ue la composition des eaux est très variable dans des contrées pourtant voisines ; ici l'eau d'un fleuve est j)ure, plus bas elle est contaminée. D'ailleurs un moyen de se soustraii'e à l'influence des eaux, c'est d'user de vin on (lu moins de boissons où l'eau est corrigée par l'addition de siil)slances étrangères. — Dans une région i-eslieinteconiinela Laconie, les Spartiates et lesllilotes \ivaient dans la ])laine, tandis (|ue les Périè({in'S hall) KspriL des Lois. I.iv. XIV.— cli. 1.
LA MÉTIlflDK 207
bilaiont les pentes du Taygète l't du Painoii. Alliriics a toujours été aussi voisine de la mer, et cependant les brises marines n'ont pas toujours inspiré à ses habitants le môme esprit d'aventures, d'indépendance et d'ardeur colonisatrice. Quant aux exhalaisons de sols marécageux, elles n'agissent que sur la partie de la population qui <^st directement soumise à leur action. D'ailleurs la médecine est [)arvenue dans quelques cas à en combattre les etl'ets : l'usage de la quinine est efficace ])0ur calmer la fièvre. Ce que la déduction permet de tirer du principe posé par Hippocrate et Montesquieu, ce n'est donc pas l'uniformiti' du caractère, des aptitudes et des mœurs de tout un peuple, mais plutôt la diversité et les contrastes.
Ce qui prouve en outre que ces intluences géographiques n'ont pas une pareille force, c'est que tout en persistant k peu près les mêmes à travers les générations, elles sont loin d'imprimer aux sociétés successives un cachet immuable. A moins d'être aveuglé par l'esprit de système, qui reconnaîtrait, dans les Grecs du Bas-Empire ou dans les giaôurs soumis aux Musulmans, U:'s Athéniens qui avaient vaincu <'i Marathon et à S;il;imine? Qui verrait dans la Ihmie catholique, où pendant si longtem|)s les fronts se sont inidinés pieusement sous les b(''né(liclions pjipah's, la lîonie anli([ne où retentissait « le pas loui'd des légions )) ? O ne sont pas là des cas exceptionnels, mais j)lut(M des exemples d'une règle ({ni semble générale. Dans une région quelconque — que ce soit l'Egypte, la Judée, la Grèce, l'Italie, la France — des sociétés très dissemblables se succèdent, pourvues chacune de mœurs, de coutumes, de lois, de caractère et desprit particuliers. Ce n'est que par des artifices d'exposition qu'on parvi(>nt à masquer les différences, à grossir les similitudes et à raltadier hudiaîne plusieurs fois bi'ist'e di's
208 LES CLASSES SOCLVLES
générations. Taine a su, clans ses études critiques, tirer un grand parti de cette théorie sur Tinlluence des milieux, mais il a fait de la littérature, non de la science.
Suivant notre méthode, ne nous attardons pas davantage à la critique, mais par Tétahlissement d'une bonne théorie cherchons à présenter la meilleure des réfutations.
Il seruble que la solution donnée pour les questions antérieures puisse encore être employée dans le problème actuel: l'analyse delà société en classes distinctes, qui, soumises à des influences diverses, prennent chacune une physionomie spéciale tant au physique qu'au moral.
Ce qui fait qu'une espèce animale linit par contracter une organisation déterminée, qui entraîne avecelle un ensemble d'impulsions instinctives et un genre de vie particulier, c'est que tous les êtres individuels appartenant à l'espèce sont soumis aux mêmes influences extél'ieures, ont une nourriture semblable, déploient une activité analogue pour lutter contre les espèces hostiles et enfin s'unissent toujours entre eux, c'est-à-dire avec des êtres semblables qui vivent dans le même habitat. L'adaptation devient de plus en plus complète, et, quand les progrès nécessaires pour la consei'valiou et la perpétuité de res})èce ont été réalisés, l'organisation physiologique et la structure mentale se lixent ; elles se transmettent désormais sans variation appréciable à la suite des descendants^ et cela, tant que des modifications apportées dans le milieu ne viennent point troubler r(''(juilibre et obliger l'espèce à une nouvelle adaptation. Inutile d'insister davanlagc sur des idées que l'évolutionisme a rendues familières.
Mais celte immobilili- dans l'organisation physique <'[ iiicnlab' ne peut se rc'aliser [)our It's p(Mi{)les, sinon
dans des cas exceptionnels, là où des peuplades inférieures, vivant loin de toute communication, mènent un genre de vie qui a beaucoup d'analogie avec celui des espèces animales supérieures. Les Apaches, les Mohicans et d'autres tribus guerrières étaient tellement façonnés à leurs mœurs que, ne pouvant se modifier au contact des Européens, ils ont dû disparaître.
A part ces cas exceptionnels, où il n'existe guère que des rudiments de société, la variété est la règle. Pourquoi ?
D'un mot, on peut répondre : c'est que l'homme ne reçoit point passivement l'empreinte des choses, c'est qu'il est dou(' d'une activité intelligente ; c'est qu'il possède la raison « cet instrument universel » comme l'appelait Descartes, inslrument si puissant qu'il modifie la nature suivant ses besoins, et que, d'après cet autre mot de Descartes, « il peut s'en rendre comme maître et possesseur ». Voilà la dilïérence avec l'animal, did'érence incommensurable. Pour se garantir du froid, l'ours est parvenu — à la suite d'une sélection rigoureuse — à être muni dune éi)aisse fourrure ; l'homme nu se couvre de vêtements, se construit des maisons bien closes, et se chaude à la llamnui d'un bon feu. Un bœuf se nourrit des herbes de la contrée ; pressé par la faim, il ne deviendra pas Carnivore ; l'homme est arrivé à utiliser pour sa nourriture les produits les plus variés, et à dévelop[)er par la culture leurs qualités nutritives. L'air est empesté par des vapeurs marécageuses ; l'homme dessèche le marais et transforme une contrée malsaine en un sol fertile....
