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pies rivaux. Ils adoptèrent le bouclier sainnite [)lus maniable que le leur. Ils prirent comme modèle une galère Carthaginoise, qui avait échoué sur leurs cotes, et construisirent sur ce modèle la Hotte qui, sous la conduite du consul Duilius, vainquit les Carthaginois. Inhabiles à conduire un siège, ils apprirent des (ii-ecs à creuser des galeries pour se mettre à couvert des assi»'gés, et à se servir de machines propres à abattre les plus fortes murailles.
Si cette recherche appartenait davantage au sujet, on pourrait découvrir bien d'autres traces de ces inlluences étrangères, traces qu3 le temps ell'ace en grande partie, mais (juune érudition sagace retrouverait partout. — INjur conduire ces recherches avec méthode, il faudrait parcourir successivement toutes les classes sociales, et voir, dans les changements apportés à leur fonction, la part qui appartient à l'initiative nationale et celle qui doit être attribuée au stimulus venu de l'extérieur. Sans entrer dans les détails, on verrait que, si les Romains en leur qualité de vainqueurs ont développé d'eux-mi'mes et ont imposé aux autres leur organisation judiciaire et leur constitution politique, ils se sont inspirés des autres peuples pour l'établissement de la loi des Douze Tables, pour la rénovation des croyances religieuses et philosophiques, pour 1 introduction de nouveaux Dieux ou du moins de Dieux transformés par les légendes ; pour la guerre, pour les aits, pour l'éducation, pour l'agriculture, pour le commerce et pour l'industrie.
l/inip(utunt n'est pas de constater la réalité évidente des iniluences ('trangères, mais d'indi(juer les lois suivant lesijuelles s'exercent ces iniluences. Pour cela il m.' faut pas considérer une société dans son ensemble ; mais, suivant notre méthode, la résoudre par l'analyse en ses classes rond;uuentales, et voir, pour
chacune délies, comment d'après son caractère elle se comportera à l'cg-ard de l'étranger. — Ces deux propositions demandent à èlre prouvées séparément.
Sauf les cas exceptionnels, où une Société menacée dans son existence se concentre sur elle-même et où toutes les classes sentant plus vivement leur solidarité l'ont, pour ainsi dire, bloc, les divers éléments sociaux ni ne sentent, ni ne pensent, ni n'agissent de la même façon en présence des influences extérieures. C'est là un fait dont Thistoire fournit maints exemples. Les Cités Grecques, dans les luttes quelles avaient à soutenir avec renuemi, se divisaient en factions opposées, dont certaines étaient souvent favorables aux ennemis. iVinsi que la remarque en a été faite par Montesquieu et par d'autres, la politique des liomains était de diviser les peuples dont ils rêvaient la conquête, en y encourageant la formation d'un parti favorable à l'alliance Romaine. Mais, si une pareille scission pouvait se produire sur ces questions vitales de défense, elles étaient plus fréquentes encore quanti la nationalité n'était pas en péril et qu'une classe, guidée par son intérêt, s'edorçait de s'approprier les avantages reconnus à l'étranger dans une classe analogue. Les Législateurs étudient les lois adoptées chez les peuples voisins et plus particulièrement chez ceux qui ont des tendances analogues en politique, et ils s'efforcent d'introduire les lois qui, par les résultats obtenus, paraissent les plus propres à satisfaire leurs desseins. Les Chefs d'Etat copient la conduite de ceux qui ont réussi à rendre leur pouvoir plus étendu (d plus stable. Les l'rêti'cs, qui s'intéressent surtout aux choses de la religion, jugent les sociétés étrangères d'après leur culte. Si ces croyances sont incompatibles avec les leurs, l'étranger est nécessairemont un ciiiicmi (|u"il faut réduire par laforce ou avec lequel il l'a ut s'interdii'e toute relation. Si au contraire
LA MÉIIIOUK 2'M^
il va coniinunaiil('' (1(> l'oi. l(^s rivnlilt'S ( ummorciales et les désaccords j)olili([nos nonl (|u"iin(^ inipnrlance secondaire aux yeux des prêtres, qui s'unissent, pardessus les frontières, pour la défense et la dillusion de leurs idées. Les chefs militaires songent aux moyens d'augmenter la puissance de l'armée, et les ell'orts en ce sens, faits d'an coté, eu provoquent de semblahles chez toutes les nations rivales. Les savants et les philosophes, soucieux surtout de vérité, visent à une sereine imparlialité, et, si parfois ils soumettent à des épreuves plus rigoureuses les théories venues de l'étranger, ils ne s'obstinent point par aveuglement patriotique à nier l'évidence. Oi', qui pourrait soutenir <{ue la dillusion des sciences et des idées philosophiques soit sans effet sur les destinées dun peuple ? La vie de famille ne reste pas immuable, et ces changements de mœurs proviennent souvent de l'introduction de coutumes étrangères. Séduits par l'élégance grecque dans les manières et dans le langage, les llomains cherchent à dépouiller leur rusticité : le vieux Caton se met en maugréant à étudier les lettres grecques, et les jeunes gens n'ont point reçu de bonne ('ducalion s'ils ne sont allés la compléter à Athènes ; (juanlaux nuitrones romaines, oubliant la sévérité des antiques Lucrèce, elles shabituentsous la lîonu! Impériale à tons les artilices de la toilette, et veulent rivaliser de séduction avec les esclaves que les Proconsuls ramènent de leurs provinces d'Asie. Les industries rivales s'elforcent de se copier et de se dérober les secrets de leur prosp(''rité'. Les procédés industriels nes(jnt j);isle seu I objet (j ne les classes ouvrières se proi)osent d'emprunter. Lt;s ouvriers chei'chent à co[)ier l'organisation (|ui leui' assure autre part plusde bien-être et de puissance: c'est ainsi qu'à notre époque se répandent j);irtt)ut les idées et l'organisation syndicales ou même socialistes.
'2ÏO i,i:s ci.ASSKS Sdci \i,i;.s
l)"iiii aiilre cùlé, par une sorte d'interiiationulisiiie diiilérels, les patrons se communiquent leurs moyens de défense et de domination. De tous les rapports qui s'établissent par-dessus les limites des Etats les plus manifestes sontles rapports commerciaux; car la nature mùme de leurs occupations fait aux commerçants une nécessite'' de la concurrence et de l'émulation. 11 n'est pas jusqu'aux pauvres, aux esclaves et aux criminels qui ne subissent dans un Etat le contre-coup de ce qui se produit au deliors. Il y a, à certaines époques, des couranls universels de dureté ou de pitié pour les pauvres, il y a des périodes de rigueur ou d'allranchissement pour les esclaves (I) et des temps de contagion criminelle. C'est ainsi que l'anarcliisme, dont le pays d'origine était la Russie, s'est répandu dans toute l'Europe.
La seconde question est de savoir suivant quelles lois chacune des classes se comportera à l'égard de ïvtrang'er. Voici quelles nous semblent être ces lois.
1" Loi r/e fo;///*a.s7^'. L'étranger est toujours un rival dans le présent, souvent un ennemi possible dans l'avenir. De là tout d'abord une défiance et un antagonisme naturels. Entre deux classes semblables mais appartenant à deux })ays différents s'interposent toute une couche d'idées et de sentiments fortement opposés qui rendent difhcile toute communication entre elles. Ces idées et ces sentiments constituent les traits communs à toutes les classes d'un même pays et engendrent l'amour-propre national, qui porte chaque classe à s'atli'iluier la supe-riorité sur les classes correspon-
(I) Au Icinps (le Ciilon le Ccnsour, l'i'srlave vieilli (Mail assimile^ à de vieilles ferrailles, donl il faut se débarrasser par la vente. Plus tard Sénè(]ue fait un plaidoyer éloquent en faveur des esclaves, et dans toutes les parties de 1 Kmpire Homain les affranchissements se nuilliplient. Les affranchis — anciens esclaves — finissent même par occupiic dans IKlal des postes imporlanis.
LA MiiriioDi-: 241
dcinles Je i Etranger. L'attitude première à l'égard de l'Etranger est donc de le considérer comme inférieur et indigne de tout emprunt. L'induence est alors indirecte et donne lieu à une loi de contrante^ en vertu de laquelle les oppositions sont maintenues et môme accentuées.
Dans l'antiquité Athènes et Sparte ont formé ainsi une sorte danlitlicsc vivante, chaque Cité semblant prendre en tout le contre-pied de sa rivale. A Athènes la constitution était variable et inclinait de plus en plus vers la démocratie ; à Sparte elle était immobile, invinciblement attachée à une oligarchie étroite. D'un côté les Thètes — les plus pauvres citoyens — participaient à la souveraineté dans les assemblées publiques et exen^aient en qualité d'IIéliastes des fonctions judiciaires; de lautie, les ti'ciite (î(''r(»ntes concentraient en eux tous les pouvoirs législatif, judiciaire et décisif (paix et guerre), et même plus tard, comme les rois étaient soupçonnés de favoriser l'affranchissement des Périèques, leurs pouvoirs furent réduits et soumis au contrôle ell'ectif des Ephores. — A Athènes la milice est nationale ; à Sparte l'armée forme une sorte de caste séparée. — Le culte Athénien est brillant ; aux grandes F^anathénces de longues processions se d('i'oulent dans les rues de la Cité, processions où se mêlent joyeusement toutes les classes de. la Cité et auxquelles prennent part même les métèques; à Sparte on a élevé un autel à la crainte, et une des solennités religieuses est le spectacle que donnent les jeunes gens se frappant jusqu'au sang devant l'autel (rArl(''niis. — A Athènes, les manu's sont douces et libres : les citoyens ne sont pas soumis au régime du brouet, et les sages, comme Socrate, ne dédaignent pas d'assister aux banquets, où Ton ne parle pas seulement de la Vénus-Urauie ; à Sparte les syssities aux tables communes devaient être d'ordinaire des repas bien silencieux, oii les plai-
'2i'2 Li:s CLASSES sociales
sauteries n'étaient pas souvent relevées de sel Attique. — A Athènes nn magnifique épanouissement de tous les arts, architecture, comédie, drame, poésie ; sur l'emplacement de Sparte, les fouilles n'ont pas mis à découvert de ruines de monuments ; et, quant aux autres arts les Spartiates ne goûtaient guère que la musique guerrière ou les poésies d'un Tyrtée, faites pour être chantées par des troupes en marche. — A Athènes le travail est noa seulement honoré mais il est prescrit par les lois : ce n'est un déshonneur ni de se livrer au commerce ni même d'exercer un métier manuel ; le noble Spartiate s'interdit toute occupation lucrative, laissant dédaigneusement aux l'érièques le commerce et l'industrie, et aux Ililotes le travail de la terre. — Enfin le contraste pourrait se poursuivre jusque dans le traitement des esclaves. A Athènes, ils pouvaient espérer l'affranchissement ; à Sparte, on enivrait les Hilotes pour qu'ils inspirent un plus profond dégoût aux jeunes Spartiates.
2" Loi de concurrence. Le mot de « concurrence » évoque surtout l'idée de lutte commerciale. Mais le sens, restreint à l'économique, serait ici trop étroit et il faut l'étendre à tous ces buts spéciaux que poursuivent les diverses classes de la société. La concurrence peut devenir ainsi universelle entre deux sociétés qui sont placées en face l'une de l'autre, et ([ui . mues par l'amourpropre national et l'intérêt, s'elTorcent de l'emporter chacune sur sa rivale.