Quelles sont les bornes de cette puissance humaine ? Elles peuvent sans doute être indéfiniment reculées. Cependanijsi l'on ne veut point se perdre dans le rêve,
210 Lr:s classes sociales
mais s'en tenir strictement aux réalités actuelles, on constate cpie l'intelligence humaine n'a pas triomphé de tous les obstacles. En particulier, quand il s'agit d'écarts considérables dans les climats, la sélection animale reprend ses droits, et écarte d'une contrée tous ceux qu'une longue adaptation n'a pas préparés à ce séjour. De là la difficulté pour les Européens de s'acclimater aux Indes et au Sénégal.
Dans l'homme il y a donc deux sortes d'habitudes : les habitudes passives et las habitudes actives; mais le domaine de la passivité tend sans cesse à diminuer par rapport à celui de l'activité, qui s'étend sans cesse et se consolide. L'homme quaternaire était dominé par toutes les fatalités du climat et du sol ; le moderne Européen des classes supt'rieures s'en alfranchit en grande partie.
En résumé, si la passivité domine, les influences extérieures deviennent prépondérantes, sans toutefois jamais atteindre la force qu'elles acquièrent dans leur action sur les animaux. En vertu de la loi de plasticité, l'homme reçoit au physique et aussi au moral l'empreinte des choses ; il s'adapte progressivement aux conditions que la nature lui impose, et, quand l'hérédité a le temps de produire son œuvre, cette adaptation se consolide, et donne cet ensemble lixe de caractères physiques et moraux qui constituent la Rctcf. — Si au contraire l'activité inlidligente l'emporte, les forces de la nature sont neutralisées, ou mises au service de la j)uissance humaine ; les caractères physiques ont moins de fixité, et les dispositions morales dépendent plus étroitement de la nature des occupations, des relations sociales internes et aussi des influences ('trang-ères. Les variations sont plus fréquentes, mais, comme elles résultent des actions sociales qui comportent une analyse j)lus exacte, elles sont plus faciles à expliquer.
LA 3IÉTH0DE 211
Voilà ce que donne la déduction. Mais ces j)rincij)es ne sont que provisoires tant qu'ils n'ont pas été vérifiés. Cette vérification sera obtenue, non en établissant un parallèle entre des sociélt's différente!»', mais en comparant les classes d'une même société et en les suivant dans leur évolution. Soit par exemple l'Attique. Examinons à son sujet les différentes influences qui doivent être rapportées au climat, à la nourriture et à la disposition des lieux.
Dans une étude sociologique, il ne saurait être question de variations individuelles, mais seulement de celles qui sont communes, ou à la société tout entière, ou du moins à des groupes déterminés. Que l'habitude d'affronter les intempéries de lair, qu'une vie sobrp, que des exercices réguliers endurcissent le corps et en développent la vigueur, c'est là sans doute une vérité ; mais elle n'intéresse encore que la médecine et la physiologie, si elle ne trouve son application que dans des cas particuliers. Ainsi que des athlètes, par suite d'un régime spécial et d'un entraînement continu, soient arrivés en Attique à une grande force ou à une grande adresse, cela ne prouverait rien pour le reste de la nation. Ce sont là des exceptions qui sont dues moins au climat et au sol qu'aux habitudes actives et au genre d'occupation.
Est-il permis d'aller jusqu'à l'extrême opposé et de prétendre (|ue tous les habitants d(; rAlli(jue avaient pris, sous linfluencc du climat, du sol et de la nourriture, la beauti^ physique, la souplesse du corps, ainsi que la vigueur et la vivacité de l'esprit ? En fait, cela n'a pas existé. Dans l'Attique ancienne et moderne, il y a toujours (unies boiumes beaux comme Alcibiadc, ou laids comnH; Socrate ; des corps souples comme ceux des coureurs au stade Olympique, et des boiteux comuK! Tyrlée ; des intidligences vives comme celle
(rAristophane,et des esprits épais comme celui du pauvre Strepsiade. enveloppé naturellement de toutes les nuées socratiques.
Mais, dit-on, le nombre des esprits bien doués a été plus grand qu'ailleurs. — Sans doute. Une raison décisive empêche cependant qu'on ne rapporte cetle supériorité au climat et au sol, c'est qu'avant Solon elle n'apparaît pas, et que, si elle persiste pendant plusieurs siècles, elle ne se montre plus à partir de la fermeture des écoles philosophiques en S29. — Que toutes les générations qui se sont succédé sur le sol de FAttique n'aient pas été modelées, d'après un type uniforme, par les influences toutes-puissantes du climat, de l'air et de la nourriture, cela ressort des différences accentuées qui distinguent les différentes régions de cette contrée, pourtant si restreinte. Les Eupatrides habitent les plaines fertiles de Pédias et de Thria, mais les populations qui sont reléguées sur les pentes du Cithéron, du Parnès et du Phelleus mènent une vie plus difficile : ce sont des montagnards aux mœurs rudes et aux corps secs comme les roches qu'ils habitent ; les Paraliens qui vivent sur les côtes s'adonnent à la pèche, ils se nourrissent de poisson et ont moins à supporter les rigueurs de l'hiver.
Athènes a-t-elle dû son étonnante prospérité à sa situation ? — Sans doute le rocher de l'Acropole donna, au début, une supériorité aux Eupatrides qui habitaient Athènes, l'un des douze bourgs de la primitive Attique. Mais pourquoi sa puissance maritime s'est-elle développée plutôt que celle d'Eleusis et surtout de Mégare? Cette grandeur ne saurait s'expliquer par la situation seule. Car, si Athènes fut en possession de ports importants, elle ne le dut j)as seulement à la nature, mais aux travaux considérables que ïhémistocle conseilla pour relier la Ville au Pirée par les longs murs. —
Cl' n'est pas tout. La diversité n'apparaît pas seulement dans les diverses re'<iions, elle éclate encore chez les habitants d'un même pays, suivant leur séjour à la campagne ou à la ville, et aussi d'après la nature de leurs occupations. L'Eupalride ne se nourrissait pas comme le Thète, employé à des travaux mercenaires et condamné à une sobriété beaucoup plus stricte que son maîLre ; le marin, qui faisait de fréquentes traversées sur la mer Egée, ne subissait pas les mêmes influences climatériques que les bûcherons d'Acharnés et les montagnards Diacriens ; les esclaves qui travaillaient dans les mines de Laurium, ou dans les carrières du Pentélique étaient exposés aux températures extrêmes, pendant que le marchand d'Athènes s'abritait du froid ou d(i la chaleur dans son échoppe du Céramique.
Puisque les inlluences individuelles ne sont pas du ressort de la sociologie, et que d'un autre côté aucune proposition générale n'est applicable à toute la société athénienne, il reste que l'ensemble des influences physiques s'exerce d'une façon spéciale sur les classes, et vient ainsi modilîerd'une manière déterminée le caractère de ces class(?s, caractère formé', pour la plus grande partie, par la nature des occupations.
Voici alors comment se post; le [)roblème actiud : Hechercher les changements s[)('ciaux (jue le sol et le climat apportent dans le caractère général de chaque classe ou du moins des plus importantes.
Pourquece problème soit susceptible d'une solution précise, il faut distinguiM- les (qxxiues, en examinant M part chacune? des phases (jiiiiii peuple a pu traverser dans son évolution. Si par exemple lexamen porte sur rAtti<jn(', il si'ra ni'cessairc de séparer avec soin les divers états sociaux, et de noter l(;s changements [)Our chacune des périodes ainsi formées. \ oici notre Ihèse :
les traits fondamentaux sont fournis par le genre des occupations ; des changements très importants sont en outre apportés par les relations sociales, et enfin des modifications plus faibles sont dues au sol et au climat.
La première période — assez obscure d'ailleurs, à cause de l'incertitude des documents historiques — commence avec Thésée, quand les douze petits bourgs de TAttique sont soumis à la domination reconnue d'Athènes, qui n'est guère encore elle-même qu'une bourgade dont les maisons sont groupées au pied de l'Acropole. Les familles puissantes se sont réunies à Athènes, et de là surveillent et exploitent, avec leurs esclaves, leurs domaines fertiles de la vallée du Céphise et de rillissus. Grâce à cette fertilité du sol,cesEupatrides ont de la richesse et des loisirs. Peu préoccupés des nécessités de la vie, ils peuvent tourner leur activité vers des sujets supérieurs : la politique et la religion. Cela est un trait commun à toutes les familles patriciennes. Ce qui est particulier aux Hellènes de l'Attique et qui est sans doute propre à la douceur du climat, à la pureté de l'atmosphère et aux qualités du sol, c'est leur sobriété, leur mesure dans les plaisirs, leur délicatesse dans les réjouissances et les jeux. Le chef Germain se gorge de viandes, et, dans des banquets tumultueux, fait circuler les coupes remplies de boissons fermentées. L'Ionien de l'Attique se plaît aux conversations, aux légendes qui racontent les exploits des héros, aux époi)ées que les rapsodes — descendants dllonièie — chantent en s'accompagnant de la lyre : le prestige de Solon a commencé le jour où ce sage, dans le désordre di; l'inspiration poétique, a charmé ses concitoyens par sa poésie de « Salamine ». — Les paysans qui habitent les parties rocheuses de l'Attique, sont endurcis par les privations et par les bises plus
piquaiiles ((iii vieiincnl de la Tlirace. lis sont aussi plus indépendants, et déserteraient le pays plutôt que de se soumettre à des taxes, comme les Thètes de la plaine. Les habitants des côtes se livrent à la pèche et, quand ils voient à Thorizon les voiles blanches des vaisseaux Phéniciens, ils ont l'idée et le désir des navigations lointaines. Le sol pierreux et peu fertile de l'Attique ne lente pas la cupidité des envahisseurs. Dans la grande invasion Dorienne, cette contrée reste en dehors du Ilot. Les grandes familles chassées de leur patrie viennent môme y chercher la paix ; et, comme elles y arrivent avec une partie de leurs richesses, elles y sont bien accueillies par une population dont les mœurs sont douces, et qui est assez avisée pour apercevoir son intérêt dans cette arrivée d'hommes puissants.
?"'' Période. Cette immigration pacifique ouvre la seconde période oîi le commerce maritime commence à s'introduire en Attique, commerce qui doit être le facteur le plus important de la future prospérité d'Athènes. Les influences du climat et du sol s'alTaiblissent, ou du moins elles se restreignent à une faible partie de la population. Les membres des familles nouvelles n'ont pas de terres à acquérir et à cultiver ; ils tournent leur activité vers le négoce, ils font construire pour eux des navires a Phalère,et vont, dans des navigations (le plus en plus lointaines, étendre le cercle de leurs allaires et de leurs prolits. L'activité l'emporte sur la passivité. L'homme n'est pas fait par le sol, mais ('"esl riionime (jui l'aronne le sol et qui l'anproprie à ses besoins. La j)ierreuse Atti(|ue se couvj-e d'oliviers ; et c'est bien la sagesse elle-mémt' — Athéna la protectrice \\\\ pays — - (pii, en créant cette dciiréf^ d'exportation, crée une source intarissable de richesses. Plus lard la nature est encore mieux vaincue, quand
Athènes, malgré les 8 kilomètres qui la séparent de la mer, devient un véritable port de mer par la construction des longs murs, et par l'élévation du mur de Plialère. La seule classe, qui continue à subir les influences du sol et du climat, est celle des travailleurs de la terre. Et encore leur sujétion est amoindrie, parce que, dans leur culture, ils ont moins à se préoccuper de produire des choses directement nécessaires à la vie que des objets d'exportation.