Cette émulation stimulante etcet effort intéressé sont des phénomènes connus. Mais, si tous les observateurs s'accordent à en reconnaître la réalité, ils ne sont point parvenus à donner à cette remarque le degré de précision que réclame une loi scientifique. D'autres, fuyant les gén('ralitt'S, se sont penliis daus les détails statistiques, accumulation de documents inutiles, tant qu'on
LA MÉTIlODi; 243
n'a pas trouvé le moyen de les 'employer à l'établissement de lois. Appliquons à ce problème notre méthode analytique, dont la valeur sera d'autant mieux contrôlée qu'elle sera soumise à un plus grand nombre d'épreuves.
Au sein d'une Société, la concurrence fait sentir ses elTets entre les individus appartenant à la même classe. Les plus ingénieux, les plus actifs, les plus entreprenants rivalisent entre eux et cherchent à supplanter leurs rivaux. Quant aux faibles, aux paresseux et aux maladroits ils succombent vite, et, déchus de leur rang, tombent dans les classes inférieures. Or cette concurrence franchit les limites des Etats et s'exerce entre les classes semi)kibles, qui font elï'ort pour obtenir la supériorité dans leur œuvre propre. C'est là une des conditions du progrè;-;. Une société tend à s'immobiliser dans un état statique, où se maintiennent en équilibre les diverses classes sociales, à la suite d'actions et de réactions sans cesse de plus faible amplitude. Mais ce qui l'empêche de se figer dans cette immobilité, ce sont les progrès réalisi'S eu dehors des frontières, progrès qui menacent sa fortune, sa force ou son prestige.
Les chefs d'armée, qui sont chargés de la défense du territoire, sont très attentifs aux diverses formes de progrès que réalisent les armées étrangères. A notre époque les puissances se surveillent, épiant chaque perfectionnement et s'elForçant d'en réaliser un supérieur. De là les rénovations fréquentes dans l'équipement du soldat, dans l'art des fortifications, dans l'emploi des poudres et des e.\ph)sifs, dans la fabrication des fusils et des canons à longue portée, dans les exercices militaires, dans la ta('tiqu(% dans les études géograplii(iues, dans la défense des côtes, dans la construction des cuirassés, des torpilleurs et des sous-marins... Si quelque part cette émulation n'existe pas, mais que la classe militaire s'endorme dans la[)aresse et dans la
244 LES. CLASSES SUCLVLES
routine, Tinfériorité éclate à la première occasion de lutte. L'armée n'est pas à la hauteur de sa tâche, et le peuple battu ou perd son indépendance, ou est amené SOUS le fouet de la nécessité à réformer ses institutions militaires.
Cette loi de concurrence, dont laction est si manifeste sur les classes militaires, est applicable, dune façon aussi réelle quoi(iuc moins apparente, à toutes les autres classes gouvernantes. Les Législateurs, qui dans l^s dillerentes assemblées publiques sont chargésd'élaborer les lois, examinent avec soin les différentes mesures législatives prises à l'étranger. Et, pour entraîner les suffrages de la majorité, un des arguments favoris et qui pèse toujours d'un grand poids dans la balance, c'est de montrer les réformes pratiquées à l'Etranger. C'est ,par cette fièvre de concurrence que les peuples modernes sont partoutsurchargésd'impôts. — Les lois se font plus douces dans l'application, les tribunaux se montrent plus indulgents et plus équitables, quand dans les pays^voisins la justice est mieux rendue. C'est ce qui tempérait le despotisme des Seigneurs féodaux, qui auraient été abandonnés de la meilleure partie de leurs sujets, s'ils avaient abusé de l'arbitraire pendant que les coutumes étaient plus fidèlement suivies dans les provinces voisines. C'est aussi cette sorte de concurrence qui donna aux juridictions royales une prédominance de plus en plus marquée sur les Officialités. — On retrouverait l'action de la même loi sur les Chefs d'Etat, dont le pouvoir s'accroît ou diminue suivant (jue dans les pays voisins les libiTt(''s publiijues sont restreintes ou étendues ; sur les Pr.Hres, dont l'intransigeance fanatique et les pratiques d'un ascétisme barbare sallaiblissent, quand à l'étranger ces cruautés inutiles ont été répudiées ; sur les philosophes, les savants, les poètes, les artistes, en
un mot sur tous les directeurs intellectuels de la société, qui sous rincessanto piqûre de l'amour-proprc national, s'elïorcent de placera un niveau supérieur la philosophie, la science, la poésie et les arts. — Quant aux agriculteurs, aux industriels et aux commerçants, la concurrence exerce sur eux des efTets trop manifestes pour qu'il soit nécessaire d'insister longuement. A moins qu'une Société ne se confine dans un isolement absolu, chacune de ces classes reçoit le contre-coup de ce qui se passe à l'étranger. Par suite de leur infériorité relative, les populations agricoles de certaines contrées peuvent se trouver menacées dans leur richesse et jusque dans leur existence. C'est ainsi que du temps d'Auguste la campagne romaine et une grande partie de l'Italie — transformée en vastes domaines [latifundia) cultivés par des esclaves — se dépeuplaient et renfermaient sans cesse de plus grandes étendues de terrain inculte. En France les blés étrangers nuisent à la classe des agriculteurs, qui souffre de la mévente de ses produits. Cette classe perd ses membres les plus malheureux on les plus entreprenants qui vont porter ailleurs leur activité : de là le mouvement marqué d'émigration de la campagne vers les villes. Quant au commerce et à l'industrie, la concurrence en est l'âme. Il est donc inutile d'apporter des exemples qui s'offrent d'euxmêmes à l'esprit.