S""" Période. Il en sera ainsi dans tout le reste de l'évolution Athénienne. Le sol et le climat n'entreront (|ue pour une part fort restreinte dans la production des événements, qui devront être plutôt rapportés à l'activité des hommes, activité de plus en plus alTranchie du milieu immédiat. Au beau temps de Périclès, les arts, la littérature, la philosophie prennent un magnifique essor. Mais les moeurs sont altérées et l'antique sobriété a disparu : Les banquets nocturnes se multiplient, oii les convives boivent jusqu'à l'ivresse, en regardant les danses lascives des esclaves Thessaliennes, et en faisant plus que disserter sur les diverses formes de l'amour et sur la puissance invincible d'Eros. Si Platon a pu, sans esprit de dénigrement, représenter Alcibiade dans l'excitation d'une fête et du vin, que dire des orgies des marchands enrichis qui n'étaient pas retenus dans la modération par décence philosophique ?
Les lieux ninllueiit pas sur la destinée des sociétés et des hommes par quelque vertu mystérieuse et occulte. Mais ce sont les hommes — particulièrement les classes qui sont au pouvoir — qui transforment les lieux, y mettent leur l'inprcinte noble ou grossière, lial)ile ou maladroite ; qui les vivifient et, pour ainsi dire, les intellectualisent, en y faisant pénétrer quelque chose de leur intelligence et de leur volonté. Athènes,
LA MÉrilODK 217
ce n'est plus une roche abrupte, plantée au milieu de ([uelques cabanes rustiques, (^est l'Acropole, c'est le Parlhénon, c'est la demeure sacrée de Pallas-Athéné, de la divinité qui inspire les prudentes pensées et les résolutions viriles, de la toiite-])uissante protectrice de la Cité. Athènes c'est l'Aréopage, qu'habitent les Euménides vengeresses du crime; c'est l'éloquent rocher du Pnyx où le plus modeste citoyen a le sentiment de sa dignité et de son pouvoir législateur ; c'est l'Agora, où s'agite, mêlée aux indigènes. la foule des étrangers venus des contrées les plus éloignées. Athènes, c'est rOdéon où se tiennent les concours de musique; c'est le théâtre de Bacchus, où Eschyle. Sophocle, Euripide font revivre dans d'émouvantes trilogies les légendes des héros et des Dieux ; ce sont les gymnases du Cynosarge et du Lycée, où, sous le contrôle des maîtres de la palestre, les éphèbes s'exercent dans de belles attitudes à lutter ou à lancer un lourd disque de {)h»mb; c'est aussi sur les bords du Céphise le jardin d'Academus, où Platon enseigne que les hommes, asservis aux sens, ressemblent à des esclaves enchaînés au fond d'une caverne, (jui vivent au milieu des ombres, sans avoir jamais soupçonné la rayonnante beauté de l'Idée Athènes, en un mot, est la ville où se concentrent toutes les grandeurs. — De tout cela qu'apj)arlienl-il à lu nature ? — presfjue rieri ; à l'iiomme ? pres(|ue toul.
De semblables avantages ne sont pas exclusivement propres à Athènes, mais ils se retrouvent analogues dans toutes les capitales. Sparte possède moins de monuments, et cependant c'est dans l'angle formé par VIairotas et son aniiicnl b' Knakion que les hommes, soumis à la (liscij)Iiii(' de Eycui'gue, Ih-ritcnl du piivilège de régler en maîtres les all'aires de la (Irèce. Le lieu même confère des droits, mais après (|ue les gêné-
rations successives y ont accumulé les produits variés de leur activité. Le Romain, fier de son titre de cùu'.s romanus^ se mettait au-dessus des plus grands pesonnages étrangers ; et Cicéron n'hésite pas à abaisser la royauté barbare devant la dignité misérable du moindre plébéien. Cette fierté s'explique par le rôle que peuvent jouer dans une capitale les plus obscurs citoyens, quand ils prennent part aux délibérations et que leurs suffrages pèsent dans les décisions à prendre.
L'importance attachée au séjour est donc incontes-' table. Mais elle ne vient pas de la nature môme. Elle est un produit artificiel, et dépend de l'industrie et de la volonté humaines.
Unité Sociale
La distinction des classes est le point fondamental dans l'étude des sociétés. Pour connaître le jeu d'une machine, il faut la décomposer en ses ditTérentes parties^ voir successivemeut leurs formc:^, leur mode d'agencmnent et la façon dont chaque pièce agit sur les pièces voisines. Pour connaître les fonctions d'un être vivant, il faut par une anatomie exacte distinguer les appareils, les organes et les tissus. De même, la vie des sociétés reste mystérieuse ou soumise à des caprices inexplicabh'S, tant que l'analyse n'a pas pénétré dans rinlérieur de ces sociétés, pour découvrir sous l'infinie diversité des phénomènes les causes permanentes, causes qui résident dans les groupes composés de tous ceux qui ont des fonctions semblables.
Et cependant, si réelles que soient les dilïérences de classes, elles ne doivent pas fermer les yeux sur les ressemblances. Car c'est l'ensemble de ces ressemblances qui imprime à une société son cachet propre, qui permet à tous ses membres de sentir leur solidarité.
LA MÉTIIOni^ 211)
qui les unit en même temps (ju'elle les sépare des étrangers, en un mot, qui réalise l'unité sociale en l'opposant aux autres sociétés unies et indépendantes. Plus les ressemblances sont nombreuses et profondes, plus la communauté et l'unité sont ('troites. Dans le cas contraire l'unité sociale est fragile et, au moindre ébranlement, risque de se rompre.
Quels sont les facteurs de l'unité sociale?
L'hypothèse, dont nous poursuivons avec persistance la vérification, consiste à soutenir que les raisons des Faits sociaux sont d'ordre psychologique, et doivent, en dernier ressort, être découvertes dans îa nature des classes et dans leurs rapports mutuels. Si cette hypothèse est vraie, il faut retourner l'explication ordinaire, et prouver que la communauté de territoire, de langue, de race, de religion, de lois, de mu'urs, de littérature et d'arts, est moins une cause première d'union que le résultat de l'activité volontaire ou inconsciente des classes. Ainsi, ce n'est pas le territoire de l'Atlique, qui par sa vertu propre aurait donné l'unité au peuple Athénien, mais ce sont les habitants ([ui [)ar' Icui-s relations de dillérente sorte — relation^ voulues ou forcées — ont circonscrit le promoutoir" (jui s't'leudait du Cithi'ron au cap Sunium. et en ont fait une terre propre à tous ceux qui étaient nés dans les conditions déterminées par les lois.