''\" Loid'iniitjilioii. VA\q pourrait s'énoncer ainsi : Les membres d'une classe sont portés à imiter ceux qui à l'Etranger jouissent du prestige attaché au succès. — C'est une loi bien connue sur laquelle M. Tarde a eu raison d'appeler l'attention. La seule reraanjue à faire, c'est qu'une société prise dans son ensemble n'en imite pas une autre prise égalennuit dans son ensemble. Mais les imitations sont partielles, et, si elles se réalisent sur certains points, elles ne se produisent pas nécessaire-
2ifi LES CLASSES SOCIALES
ment dans les autres parties, chacime gardant à cet égard son indépendance d'action.
Les exemples, qui ont été apportés pour l'illustration des lois précédentes, montrent suivant quel procédé on découvrirait des exemples analogues en faveur de la loi actuelle. Mais, comme les faits d'imitation, par leur fréquence et par la netteté de leurs caractères, semblent placés au-dessus de toute contestation, il vaut mieux remplacer une facile énumération par l'examen des causes déterminantes de l'imitation.
L'imitation se réalisera aux conditions suivantes : 1° la classe imitatrice se trouvera dans un état de gène qui la sollicitera à chercher un remède à son malaise ; 2° elle comparera sa situation à celle de la même classe à l'étranger, dont elle reconnaîtra la supériorité ; 3° elle recherchera les moyens qui ont servi à obtenir le succès ; i" quand elle croira les avoir découverts, elle se transformera d'après son modèle, et, copiant ses procédés, s'eflorcera ainsi de lui dérober le secret de son succès . — L'imitation porte de préférence sur la fin essentielle que chaque classe poursuit avant toute autre; mais elle peut s'étendre aussi à toutes les autres fins qui sollicitent l'activité. Ainsi quand le paysan fran- (^ais eut conquis successivement la propriété du sol, l'indépendance, l'égalité des droits civils et politiques, on vit à l'étranger la même classe s'engager dans cette voie des revendications et s'efforcer d'obtenir les mêmes garanties. — A ce sujet, il faut remarquer que l'imitation est souvent maladroite, parce que, si la supériorité est facile à reconnaître, la découverte des vraies causes présente souvent de graves difficultés : guidé par une vue superficielle, on imite au hasard un antécédent au milieu d'un plus grand nombre dont le concours seul serait efficace.
4° Loi de contrainte. La concurrence et l'imitation
naissent de l'activité spontanée d'une classe qni, apercevant un progrès à accomplir, s'eflorce de le réaliser par son intelligence et son travail. Mais l'activité libre n'est pas la seule source des changements, ni peut-être la source la plus importante. (]ar des modifications importantes peuvent être imposées aux classes sociales par la contrainte ([uexerce du dehors une société étrangère plus puissante. Ne parlons pas de la guerre ellemême où la contingence tient une trop large place, mais des traités qui la suivent, quand par le sort des armes l'un des deux adversaires a montré sa supériorité sur le vaincu. Les clauses du traité de paix énoncent alors des prescriptions auxquelles doivent se soumettre les populations vaincues, et qui modifient plus ou moins profondément la vie des différentes classes sociales. Si la contrainte est maintenue avec persistance, elle produit une action dont les effets s'accumulent sans cesse, et elle finit, au bout d'une ou deux générations, par changer sensiblement le type primitif de la classe et par lui imprimer une physionomie spéciale.
La contrainte peut s'exercer de deux façons. Ou bien, restant l)rutale, elle se contente de prohiber certains actes, et d'en prescrire d'autres avec menaces de châtiments contre tous les violateurs de l'ordre. Ou bien elle s'adresse à l'intelligence, et alors, soit par l'enseignement donné dans les écoles, soit par la dilïusioudrs livres, soit [)ar d'aiilres moyens de persuasion» elle ciierche, en faisant pénétrer dans les espi-ils les idées nouvelles, à agir sur la sensibililé et à modifier l(^s tendances antérieures. C'est ainsi (luc dans les guerres de religion le pai'li victorieux s'efforce par des chemins direcls ou délourués, par les persécutions ou par les prédications, à imposer ses propres croyances.
Voilà les lois générales. Mais ces lois reçoivent une
LES CLASSKS SOCIALES
application plus ou moins facilo suivant la situation respective des sociétés en présence.
Jusqu'à présent nous avons surtout parlé des Cités, qui sont caractérisées par une capitale entourée d'un territoire restreint. Mais toutes les sociétés ne sont pas construites sur ce modèle. Il n'existe pas seulement entre elles une différence de grandeur en territoire et en popiilation — différence dont il n'y a pas lieu de tenir plus de compte en sociologie qu'en botanique — mais les différences portent aussi sur la nature même de leur constitution. A ce point de vue elles ne sont pas négligeables.
Le premier pointa considérer est de voir si un pays jouit de l'autonomie complète, ou, si la pleine indépendance lui fait défaut, devoir sur quels points cette indépendance se trouve limitée. On obtiendrait ainsi une sorte d'échelle, dont le sommet serait occupé par les Etats, qui disposent en maîtres de leur destinée sans subir aucune pression extérieure, et dont le dernier échelon reviendrait aux peuples vaincus, soumis à une domination étranger©.
Voici les principaux de ces degrés :
1° Etals autonomes. En temps de paix, ils échappent ainsi à toute contrainte extérieure, et, dans leur développement, n'ont a obéir qu'aux autres lois, antérieurement énumérées.
2" Etats indépendants mais qui ont contracté entre eux divers traités, dont les clauses limitent partiellement leur liberté. — Entre sociétés guerrières se forment surtout des alliances offensives et défensives. Pour étendre leur domination ou pour se garantir des attaques d'un puissant voisin, elles prennent divers engagements au sujet de l'entretien d'une armée et de la mobilisation des troupes en temps de guerre. Les relations, qui de fait s'établissent entre les classes
LA MÉTHODE 2i9
militaires des deux nations, facilitent d(ï ce côté le jeu des lois de concurrence et d'imitation. Animés par rémulation, les chefs d'armée, qui exercent une influence prépondérante dans l'Etat, s'efforcent des deux côtés de prendre les mesures les plus favorables au développement des forces militaires, — D'ailleurs, comme ils ont le sentiment de leur solidarité, ils sont moins disposés à faire mystère de leurs connaissances techniques, de leur organisation militaire et de leur armement. Ils se font de mutuels emprunts, avec cette différence toutefois, que la nation qui a le plus de prestige suscite la plus grande part des imitations : telle est la situation actuelle de l'Allemagne dans la Triplice. — Les questions religieuses donnent lieu aussi à des traités qui lient sur des points spéciaux la liberté des Etats contractants.C'est ainsi que les douze peuples — qui composaient le conseil Amphictyonique — avaient pris des engagements commims an sujet des cérémonies religieuses et desdiIFérends qui pouvaient surgir entre les villes associées. Le Concordat conclu sous le premier Empire entre Rome et le Gouvernement Français est un autre e.xemple de convention limitant la liberté d'un Etat en matière religieuse. — D'autres restrictions sont apportées à la liberté d'un Etat par les traités de Commerce, ([ui établissent des tarifs douaniers immuables pendant toute la durée du traité. — Dans le cas du libreéchange, la loi de concurrence s'exerce avec toute son intensité. La nécessité de la lutte excite les industriels à perfectionner leur production et à copier les procédés suivis avec succès à l'étranger : soutenir la concurrence devient pour les commerçants des deux pays une (|uestion de vie ou de mort. — i'^nfîn il existe une foule d'autres conventions sur les postes, sur les monnaies, sur les poids et mesures, sur la propriété littéraire et artistique, etc.. — conventions qui restreignent, ilest
vrai, la liberté future, mais qui ont pour caractère d'être prises volontairement, dans un but d'utilité commune.
Dans un sujet, oîi l'on s'interdit les considérations de finalité et de pratique, il ne convient pas d'examiner Tutilité sociale qui résulterait de l'extension donnée aux contrats volontaires. 11 suffit de montrer l'existence de ce régime et les etTets qui en proviennent au point de vue des relations internationales.
3° Fédérations. Le rapprochement entre les Etats devient ici plus intime. Les Etats confédérés conservent bien encore une part d'autonomie, mais ils ont aliéné leur liberté sur les questions les plus importantes. Dans une confédération les décisions sur la paix et sur la guerre, les dispositions constitutionnelles, les lois sur l'organisation militaire, la nature et la grandeur des charges fiscales sont autant de«chosesqui sont soustraites à la volonté de chaque Etat isolé, mais qui sont réglées au gré d'une majorité toute-puissante. Cette fédération s'établit entre de petites Uépubliques, qui veulent bien s'associer dans un but de défense commune, mais qui tiennent à réserver le plus possible de leur indépendance primitive. — C'est ainsi qu'en Suisse, chaque Canton s'administre d'après sa constitution particulière, mais sous la réserve de se soumettre à des règlements généraux, qui fixent les droits politiques et la liberté des cultes chrétiens et de la presse, et qui garantissent les droits d'association et de pétition. — Les Etats-Unis conslituent également une République fédérative. Chaque Etat conserve son indi'pendance pour l'administration de ses alTaires intérieures, mais ses droits de souveraineté sont délégués à un gouveruement central, qui représente l'Union auprès des nations étrangères.
La loi de contrainte exerce ici un empire plus étendu
LA méthodh: 2o1
que dans le cas précédent. Elle est, sur les points soumis à son action, d'autant plus efficace qu'elle s'appuie déjà sur une entente volontaire et qu'elle s'efforce surtout de la fortifier. — La loi d'imitation trouve un large champ d'action. Comme les barrières entre les Etats sont levées, les classes de même nature ont toute facilité pour communiquer entre elles, se connaître et imiter les supériorités reconnues. — Cette imitation s'impose du reste partout où la concurrence est possible. Ainsi, comme les douanes intérieures sont supprimées, les industries de même nature doivent sans cesse faire effort pour se maintenir au niveaudes industries rivales. — La loi d'indépendance n'est pas entièrement abolie. Chaque Canton ou Etat repousse une assimilation complète et cherche à conserver leur physionomie propre aux mœurs anciennes et aux institutions que n'ont point réglées les lois Fédérales.
i° Vasselage ou S?/stè/)ie Féodd/. Dans le régime fédératif les Etats confédérés sontmis sur unpied'd'égalité. Dans le régime Féodal, le territoire est divisé en un plus ou moins grand nombre de seigneuries, qui n'ont pas toutes les mêmes droits. Ces Seigneuries sont subordonnées entre elles, d'après une hiérarchie correspondant à la qualité de leurs maîtres, qui sont ou suzerains ou vassaux.