Ce théorème et d'autres semblables peuvent être établis,dans toute leur giMK'ralité, par les mcMhodes de concordance et de dilléreiice.
Terri/oirr. Les circonstances communes à tous les cas, où se réalise l'unité du territoire, ne sont pas essentiellement de nature physique. Lue plaine unie facilite les communications et rend par- là les populations plus disposées à s'associer; mais, par la volonté des hommes, un cours d'eau iTisignilianf . une ligne
220 LES CI-ASSKS SOGIALflS
idéale, marquée par do simples poteaux, suffit pour séparer deux peuples et les rendre étrangers Tun à Fau- Ire. D'un autre cùté, des montagnes élevées, des rivières larges et profondes, la mer elle-même ne sont pas des obstacles suffisants pour isoler les hommes. La Grèce autrefois était morcelée en une multitude de petits Etats ; aujourd'hui, les vallées resserrées entre des montagnes souvent abruptes communiquent entre elles par des routes et des voies ferrées, et les îles de l'ancienne mer Egée sont rattachées à Athènes, par un service régulier de messageries maritimes.
Les deux conditions nécessaires à l'unité de territoire sont : 1" la volonté commune aux habitants d'entretenir des relations régulières ; 2° le pouvoir de créer des moyens de communication suffisants. L'idée de vivre ensemble, quand elle est soutenue par une volonté énergique, jieiit faire des merveilles. Les Musulmans, plusieurs fois par jour, se tournent vers la Mecque, prosternés la face contre terre et, malgré les difficult(''S, vont à pied, une fois dans leur vie, dans la Cité Sainte. Dans l'antiquité, les Grecs, réunis dans des amphyctionies religieuses, se rendaient aussi en foule au sanctuaire du Dieu, pour assister aux fêles célébrées en son honneur. Ce n'est pas seulement la religion qui établit un lien entre les hommes, disséminés sur un territoire parfois très étendu ; ce sont les intérêts commerciaux, les besoins de défense commune, les nécessités de l'organisation politique. « Le besoin crée l'organe » ont dit les physiologistes de l'école Lamarckienne. Cette proposition, en supposant qu'elle soit douteuse au point de vue physiologiste, paraît incontestable quand on rap{)lique aux sociétés, avec cette reslrielion louti'l'ois, c'est (jue le j)ouvoir soit à la hauteur du besoin. Athènes a voulu être une puissance maritime, et, pour rester en communication sûre avec
LA MÉTHOUK 221
les ports du Pirée, de Miinychio ot do Phalère, elle a exécuté des travaux considérables. De nos jours où la puissance scientifique s'est si prodigieusement accrue, aucun obstacle n'est insurmontable. Sous Tliabile direction des ingénieurs, la terre dans chaque pays se façonne, s'adapte aux besoins des peuples et, comme un corps vivant se plie aux impulsions de l'instinct ou aux ordres de la volonté, elle devient par une appropriation chaque jour plus complète un serviteur obéissant.
Langue. — L'uniformité de la laugiie n'est pas non plus un fait primitif, mais plutôt la résultante de l'action que certaines classes, et spécialement les classes dominantes exercent sur les autres. Les Chefs d'Etat commandent ; et, par leurs agents exécutifs distribués dans toutes les parties du territoire, font connaître à tous leurs volontés. C'est donc leur langue qu'il y a intérêt à comprendre et ù, parler. Pour s'adresser aux puissants et avoir chance d'obtenir faveur ou justice; pour connaître les prières efficaces et pour enchaîner, dans des formules victorieuses, la haine des dieux majeurs qui trônent dans les Acropoles ; pour vendre et pour acheter sur les riches marchés de la Capitale; pour participer aux fêtes religieuses ou pour suivre les représentations dramatiques ; pour prendre part aux délibérations publiques et exercer quelque influence sur la direction des affaires ; dans toutes ces occasions et dans d'autres encore, l'intérêt, le plaisir et la vanité sont d'accord pour pousser le vaincu, l'étranger, l'esclave, le commerçant, l'ambitieux à oublier leur langue et à employer celle des maîtres habitant la Capitale. Les vieilles langues deviennent bientôt des patois méprisés, et ceux (jui parlent un langage étranger sont flétris du nom de barbares.
Race. — Les (Irecs de l'Alfique se vantaient d'être
'222 LKS classf:s sociales
autochthones et pensaient que, semblables aux cigales, ils étaient nés du sol même. C'était une légende que ToLscurité des t-.^mps primitifs avait permis à l'orgueil Athénien d'inventer, mais une légende sans solidité. D'incessants mélanges s'étaient produits non seulement dans les classes d'esclaves, d'all'ranchis, d'ouvriers et de commerçants, mais dans la classe des Eupatrides. A Rome, l'incorporation fréquente des peuples vaincus avait infusé un sang nouveau aux Patriciens par l'admission au Sénat de nobles familles étrangères. Plus tard, quand les barrières entre le patriciat et la plèbe eurent disparu, toutes les distinctions d'origine se confondirent, et le nom de Romain servit à désigner une catégorie de personnes, qui n'avaient en commun qu'un certain nombre de droits politiques, A Sparte, la race conquérante des Doriens conserva mieux et plus longtemps sa piu-eté. Mais, pour n'avoir pas voulu recevoir d'éléments étrangers, elle s'alfaiblit et finit par s'éteindre dans l'épuisement.
La race, en tant qu'elle serait constituée par un ensemble de caractères physiques et moraux, transmis sans interruption à travers les générations et fixés par l'hérédité, est le plus souvent une pure entité, une idole créée par le langage. Elle n'est une réalité que dans ces contrées isolées, où les habitants vivent loin de toute communication avec l'étranger, dans un état de civilisation inférieur. Et cependant, alors qu'elle n'^st qu'une simple expression verbale, elle possède une réelle puissance d'action. Le mot « race Hellène, race Romaine... » opère comme un prestige : il est un signe évocaleur de sentiments, d'idées et d'actions. Il ressemble à un drapeau, qui n'est souvent qu'une loque noircie et trouée, mais qui est le symbole de l'honneur. Qui forge les liens de cette association ? La nature, en tant qu'elle désigne des forces aveu-
LA méthodp: 223
gles, y entre pour bien peu. Ce sont les énergies mentales qni sont pour chaque peuple les vraies créatrices (Je sa personnalité. Ce sont les traditions orales, les lettres, les arts, la poésie qui peu à peu, silencieusement, mais de la manière la plus efficace enfoncent dans les esprits l'orgueil du nom, et donnent à un simple mot assez de prestige pour agir sur la volonté. La « Race » est un préjugé, une illusion, un mirage, mais l'idée toute fausse qu'elle est n'en conserve pas moins sa vertu active.
Religion. — Dans l'analyse des caractères propres à chaque classe sociale, aucune place n'a été attribuée aux croyances et aux sentiments religieux. Ce n'est pas que leur existence puisse être niée. Mais, sauf dans la classe des Prêtres, ils ne dépendent pas directement de la nature des occupations. Ils résultent des influences qu'exercent sur les autres classes les gardiens du culte, les détenteurs attitrés des prières, des rites et des sacrifices. L'impulsion première vient donc des prêtres. Aussi, quand on étudie la religion au point de vue social, c'est chez les prêtres qu'il faut saisir le secret de son action, les causes de sa dilfusion, de son pouvoir ou de sa décadence.
Le problème qui se pose ici n'est pas de découvrir les ressemblances plus ou moins fugitives, qui peuvent exister entre les mythes de divers pays, de montrer la nliation des croyances et d'expliquer les bizarreries du culte. L'origine des idées religieuses n'est pas en question, car cette recherche, comme toutes (telles (jui portent sur l'invention des idées, est du domaine de la psychologie. Mais, supposant que ces idées aient été créées par l'iniagination puissante de; quelque prophète inspiré, ou conservées dans cer laines familles comme un antique et obscur dépôt, on se demande comment ces idées ont rayonné leur action en
LES CLASSES SOf.LVLES
dehors de ces familles et comment dans la Cité Tunilé des croyances s'est réalisée. Gela revient à chercher comment des cultes divers ont pu, par une tolérance mutuelle, arriver à vivre côte à côte, et même à se défendre par des alliances sincères et des accommodements staldes.
Ce problème présente de grandes difficult(5s qu'il n'est pas de notre sujet d'aborder. Pour les besoins de la méthode, il suffira de rappeler les principes qui peuvent servir de guides dans la recherche d'une solution.
Ces principes ne sont autres que les lois sociales qui ont été proposées, pour l'explication des relations entre les classes diverses ou entre les membres d'une même classe. Par la /ai (Vindéiieiidance^ les prêtres d'une divinité et tous les fidèles qui participent aux mêmes croyances, s'efforcent de maintenir dans toute leur pureté les formes du culte. Cette communication avec le Dieu et cette puissance, que confèrent la connaissance des formules et la pratique dos rites souvent tenus secrets, sont un privilège que conservent jalousement les familles favorisées. Mais si, d'autre part, ces familles sont puissantes, si elles possèdent la richesse territoriale et si par elles ou par leurs alliances elles disposent de l'autorité, leur prestige religieux s'accroît ; la puissance du prêtre et celle du Dieu se confondent, et le Dieu bén('iicie de l'habileté, de la force ou du bonheur que montrcuit ses fulèles. Le groupe augmente de tous ceux (juc rint('rêt plus ou moins conscient guide vers le nouveau culte. 11 faut obéir. Obéir à un Dieu toutpuissant sauvegarde l'amour-propre. Ce n'est même point j»ar une hypocrisie intéressée qu'on adopte de nouvelles croyances. Mais la foi est naturelle, tant l'évidence du pouvoir divin semble avoir fait violence à l'esprit : c'est une révélation que des aveugles ou des
i>A \ii-;riii)iii-; :)o;;
iiiipios seuls oscraicLiL rejcLt'i' ! Loi (l"h()iuou('n(''itr' i. Les i'amilles doniiiianles onrouriiii'eiiL ces dispositions ot réservent une partie de leurs laveurs à tout homme qui, par sa foi en leur puissance médiatrice, leur adresse la plus douce des flatteries. Elles imposent au contraire aux infidèles une contrainte persistante qui surmonte les résistances et amène progressivement les rebelles à la conciliation et à l'accord.
Pallas-Athèna n'était primitivement que la divinité protectrice d'une des douze bourgades de TAttique. (juand, par l'influence de Thésée, les dèmes furent réunis sous une autorité commune et que la prédominance fut acquise aux maisons bâties autour de l'Acropole, le culte d'Athèna grandit en même temps. Puis, à mesure que la puissarîce d'Athènes prenait plus de développement, la déesse qui avait son temple sur l'Acropole atlirait à elle un j)lus grand nombre de fervents adorateurs. Les solennités religieuses, ([ui lui étaient consacrées, prirent plus d'extension et par leur éclat lirent pâlir toutes les autres fêtes, à l'exception des fêtes célébrées à Eleusis en l'honneur de Démeter et de Perséphone. Ce furent les Panathénées qui, ayant scellé l'union entre les Etats, marquaient chaque anné(» l'anniversaire de cette union, le IG du mois hécatorab(eon. Sous Pisistrate, elles devinrent les grandes Panathénées, qui, célébrées tous les cinq ans, rivalisaient presque d'éclat avec les fêles Olympiques^, Pythiijues et Néméennes.