En principe, le lien qui unit le vassal à son suzerain est un lien d'ordre moral et presque mystique, puisque dans l'hommage-lige le vassal était tenu, pour mieux garantir la fidélité de sa promesse, de prêter à genoux le serment d'obéissance. — En réalité, ce lien était fragile, toutes les fois qu'il y avait entre les deux contractants antagonisme d'intérêt ou d'ambition, et que le vassal se scntaitassez de puissance pour secouer le joug du suzerain. Cependant dans les conditions ordinaires le suzerain avait pour lui la force, accrue
encore de toute l'aiilorité qu'y ajoutaient une promesse solennelle, un serment religieux et la menace de félonie. La contrainte physique et morale imposait à Tinférieur tout un ensemble de devoirs, qui restreignaient d'autant son pouvoir, et cela, dans les limites mêmes de sa Seigneurie. Ainsi il était assujetti au service d'ost, c'est-à-dire qu'il devait venir, accompagné d'un certain nombre d'hommes d'armes, se ranger sous la bannière du Seigneur et participer pendant une durée variable
— la GO jours — aux guerres qu'il avait plu à ce dernier de décider. Il devait aussi l'assister loyalement de ses conseils et prendre place à ses côtés dans les cours de Justice. Enfin la terre n'avait été concédée au bénéficiaire qu'en retour d'aides en argent que le vassal
— transformé ainsi en collecteur d impots — avait à fournir dans des circonstances déterminées. — Pour le reste le Soigneur était maître dans son fief, et, avec le concours des vassaux qui lui étaient subordonnés, disposait du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.
Dans ce régime dominait l'idée de subordination volontaire, et par suite, la loi qui primait les autres ordinairement était la loi dimitation. Le suzerain, à qui avait été prêté à genoux le serment d'allégeance, apparaissait entouré de prestige, et c'était sur lui que le vassal était porté à se modeler. Mais le modèle choisi n'était pas toujours le suzerain immédiat. Dans la grande multitude des Seigneurs d'une époque, quelques-uns éminaientpar leur habileté, leur vaillance ou leurs succès. C'étaient ceux-là qui suscitaient le plus d'imitateurs.
La loi de concurrence fait dans un pareil état social vivement sentir son action. L'influence ne s'obtient (|ue par la force et le ])restige. De là les efforts continuels, auxquids sout tenus les puissants pour maintenir leur autorité ; de là les rivalités, les luttes et les guerres.
LA MÉTMODK 2iV^
o° Les Colonies. Ce qui caractérise une colonie, c'est rétablissement d'un groupe plus ou moins important de personnes sur un territoire étranger.
Mais ce mot, bien qu'il ait une signification précise, met dans une munie catégorie des choses fort dissemblables,parce que — suivant le procédé des classifications artificielles — on n'a tenu compte que d'un seul caractère. Pour connaître avec exactitude les relations d'une colonie, d'un côté avec la métropole, de l'autre avec les indigènes, il serait nécessaire de distinguer soigneusement la nature des êtres mis en présence et [)articulièrement celle des colons. Car les colons se comporteront d'une façon très différente, suivant que ce seront des soldats victorieux qui s'établissent dans un pays à la suite d'une conquête ; des commerçants qui se fixent dans une contrée pour y fonder des comptoirs et entretenir des relations commerciales avec les habitants ; des agriculteurs qui vont, sous la protection de la métropole, mettre en valeur des territoii'cs fertiles mais incultes ; des citoyens pauvres qu'on transporte dans des provinces soumises en leur concédant des terres d'une exploitation facile ; des militaires qui, en retour de services actuels ou passés, reçoivent également des concessions avec des bestiaux et des instruments de culture ; ou enfin des condamnés que par mesure pénale on déporte au loin avec l'espoir de les améliorer en leur donnant, avec la propriété du sol, un nouveau genre de vie.
Comment les lois, qui règlent les relations étrangères, s'exerceront-elles dans ces différents cas? Et d'abord entre les colons et la métropole.
La loi de contraï/te ou d'indépendance manifestera son action, toutes les fois que les colons se sentiront assez de puissance pour se détacher de hi mère-patrie et pour se soustraire à son'autorilé. Or celte condilion
2o4 LES CLASSES SOCLVLES
se trouve souvent réalisée dans les colonies militaires. Les Normands, sous la conduite de Guillaume leBàtard, s'emparent de l'Angleterre, et, devenus maîtres de ce riche pays, méconnaissent la suzeraineté du roi de France. — Cette séparation se produit souvent aussi dans les colonies de commerce. Si la colonie s'enrichit, se développe et augmente sa puissance, elle aspire à l'autonomie; et, quand elle ne rompt pas complètement avec la métropole, elle lui donne non des gages sérieux d'obéissance, mais de simples égards. Telles furent les différentes colonies phéniciennes et grecques, Cyrène Marseille, Carthage. — Les colonies agricoles, lorsqu'elles se développent par les progrès de la population et par la mise en valeur de territoires étendus, arrivent également à vouloir vivre d'une vieindépendanle. Les exemples les plus marqués sont fournis par les Etals-L'nis d'Amérique et par les nombreuses républiques Américaines, qui successivement se sont soustraites au joug des gouvernements Européens. — Quant aux autres sortes de colonies, elles se trouvent dans des conditions moins favorables pour s'émanciper.
La concurrence s'ouvre un vaste champ dans les colonies. La métropole a intérêt à laisser aux colons une grande part d'initiative, et d'ailleurs, quand elle n'y serait point disposée, l'éloignement rend le contrôle bien difficile. Aussi, dès que les circonstances sont favorables, les colonies entrent en concurrence avec la métropole, cherchant, comme disent les Italiens, h fare da se. Dans les territoires conquis, une armée victorieuse est réfraclaire à l'obéissance. Elle prétend s'approprirr les fruits (\i\ la victoire, dès qu'elle n'a pas à redouter la répression d'un pouvoir plus fort. S'il s'agit d'une colonie commerçante, les colons })euvent tirer des ressources de la contrée un meilleur parti que les commerçants restés dans la mère-patrie. D'à-
bord ils sont en contact inimcdiat avec la populalion indigène, puis ils ex[)l()itont une contrée nouvelle, où les richesses abondent quand remplacement de la colonie a été bien choisi, enfin ils sont entreprenants, audacieux et de plus tout aussi rompus aux habiletés du commerce que les négociants de la métropole. De là de nombreux éléments de succès qui permettent à ces colonies de développer leur prospérité et d'arriver souvent à supplanter la mère-patrie.