La loi d'hostilité trouve aussi son application dans ces questions religieuses. La lutte entre l'oseidon et Athèna est, sous le voile bien transparent de la h'gende, l'écho des luttes entre les familles attachées à ces divinilés, luttes où il s'agissait de savoir à qui de ces familles opposées appartiendrait oniciellement la suprématie religieuse. Delà l'exislence de certains partis
'2'2i) LES (;lassi:s sociales
religieux qui, suivant les hasards des circonstances et la force de leurs partisans, se maintenaient avec plus ou moins d'éclat. — Les chefs d'Iitat intervenaient quelquefois par un coup d'autorité. Un exemple curieux en est fourni i)ar l'histoire du tyran de Sycione, Glisthène, qui substitua au culte dAdraste celui du héros Thébain Ménalippos. Les raisons de ce changement étaient en réalité d'ordre politique. Le tyran voulait, en ruinant le culle d'Adrasle et en reportant les faveurs officielles sur Ménalippos et sur Dionysos, frapper l'aristocratie hostile à son pouvoir et flaUcr les classes inférieures favorables à la tyrannie. Car. ainsi que le dit Schu'mann dans ses An/it/iiitrs r/recques (1), « Dionysos était une divinité rustique beaucoup plus en faveur auprès des paysans qu'auprès de laclassc aristocratique des Chevaliers ».
Dans lanliquité, les querelles religieuses — quand elles n'élaient pas compliquées de luttes entre les Etats, — ne prenaient pas ce caractère d'acuilé et de férocité quelles ont souvent revêtu dans les temps modernes. Les fidèles restaient attachés à leur culte sans essayer de faire du prosélytisme. Et si les divinités poliades — honorées par les classes dominantes — prenaient le pas sur les autres, elles obtenaient celle prééminence plus par attraction que par contrainte. L'éclat des fêtes provo- (juail l'admiration e( excilait le désir d"y prendre part, il y avait là un exem})le » (f'u)iitation collective -d (\\\c. des observateurs ont déjà signalée et dont la réalité est iucontestabl(\ Les pompes, les théories, les cén'"monies auxquelles prenait part lélite de la population frappaient vivement les esprits. Comment aux grandes Panathénées les femmes de l'Attique seraient-elles re-it'jes indiiférentes au spectacle de cette procession,
(1) Toiiif 2 do lu 'l'raiL I''raiii,Mise, |). 223.
qiiipartani du Céramique oxtériour parcourait les principales rues pour se rendreà l'Acropoie, où l'on offrait à la Déesse le magnifiquePr/v/oi" que des Athéniennes choisies avaient mis neuf mois à tisser et à recouvrir de broderies emblématiques ? L'enthousiasme était communicatif, et d'eux-mêmes les membres prenaient les attitudes pieuses.... Avec le temps ces fêtes stagnaient en prestige, et ceux mêmes qui avaient une préférence pour Poséidon ou Déméter se glorifiaient des Panathénées. Chacun sentait plus vivement dans ces solennités le lien qui l'unissait aux autres habitants de l'Attique. Par le frottement, les cultes divers avaient émoussé leurs aspérités ; ils se subordonnaient entre eux et Unissaient par reconnaître la suprématie du culte qui contribuait, par sa généralité, à marquer d'une empreinte commune les habitants du pays.
Lois. La raison principale des lois, de leur nature et de leurs variations doit être cherchée dans les idées, dans les sentiments, dans les aspirations et dans les ressources des classes. Les législateurs ne ressemblent pas aux Dieux d'Epicure, qui vivaient hors du monde et loin de ses agitations. Mais ils subissent dans une mesure plus ou moins grande les influences des autres classes. Car toutes tendent soit à la conservation des lois, soit à leur changement, d'après leurs intérêts et l'idée de justice ; toutes exercent nue pression d'autant plus eflicace (ju'elles disposent de ressources plus importantes.
DiiH aulre cê)té, les lois contribuent dan> une large mesure à la formation de l'unité nationale. D'abord il est évident que les classes dii'igeantes, celles (jui disposent des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif, sont fortement attachées à des b»is (|ni consacrent leurs privilèges et leurs immunités. Les (iéronles de Spai'te, les I"]upatrides Athéniens, les Patriciens [{oniains, les
2'2i^ l.KS CLASSKS SOCIALKS
Séiiatoiirs Vriiiticiis, la Xohlosse IV'odalc. toutes les aristocraties sont trop intéressées à la conservation des lois ponr n"(Mre pas i'oncièrement optimistes. Elles s'imaginent volontiers que les lois émanent de la divinité ou du moins qu'elles ont été ratiliées par elle : de là le respect et l'amour qu'elles portent à ces lois si vénéra- Ixles et si utiles. — Les classes inférieures formées d'esclaves, d'alïrancliis, de pauvres, d'ouvriers, de petits proprii'taires et de commerçants n'avaient pas les mêmes raisons de s'attacher à des lois souvent oppressives. Aussi l'histoire intérieure de tous ces peuples est remplie de leurs ell'orts pour participer aux diverses formes du pouvoir, et pour arriver ainsi à adoucir ces lois en garantissant leur liberté, leur travail et leur propriété. Et cependant, à moins que leur condition ne fût tout à fait misérable et désespérée, ils préféraient encore les lois de leur pays à celles qu'ils auraient eu à supjiorter à l'étranger. L'esclave fugitif échappait à son maître mais non à la servitude, et à une servitude plus dure encore parce qu'il restait toujours suspect. Les affranchis, les pauvres, les ouvriers s'habituaient à leur sort et, s'ils espéraient l'améliorer, ce n'était pas en allant à l'étranger, où ils risquaiejit d'être repouss('s même par leurs semblables et où. perdant leur qualité de citoyens, ils se trouvaient dépouillés des petites garanties qui leur étaient laissées dans leur patrie. D'ailleurs, ils étaient familiarisés avec leur condition et savaient exactement dans qutdles limites devait s'exercer leur activité. .\u contraire, à TcHranger c'était l'inconnu, et il ('tait d'autant plus difiicile do dissiper les obscurités du ilroitque souvent les classes dominantes laissaient volontairement les législations enveloppées de mystère. — Les commerçants, par la nature de leurs occupations,sont plus cosmopolites. Les plus entreprenants n hésitent pas à renoncer à leui's di'oits civils et poli-
LA >IÉII10I)E 229
tiques pour se rendre dans les eUés ouvertes au commerce et favorables aux étrangers : ainsi à Athènes les Métèques étaient fort nombreux. Mais leur expatriation, faite dans un but de lucre, n'était point durable, et il nestpas douteux (|ue beaucoup retournaient dans leur patrie après fortune faite.. Car la situation de l'étranger est précaire : qu'une guerre éclate, il devient suspect et reste constamment sous la menace de mesures de rigueur. Aussi, dès (juil le jteut, il aime à remettre sa sécurité et ses biens sous la protection des lois nationales. — Les prêtres ne sont pas toujours disposés à renfermer la religion dans les li.nites étroites d'un Etat. I"]t. comme d'un autre côté i Is placent les lois divines ( 1 ) — les vrjao'. àypâ'jo'. dont Sophoclc parle par la bouche d'Antigone — bien au-dessus des décisions législatives des gouvernants, ils entrent souvent en conflit avec le pouvoir civil, forts de l'appui qu'ils trouvent auprès des prêtres du même culte établis à d'étranger. — Les exemples de luttes entre les deux pouvoirs temporel et spirituel sont fréquents h toutes les époques. Et cependant, à moins (jue la rivalité ne dégénère en hostilité et en persécution, ils ne font pas appel à l'étranger; mais, tout en s'cdorçant de maintenir ou d'étendre leui's privilèges, ils restent attachés à des lois qui protègent le culte national et leur assurent à eux-mêmes sécuritt'', richesses et honneurs.
En un mot toutes les classes ne participent pas également aux avantages des lois. El^îs ne sont donc pas toutes éga'lement intéressées à leur conservation. Mais le désir de changement pousse rarement les citoyens à l'expatriation. Toutes les classes — même les plus déshéritées — s'unissententre elles poui" conserver dans son ensemble un système de h'-gislation, (jui lixc à (hait) Aniigonc, 4,j'k.
230 LES r.LASsi:s sociales
ciine les limites de ses droits, et dont les imperfections sont moins vivement senties grâce aux effets de la coutume.
Mœurs. La communauté des mœurs est un des liens les plus puissants entre les hommes. Tout ce qui est exotique-, étranger, insolite ou. seulement peu d'accord avec les usages reçus choque et repousse. Le costume dénonce l'étranger ; et il faut un véritable effort desprit pour concevoir qu'un chinois, avec sa longue natte pendant sur une robe de soie jaune, ait dans le fond la même nature qu'un Européen. La sympathie, qui naît de la pénétration du moi d'autrui, est contrariée par les différences extérieures, et l'imagination se représente difficilement comme semblables des états d'esprit qui se traduisent au dehors par des signes inconnus. — Si des habillements noirs viennent à frapper les yeux d'un Européen, ils évoquent aussitôt en lui des idées de deuil et des sentiments de tristesse, mais ils n'ont pas cette signification pour les Chinois qui portent le deuil avec des étoffes blanches. — Ce ne sont plus seulement les grands contrastes qui séparent les peuples, mais les petites différences de costume, de manières et de modes que relatent les codes de savoir-vivre, codes qui ne sont pas moins respectés, tout dépourvus qu'ils soient de toute sanction légale. Dans chaque Etat, les divers actes importants de la vie sont tous marqués d'une empreinte propre à la nation, alors même que ces actes sont les mêmes dane le fond (1). Ainsi chez les différents peuples civilisés de l'Europe, il y a des règles spéciales a observer pour la naissance des enfants, pour le baptême, pour la première communion ; puis pour le mariage: la demande, les fiançailles, la corbeille, le contrat. les formalités religieuses, les usages mondains.
(1) V. Baronne Stuffc— Usager du Monde.
les fonctions des demoisellGs et des garçons d'honneur, la toilette masculine et féminine; pour les visites: leurs espèces, le cérémonial imposé, le rôle de la maîtresse de maison, les devoirs des visiteurs, les dilférentes manières de saluer, les gestes admis, la tenue, les présentations, les compliments, le lourde la conversation, le ton de la voix ; pour les dîners : le menu, le couvert, le service, la façon do se servir delà fourchette et du couteau (qu'on se rappelle à ce sujet l'interdiction absolue de couper son pain), les règles gastronomiques, les lois de l'étiquette; pour les bals, les soirées, la correspondance, les présents, les invitations, les lettres de faire-part, les funérailles, le deuil, autant de règles minutieuses qui, pour n'être pas dictées du haut de quelque nuageux Sinaï, n'en sont pas moins scrupuleusement suivies.
Dans Fantiquité, où les communications étaient plus difficiles, les dilférences entre les mœurs étaient plus marquées et plus stables. Les haljitants de chaque petit coin de territoire avaient leur façon propre de s habiller, de manger, de recevoir des amis, de pratiquer l'hospitalité, de se réjouir dans les fêles et de s'attrister dans les deuils. C'était un usage reçu des ancêtres auquel on s'attachait de toutes les forces du respect et de l'habitude. 1/absence d(î comparaison rendait ces usages si niitiiivds que la contrainte vWcmêmt' parvenait diflicih'ineut à les modilier. De toutes les réformes de Pierre-le-tJrand, une des [)lus difliciles fut de faire coupei' \i\ i)arbe à ses inoujicks, et un monanjue absolu [)ouvait seul obligei' les Japonais à revêtir les costumes Européens.
Les dilférences de manières ont nue influence si r(''elle qu"(dles servent à disliiiguer el MKMue à séparer les classes les imes des autres. Cependant ces dillV'rences tendent avec le temps à s'atténuer. La vie en com-