Loi d'imitation. Les êtres vivants se développent suivant un plan d'organisation semblable à celui des parents. Il en est de même des colonies qui, par une tendance naturelle, sont amenées à copier les institutions de leur pays d'origine. Dans la colonisation grecque Limitation était poussée très loin. Ce n'était pas une ville nouvelle qwi l'on fondait sur les bords du Pont-Euxin, dans la Chalcidique de Thrace, ou en Sicile et dans l'Italie méridionale. Mais c'était l'image de l'ancienne que l'on transportait sur le sol étranger, avec le culte, les divinités tutélaires et la plupart des institutions politiques et civiles (1). Dans la quatrième Groisiuie, les vainqueurs se partagèrent l'empire Grec et parla distribution des duchés, des comtés et des seigneuries, lirent rellcurir la féodalité.
Cependant il est évident que cette tendance à l'imitation n'existera pas chez les émigrants qui fuient leur pays pour échapper à une domination qu'ils jugent tyrannique. Les puritains d'Angleterre et d'Ecosse, qui émigrèrent dans l'Amérique du Nord vers ir)20, détestaient le papisme et la royauté, et, par leur esprit démoli) Aulu-Gclln aiipelle les rolonie.s romaines populi romani quu'ii effigies parcop simuldcrariue. Kn offet les nouveaux venus, généralement au noml)re de 300 pour ra|)pclor les iJOO grntcs priniilives, formaient le patriiiat de ronilroit, nommaient wn Sénat, îles fonctionnaires, et cherchaient dans leur vie publique à fournir, toute proportion gardée, une Qdéle copie de Kome.
cratique exercèrent une g^rande influence sur les mœurs et les destinées politiques des futurs Etats-Unis.
Loi de contrainte. La contrainte est appelée à jouer un rôle important, toutes les fois que la colonie, réduite à ses seules forces, serait incapable d'acquérir et de conserver son indépendance vis-à-vis de la Métropole. Les colons se trouvent alors forcés d'accepter les conditions qui leur sont faites, et, tant que la situation respective n'est pas modifiée, ils s'adaptent de plus en plus à leur état. Les velléités de résistance ou les écarts en dehors delà voie imposée seraient réprimés par les Gouverneurs qui, représentants de l'Etat souverain, exercent la surveillance on son nom et disposent de la force.
D'un autre côté l'Etat-souverain n'est point disposé à affranchir spontanément une colonie des obligations fixées à l'époque de son établissement. — Mais que pour une raison ou une autre la contrainte cesse de s'exercer, et les anciens liens de sujétion sont brisés. Ainsi l'empire colonial d'Athènes s'est désagrégé, lorsque la puissance Athénienne s'écroula sous les coups du Spartiate Lysandre. Il en est de même aujourd'hui pour l'Espagne qui a vu successivement toutes ses colonies se séparer, à mesure que son antique grandeur diminuait.
Les rapports des colons avecles indigènes appartiennent naturellement à la section suivante.
6° Conquête. Au degré inférieur se trouvent les peuples soumis par la conquête.
La loi de contrainte s'exercera d'abord et avec le plus de force. — Ce que la conquête opère avec le plus de facilité, c'est la supi)ression de l'ancienne organisation politique, militaire et civile. — La puissance militaire est détruite, les pouvoirs publics sont proscrits, et les droits civils subissent des remaniements plus ou moins
consid'raI>l(>s suivant les visées des conquéranls — visées variables et imprévisibles, parce qu'elles laissent une trop grande place à la liberté. Ainsi les Romains se plaisaient, par système politique, à imposer aux Cités des conditions très divei'ses, attribuant tantôt le droit de Cité complet, tantôt le droit Latin et tantôt des constitutions particulières, dont les clauses étaient fixées dans des traités [civifatfs fœderatœ).
Nous avons vu de plus que l'unité sociale est constituée par un ensemble de choses communes : le territoire, la race, la langue, la religion, les lois, les mu'urs et les traditions. Or, si les lois peuvent être immédiatement modifiées par une décision delà puissance victorieuse,les autres choses ne sont sujettes à des transformations ni aussi faciles, ni aussi promptes. — Les traditions se conservent dans la mémoire des vaincus et se transmettent, comme un pieux dépôt, aux générations nouvelles, et peut-être d'autant mieux que la domination se montre plus dure. — Les mœurs sont soigneus(unent entrcdenues et persistent avec une force particulière dans les campagnes, où l'imitation volontaire a moins l'occasion de s'exercer. Uu n^ste les habitudes de vivre, les usages et les manières paraissent aux vainqueurs des coutumes sans importance au point de vue de l'ordre social. Par suite ils négligent leplus souvent d'employer la contrainte pour les modifier. — Comme la diversité de langue est un obstacle sérieux aux rapports sociaux, les Gouvernants ont intérêt à la faire cesser. Ils y parviennrnt d'une façon très dilférente suivant les classes sociales. Les classes rurales, qui ont peu de rapports avec les vainqueurs, conserv(Mit longtemps leur langue primitive. Mais, comme cette langue ne sert plus guèi\' qu'à des ignorants, (die s'altère de plus en plus et tonib'ii l'étatde patois. — La Ileligion est encore plus vivace. C'est là un fait si bien
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connu que les coïKjii 'l'anls. pour assimiler plus facilement les peuples vaincus, évitent souvent de froisser les croyances et les sentiments religieux. Rome se montrait très tolérante en cette matière et, au lieu de proscrire les Dieux des pays soumis, elle préférait s'attacher ces peuples en admettant dans son Panthéon les Dieux étrangers. De nos jours cette politique est presque universellement suivie dans les colonies Européennes. Les croyances religieuses et le culte des indigènes sont respectés. Les missionnaires cherchent, il est vrai, à les changer ; mais c'est en recourant à la persuasion plutôt qu'à la contrainte. — Ce n'est pas cependant que la contrainte, pratiquée avec rigueur et suite, ne soit sans effet. Mais cet elfet est variahle suivant les conditions, dont la plus importante est la nature de la classe où le changement doit se produire. (Car c'est toujours sur ce point -central qu'il faut diriger son attention, si Lon veut se dégager de contradictions apparentes, et d'irrégularités dans la succession des faits sociaux). Ainsi en religion les prêtres sont réfractaires à tout changement et on ne peut triompher de leur résistance que par les persécutions, l'exil ou les supplices. — La contrainte n'a rien à faire sur les races ; et, quand les différences sont fortement marquées par des caractères extérieurs et apparents, elles sont un des plus grands obstacles à la fusion. Ainsi les Américains du Nord ont sans cesse refoulé les races indigènes et les ont confinées dans des territoires de plus en plus réduits.
Loi d'imitation. La force de résistance d'un peuple conquis peut se mesurer au degré de contrainte nécessaire pour maintenir l'ordre. Mais, après les violences mêmes de la conquête et les tentatives de révolte, le calme — du moins extiîrieur — se produit. C'est alors qu'une communication entre h^s deux peuples est possible. Le peuple vaincu, abdiquant tout espoir d'indépendance et reconnaissant qu'il n'a rien à gagner à se
renfermer dans un isolement farouche, s'eiïorce d'effacer les différences qui constituent pour lui une marque d'infériorité. Pour cela il se fait le copiste du vainqueur, cherchant à imiter sa tenue, son costume, ses manières, son lang'ag'e, son éducation. C'est ainsi que les Gaulois s'étaient assimilés, en un temps très court, les mœurs romaines. Mais cette assimilation est loin de s'opérer également dans toutes les classes de la Société. Elle se réalise tout d'abord dans les classes riches, qui sont en meilleure situation pour se glisser dans les rangs des vainqueurs et qui sont portées par l'ambition naturelle à ces classes à sortir de leur subalternité. C'est ce que montre l'évolution des Thètes à Athènes, des Plébéiens à Rome, du Tiers-Etat en France.
Cependant l'imitation ne se fait pas toujours dans le môme sens, et, bien que le contraire soit plus fréquent, il arrive aussi que les vainqueurs imitent les vaincus. Par exemple les Romains ont emprunté aux Grecs leurs arts, leur littérature et leur philosophie. — Si les peuples étaient considérés comme des unités indivisibles, aucune subtilité ne parviendrait à résoudre ces contradictions et par suite aucune loi sociale ne serait possible. Par la considération des classes, animées chacune d'un esprit particulier, ces sortes d'antinomies ne sont plus irréductibles. — Le trait distinctit" du « Riche », c'est l'amour des plaisirs et des plaisirs les plus raffinés. Quand Rome enrichie des dépouilles des nations renferma dans ses murs toute une classe de riciies oisifs, les arts de la Grèce trouvèrent un terrain favorable pour s'y acclimater et s'y développer. Les jeunes Romains furent envoyés à Athènes et à Rhodes pour apprendre, h l'école des Rhéteurs, l'art de dominer par la parole soit au Sénat, soit au Forum ; les statuaires Grecs s'empressèrent de fixer dans le marbre les traits vulgaires de quelque LucuUus ; les archi-
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tectes construisirent sur le Palatin drs demeures somptueuses ; des théâtres furent construits ; et, comme le génie Romain était plus propre à formuler des lois qu'à trouver des situations dramatiques, les comédies grecques, traduites en latin par les Plaute et les Térence, furent transportées sur la scène.
Loi de concurrence. Quand l'état de guerre proprement dit a cessé, la lutte n'est pas terminée. Elle se poursuit entre les classes sous la forme atténuée de la concurrence. La nation vaincue, si elle est repoussée des postes inférieurs, tourne son activité vers l'agriculture, le commerce, l'industrie, et en général vers toutes les carrières où les distinctions entre vainqueurs et vaincus ne sauraient être maintenues. La fusion s'opère entre ces classes qui, animées du même intérêt, s'élancent alors à l'assaut du pouvoir. — Telle est l'histoire intérieure de Rome, où les Plébéiens, formés suivant toute probabilité des peuples soumis et des déchets des familles patriciennes, s'élevèrent progressivement et finirent par jouir des mêmes droits que les Patriciens.
Loi de contraste. La loi de contraste exerce surtout son action dans le cas où les deux peuples présentent deux civilisations profondément dilTérentes, sans que Lune d'elles apparaisse comme inft'rieure, ou du moins sans que cette infériorité soit reconnue. Alors même que les deux peuples habitent sur le même territoire, ils ne se mêlent point. Mais les vaincus — qui forment la majorité — tiennent à ailirmer leur origine par leurs costumes, leurs manières, leurs jeux, leurs cérémonies religieuses.
Ce contraste se manifeste d'autant mieux et se perpétue d'autant plus que le peuple vaincu appartient à nnerace d ifr( ''rente. e| habitf loin du pays occupé par la race victorieuse. En Turquie l^dénieiit chrétien formait et — dans les provinces maintenues sous la donii-
nation Turque — l'orme encore une population qui ne se mêle pas aux sectateurs de Mahomet. Dans l'Inde et en général dans les colonies Européennes d'Asie, les indigènes ne cherchent pas à se confondre avec leurs maîtres. Ce sont des courants qui coulent dans deux lits différents.